l'immobilité et de mon rêve éternel, las du calme plaisir d'être bien,
je ferais amener devant ma porte un cheval blanc ou noir aussi souple
qu'une gazelle.
Et je partirais sur son dos, en buvant l'air qui fouette et grise,
l'air sifflant des galops furieux.
Et j'irais comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le
regard, dont la vue est savoureuse comme un vin.
A l'heure calme du soir, j'irais, d'une course affolée, vers le large
horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose,
là-bas, au crépuscule: les montagnes brûlées, le sable, les vêtements
des Arabes, les dromadaires, les chevaux et les tentes.
Les flamants roses s'envolent des marais sur le ciel rose; et je
pousserais des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde.
Je ne verrais plus, le long des trottoirs, assourdi par le bruit dur
des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des
chaises incommodes, boire l'absinthe en parlant d'affaires.
J'ignorerais le cours de la Bourse, les événements politiques,
les changements de ministère, toutes les inutiles bêtises où nous
gaspillons notre courte et trompeuse existence. Pourquoi ces peines,
ces souffrances, ces luttes? Je me reposerais à l'abri du vent dans ma
somptueuse et claire demeure.
J'aurais quatre ou cinq épouses en des appartements discrets et sourds,
cinq épouses venues des cinq parties du monde, et qui m'apporteraient
la saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races.
Le rêve ailé flottait devant mes yeux fermés, dans mon esprit qui
s'apaisait, quand j'entendis que mes hommes s'éveillaient, qu'ils
allumaient leur fanal et se mettaient à travailler à une besogne longue
et silencieuse.
Je leur criai:
--Que faites-vous donc?
Raymond répondit d'une voix hésitante:
--Nous préparons des palangres parce que nous avons pensé que monsieur
serait bien aise de pêcher s'il faisait beau au jour levant.
Agay est en effet, pendant l'été, le rendez-vous de tous les pêcheurs
de la côte. On vient là en famille, on couche à l'auberge ou dans les
barques, et on mange la bouillabaisse au bord de la mer, à l'ombre des
pins dont la résine chaude crépite au soleil.
Je demandai:
--Quelle heure est-il?
--Trois heures, monsieur.
Alors, sans me lever, allongeant le bras, j'ouvris la porte qui sépare
ma chambre du poste d'équipage.
Les deux hommes étaient accroupis dans cette sorte de niche basse que
le mât traverse pour venir s'emmancher dans la carlingue, dans cette
niche si pleine d'objets divers et bizarres qu'on dirait un repaire de
maraudeurs où l'on voit suspendus en ordre, le long des cloisons, des
instruments de toute sorte, scies, haches, épissoires, des agrès et
des casseroles, puis, sur le sol entre les deux couchettes, un seau,
un fourneau, un baril dont les cercles de cuivre luisent sous le rayon
direct du fanal suspendu entre les bittes des ancres, à côté des puits
de chaîne; et mes matelots travaillaient à amorcer les innombrables
hameçons suspendus le long de la corde des palangres.
--A quelle heure faudra-t-il me lever? leur dis-je.
--Mais, tout de suite, monsieur.
Une demi-heure plus tard, nous embarquions tous les trois dans le
youyou et nous abandonnions le _Bel-Ami_ pour aller tendre notre filet
au pied du Drammont, près de l'île d'Or.
Puis quand notre palangre, longue de deux à trois cents mètres, fut
descendue au fond de la mer, on amorça trois petites lignes de fond, et
le canot ayant mouillé une pierre au bout d'une corde, nous commençâmes
à pêcher.
Il faisait jour déjà, et j'apercevais très bien la côte de
Saint-Raphaël, auprès des bouches de l'Argens, et les sombres montagnes
des Maures, courant jusqu'au cap Camarat, là-bas, en pleine mer, au
delà du golfe de Saint-Tropez.
De toute la côte du Midi, c'est ce coin que j'aime le plus. Je l'aime
comme si j'y étais né, comme si j'y avais grandi, parce qu'il est
sauvage et coloré, que le Parisien, l'Anglais, l'Américain, l'homme du
monde et le rastaquouère ne l'ont pas encore empoisonné.
Soudain le fil que je tenais à la main vibra, je tressaillis, puis
rien, puis une secousse légère serra la corde enroulée à mon doigt,
puis une autre plus forte remua ma main, et, le cœur battant, je me mis
à tirer la ligne, doucement, ardemment, plongeant mon regard dans l'eau
transparente et bleue, et bientôt j'aperçus, sous l'ombre du bateau, un
éclair blanc qui décrivait des courbes rapides.
Il me parut énorme ainsi ce poisson, gros comme une sardine quand il
fut à bord.
Puis j'en eus d'autres, des bleus, des rouges, des jaunes et des
verts, luisants, argentés, tigrés, dorés, mouchetés, tachetés, ces
jolis poissons de roche de la Méditerranée si variés, si colorés, qui
semblent peints pour plaire aux yeux, puis des rascasses hérissées de
dards, et des murènes, ces monstres hideux.
Rien n'est plus amusant que de lever une palangre. Que va-t-il sortir
de cette mer? Quelle surprise, quelle joie ou quelle désillusion à
chaque hameçon retiré de l'eau! Quelle émotion quand on aperçoit de
loin une grosse bête qui se débat en montant lentement vers nous!
A dix heures nous étions revenus à bord du yacht, et les deux hommes
radieux m'annoncèrent que notre pêche pesait onze kilos.
Mais j'allais payer ma nuit sans sommeil! La migraine, l'horrible mal,
la migraine qui torture comme aucun supplice ne l'a pu faire, qui broie
la tête, rend fou, égare les idées et disperse la mémoire ainsi qu'une
poussière au vent, la migraine m'avait saisi, et je dus m'étendre dans
ma couchette, un flacon d'éther sous les narines.
Au bout de quelques minutes, je crus entendre un murmure vague qui
devint bientôt une espèce de bourdonnement, et il me semblait que tout
l'intérieur de mon corps devenait léger, léger comme de l'air, qu'il se
vaporisait.
Puis ce fut une sorte de torpeur de l'âme, de bien-être somnolent,
malgré les douleurs qui persistaient, mais qui cessaient cependant
d'être pénibles. C'était une de ces souffrances qu'on consent à
supporter, et non plus ces déchirements affreux contre lesquels tout
notre corps torturé proteste.
Bientôt l'étrange et charmante sensation de vide que j'avais dans la
poitrine s'étendit, gagna les membres qui devinrent à leur tour légers,
légers comme si la chair et les os se fussent fondus et que la peau
seule fût restée, la peau nécessaire pour me faire percevoir la douceur
de vivre, d'être couché dans ce bien-être. Je m'aperçus alors que je ne
souffrais plus. La douleur s'en était allée, fondue aussi, évaporée. Et
j'entendis des voix, quatre voix, deux dialogues, sans rien comprendre
des paroles. Tantôt ce n'étaient que des sons indistincts, tantôt
un mot me parvenait. Mais je reconnus que c'étaient là simplement
les bourdonnements accentués de mes oreilles. Je ne dormais pas, je
veillais, je comprenais, je sentais, je raisonnais avec une netteté,
une profondeur, une puissance extraordinaires, et une joie d'esprit,
une ivresse étrange venue de ce décuplement de mes facultés mentales.
Ce n'était pas du rêve comme avec du haschich, ce n'étaient pas les
visions un peu maladives de l'opium; c'étaient une acuité prodigieuse
de raisonnement, une manière nouvelle de voir, de juger, d'apprécier
les choses et la vie, avec la certitude, la conscience absolue que
cette manière était la vraie.
Et la vieille image de l'Écriture m'est revenue soudain à la pensée.
Il me semblait que j'avais goûté à l'arbre de science, que tous
les mystères se dévoilaient, tant je me trouvais sous l'empire
d'une logique nouvelle, étrange, irréfutable. Et des arguments,
des raisonnements, des preuves me venaient en foule, renversés
immédiatement par une preuve, un raisonnement, un argument plus forts.
Ma tête était devenue le champ de lutte des idées. J'étais un être
supérieur, armé d'une intelligence invincible, et je goûtais une
jouissance prodigieuse à la constatation de ma puissance...
Cela dura longtemps, longtemps. Je respirais toujours l'orifice de mon
flacon d'éther. Soudain, je m'aperçus qu'il était vide. Et la douleur
recommença.
Pendant dix heures, je dus endurer ce supplice contre lequel il n'est
point de remèdes, puis je dormis, et le lendemain, alerte comme après
une convalescence, ayant écrit ces quelques pages, je partis pour
Saint-Raphaël.
Saint-Raphaël, 11 avril.
Nous avons eu, pour venir ici, un temps délicieux, une petite brise
d'ouest qui nous a amenés en six bordées. Après avoir doublé le
Drammont, j'aperçus les villas de Saint-Raphaël cachées dans les
sapins, dans les petits sapins maigres que fatigue tout le long de
l'année l'éternel coup de vent de Fréjus. Puis je passai entre les
Lions, jolis rochers rouges qui semblent garder la ville, et j'entrai
dans le port ensablé vers le fond, ce qui force à se tenir à cinquante
mètres du quai, puis je descendis à terre.
Un grand rassemblement se tenait devant l'église. On mariait là dedans.
Un prêtre autorisait en latin, avec une gravité pontificale, l'acte
animal, solennel et comique qui agite si fort les hommes, les fait
tant rire, tant souffrir, tant pleurer. Les familles, selon l'usage,
avaient invité tous leurs parents et tous leurs amis à ce service
funèbre de l'innocence d'une jeune fille, à ce spectacle inconvenant et
pieux des conseils ecclésiastiques précédant ceux de la mère et de la
bénédiction publique, donnée à ce qu'on voile d'ordinaire avec tant de
pudeur et de souci.
Et le pays entier, plein d'idées grivoises, mû par cette curiosité
friande et polissonne qui pousse les foules à ce spectacle, était venu
là pour voir la tête que feraient les deux mariés. J'entrai dans cette
foule et je la regardai.
Dieu, que les hommes sont laids! Pour la centième fois au moins,
je remarquais au milieu de cette fête que, de toutes les races, la
race humaine est la plus affreuse. Et là dedans une odeur de peuple
flottait, une odeur fade et nauséabonde de chair malpropre, de
chevelures grasses et d'ail, cette senteur d'ail que les gens du Midi
répandent autour d'eux, par la bouche, par le nez et par la peau, comme
les roses jettent leur parfum.
Certes les hommes sont tous les jours aussi laids et sentent tous les
jours aussi mauvais, mais nos yeux habitués à les regarder, notre nez
accoutumé à les sentir, ne distinguent leur hideur et leurs émanations
que lorsque nous avons été privés quelque temps de leur vue et de leur
puanteur.
L'homme est affreux! Il suffirait, pour composer une galerie de
grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants
venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles
inégales, leurs jambes trop longues ou trop courtes, leurs corps trop
gros ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres,
leur air souriant ou sérieux.
Jadis, aux premiers temps du monde, l'homme sauvage, l'homme fort
et nu, était certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion.
L'exercice de ses muscles, la libre vie, l'usage constant de sa vigueur
et de son agilité entretenaient chez lui la grâce du mouvement qui est
la première condition de la beauté, et l'élégance de la forme que donne
seule l'agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de
plastique, surent conserver à l'homme intelligent cette grâce et cette
élégance, par les artifices de la gymnastique. Les soins du corps, les
jeux de force et de souplesse, l'eau glacée et les étuves firent des
Grecs de vrais modèles de beauté humaine; et ils nous laissèrent leurs
statues, comme enseignement, pour nous montrer ce qu'étaient les corps
de ces grands artistes.
Mais aujourd'hui, ô Apollon, regardons la race humaine s'agiter dans
les fêtes! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés par l'étude
précoce, abrutis par le collège qui leur use le corps à quinze ans
en courbaturant leur esprit avant qu'il soit nubile, arrivent à
l'adolescence, avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les
proportions normales ne sont jamais conservées.
Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs vêtements
sales! Quant au paysan! Seigneur Dieu! Allons voir le paysan dans les
champs, l'homme souche, noué, long comme une perche, toujours tors,
courbé, plus affreux que les types barbares qu'on voit aux musées
d'anthropologie.
Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de
face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les Arabes sont
élégants de tournure et de figure!
D'ailleurs, j'ai, pour une autre raison encore, l'horreur des foules.
Je ne puis entrer dans un théâtre ni assister à une fête publique.
J'y éprouve aussitôt un malaise bizarre, insoutenable, un énervement
affreux, comme si je luttais de toute ma force contre une influence
irrésistible et mystérieuse. Et je lutte en effet contre l'âme de la
foule qui essaye de pénétrer en moi.
Que de fois j'ai constaté que l'intelligence s'agrandit et s'élève, dès
qu'on vit seul, qu'elle s'amoindrit et s'abaisse dès qu'on se mêle de
nouveau aux autres hommes. Les contacts, les idées répandues, tout ce
qu'on dit, tout ce qu'on est forcé d'écouter, d'entendre et de répondre
agissent sur la pensée. Un flux et reflux d'idées va de tête en tête,
de maison en maison, de rue en rue, de ville en ville, de peuple à
peuple, et un niveau s'établit, une moyenne d'intelligence pour toute
agglomération nombreuse d'individus.
Les qualités d'initiative intellectuelle, de libre arbitre,
de réflexion sage et même de pénétration de tout homme isolé,
disparaissent en général dès que cet homme est mêlé à un grand nombre
d'autres hommes.
Voici un passage d'une lettre de lord Chesterfield à son fils (1751),
qui constate avec une rare humilité cette subite élimination des
qualités actives de l'esprit dans toute nombreuse réunion:
«Lord Macclesfield, qui a eu la plus grande part dans la préparation
du bill, et qui est l'un des plus grands mathématiciens et astronomes
de l'Angleterre, parle ensuite, avec une connaissance approfondie
de la question, et avec toute la clarté qu'une matière aussi
embrouillée pouvait comporter. Mais comme ses mots, ses périodes et
son élocution étaient loin de valoir les miens, la préférence me fut
donnée à l'unanimité, bien injustement, je l'avoue. Ce sera toujours
ainsi. Toute assemblée nombreuse est _foule_; quelles que soient les
individualités qui la composent, il ne faut jamais tenir à une foule
le langage de la raison pure. C'est seulement à ses passions, à ses
sentiments et à ses intérêts apparents qu'il faut s'adresser.
«Une collectivité d'individus n'a plus de faculté de compréhension,
etc...»
Cette profonde observation de lord Chesterfield, observation faite
souvent d'ailleurs et notée avec intérêt par les philosophes de l'école
scientifique, constitue un des arguments les plus sérieux contre les
gouvernements représentatifs.
Le même phénomène, phénomène surprenant, se produit chaque fois
qu'un grand nombre d'hommes est réuni. Toutes ces personnes, côte à
côte, distinctes, différentes d'esprit, d'intelligence, de passions,
d'éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait
de leur réunion, forment un être spécial, doué d'une âme propre,
d'une manière de penser nouvelle, commune, qui est une résultante
inanalysable de la moyenne des opinions individuelles.
C'est une foule, et cette foule est quelqu'un, un vaste individu
collectif, aussi distinct d'une autre foule qu'un homme est distinct
d'un autre homme.
Une diction populaire affirme que «la foule ne raisonne pas». Or
pourquoi la foule ne raisonne-t-elle pas, du moment que chaque
particulier dans la foule raisonne? Pourquoi une foule fera-t-elle
spontanément ce qu'aucune des unités de cette foule n'aurait fait?
Pourquoi une foule a-t-elle des impulsions irrésistibles, des volontés
féroces, des entraînements stupides que rien n'arrête, et, emportée par
ces entraînements irréfléchis, accomplit-elle des actes qu'aucun des
individus qui la composent n'accomplirait?
Un inconnu jette un cri, et voilà qu'une sorte de frénésie s'empare de
tous, et tous, d'un même élan auquel personne n'essaye de résister,
emportés par une même pensée qui instantanément leur devient commune,
malgré les castes, les opinions, les croyances, les mœurs différentes,
se précipiteront sur un homme, le massacreront, le noieront sans
raison, presque sans prétexte, alors que chacun, s'il eût été seul, se
serait précipité au risque de sa vie, pour sauver celui qu'il tue.
Et le soir, chacun rentré chez soi, se demandera quelle rage ou quelle
folie l'a saisi, l'a jeté brusquement hors de sa nature et de son
caractère, comment il a pu céder à cette impulsion féroce?
C'est qu'il avait cessé d'être un homme pour faire partie d'une foule.
Sa volonté individuelle s'était mêlée à la volonté commune comme une
goutte d'eau se mêle à un fleuve.
Sa personnalité avait disparu, devenant une infime parcelle d'une vaste
et étrange personnalité, celle de la foule. Les paniques qui saisissent
une armée et ces ouragans d'opinions qui entraînent un peuple entier,
et la folie des danses macabres, ne sont-ils pas encore des exemples
saisissants de ce même phénomène.
En somme, il n'est pas plus étonnant de voir les individus réunis
former un tout que de voir des molécules rapprochées former un corps.
C'est à ce mystère qu'on doit attribuer la morale si spéciale des
salles de spectacle et les variations de jugement si bizarres du public
des répétitions générales au public des premières et du public des
premières à celui des représentations suivantes, et les déplacements
d'effets d'un soir à l'autre, et les erreurs de l'opinion qui condamne
des œuvres comme _Carmen_, destinées plus tard à un immense succès.
Ce que j'ai dit des foules doit s'appliquer d'ailleurs à la société
tout entière, et celui qui voudrait garder l'intégrité absolue de sa
pensée, l'indépendance fière de son jugement, voir la vie, l'humanité
et l'univers en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de
toute croyance préconçue et de toute religion, c'est-à-dire de toute
crainte, devrait s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations
mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu'il ne
pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter sans être,
malgré lui, entamé de tous les côtés par leurs convictions, leurs
idées, leurs superstitions, leurs traditions, leurs préjugés qui font
ricocher sur lui leurs usages, leurs lois et leur morale surprenante
d'hypocrisie et de lâcheté.
Ceux qui tentent de résister à ces influences amoindrissantes
et incessantes se débattent en vain au milieu de liens menus,
irrésistibles, innombrables et presque imperceptibles. Puis on cesse
bientôt de lutter, par fatigue.
Mais un remous eut lieu dans le public, les mariés allaient sortir.
Et soudain, je fis comme tout le monde, je me dressai sur la pointe
des pieds pour voir, et j'avais envie de voir, une envie bête, basse,
répugnante, une envie de peuple. La curiosité de mes voisins m'avait
gagné comme une ivresse; je faisais partie de cette foule.
Pour occuper le reste de ma journée, je me décidai à faire une
promenade en canot sur l'Argens. Ce fleuve, presque inconnu et
ravissant, sépare la plaine de Fréjus des sauvages montagnes des Maures.
Je pris Raymond, qui me conduisit à l'aviron en longeant une grande
plage basse jusqu'à l'embouchure, que nous trouvâmes impraticable et
ensablée en partie. Un seul canal communiquait avec la mer, mais si
rapide, si plein d'écume, de remous et de tourbillons, que nous ne
pûmes le franchir.
Nous dûmes alors tirer le canot à terre et le porter à bras par-dessus
les dunes jusqu'à cette espèce de lac admirable que forme l'Argens en
cet endroit.
Au milieu d'une campagne marécageuse et verte, de ce vert puissant
des arbres poussés dans l'eau, le fleuve s'enfonce entre deux rives
tellement couvertes de verdure, de feuillages impénétrables et hauts,
qu'on aperçoit à peine les montagnes voisines; il s'enfonce tournant
toujours, gardant toujours un air de lac paisible, sans jamais laisser
voir ou deviner qu'il continue sa route à travers ce calme pays désert
et superbe.
Autant que dans ces plaines basses du Nord, où les sources suintent
sous les pieds, coulent et vivifient la terre comme du sang, le sang
clair et glacé du sol, on retrouve ici la sensation bizarre de vie
abondante qui flotte sur les pays humides.
Des oiseaux aux grands pieds pendants s'élancent des roseaux,
allongeant sur le ciel leur bec pointu; d'autres, larges et lourds,
passent d'une berge à l'autre d'un vol pesant; d'autres encore, plus
petits et rapides, fuient au ras du fleuve, lancés comme une pierre qui
fait des ricochets. Les tourterelles, innombrables, roucoulent dans
les cimes ou tournoient, vont d'un arbre à l'autre, semblent échanger
des visites d'amour. On sent que partout autour de cette eau profonde,
dans toute cette plaine jusqu'au pied des montagnes, il y a encore de
l'eau, l'eau trompeuse endormie et vivante des marais, les grandes
nappes claires où se mire le ciel, où glissent les nuages et d'où
sortent des foules éparses de joncs bizarres, l'eau limpide et féconde
où pourrit la vie, où fermente la mort, l'eau qui nourrit les fièvres
et les miasmes, qui est en même temps une sève et un poison, qui
s'étale, attirante et jolie, sur les putréfactions mystérieuses. L'air
qu'on respire est délicieux, amollissant et redoutable. Sur tous ces
talus qui séparent ces vastes mares tranquilles, dans toutes ces herbes
épaisses grouille, se traîne, sautille et rampe le peuple visqueux et
répugnant des animaux dont le sang est glacé. J'aime ces bêtes froides
et fuyantes qu'on évite et qu'on redoute; elles ont pour moi quelque
chose de sacré.
A l'heure où le soleil se couche, le marais m'enivre et m'affole.
Après avoir été tout le jour le grand étang silencieux, assoupi sous
la chaleur, il devient, au moment du crépuscule, un pays féerique et
surnaturel. Dans son miroir calme et démesuré tombent les nuées, les
nuées d'or, les nuées de sang, les nuées de feu; elles y tombent, s'y
mouillent, s'y noient, s'y traînent. Elles sont là-haut, dans l'air
immense, et elles sont en bas, sous nous, si près et insaisissables
dans cette mince flaque d'eau que percent, comme des poils, les herbes
pointues.
Toute la couleur donnée au monde, charmante, diverse et grisante, nous
apparaît délicieusement finie, admirablement éclatante, infiniment
nuancée, autour d'une feuille de nénuphar. Tous les rouges, tous les
roses, tous les jaunes, tous les bleus, tous les verts, tous les
violets, sont là, dans un peu d'eau, qui nous montre tout le ciel,
tout l'espace, tout le rêve, et où passent des vols d'oiseaux. Et
puis il y a autre chose encore, je ne sais quoi, dans les marais, au
soleil couchant. J'y sens comme la révélation confuse d'un mystère
inconnaissable, le souffle originel de la vie primitive qui était
peut-être une bulle de gaz sortie d'un marécage à la tombée du jour.
Saint-Tropez, 12 avril.
Nous sommes partis ce matin, vers huit heures, de Saint-Raphaël, par
une forte brise de nord-ouest.
La mer sans vagues dans le golfe était blanche d'écume, blanche comme
une nappe de savon, car le vent, ce terrible vent de Fréjus qui souffle
presque chaque matin, semblait se jeter dessus pour lui arracher la
peau, qu'il soulevait et roulait en petites lames de mousse éparpillées
ensuite, puis reformées tout aussitôt.
Les gens du port nous ayant affirmé que cette rafale tomberait vers
onze heures, nous nous décidâmes à nous mettre en route avec trois ris
et le petit foc.
Le youyou fut embarqué sur le pont, au pied du mât, et le _Bel-Ami_
sembla s'envoler dès sa sortie de la jetée. Bien qu'il ne portât
presque point de toile, je ne l'avais jamais senti courir ainsi. On
eût dit qu'il ne touchait point l'eau, et on ne se fût guère douté
qu'il portait au bas de sa large quille, profonde de deux mètres, une
barre de plomb de dix-huit cents kilogrammes, sans compter deux mille
kilogrammes de lest dans sa cale et tout ce que nous avons à bord en
gréement, ancres, chaînes, amarres et mobilier.