Puis, quand je serais las du repos délicieux, las de jouir de

l'immobilité et de mon rêve éternel, las du calme plaisir d'être bien,

je ferais amener devant ma porte un cheval blanc ou noir aussi souple

qu'une gazelle.

Et je partirais sur son dos, en buvant l'air qui fouette et grise,

l'air sifflant des galops furieux.

Et j'irais comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le

regard, dont la vue est savoureuse comme un vin.

A l'heure calme du soir, j'irais, d'une course affolée, vers le large

horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose,

là-bas, au crépuscule: les montagnes brûlées, le sable, les vêtements

des Arabes, les dromadaires, les chevaux et les tentes.

Les flamants roses s'envolent des marais sur le ciel rose; et je

pousserais des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde.

Je ne verrais plus, le long des trottoirs, assourdi par le bruit dur

des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des

chaises incommodes, boire l'absinthe en parlant d'affaires.

J'ignorerais le cours de la Bourse, les événements politiques,

les changements de ministère, toutes les inutiles bêtises où nous

gaspillons notre courte et trompeuse existence. Pourquoi ces peines,

ces souffrances, ces luttes? Je me reposerais à l'abri du vent dans ma

somptueuse et claire demeure.

J'aurais quatre ou cinq épouses en des appartements discrets et sourds,

cinq épouses venues des cinq parties du monde, et qui m'apporteraient

la saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races.

Le rêve ailé flottait devant mes yeux fermés, dans mon esprit qui

s'apaisait, quand j'entendis que mes hommes s'éveillaient, qu'ils

allumaient leur fanal et se mettaient à travailler à une besogne longue

et silencieuse.

Je leur criai:

--Que faites-vous donc?

Raymond répondit d'une voix hésitante:

--Nous préparons des palangres parce que nous avons pensé que monsieur

serait bien aise de pêcher s'il faisait beau au jour levant.

Agay est en effet, pendant l'été, le rendez-vous de tous les pêcheurs

de la côte. On vient là en famille, on couche à l'auberge ou dans les

barques, et on mange la bouillabaisse au bord de la mer, à l'ombre des

pins dont la résine chaude crépite au soleil.

Je demandai:

--Quelle heure est-il?

--Trois heures, monsieur.

Alors, sans me lever, allongeant le bras, j'ouvris la porte qui sépare

ma chambre du poste d'équipage.

Les deux hommes étaient accroupis dans cette sorte de niche basse que

le mât traverse pour venir s'emmancher dans la carlingue, dans cette

niche si pleine d'objets divers et bizarres qu'on dirait un repaire de

maraudeurs où l'on voit suspendus en ordre, le long des cloisons, des

instruments de toute sorte, scies, haches, épissoires, des agrès et

des casseroles, puis, sur le sol entre les deux couchettes, un seau,

un fourneau, un baril dont les cercles de cuivre luisent sous le rayon

direct du fanal suspendu entre les bittes des ancres, à côté des puits

de chaîne; et mes matelots travaillaient à amorcer les innombrables

hameçons suspendus le long de la corde des palangres.

--A quelle heure faudra-t-il me lever? leur dis-je.

--Mais, tout de suite, monsieur.

Une demi-heure plus tard, nous embarquions tous les trois dans le

youyou et nous abandonnions le _Bel-Ami_ pour aller tendre notre filet

au pied du Drammont, près de l'île d'Or.

Puis quand notre palangre, longue de deux à trois cents mètres, fut

descendue au fond de la mer, on amorça trois petites lignes de fond, et

le canot ayant mouillé une pierre au bout d'une corde, nous commençâmes

à pêcher.

Il faisait jour déjà, et j'apercevais très bien la côte de

Saint-Raphaël, auprès des bouches de l'Argens, et les sombres montagnes

des Maures, courant jusqu'au cap Camarat, là-bas, en pleine mer, au

delà du golfe de Saint-Tropez.

De toute la côte du Midi, c'est ce coin que j'aime le plus. Je l'aime

comme si j'y étais né, comme si j'y avais grandi, parce qu'il est

sauvage et coloré, que le Parisien, l'Anglais, l'Américain, l'homme du

monde et le rastaquouère ne l'ont pas encore empoisonné.

Soudain le fil que je tenais à la main vibra, je tressaillis, puis

rien, puis une secousse légère serra la corde enroulée à mon doigt,

puis une autre plus forte remua ma main, et, le cœur battant, je me mis

à tirer la ligne, doucement, ardemment, plongeant mon regard dans l'eau

transparente et bleue, et bientôt j'aperçus, sous l'ombre du bateau, un

éclair blanc qui décrivait des courbes rapides.

Il me parut énorme ainsi ce poisson, gros comme une sardine quand il

fut à bord.

Puis j'en eus d'autres, des bleus, des rouges, des jaunes et des

verts, luisants, argentés, tigrés, dorés, mouchetés, tachetés, ces

jolis poissons de roche de la Méditerranée si variés, si colorés, qui

semblent peints pour plaire aux yeux, puis des rascasses hérissées de

dards, et des murènes, ces monstres hideux.

Rien n'est plus amusant que de lever une palangre. Que va-t-il sortir

de cette mer? Quelle surprise, quelle joie ou quelle désillusion à

chaque hameçon retiré de l'eau! Quelle émotion quand on aperçoit de

loin une grosse bête qui se débat en montant lentement vers nous!

A dix heures nous étions revenus à bord du yacht, et les deux hommes

radieux m'annoncèrent que notre pêche pesait onze kilos.

Mais j'allais payer ma nuit sans sommeil! La migraine, l'horrible mal,

la migraine qui torture comme aucun supplice ne l'a pu faire, qui broie

la tête, rend fou, égare les idées et disperse la mémoire ainsi qu'une

poussière au vent, la migraine m'avait saisi, et je dus m'étendre dans

ma couchette, un flacon d'éther sous les narines.

Au bout de quelques minutes, je crus entendre un murmure vague qui

devint bientôt une espèce de bourdonnement, et il me semblait que tout

l'intérieur de mon corps devenait léger, léger comme de l'air, qu'il se

vaporisait.

Puis ce fut une sorte de torpeur de l'âme, de bien-être somnolent,

malgré les douleurs qui persistaient, mais qui cessaient cependant

d'être pénibles. C'était une de ces souffrances qu'on consent à

supporter, et non plus ces déchirements affreux contre lesquels tout

notre corps torturé proteste.

Bientôt l'étrange et charmante sensation de vide que j'avais dans la

poitrine s'étendit, gagna les membres qui devinrent à leur tour légers,

légers comme si la chair et les os se fussent fondus et que la peau

seule fût restée, la peau nécessaire pour me faire percevoir la douceur

de vivre, d'être couché dans ce bien-être. Je m'aperçus alors que je ne

souffrais plus. La douleur s'en était allée, fondue aussi, évaporée. Et

j'entendis des voix, quatre voix, deux dialogues, sans rien comprendre

des paroles. Tantôt ce n'étaient que des sons indistincts, tantôt

un mot me parvenait. Mais je reconnus que c'étaient là simplement

les bourdonnements accentués de mes oreilles. Je ne dormais pas, je

veillais, je comprenais, je sentais, je raisonnais avec une netteté,

une profondeur, une puissance extraordinaires, et une joie d'esprit,

une ivresse étrange venue de ce décuplement de mes facultés mentales.

Ce n'était pas du rêve comme avec du haschich, ce n'étaient pas les

visions un peu maladives de l'opium; c'étaient une acuité prodigieuse

de raisonnement, une manière nouvelle de voir, de juger, d'apprécier

les choses et la vie, avec la certitude, la conscience absolue que

cette manière était la vraie.

Et la vieille image de l'Écriture m'est revenue soudain à la pensée.

Il me semblait que j'avais goûté à l'arbre de science, que tous

les mystères se dévoilaient, tant je me trouvais sous l'empire

d'une logique nouvelle, étrange, irréfutable. Et des arguments,

des raisonnements, des preuves me venaient en foule, renversés

immédiatement par une preuve, un raisonnement, un argument plus forts.

Ma tête était devenue le champ de lutte des idées. J'étais un être

supérieur, armé d'une intelligence invincible, et je goûtais une

jouissance prodigieuse à la constatation de ma puissance...

Cela dura longtemps, longtemps. Je respirais toujours l'orifice de mon

flacon d'éther. Soudain, je m'aperçus qu'il était vide. Et la douleur

recommença.

Pendant dix heures, je dus endurer ce supplice contre lequel il n'est

point de remèdes, puis je dormis, et le lendemain, alerte comme après

une convalescence, ayant écrit ces quelques pages, je partis pour

Saint-Raphaël.

Saint-Raphaël, 11 avril.

Nous avons eu, pour venir ici, un temps délicieux, une petite brise

d'ouest qui nous a amenés en six bordées. Après avoir doublé le

Drammont, j'aperçus les villas de Saint-Raphaël cachées dans les

sapins, dans les petits sapins maigres que fatigue tout le long de

l'année l'éternel coup de vent de Fréjus. Puis je passai entre les

Lions, jolis rochers rouges qui semblent garder la ville, et j'entrai

dans le port ensablé vers le fond, ce qui force à se tenir à cinquante

mètres du quai, puis je descendis à terre.

Un grand rassemblement se tenait devant l'église. On mariait là dedans.

Un prêtre autorisait en latin, avec une gravité pontificale, l'acte

animal, solennel et comique qui agite si fort les hommes, les fait

tant rire, tant souffrir, tant pleurer. Les familles, selon l'usage,

avaient invité tous leurs parents et tous leurs amis à ce service

funèbre de l'innocence d'une jeune fille, à ce spectacle inconvenant et

pieux des conseils ecclésiastiques précédant ceux de la mère et de la

bénédiction publique, donnée à ce qu'on voile d'ordinaire avec tant de

pudeur et de souci.

Et le pays entier, plein d'idées grivoises, mû par cette curiosité

friande et polissonne qui pousse les foules à ce spectacle, était venu

là pour voir la tête que feraient les deux mariés. J'entrai dans cette

foule et je la regardai.

Dieu, que les hommes sont laids! Pour la centième fois au moins,

je remarquais au milieu de cette fête que, de toutes les races, la

race humaine est la plus affreuse. Et là dedans une odeur de peuple

flottait, une odeur fade et nauséabonde de chair malpropre, de

chevelures grasses et d'ail, cette senteur d'ail que les gens du Midi

répandent autour d'eux, par la bouche, par le nez et par la peau, comme

les roses jettent leur parfum.

Certes les hommes sont tous les jours aussi laids et sentent tous les

jours aussi mauvais, mais nos yeux habitués à les regarder, notre nez

accoutumé à les sentir, ne distinguent leur hideur et leurs émanations

que lorsque nous avons été privés quelque temps de leur vue et de leur

puanteur.

L'homme est affreux! Il suffirait, pour composer une galerie de

grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants

venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles

inégales, leurs jambes trop longues ou trop courtes, leurs corps trop

gros ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres,

leur air souriant ou sérieux.

Jadis, aux premiers temps du monde, l'homme sauvage, l'homme fort

et nu, était certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion.

L'exercice de ses muscles, la libre vie, l'usage constant de sa vigueur

et de son agilité entretenaient chez lui la grâce du mouvement qui est

la première condition de la beauté, et l'élégance de la forme que donne

seule l'agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de

plastique, surent conserver à l'homme intelligent cette grâce et cette

élégance, par les artifices de la gymnastique. Les soins du corps, les

jeux de force et de souplesse, l'eau glacée et les étuves firent des

Grecs de vrais modèles de beauté humaine; et ils nous laissèrent leurs

statues, comme enseignement, pour nous montrer ce qu'étaient les corps

de ces grands artistes.

Mais aujourd'hui, ô Apollon, regardons la race humaine s'agiter dans

les fêtes! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés par l'étude

précoce, abrutis par le collège qui leur use le corps à quinze ans

en courbaturant leur esprit avant qu'il soit nubile, arrivent à

l'adolescence, avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les

proportions normales ne sont jamais conservées.

Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs vêtements

sales! Quant au paysan! Seigneur Dieu! Allons voir le paysan dans les

champs, l'homme souche, noué, long comme une perche, toujours tors,

courbé, plus affreux que les types barbares qu'on voit aux musées

d'anthropologie.

Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de

face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les Arabes sont

élégants de tournure et de figure!

D'ailleurs, j'ai, pour une autre raison encore, l'horreur des foules.

Je ne puis entrer dans un théâtre ni assister à une fête publique.

J'y éprouve aussitôt un malaise bizarre, insoutenable, un énervement

affreux, comme si je luttais de toute ma force contre une influence

irrésistible et mystérieuse. Et je lutte en effet contre l'âme de la

foule qui essaye de pénétrer en moi.

Que de fois j'ai constaté que l'intelligence s'agrandit et s'élève, dès

qu'on vit seul, qu'elle s'amoindrit et s'abaisse dès qu'on se mêle de

nouveau aux autres hommes. Les contacts, les idées répandues, tout ce

qu'on dit, tout ce qu'on est forcé d'écouter, d'entendre et de répondre

agissent sur la pensée. Un flux et reflux d'idées va de tête en tête,

de maison en maison, de rue en rue, de ville en ville, de peuple à

peuple, et un niveau s'établit, une moyenne d'intelligence pour toute

agglomération nombreuse d'individus.

Les qualités d'initiative intellectuelle, de libre arbitre,

de réflexion sage et même de pénétration de tout homme isolé,

disparaissent en général dès que cet homme est mêlé à un grand nombre

d'autres hommes.

Voici un passage d'une lettre de lord Chesterfield à son fils (1751),

qui constate avec une rare humilité cette subite élimination des

qualités actives de l'esprit dans toute nombreuse réunion:

«Lord Macclesfield, qui a eu la plus grande part dans la préparation

du bill, et qui est l'un des plus grands mathématiciens et astronomes

de l'Angleterre, parle ensuite, avec une connaissance approfondie

de la question, et avec toute la clarté qu'une matière aussi

embrouillée pouvait comporter. Mais comme ses mots, ses périodes et

son élocution étaient loin de valoir les miens, la préférence me fut

donnée à l'unanimité, bien injustement, je l'avoue. Ce sera toujours

ainsi. Toute assemblée nombreuse est _foule_; quelles que soient les

individualités qui la composent, il ne faut jamais tenir à une foule

le langage de la raison pure. C'est seulement à ses passions, à ses

sentiments et à ses intérêts apparents qu'il faut s'adresser.

«Une collectivité d'individus n'a plus de faculté de compréhension,

etc...»

Cette profonde observation de lord Chesterfield, observation faite

souvent d'ailleurs et notée avec intérêt par les philosophes de l'école

scientifique, constitue un des arguments les plus sérieux contre les

gouvernements représentatifs.

Le même phénomène, phénomène surprenant, se produit chaque fois

qu'un grand nombre d'hommes est réuni. Toutes ces personnes, côte à

côte, distinctes, différentes d'esprit, d'intelligence, de passions,

d'éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait

de leur réunion, forment un être spécial, doué d'une âme propre,

d'une manière de penser nouvelle, commune, qui est une résultante

inanalysable de la moyenne des opinions individuelles.

C'est une foule, et cette foule est quelqu'un, un vaste individu

collectif, aussi distinct d'une autre foule qu'un homme est distinct

d'un autre homme.

Une diction populaire affirme que «la foule ne raisonne pas». Or

pourquoi la foule ne raisonne-t-elle pas, du moment que chaque

particulier dans la foule raisonne? Pourquoi une foule fera-t-elle

spontanément ce qu'aucune des unités de cette foule n'aurait fait?

Pourquoi une foule a-t-elle des impulsions irrésistibles, des volontés

féroces, des entraînements stupides que rien n'arrête, et, emportée par

ces entraînements irréfléchis, accomplit-elle des actes qu'aucun des

individus qui la composent n'accomplirait?

Un inconnu jette un cri, et voilà qu'une sorte de frénésie s'empare de

tous, et tous, d'un même élan auquel personne n'essaye de résister,

emportés par une même pensée qui instantanément leur devient commune,

malgré les castes, les opinions, les croyances, les mœurs différentes,

se précipiteront sur un homme, le massacreront, le noieront sans

raison, presque sans prétexte, alors que chacun, s'il eût été seul, se

serait précipité au risque de sa vie, pour sauver celui qu'il tue.

Et le soir, chacun rentré chez soi, se demandera quelle rage ou quelle

folie l'a saisi, l'a jeté brusquement hors de sa nature et de son

caractère, comment il a pu céder à cette impulsion féroce?

C'est qu'il avait cessé d'être un homme pour faire partie d'une foule.

Sa volonté individuelle s'était mêlée à la volonté commune comme une

goutte d'eau se mêle à un fleuve.

Sa personnalité avait disparu, devenant une infime parcelle d'une vaste

et étrange personnalité, celle de la foule. Les paniques qui saisissent

une armée et ces ouragans d'opinions qui entraînent un peuple entier,

et la folie des danses macabres, ne sont-ils pas encore des exemples

saisissants de ce même phénomène.

En somme, il n'est pas plus étonnant de voir les individus réunis

former un tout que de voir des molécules rapprochées former un corps.

C'est à ce mystère qu'on doit attribuer la morale si spéciale des

salles de spectacle et les variations de jugement si bizarres du public

des répétitions générales au public des premières et du public des

premières à celui des représentations suivantes, et les déplacements

d'effets d'un soir à l'autre, et les erreurs de l'opinion qui condamne

des œuvres comme _Carmen_, destinées plus tard à un immense succès.

Ce que j'ai dit des foules doit s'appliquer d'ailleurs à la société

tout entière, et celui qui voudrait garder l'intégrité absolue de sa

pensée, l'indépendance fière de son jugement, voir la vie, l'humanité

et l'univers en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de

toute croyance préconçue et de toute religion, c'est-à-dire de toute

crainte, devrait s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations

mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu'il ne

pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter sans être,

malgré lui, entamé de tous les côtés par leurs convictions, leurs

idées, leurs superstitions, leurs traditions, leurs préjugés qui font

ricocher sur lui leurs usages, leurs lois et leur morale surprenante

d'hypocrisie et de lâcheté.

Ceux qui tentent de résister à ces influences amoindrissantes

et incessantes se débattent en vain au milieu de liens menus,

irrésistibles, innombrables et presque imperceptibles. Puis on cesse

bientôt de lutter, par fatigue.

Mais un remous eut lieu dans le public, les mariés allaient sortir.

Et soudain, je fis comme tout le monde, je me dressai sur la pointe

des pieds pour voir, et j'avais envie de voir, une envie bête, basse,

répugnante, une envie de peuple. La curiosité de mes voisins m'avait

gagné comme une ivresse; je faisais partie de cette foule.

Pour occuper le reste de ma journée, je me décidai à faire une

promenade en canot sur l'Argens. Ce fleuve, presque inconnu et

ravissant, sépare la plaine de Fréjus des sauvages montagnes des Maures.

Je pris Raymond, qui me conduisit à l'aviron en longeant une grande

plage basse jusqu'à l'embouchure, que nous trouvâmes impraticable et

ensablée en partie. Un seul canal communiquait avec la mer, mais si

rapide, si plein d'écume, de remous et de tourbillons, que nous ne

pûmes le franchir.

Nous dûmes alors tirer le canot à terre et le porter à bras par-dessus

les dunes jusqu'à cette espèce de lac admirable que forme l'Argens en

cet endroit.

Au milieu d'une campagne marécageuse et verte, de ce vert puissant

des arbres poussés dans l'eau, le fleuve s'enfonce entre deux rives

tellement couvertes de verdure, de feuillages impénétrables et hauts,

qu'on aperçoit à peine les montagnes voisines; il s'enfonce tournant

toujours, gardant toujours un air de lac paisible, sans jamais laisser

voir ou deviner qu'il continue sa route à travers ce calme pays désert

et superbe.

Autant que dans ces plaines basses du Nord, où les sources suintent

sous les pieds, coulent et vivifient la terre comme du sang, le sang

clair et glacé du sol, on retrouve ici la sensation bizarre de vie

abondante qui flotte sur les pays humides.

Des oiseaux aux grands pieds pendants s'élancent des roseaux,

allongeant sur le ciel leur bec pointu; d'autres, larges et lourds,

passent d'une berge à l'autre d'un vol pesant; d'autres encore, plus

petits et rapides, fuient au ras du fleuve, lancés comme une pierre qui

fait des ricochets. Les tourterelles, innombrables, roucoulent dans

les cimes ou tournoient, vont d'un arbre à l'autre, semblent échanger

des visites d'amour. On sent que partout autour de cette eau profonde,

dans toute cette plaine jusqu'au pied des montagnes, il y a encore de

l'eau, l'eau trompeuse endormie et vivante des marais, les grandes

nappes claires où se mire le ciel, où glissent les nuages et d'où

sortent des foules éparses de joncs bizarres, l'eau limpide et féconde

où pourrit la vie, où fermente la mort, l'eau qui nourrit les fièvres

et les miasmes, qui est en même temps une sève et un poison, qui

s'étale, attirante et jolie, sur les putréfactions mystérieuses. L'air

qu'on respire est délicieux, amollissant et redoutable. Sur tous ces

talus qui séparent ces vastes mares tranquilles, dans toutes ces herbes

épaisses grouille, se traîne, sautille et rampe le peuple visqueux et

répugnant des animaux dont le sang est glacé. J'aime ces bêtes froides

et fuyantes qu'on évite et qu'on redoute; elles ont pour moi quelque

chose de sacré.

A l'heure où le soleil se couche, le marais m'enivre et m'affole.

Après avoir été tout le jour le grand étang silencieux, assoupi sous

la chaleur, il devient, au moment du crépuscule, un pays féerique et

surnaturel. Dans son miroir calme et démesuré tombent les nuées, les

nuées d'or, les nuées de sang, les nuées de feu; elles y tombent, s'y

mouillent, s'y noient, s'y traînent. Elles sont là-haut, dans l'air

immense, et elles sont en bas, sous nous, si près et insaisissables

dans cette mince flaque d'eau que percent, comme des poils, les herbes

pointues.

Toute la couleur donnée au monde, charmante, diverse et grisante, nous

apparaît délicieusement finie, admirablement éclatante, infiniment

nuancée, autour d'une feuille de nénuphar. Tous les rouges, tous les

roses, tous les jaunes, tous les bleus, tous les verts, tous les

violets, sont là, dans un peu d'eau, qui nous montre tout le ciel,

tout l'espace, tout le rêve, et où passent des vols d'oiseaux. Et

puis il y a autre chose encore, je ne sais quoi, dans les marais, au

soleil couchant. J'y sens comme la révélation confuse d'un mystère

inconnaissable, le souffle originel de la vie primitive qui était

peut-être une bulle de gaz sortie d'un marécage à la tombée du jour.

Saint-Tropez, 12 avril.

Nous sommes partis ce matin, vers huit heures, de Saint-Raphaël, par

une forte brise de nord-ouest.

La mer sans vagues dans le golfe était blanche d'écume, blanche comme

une nappe de savon, car le vent, ce terrible vent de Fréjus qui souffle

presque chaque matin, semblait se jeter dessus pour lui arracher la

peau, qu'il soulevait et roulait en petites lames de mousse éparpillées

ensuite, puis reformées tout aussitôt.

Les gens du port nous ayant affirmé que cette rafale tomberait vers

onze heures, nous nous décidâmes à nous mettre en route avec trois ris

et le petit foc.

Le youyou fut embarqué sur le pont, au pied du mât, et le _Bel-Ami_

sembla s'envoler dès sa sortie de la jetée. Bien qu'il ne portât

presque point de toile, je ne l'avais jamais senti courir ainsi. On

eût dit qu'il ne touchait point l'eau, et on ne se fût guère douté

qu'il portait au bas de sa large quille, profonde de deux mètres, une

barre de plomb de dix-huit cents kilogrammes, sans compter deux mille

kilogrammes de lest dans sa cale et tout ce que nous avons à bord en

gréement, ancres, chaînes, amarres et mobilier.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21 · 第 4 / 8 段