promène dans le ciel sa face jaune et sa triste lumière de trépassée
pour nous troubler ainsi, nous autres que la pensée vagabonde agite.
L'aimons-nous parce qu'elle est morte? comme dit le poète Haraucourt.
Puis ce fut l'âge blond des tiédeurs et des vents.
La lune se peupla de murmures vivants.
Elle eut des mers sans fond et des fleuves sans nombre,
Des troupeaux, des cités, des pleurs, des cris joyeux,
Elle eut l'amour; elle eut ses arts, ses lois, ses dieux,
Et lentement rentra dans l'ombre.
L'aimons-nous parce que les poètes, à qui nous devons l'éternelle
illusion dont nous sommes enveloppés en cette vie, ont troublé nos
yeux par toutes les images aperçues dans ses rayons, nous ont appris à
comprendre de mille façons, avec notre sensibilité exaltée, le monotone
et doux effet qu'elle promène autour du monde?
Quand elle se lève derrière les arbres, quand elle verse sa lumière
frissonnante sur un fleuve qui coule, quand elle tombe à travers les
branches sur le sable des allées, quand elle monte solitaire dans le
ciel noir et vide, quand elle s'abaisse vers la mer, allongeant sur
la surface onduleuse et liquide une immense traînée de clarté, ne
sommes-nous pas assaillis par tous les vers charmants qu'elle inspira
aux grands rêveurs?
Si nous allons, l'âme gaie, par la nuit, et si nous la voyons, toute
ronde, ronde comme un œil jaune qui nous regarderait, perchée juste
au-dessus d'un toit, l'immortelle ballade de Musset se met à chanter
dans notre mémoire.
Et n'est-ce pas lui, le poète railleur, qui nous la montre aussitôt
avec ses yeux?
C'était dans la nuit brune,
Sur le clocher jauni
La lune
Comme un point sur un i.
Lune, quel esprit sombre
Promène au bout d'un fil,
Dans l'ombre,
Ta face ou ton profil?
Si nous nous promenons, un soir de tristesse, sur une plage, au bord
de l'Océan, qu'elle illumine, ne nous mettons-nous pas, presque malgré
nous, à réciter ces deux vers si grands et si mélancoliques:
Seule au-dessus des mers, la lune, voyageant,
Laisse dans les flots noirs tomber ses pleurs d'argent.
Si nous nous réveillons, dans notre lit, qu'éclaire un long rayon
entrant par la fenêtre, ne nous semble-t-il pas aussitôt voir
descendre vers nous la figure blanche qu'évoque Catulle Mendès:
Elle venait, avec un lis dans chaque main,
La pente d'un rayon lui servant de chemin.
Si, marchant le soir, par la campagne, nous entendons tout à coup
quelque chien de ferme pousser sa plainte longue et sinistre, ne
sommes-nous pas frappés brusquement par le souvenir de l'admirable
pièce de Leconte de Lisle, les _Hurleurs_?
Seule, la lune pâle, en écartant la nue,
Comme une morne lampe, oscillait tristement.
Monde muet, marqué d'un signe de colère,
Débris d'un globe mort au hasard dispersé,
Elle laissait tomber de son orbe glacé
Un reflet sépulcral sur l'océan polaire.
Par un soir de rendez-vous, l'on va tout doucement dans le chemin,
serrant la taille de la bien-aimée, lui pressant la main et lui baisant
la tempe. Elle est un peu lasse, un peu émue et marche d'un pas fatigué.
Un banc apparaît, sous les feuilles que mouille comme une onde calme la
douce lumière.
Est-ce qu'ils n'éclatent pas dans notre esprit, dans notre cœur, ainsi
qu'une chanson d'amour exquise, les deux vers charmants:
Et réveiller, pour s'asseoir à sa place,
Le clair de lune endormi sur le banc!
Peut-on voir le croissant dessiner, comme ce soir, dans un grand
ciel ensemencé d'astres, son fin profil, sans songer à la fin de ce
chef-d'œuvre de Victor Hugo qui s'appelle: _Booz endormi_:
....................... Et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l'œil à demi sous ses voiles,
Quel Dieu, quel moissonneur de l'éternel été
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
Et qui donc a jamais mieux dit que Hugo, la lune galante et tendre aux
amoureux?
La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s'éteignirent;
Dans les bois assombris, les sources se plaignirent.
Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,
Chanta comme un poète et comme un amoureux.
Chacun se dispersa sous les profonds feuillages,
Les folles, en riant, entraînèrent les sages;
L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant;
Et troublés comme on l'est en songe, vaguement,
Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme,
A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme,
A leurs cœurs, à leurs sens, à leur molle raison,
Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon.
Et je me rappelle aussi cette admirable prière à la lune qui ouvre le
onzième livre de _l'Ane d'Or_ d'Apulée.
Mais ce n'est point assez pourtant que toutes ces chansons des hommes
pour mettre en notre cœur la tristesse sentimentale que ce pauvre astre
nous inspire.
Nous plaignons la lune, malgré nous, sans savoir pourquoi, sans savoir
de quoi, et, pour cela, nous l'aimons.
La tendresse que nous lui donnons est mêlée aussi de pitié; nous la
plaignons comme une vieille fille, car nous devinons vaguement, malgré
les poètes, que ce n'est point une morte, mais une vierge.
Les planètes, comme les femmes, ont besoin d'un époux, et la pauvre
lune dédaignée du soleil n'a-t-elle pas simplement coiffé sainte
Catherine, comme nous le disons ici-bas?
Et c'est pour cela qu'elle nous emplit, avec sa clarté timide,
d'espoirs irréalisables et de désirs inaccessibles. Tout ce que nous
attendons obscurément et vainement sur cette terre agite notre cœur
comme une sève impuissante et mystérieuse sous les pâles rayons de la
lune. Nous devenons, les yeux levés sur elle, frémissants de rêves
impossibles et assoiffés d'inexprimables tendresses.
L'étroit croissant, un fil d'or, trempait maintenant dans l'eau sa
pointe aiguë, et il plongea doucement, lentement, jusqu'à l'autre
pointe, si fine que je ne la vis pas disparaître.
Alors je levai mon regard vers l'auberge. La fenêtre éclairée venait
de se fermer. Une lourde détresse m'écrasa, et je descendis dans ma
chambre.
10 avril.
A peine couché, je sentis que je ne dormirais pas, et je demeurai sur
le dos, les yeux fermés, la pensée en éveil, les nerfs vibrants. Aucun
mouvement, aucun son proche ou lointain, seule la respiration des deux
marins traversait la mince cloison de bois.
Soudain quelque chose grinça. Quoi? je ne sais, une poulie dans la
mâture, sans doute; mais le ton si doux, si douloureux, si plaintif
de ce bruit fit tressaillir toute ma chair; puis rien, un silence
infini allant de la terre aux étoiles; rien, pas un souffle, pas un
frisson de l'eau ni une vibration du yacht; rien, puis tout à coup
l'inconnaissable et si grêle gémissement recommença. Il me sembla,
en l'entendant, qu'une lame ébréchée sciait mon cœur. Comme certains
bruits, certaines notes, certaines voix nous déchirent, nous jettent
en une seconde dans l'âme tout ce qu'elle peut contenir de douleur,
d'affolement et d'angoisse. J'écoutais, attendant, et je l'entendis
encore, ce bruit qui semblait sorti de moi-même, arraché à mes nerfs,
ou plutôt qui résonnait en moi comme un appel intime, profond et
désolé! Oui, c'était une voix cruelle, une voie connue, attendue, et
qui me désespérait. Il passait sur moi ce son faible et bizarre, comme
un semeur d'épouvante et de délire, car il eut aussitôt la puissance
d'éveiller l'affreuse détresse sommeillant toujours au fond du cœur
de tous les vivants. Qu'était-ce? C'était la voix qui crie sans fin
dans notre âme et qui nous reproche d'une façon continue, obscurément
et douloureusement, torturante, harcelante, inconnue, inapaisable,
inoubliable, féroce, qui nous reproche tout ce que nous avons fait
et en même temps tout ce que nous n'avons pas fait, la voix des
vagues remords, des regrets sans retours, des jours finis, des femmes
rencontrées qui nous auraient aimé peut-être, des choses disparues, des
joies vaines, des espérances mortes; la voix de ce qui passe, de ce qui
fuit, de ce qui trompe, de ce qui disparaît, de ce que nous n'avons
pas atteint, de ce que nous n'atteindrons jamais, la maigre petite voix
qui crie l'avortement de la vie, l'inutilité de l'effort, l'impuissance
de l'esprit et la faiblesse de la chair.
Elle me disait dans ce court murmure, toujours recommençant après
les mornes silences de la nuit profonde, elle me disait tout ce que
j'aurais aimé, tout ce que j'avais confusément désiré, attendu, rêvé,
tout ce que j'aurais voulu voir, comprendre, savoir, goûter, tout ce
que mon insatiable et pauvre et faible esprit avait effleuré d'un
espoir inutile, tout ce vers quoi il avait tenté de s'envoler, sans
pouvoir briser la chaîne d'ignorance qui le tenait.
Ah! j'ai tout convoité sans jouir de rien. Il m'aurait fallu la
vitalité d'une race entière, l'intelligence diverse éparpillée sur tous
les êtres, toutes les facultés, toutes les forces, et mille existences
en réserve, car je porte en moi tous les appétits et toutes les
curiosités, et je suis réduit à tout regarder sans rien saisir.
Pourquoi donc cette souffrance de vivre alors que la plupart des hommes
n'en éprouvent que la satisfaction? Pourquoi cette torture inconnue
qui me ronge? Pourquoi ne pas connaître la réalité des plaisirs, des
attentes et des jouissances?
C'est que je porte en moi cette seconde vue qui est en même temps la
force et toute la misère des écrivains. J'écris parce que je comprends
et je souffre de tout ce qui est, parce que je le connais trop et
surtout parce que, sans le pouvoir goûter, je le regarde en moi-même,
dans le miroir de ma pensée.
Qu'on ne nous envie pas, mais qu'on nous plaigne, car voici en quoi
l'homme de lettres diffère de ses semblables.
En lui aucun sentiment simple n'existe plus. Tout ce qu'il voit, ses
joies, ses plaisirs, ses souffrances, ses désespoirs, deviennent
instantanément des sujets d'observation. Il analyse malgré tout, malgré
lui, sans fin, les cœurs, les visages, les gestes, les intonations.
Sitôt qu'il a vu, quoi qu'il ait vu, il lui faut le pourquoi! Il n'a
pas un élan, pas un cri, pas un baiser qui soient francs, pas une de
ces actions instantanées qu'on fait parce qu'on doit les faire, sans
savoir, sans réfléchir, sans comprendre, sans se rendre compte ensuite.
S'il souffre, il prend note de sa souffrance et la classe dans sa
mémoire; il se dit, en revenant du cimetière, où il a laissé celui
ou celle qu'il aimait le plus au monde: «C'est singulier ce que j'ai
ressenti; c'était comme une ivresse douloureuse, etc...» Et alors il
se rappelle tous les détails, les attitudes des voisins, les gestes
faux, les fausses douleurs, les faux visages, et mille petites choses
insignifiantes, des observations artistiques, le signe de croix d'une
vieille qui tenait un enfant par la main, un rayon de lumière dans
une fenêtre, un chien qui traversa le convoi, l'effet de la voiture
funèbre sous les grands ifs du cimetière, la tête du croquemort et la
contraction des traits, l'effort des quatre hommes qui descendaient la
bière dans la fosse, mille choses enfin qu'un brave homme souffrant de
toute son âme, de tout son cœur, de toute sa force, n'aurait jamais
remarquées.
Il a tout vu, tout retenu, tout noté, malgré lui, parce qu'il est avant
tout un homme de lettres et qu'il a l'esprit construit de telle sorte
que la répercussion, chez lui, est bien plus vive, plus naturelle, pour
ainsi dire, que la première secousse, l'écho plus sonore que le son
primitif.
Il semble avoir deux âmes, l'une qui note, explique, commente chaque
sensation de sa voisine, de l'âme naturelle, commune à tous les
hommes; et il vit condamné à être toujours, en toute occasion, un
reflet de lui-même et un reflet des autres, condamné à se regarder
sentir, agir, aimer, penser, souffrir, et à ne jamais souffrir, penser,
aimer, sentir comme tout le monde, bonnement, franchement, simplement,
sans s'analyser soi-même après chaque joie et après chaque sanglot.
S'il cause, sa parole semble souvent médisante, uniquement parce que sa
pensée est clairvoyante et qu'il désarticule tous les ressorts cachés
des sentiments et des actions des autres.
S'il écrit, il ne peut s'abstenir de jeter en ses livres tout ce
qu'il a vu, tout ce qu'il a compris, tout ce qu'il sait; et cela
sans exception pour les parents, les amis, mettant à nu, avec une
impartialité cruelle, les cœurs de ceux qu'il aime ou qu'il a aimés,
exagérant même, pour grossir l'effet, uniquement préoccupé de son œuvre
et nullement de ses affections.
Et s'il aime, s'il aime une femme, il la dissèque comme un cadavre dans
un hôpital. Tout ce qu'elle dit, ce qu'elle fait est instantanément
pesé dans cette délicate balance de l'observation qu'il porte en lui,
et classé à sa valeur documentaire. Qu'elle se jette à son cou dans un
élan irréfléchi, il jugera le mouvement en raison de son opportunité,
de sa justesse, de sa puissance dramatique, et le condamnera tacitement
s'il le sent faux ou mal fait.
Acteur et spectateur de lui-même et des autres, il n'est jamais
acteur seulement comme les bonnes gens qui vivent sans malice. Tout,
autour de lui, devient de verre, les cœurs, les actes, les intentions
secrètes, et il souffre d'un mal étrange, d'une sorte de dédoublement
de l'esprit, qui fait de lui un être effroyablement vibrant, machiné,
compliqué et fatigant pour lui-même.
Sa sensibilité particulière et maladive le change en outre en écorché
vif pour qui presque toutes les sensations sont devenues des douleurs.
Je me rappelle les jours noirs où mon cœur fut tellement déchiré par
des choses aperçues une seconde, que les souvenirs de ces visions
demeurent en moi comme des plaies.
Un matin, avenue de l'Opéra, au milieu du public remuant et joyeux, que
le soleil de mai grisait, j'ai vu passer soudain un être innommable,
une vieille courbée en deux, vêtue de loques qui furent des robes,
coiffée d'un chapeau de paille noir, tout dépouillé de ses ornements
anciens, rubans et fleurs disparus depuis des temps indéfinis. Et
elle allait, traînant ses pieds si péniblement que je ressentais au
cœur, autant qu'elle-même, plus qu'elle-même, la douleur de tous ses
pas. Deux cannes la soutenaient. Elle passait sans voir personne,
indifférente à tout, au bruit, aux gens, aux voitures, au soleil! Où
allait-elle? Vers quel taudis? Elle portait dans un papier qui pendait
au bout d'une ficelle quelque chose. Quoi? du pain? Oui, sans doute.
Personne, aucun voisin n'ayant pu ou voulu faire pour elle cette
course, elle avait entrepris, elle, ce voyage horrible, de sa mansarde
au boulanger. Deux heures de route au moins pour aller et venir. Et
quelle route douloureuse! Quel chemin de la croix plus effroyable que
celui du Christ!
Je levai les yeux vers les toits des maisons immenses. Elle allait
là-haut! Quand y serait-elle? Combien de repos haletants sur les
marches, dans le petit escalier noir et tortueux?
Tout le monde se retournait pour la regarder! On murmurait: «Pauvre
femme!» puis on passait. Sa jupe, son haillon de jupe, traînait sur le
trottoir, à peine attachée sur son débris de corps. Et il y avait une
pensée là dedans! Une pensée? Non, mais une souffrance épouvantable,
incessante, harcelante! Oh! la misère des vieux sans pain, des vieux
sans espoir, sans enfants, sans argent, sans rien autre chose que la
mort devant eux, y pensons-nous? Y pensons-nous, aux vieux affamés
des mansardes? Pensons-nous aux larmes de ces yeux ternes, qui furent
brillants, émus et joyeux, jadis?
Une autre fois, il pleuvait, j'allais seul, chassant par la plaine
normande, par les grands labourés de boue grasse qui fondaient et
glissaient sous mon pied. De temps en temps une perdrix surprise,
blottie contre une motte de terre, s'envolait lourdement sous l'averse.
Mon coup de fusil, éteint par la nappe d'eau qui tombait du ciel,
claquait à peine comme un coup de fouet, et la bête grise s'abattait
avec du sang sur ses plumes.
Je me sentais triste à pleurer, à pleurer comme les nuages qui
pleuraient sur le monde et sur moi, trempé de tristesse jusqu'au cœur,
accablé de lassitude à ne plus lever mes jambes, engluées d'argile; et
j'allais rentrer quand j'aperçus au milieu des champs le cabriolet du
médecin qui suivait un chemin de traverse.
Elle passait, la voiture noire et basse, couverte de sa capote ronde et
traînée par son cheval brun, comme un présage de mort errant dans la
campagne par ce jour sinistre. Tout à coup elle s'arrêta; la tête du
médecin apparut et il cria:
--Eh!
J'allai vers lui. Il me dit:
--Voulez-vous m'aider à soigner une diphtérique? Je suis seul et il
faudrait la tenir pendant que j'enlèverai les fausses membranes de sa
gorge.
--Je viens avec vous, répondis-je. Et je montai dans sa voiture.
Il me raconta ceci:
--L'angine, l'affreuse angine, qui étrangle les misérables hommes,
avait pénétré dans la ferme des Martinet, de pauvres gens!
Le père et le fils étaient morts au commencement de la semaine. La mère
et la fille s'en allaient aussi maintenant.
Une voisine qui les soignait, se sentant soudain indisposée, avait pris
la fuite la veille même, laissant ouverte la porte et les deux malades
abandonnées sur leurs grabats de paille, sans rien à boire, seules,
seules, râlant, suffoquant, agonisant, seules depuis vingt-quatre
heures!
Le médecin venait de nettoyer la gorge de la mère et l'avait fait
boire; mais l'enfant, affolée par la douleur et par l'angoisse des
suffocations, avait enfoncé et caché sa tête dans la paillasse sans
consentir à se laisser toucher.
Le médecin, accoutumé à ces misères, répétait d'une voix triste et
résignée:
--Je ne peux pourtant point passer mes journées chez mes malades.
Cristi! celles-là serrent le cœur. Quand on pense qu'elles sont restées
vingt-quatre heures sans boire. Le vent chassait la pluie jusqu'à leurs
couches. Toutes les poules s'étaient mises à l'abri dans la cheminée.
Nous arrivions à la ferme. Il attacha son cheval à la branche d'un
pommier devant la porte; et nous entrâmes.
Une odeur forte de maladie et d'humidité, de fièvre et de moisissure,
d'hôpital et de cave, nous saisit à la gorge. Il faisait froid, un
froid de marécage, dans cette maison sans feu, sans vie, grise et
sinistre. L'horloge était arrêtée; la pluie tombait par la grande
cheminée dont les poules avaient éparpillé la cendre, et on entendait
dans un coin sombre un bruit de soufflet rauque et rapide. C'était
l'enfant qui respirait.
La mère, étendue dans une sorte de grande caisse de bois, le lit des
paysans, et cachée par de vieilles couvertures et de vieilles hardes,
semblait tranquille.
Elle tourna un peu la tête vers nous.
Le médecin lui demanda:
--Avez-vous une chandelle?
Elle répondit d'une voix basse, accablée:
--Dans le buffet.
Il prit la lumière et m'emmena au fond de l'appartement, vers la
couchette de la petite fille.
Elle haletait, les joues décharnées, les yeux luisants, les cheveux
mêlés, effrayante. Dans son cou maigre et tendu, des creux profonds se
formaient à chaque aspiration. Allongée sur le dos, elle serrait de ses
deux mains les loques qui la couvraient; et, dès qu'elle nous vit, elle
se tourna sur la face pour se cacher dans la paillasse.
Je la pris par les épaules, et le docteur, la forçant à montrer sa
gorge, en arracha une grande peau blanchâtre, qui me parut sèche comme
un cuir.
Elle respira mieux tout de suite et but un peu. La mère, soulevée sur
un coude, nous regardait. Elle balbutia:
--C'est-il fait?
--Oui, c'est fait.
--J'allons-t-y rester toutes seules?
Une peur, une peur affreuse, faisait frémir sa voix, peur de cet
isolement, de cet abandon, des ténèbres et de la mort qu'elle sentait
si proche.
Je répondis:
--Non, ma brave femme; j'attendrai que le docteur vous ait envoyé la
garde.
Et me tournant vers le médecin:
--Envoyez-lui la mère Mauduit. Je la payerai.
--Parfait. Je vous l'envoie tout de suite.
Il me serra la main, sortit; et j'entendis son cabriolet qui s'en
allait sur la route humide.
Je restai seul avec les deux mourantes.
Mon chien Paf s'était couché devant la cheminée noire, et il me fit
songer qu'un peu de feu serait utile à nous tous. Je ressortis donc
pour chercher du bois et de la paille, et bientôt une grande flambée
éclaira jusqu'au fond de la pièce le lit de la petite, qui recommençait
à haleter.
Et je m'assis, tendant mes jambes vers le foyer.
La pluie battait les vitres; le vent secouait le toit; j'entendais
l'haleine courte, dure, sifflante des deux femmes, et le souffle de mon
chien qui soupirait de plaisir, roulé devant l'âtre clair.
La vie! la vie! qu'est-ce que cela? Ces deux misérables qui avaient
toujours dormi sur la paille, mangé du pain noir, travaillé comme
des bêtes, souffert toutes les misères de la terre, allaient mourir!
Qu'avaient-elles fait? Le père était mort, le fils était mort. Ces
gueux passaient pourtant pour de bonnes gens qu'on aimait et qu'on
estimait, de simples et honnêtes gens!
Je regardais fumer mes bottes et dormir mon chien, et en moi entra
soudain une joie sensuelle et honteuse en comparant mon sort à celui de
ces forçats!
La petite fille se mit à râler, et tout à coup ce souffle rauque me
devint intolérable; il me déchirait comme une pointe dont chaque coup
m'entrait au cœur.
J'allai vers elle:
--Veux-tu boire? lui dis-je.
Elle remua la tête pour dire oui, et je lui versai dans la bouche un
peu d'eau qui ne passa point.
La mère, restée plus calme, s'était retournée pour regarder son enfant;
et voilà que soudain une peur me frôla, une peur sinistre qui me glissa
sur la peau comme le contact d'un monstre invisible. Où étais-je? Je ne
le savais plus! Est-ce que je rêvais? quel cauchemar m'avait saisi?
Était-ce vrai que des choses pareilles arrivaient? qu'on mourait
ainsi? Et je regardais dans les coins sombres de la chaumière comme
si je m'étais attendu à voir, blottie dans un angle obscur, une forme
hideuse, innommable, effrayante, celle qui guette la vie des hommes et
les tue, les ronge, les écrase, les étrangle; qui aime le sang rouge,
les yeux allumés par la fièvre, les rides et les flétrissures, les
cheveux blancs et les décompositions.
Le feu s'éteignait. J'y jetai du bois et je m'y chauffai le dos, tant
j'avais froid dans les reins.
Au moins j'espérais mourir dans une bonne chambre, moi, avec des
médecins autour de mon lit, et des remèdes sur les tables!
Et ces femmes étaient restées seules vingt-quatre heures dans cette
cabane sans feu! râlant sur de la paille!...
J'entendis soudain le trot d'un cheval et le roulement d'une voiture;
et la garde entra, tranquille, contente d'avoir trouvé de la besogne,
sans étonnement devant cette misère.
Je lui laissai quelque argent et je me sauvai avec mon chien; je me
sauvai comme un malfaiteur, courant sous la pluie, croyant entendre
toujours le sifflement des deux gorges, courant vers ma maison chaude
où m'attendaient mes domestiques en préparant un bon dîner.
Mais je n'oublierai jamais cela et tant d'autres choses encore qui me
font haïr la terre.
Comme je voudrais, parfois, ne plus penser, ne plus sentir, je voudrais
vivre comme une brute, dans un pays clair et chaud, dans un pays
jaune, sans verdure brutale et crue, dans un de ces pays d'Orient où
l'on s'endort sans tristesse, où l'on s'éveille sans chagrins, où l'on
s'agite sans soucis, où l'on sait aimer sans angoisses, où l'on se sent
à peine exister.
J'y habiterais une demeure vaste et carrée, comme une immense caisse
éclatante au soleil.
De la terrasse on voit la mer, où passent ces voiles blanches en forme
d'ailes pointues des bateaux grecs ou musulmans. Les murs du dehors
sont presque sans ouvertures. Un grand jardin, où l'air est lourd
sous le parasol des palmiers, forme le milieu de ce logis oriental.
Un jet d'eau monte sous les arbres et s'émiette en retombant dans un
large bassin de marbre dont le fond est sablé de poudre d'or. Je m'y
baignerais à tout moment, entre deux pipes, deux rêves ou deux baisers.
J'aurais des esclaves noirs et beaux, drapés en des étoffes légères et
courant vite, nu-pieds sur les tapis sourds.
Mes murs seraient moelleux et rebondissants comme des poitrines de
femmes et, sur mes divans en cercle autour de chaque appartement,
toutes les formes des coussins me permettraient de me coucher dans
toutes les postures qu'on peut prendre.