Vers huit heures et demie, le directeur de Sainte-Marguerite s'informa

du prisonnier, surpris de ne pas le voir encore, car il sortait tôt

chaque matin. Le valet de chambre de Bazaine refusa d'entrer chez son

maître.

A neuf heures enfin, le directeur força la porte et trouva la cage

abandonnée.

Mme Bazaine, de son côté, pour exécuter ses projets, avait été trouver

un homme à qui son mari avait rendu jadis un service capital. Elle

s'adressait à un cœur reconnaissant, et elle se fit un allié aussi

dévoué qu'énergique. Ils réglèrent ensemble tous les détails; puis

elle se rendit à Gênes sous un faux nom et loua, sous prétexte d'une

excursion à Naples, un petit vapeur italien, au prix de mille francs

par jour, en stipulant que le voyage durerait au moins une semaine et

qu'on pourrait le prolonger d'un temps égal aux mêmes conditions.

Le bâtiment se mit en route; mais à peine eut-il pris la mer que la

voyageuse parut changer de résolution, et elle demanda au capitaine

s'il lui déplaisait d'aller jusqu'à Cannes chercher sa belle-sœur. Le

marin y consentit volontiers et jeta l'ancre, le dimanche soir, au

golfe Juan.

Mme Bazaine se fit mettre à terre en recommandant que le canot ne

s'éloignât point. Son complice dévoué l'attendait avec une autre barque

sur la promenade de la Croisette, et ils traversèrent la passe qui

sépare du continent la petite île Sainte-Marguerite. Son mari était là

sur les roches, les vêtements déchirés, le visage meurtri, les mains en

sang. La mer étant un peu forte, il fut contraint d'entrer dans l'eau

pour gagner la barque, qui se serait brisée contre la côte.

Lorsqu'ils furent revenus à terre, le canot fut abandonné.

Ils regagnèrent alors la première embarcation, puis le bâtiment resté

sous vapeur. Mme Bazaine déclara alors au capitaine que sa belle-sœur

se trouvait trop souffrante pour venir, et, montrant le maréchal, elle

ajouta:

--N'ayant pas de domestique, j'ai pris un valet de chambre. Cet

imbécile vient de tomber sur les rochers et de se mettre dans l'état

où vous le voyez. Envoyez-le, s'il vous plaît, avec les matelots, et

faites-lui donner ce qu'il lui faut pour se panser et recoudre ses

hardes.

Bazaine alla coucher dans l'entrepont.

Or, le lendemain, au point du jour, on avait gagné la haute mer.

Mme Bazaine changea encore de projet, et, se disant malade, se fit

reconduire à Gênes.

Mais la nouvelle de l'évasion était déjà connue et le populaire,

averti, s'ameuta en vociférant sous les fenêtres de l'hôtel. Le tumulte

devint bientôt si violent que le propriétaire, épouvanté, fit s'enfuir

les voyageurs par une porte cachée.

Je donne ce récit comme il me fut fait, et je n'affirme rien.

Nous approchons de l'escadre, dont les lourds cuirassés, sur une

seule ligne, semblent des tours de guerre bâties en pleine mer. Voici

le _Colbert_, la _Dévastation_, l'_Amiral-Duperré_, le _Courbet_,

l'_Indomptable_ et le _Richelieu_, plus deux croiseurs, l'_Hirondelle_

et le _Milan_, et quatre torpilleurs en train d'évoluer dans le golfe.

Je veux visiter le _Courbet_, qui passe pour le type le plus parfait de

notre marine.

Rien ne donne l'idée du labeur humain, du labeur minutieux et

formidable de cette petite bête aux mains ingénieuses comme ces

énormes citadelles de fer qui flottent et marchent, portent une armée

de soldats, un arsenal d'armes monstrueuses, et qui sont faites, ces

masses, de petits morceaux ajustés, soudés, forgés, boulonnés, travail

de fourmis et de géants, qui montre en même temps tout le génie et

toute l'impuissance et toute l'irrémédiable barbarie de cette race si

active et si faible qui use ses efforts à créer des engins pour se

détruire elle-même.

Ceux d'autrefois, qui construisaient avec des pierres des cathédrales

en dentelle, palais féeriques pour abriter des rêves enfantins et

pieux, ne valaient-ils pas ceux d'aujourd'hui, lançant sur la mer des

maisons d'acier qui sont les temples de la mort?

Au moment où je quitte le navire pour remonter dans ma coquille,

j'entends sur le rivage éclater une fusillade. C'est le régiment

d'Antibes qui fait l'exercice de tirailleurs dans les sables et dans

les sapins. La fumée monte en flocons blancs, pareils à des nuées de

coton qui s'évaporent, et on voit courir le long de la mer les culottes

rouges des soldats.

Alors, les officiers de marine, intéressés soudain, braquent leurs

lunettes vers la terre et leur cœur s'anime devant ce simulacre de

guerre.

Quand je songe seulement à ce mot, la guerre, il me vient un effarement

comme si l'on me parlait de sorcellerie, d'inquisition, d'une chose

lointaine, finie, abominable, monstrueuse, contre nature.

Quand on parle d'anthropophages, nous sourions avec orgueil en

proclamant notre supériorité sur ces sauvages. Quels sont les sauvages,

les vrais sauvages? Ceux qui se battent pour manger les vaincus ou ceux

qui se battent pour tuer, rien que pour tuer?

Les petits lignards qui courent là-bas sont destinés à la mort comme

les troupeaux de moutons que pousse un boucher sur les routes. Ils

iront tomber dans une plaine, la tête fendue d'un coup de sabre ou

la poitrine trouée d'une balle; et ce sont de jeunes hommes qui

pourraient travailler, produire, être utiles. Leurs pères sont vieux

et pauvres; leurs mères qui, pendant vingt ans, les ont aimés, adorés

comme adorent les mères, apprendront dans six mois ou un an peut-être

que le fils, l'enfant, le grand enfant élevé avec tant de peine, avec

tant d'argent, avec tant d'amour, fut jeté dans un trou comme un chien

crevé, après avoir été éventré par un boulet et piétiné, écrasé, mis en

bouillie par les charges de cavalerie. Pourquoi a-t-on tué son garçon,

son beau garçon, son seul espoir, son orgueil, sa vie? Elle ne sait

pas. Oui, pourquoi?

La guerre!... se battre!... égorger!... massacrer des hommes!... Et

nous avons aujourd'hui, à notre époque, avec notre civilisation, avec

l'étendue de science et le degré de philosophie où l'on croit parvenu

le génie humain, des écoles où l'on apprend à tuer, à tuer de très

loin, avec perfection, beaucoup de monde en même temps, à tuer de

pauvres diables d'hommes innocents, chargés de famille et sans casier

judiciaire.

Et le plus stupéfiant, c'est que le peuple ne se lève pas contre les

gouvernements. Quelle différence y a-t-il donc entre les monarchies et

les républiques? Le plus stupéfiant, c'est que la société tout entière

ne se révolte pas à ce seul mot de guerre.

Ah! nous vivrons toujours sous le poids des vieilles et odieuses

coutumes, des criminels préjugés, des idées féroces de nos barbares

aïeux, car nous sommes des bêtes, nous resterons des bêtes que

l'instinct domine et que rien ne change.

N'aurait-on pas honni tout autre que Victor Hugo qui eût jeté ce grand

cri de délivrance et de vérité?

«Aujourd'hui, la force s'appelle la violence et commence à être

jugée; la guerre est mise en accusation. La civilisation, sur la

plainte du genre humain, instruit le procès et dresse le grand

dossier criminel des conquérants et des capitaines. Les peuples en

viennent à comprendre que l'agrandissement d'un forfait n'en saurait

être la diminution; que si tuer est un crime, tuer beaucoup n'en peut

pas être la circonstance atténuante; que si voler est une honte,

envahir ne saurait être une gloire.

«Ah! proclamons ces vérités absolues, déshonorons la guerre.»

Vaines colères, indignation de poète. La guerre est plus vénérée que

jamais.

Un artiste habile en cette partie, un massacreur de génie, M. de

Moltke, a répondu, un jour, aux délégués de la paix, les étranges

paroles que voici:

«La guerre est sainte, d'institution divine; c'est une des lois

sacrées du monde; elle entretient chez les hommes tous les grands,

les nobles sentiments: l'honneur, le désintéressement, la vertu, le

courage, et les empêche, en un mot, de tomber dans le plus hideux

matérialisme.»

Ainsi, se réunir en troupeaux de quatre cent mille hommes, marcher

jour et nuit sans repos, ne penser à rien ni rien étudier, ne rien

apprendre, ne rien lire, n'être utile à personne, pourrir de saleté,

coucher dans la fange, vivre comme les brutes dans un hébétement

continu, piller les villes, brûler les villages, ruiner les peuples,

puis rencontrer une autre agglomération de viande humaine, se ruer

dessus, faire des lacs de sang, des plaines de chair pilée mêlée à

la terre boueuse et rougie, des monceaux de cadavres, avoir les bras

ou les jambes emportés, la cervelle écrabouillée sans profit pour

personne, et crever au coin d'un champ tandis que vos vieux parents,

votre femme et vos enfants meurent de faim; voilà ce qu'on appelle ne

pas tomber dans le plus hideux matérialisme.

Les hommes de guerre sont les fléaux du monde. Nous luttons contre

la nature, l'ignorance, contre les obstacles de toute sorte, pour

rendre moins dure notre misérable vie. Des hommes, des bienfaiteurs,

des savants usent leur existence à travailler, à chercher ce qui

peut aider, ce qui peut secourir, ce qui peut soulager leurs frères.

Ils vont, acharnés à leur besogne utile, entassant les découvertes,

agrandissant l'esprit humain, élargissant la science, donnant chaque

jour à l'intelligence une somme de savoir nouveau, donnant chaque jour

à leur patrie du bien-être, de l'aisance, de la force.

La guerre arrive. En six mois, les généraux ont détruit vingt ans

d'efforts, de patience et de génie.

Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.

Nous l'avons vue, la guerre. Nous avons vu les hommes redevenus

des brutes, affolés, tuer par plaisir, par terreur, par bravade,

par ostentation. Alors que le droit n'existe plus, que la loi est

morte, que toute notion du juste disparaît, nous avons vu fusiller

des innocents trouvés sur une route et devenus suspects parce qu'ils

avaient peur. Nous avons vu tuer des chiens enchaînés à la porte

de leurs maîtres pour essayer des revolvers neufs, nous avons vu

mitrailler par plaisir des vaches couchées dans un champ, sans aucune

raison, pour tirer des coups de fusil, histoire de rire.

Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.

Entrer dans un pays, égorger l'homme qui défend sa maison parce qu'il

est vêtu d'une blouse et n'a pas de képi sur la tête, brûler les

habitations de misérables qui n'ont plus de pain, casser des meubles,

en voler d'autres, boire le vin trouvé dans les caves, violer les

femmes trouvées dans les rues, brûler des millions de francs en poudre,

et laisser derrière soi la misère et le choléra.

Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.

Qu'ont-ils donc fait pour prouver même un peu d'intelligence, les

hommes de guerre? Rien. Qu'ont-ils inventé? Des canons et des fusils.

Voilà tout.

L'inventeur de la brouette n'a-t-il pas plus fait pour l'homme, par

cette simple et pratique idée d'ajuster une roue à deux bâtons, que

l'inventeur des fortifications modernes?

Que nous reste-t-il de la Grèce? Des livres, des marbres. Est-elle

grande parce qu'elle a vaincu ou par ce qu'elle a produit?

Est-ce l'invasion des Perses qui l'a empêchée de tomber dans le plus

hideux matérialisme?

Sont-ce les invasions des barbares qui ont sauvé Rome et l'ont

régénérée?

Est-ce que Napoléon Ier a continué le grand mouvement intellectuel

commencé par les philosophes à la fin du dernier siècle?

Eh bien, oui, puisque les gouvernements prennent ainsi le droit de mort

sur les peuples, il n'y a rien d'étonnant à ce que les peuples prennent

parfois le droit de mort sur les gouvernements.

Ils se défendent. Ils ont raison. Personne n'a le droit absolu de

gouverner les autres. On ne le peut faire que pour le bien de ceux

qu'on dirige. Quiconque gouverne a autant le devoir d'éviter la guerre

qu'un capitaine de navire a celui d'éviter le naufrage.

Quand un capitaine a perdu son bâtiment, on le juge et on le condamne,

s'il est reconnu coupable de négligence ou même d'incapacité.

Pourquoi ne jugerait-on pas les gouvernements après chaque guerre

déclarée? Si les peuples comprenaient cela, s'ils faisaient justice

eux-mêmes des pouvoirs meurtriers, s'ils refusaient de se laisser tuer

sans raison, s'ils se servaient de leurs armes contre ceux qui les leur

ont données pour massacrer, ce jour-là la guerre serait morte... Mais

ce jour ne viendra pas!

Agay, 8 avril.

--Beau temps, monsieur.

Je me lève et monte sur le pont. Il est trois heures du matin; la

mer est plate, le ciel infini ressemble à une immense voûte d'ombre

ensemencée de graines de feu. Une brise très légère souffle de terre.

Le café est chaud, nous le buvons, et, sans perdre une minute pour

profiter de ce vent favorable, nous partons.

Nous voilà glissant sur l'onde, vers la pleine mer. La côte disparaît;

on ne voit plus rien autour de nous que du noir. C'est là une

sensation, une émotion troublante et délicieuse: s'enfoncer dans cette

nuit vide, dans ce silence, sur cette eau, loin de tout. Il semble

qu'on quitte le monde, qu'on ne doit plus jamais arriver nulle part,

qu'il n'y aura plus de rivage, qu'il n'y aura pas de jour. A mes pieds

une petite lanterne éclaire le compas qui m'indique la route. Il faut

courir au moins trois milles au large pour doubler sûrement le cap Roux

et le Drammont, quel que soit le vent qui donnera, lorsque le soleil

sera levé. J'ai fait allumer les fanaux de position, rouge bâbord et

vert tribord, pour éviter tout accident, et je jouis avec ivresse de

cette fuite muette, continue et tranquille.

Tout à coup un cri s'élève devant nous. Je tressaille, car la voix

est proche; et je n'aperçois rien, rien que cette obscure muraille de

ténèbres où je m'enfonce et qui se referme derrière moi. Raymond qui

veille à l'avant me dit: «C'est une tartane qui va dans l'est; arrivez

un peu, monsieur, nous passons derrière.»

Et soudain, tout près, se dresse un fantôme effrayant et vague, la

grande ombre flottante d'une haute voile aperçue quelques secondes et

disparue presque aussitôt. Rien n'est plus étrange, plus fantastique

et plus émouvant que ces apparitions rapides, sur la mer, la nuit. Les

pêcheurs et les sabliers ne portent jamais de feux; on ne les voit

donc qu'en les frôlant, et cela vous laisse le serrement de cœur d'une

rencontre surnaturelle.

J'entends au loin un sifflement d'oiseau. Il approche, passe et

s'éloigne. Que ne puis-je errer comme lui?

L'aube enfin paraît, lente et douce, sans un nuage, et le jour la suit,

un vrai jour d'été.

Raymond affirme que nous aurons vent d'est, Bernard tient toujours pour

l'ouest et me conseille de changer d'allure et de marcher, tribord

armures sur le Drammont qui se dresse au loin. Je suis aussitôt son

avis et, sous la lente poussée d'une brise agonisante, nous nous

rapprochons de l'Estérel. La longue côte rouge tombe dans l'eau bleue

qu'elle fait paraître violette. Elle est bizarre, hérissée, jolie,

avec des pointes, des golfes innombrables, des rochers capricieux et

coquets, mille fantaisies de montagne admirée. Sur ses flancs, les

forêts de sapins montent jusqu'aux cimes de granit qui ressemblent

à des châteaux, à des villes, à des armées de pierres courant l'une

après l'autre. Et la mer est si limpide à son pied, qu'on distingue par

places les fonds de sable et les fonds d'herbes.

Certes, en certains jours, j'éprouve l'horreur de ce qui est jusqu'à

désirer la mort. Je sens jusqu'à la souffrance suraiguë la monotonie

invariable des paysages, des figures et des pensées. La médiocrité

de l'univers m'étonne et me révolte, la petitesse de toutes choses

m'emplit de dégoût, la pauvreté des êtres humains m'anéantit.

En certains autres, au contraire, je jouis de tout à la façon d'un

animal. Si mon esprit inquiet, tourmenté, hypertrophié par le travail,

s'élance à des espérances qui ne sont point de notre race, et puis

retombe dans le mépris de tout, après en avoir constaté le néant, mon

corps de bête se grise de toutes les ivresses de la vie. J'aime le ciel

comme un oiseau, les forêts comme un loup rôdeur, les rochers comme

un chamois, l'herbe profonde pour m'y rouler, pour y courir comme un

cheval, et l'eau limpide pour y nager comme un poisson. Je sens frémir

en moi quelque chose de toutes les espèces d'animaux, de tous les

instincts, de tous les désirs confus des créatures inférieures. J'aime

la terre comme elles et non comme vous, les hommes, je l'aime sans

l'admirer, sans la poétiser, sans m'exalter. J'aime d'un amour bestial

et profond, méprisable et sacré, tout ce qui vit, tout ce qui pousse,

tout ce qu'on voit, car tout cela, laissant calme mon esprit, trouble

mes yeux et mon cœur, tout: les jours, les nuits, les fleuves, les

mers, les tempêtes, les bois, les aurores, le regard et la chair des

femmes.

La caresse de l'eau sur le sable des rives ou sur le granit des roches

m'émeut et m'attendrit, et la joie qui m'envahit, quand je me sens

poussé par le vent et porté par la vague, naît de ce que je me livre

aux forces brutales et naturelles du monde, de ce que je retourne à la

vie primitive.

Quand il fait beau comme aujourd'hui, j'ai dans les veines le sang des

vieux faunes lascifs et vagabonds, je ne suis plus le frère des hommes,

mais le frère de tous les êtres et de toutes les choses!

Le soleil monte sur l'horizon. La brise tombe comme avant-hier, mais le

vent d'ouest prévu par Bernard ne se lève pas plus que le vent d'est

annoncé par Raymond.

Jusqu'à dix heures, nous flottons immobiles, comme une épave, puis un

petit souffle du large nous remet en route, tombe, renaît, semble se

moquer de nous, agacer la voile, nous promettre sans cesse la brise qui

ne vient pas. Ce n'est rien, l'haleine d'une bouche ou un battement

d'éventail; cela pourtant suffit à ne pas nous laisser en place. Les

marsouins, ces clowns de la mer, jouent autour de nous, jaillissent

hors de l'eau d'un élan rapide comme s'ils s'envolaient, passent dans

l'air plus vifs qu'un éclair, puis plongent et ressortent plus loin.

Vers une heure, comme nous nous trouvions par le travers d'Agay, la

brise tomba tout à fait, et je compris que je coucherais au large si

je n'armais pas l'embarcation pour remorquer le yacht et me mettre à

l'abri dans cette baie.

Je fis donc descendre deux hommes dans le canot, et à trente mètres

devant moi ils commencèrent à me traîner. Un soleil enragé tombait sur

l'eau, brûlait le pont du bateau.

Les deux matelots ramaient d'une façon très lente et régulière, comme

deux manivelles usées qui ne vont plus qu'à peine, mais qui continuent

sans arrêt leur effort mécanique de machines.

La rade d'Agay forme un joli bassin bien abrité, fermé d'un côté, par

les rochers rouges et droits, que domine le sémaphore au sommet de la

montagne, et que continue, vers la pleine mer, l'île d'Or, nommée ainsi

à cause de sa couleur; de l'autre, par une ligne de roches basses, et

une petite pointe à fleur d'eau portant un phare pour signaler l'entrée.

Dans le fond, une auberge qui reçoit les capitaines des navires

réfugiés là par les gros temps et les pêcheurs en été, une gare où

ne s'arrêtent que deux trains par jour et où ne descend personne,

et une jolie rivière s'enfonçant dans l'Estérel jusqu'au vallon

nommé Malinfermet, et qui est plein de lauriers-roses comme un ravin

d'Afrique.

Aucune route n'aboutit, de l'intérieur, à cette baie délicieuse. Seul

un sentier conduit à Saint-Raphaël, en passant par les carrières de

porphyre du Drammont; mais aucune voiture ne le pourrait suivre. Nous

sommes donc en pleine montagne.

Je résolus de me promener à pied, jusqu'à la nuit, par les chemins

bordés de cistes et de lentisques. Leur odeur de plantes sauvages,

violente et parfumée, emplit l'air, se mêle au grand souffle de résine

de la forêt immense, qui semble haleter sous la chaleur.

Après une heure de marche, j'étais en plein bois de sapins, un bois

clair, sur une pente douce de montagne. Les granits pourpres, ces os

de la terre, semblaient rougis par le soleil, et j'allais lentement,

heureux comme doivent l'être les lézards sur les pierres brûlantes,

quand j'aperçus, au sommet de la montée, venant vers moi sans me voir,

deux amoureux ivres de leur rêve.

C'était joli, c'était charmant, ces deux êtres aux bras liés,

descendant, à pas distraits, dans les alternatives de soleil et d'ombre

qui bariolaient la côte inclinée.

Elle me parut très élégante et très simple avec une robe grise de

voyage et un chapeau de feutre hardi et coquet. Lui, je ne le vis

guère. Je remarquai seulement qu'il avait l'air comme il faut. Je

m'étais assis derrière le tronc d'un pin pour les regarder passer. Ils

ne m'aperçurent pas et continuèrent à descendre, en se tenant par la

taille, sans dire un mot, tant ils s'aimaient.

Quand je ne les vis plus, je sentis qu'une tristesse m'était tombée sur

le cœur. Un bonheur m'avait frôlé, que je ne connaissais point et que

je pressentais le meilleur de tous. Et je revins vers la baie d'Agay,

trop las, maintenant, pour continuer ma promenade.

Jusqu'au soir, je m'étendis sur l'herbe, au bord de la rivière, et,

vers sept heures, j'entrai dans l'auberge pour dîner.

Mes matelots avaient prévenu le patron, qui m'attendait. Mon couvert

était mis dans une salle basse peinte à la chaux, à côté d'une autre

table où dînaient déjà, face à face et se regardant au fond des yeux,

mes deux amoureux de tantôt.

J'eus honte de les déranger, comme si je commettais là une chose

inconvenante et vilaine.

Ils m'examinèrent quelques secondes, puis se mirent à causer tout bas.

L'aubergiste, qui me connaissait depuis longtemps, prit une chaise près

de la mienne. Il me parla des sangliers et du lapin, du beau temps, du

mistral, d'un capitaine italien qui avait couché là l'autre nuit, puis,

pour me flatter, vanta mon yacht, dont j'apercevais par la fenêtre la

coque noire et le grand mât portant au sommet mon guidon rouge et blanc.

Mes voisins, qui avaient mangé très vite, sortirent aussitôt. Moi, je

m'attardai à regarder le mince croissant de la lune poudrant de lumière

la petite rade. Je vis enfin mon canot qui venait à terre, rayant de

son passage, l'immobile et pâle clarté tombée sur l'eau.

Descendu pour m'embarquer, j'aperçus, debout sur la plage, les deux

amants qui contemplaient la mer.

Et comme je m'éloignais au bruit pressé des avirons, je distinguais

toujours leurs silhouettes sur le rivage, leurs ombres dressées côte

à côte. Elles emplissaient la baie, la nuit, le ciel, tant l'amour

s'exhalait d'elles, s'épandait par l'horizon, les faisait grandes et

symboliques.

Et quand je fus remonté sur mon bateau, je demeurai longtemps assis

sur le pont, plein de tristesse sans savoir pourquoi, plein de regrets

sans savoir de quoi, ne pouvant me décider à descendre enfin dans ma

chambre, comme si j'eusse voulu respirer plus longtemps un peu de cette

tendresse répandue dans l'air, autour d'eux.

Tout à coup une des fenêtres de l'auberge s'éclairant, je vis dans la

lumière leurs deux profils. Alors ma solitude m'accabla, et dans la

tiédeur de cette nuit printanière, au bruit léger des vagues sur le

sable, sous le fin croissant qui tombait dans la pleine mer, je sentis

en mon cœur un tel désir d'aimer, que je faillis crier de détresse.

Puis, brusquement, j'eus honte de cette faiblesse, et ne voulant pas

m'avouer que j'étais un homme comme les autres, j'accusai le clair de

lune de m'avoir troublé la raison.

J'ai toujours cru d'ailleurs que la lune exerce sur les cervelles

humaines une influence mystérieuse. Elle fait divaguer les poètes, les

rend délicieux ou ridicules et produit, sur la tendresse des amoureux,

l'effet de la bobine de Rhumkorff sur les courants électriques. L'homme

qui aime normalement sous le soleil, adore frénétiquement sous la lune.

Une femme jeune et charmante me soutint un jour, je ne sais plus à quel

propos, que les coups de lune sont mille fois plus dangereux que les

coups de soleil. On les attrape, disait-elle, sans s'en douter, en se

promenant par les belles nuits, et on n'en guérit jamais; on reste fou,

non pas fou furieux, fou à enfermer, mais fou d'une folie spéciale,

douce et continue; on ne pense plus, en rien, comme les autres hommes.

Certes, j'ai dû, ce soir, recevoir un coup de lune, car je me sens

déraisonnable et délirant, et le petit croissant qui descend vers la

mer m'émeut, m'attendrit et me navre.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21 · 第 2 / 8 段