Et des luttes acharnées, des luttes où sont employées toutes

Au lecteur

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originale.

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

LA PRÉSENTE ÉDITION

DES

ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

A ÉTÉ TIRÉE

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

EN VERTU D'UNE AUTORISATION

DE M. LE GARDE DES SCEAUX

EN DATE DU 30 JANVIER 1902.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION

100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

SAVOIR:

60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.

20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.

20 exemplaires (81 à 100) sur chine.

_Le texte de ce volume

est conforme à celui de l'édition originale_: Sur l'Eau.

_Paris, 1888. Marpon et Flammarion, éditeurs,

avec addition de_:

Blanc et Bleu.--Livre de bord (_inédits_).

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

SUR L'EAU

BLANC ET BLEU

LIVRE DE BORD

[Illustration]

PARIS

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR

17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

MDCCCCVIII

_Tous droits réservés._

SUR L'EAU.

_Ce journal ne contient aucune histoire et aucune aventure

intéressantes. Ayant fait, au printemps dernier, une petite croisière

sur les côtes de la Méditerranée, je me suis amusé à écrire, chaque

jour, ce que j'ai vu et ce que j'ai pensé._

_En somme, j'ai vu de l'eau, du soleil, des nuages et des roches--je

ne puis raconter autre chose--et j'ai pensé simplement, comme on

pense quand le flot vous berce, vous engourdit et vous promène._

6 avril.

JE dormais profondément quand mon patron Bernard jeta du sable dans ma

fenêtre. Je l'ouvris et je reçus sur le visage, dans la poitrine et

jusque dans l'âme, le souffle froid et délicieux de la nuit. Le ciel

était limpide et bleuâtre, rendu vivant par le frémissement de feu des

étoiles.

Le matelot, debout au pied du mur, disait:

--Beau temps, monsieur.

--Quel vent?

--Vent de terre.

--C'est bien, j'arrive.

Une demi-heure plus tard, je descendais la côte à grands pas. L'horizon

commençait à pâlir et je regardais au loin, derrière la baie des

Anges, les lumières de Nice, puis plus loin encore, le phare tournant

de Villefranche.

Devant moi Antibes apparaissait vaguement, dans l'ombre éclaircie, avec

ses deux tours debout sur la ville bâtie en cône et qu'enferment encore

les vieux murs de Vauban.

Dans les rues, quelques chiens et quelques hommes, des ouvriers qui se

lèvent. Dans le port, rien que le très léger bercement des tartanes le

long du quai et l'insensible clapot de l'eau qui remue à peine. Parfois

un bruit d'amarre qui se raidit ou le frôlement d'une barque le long

d'une coque. Les bateaux, les pierres, la mer elle-même semblent dormir

sous le firmament poudré d'or et sous l'œil du petit phare qui, debout

sur la jetée, veille sur son petit port.

Là-bas, en face du chantier du constructeur Ardouin, j'aperçus une

lueur, je sentis un mouvement, j'entendis des voix. On m'attendait. Le

_Bel-Ami_ était prêt à partir.

Je descendis dans le salon qu'éclairaient les deux bougies suspendues

et balancées comme des boussoles, au pied des canapés qui servent de

lits, la nuit venue; j'endossai le veston de mer en peau de bête, je me

coiffai d'une chaude casquette, puis je remontai sur le pont. Déjà les

amarres de poste avaient été larguées, et les deux hommes, halant sur

la chaîne, amenaient le yacht à pic sur son ancre. Puis ils hissèrent

la grande voile, qui s'éleva lentement avec une plainte monotone des

poulies et de la mâture. Elle montait large et pâle dans la nuit,

cachant le ciel et les astres, agitée déjà par les souffles du vent.

Il nous arrivait sec et froid de la montagne invisible encore qu'on

sentait chargée de neige. Il était très faible, à peine éveillé,

indécis et intermittent.

Maintenant, les hommes embarquaient l'ancre; je pris la barre; et le

bateau, pareil à un grand fantôme, glissa sur l'eau tranquille. Pour

sortir du port, il nous fallait louvoyer entre les tartanes et les

goélettes ensommeillées. Nous allions d'un quai à l'autre, doucement,

traînant notre canot court et rond qui nous suivait comme un petit, à

peine sorti de l'œuf, suit un cygne.

Dès que nous fûmes dans la passe, entre la jetée et le fort carré,

le yacht, plus ardent, accéléra sa marche et sembla s'animer comme

si une gaieté fut entrée en lui. Il dansait sur les vagues légères,

innombrables et basses, sillons mouvants d'une plaine illimitée. Il

sentait la vie de la mer en sortant de l'eau morte du port.

Il n'y avait pas de houle, et je m'engageai entre les murs de la ville

et la bouée le _Cinq-cents francs_ qui indique le grand passage, puis

laissant arriver vent arrière, je fis route pour doubler le cap.

Le jour naissait, les étoiles s'éteignaient, le phare de Villefranche

ferma pour la dernière fois son œil tournant, et j'aperçus dans le ciel

lointain, au-dessus de Nice, encore invisible, des lueurs bizarres et

roses: c'étaient les glaciers des Alpes dont l'aurore allumait les

cimes.

Je remis la barre à Bernard pour regarder se lever le soleil. La brise,

plus fraîche, nous faisait courir sur l'ombre frémissante et violette.

Une cloche se mit à sonner, jetant au vent les trois coups rapides de

l'_Angelus_. Pourquoi le son des cloches semble-t-il plus alerte au

jour levant et plus lourd à la nuit tombante? J'aime cette heure froide

et légère du matin, lorsque l'homme dort encore et que s'éveille la

terre. L'air est plein de frissons mystérieux que ne connaissent point

les attardés du lit. On aspire, on boit, on voit la vie qui renaît,

la vie matérielle du monde, la vie qui parcourt les astres et dont le

secret est notre immense tourment.

Raymond disait:

--Nous aurons vent d'est tantôt.

Bernard répondit:

--Je croirais plutôt à un vent d'ouest.

Bernard, le patron, est maigre, souple, remarquablement propre,

soigneux et prudent. Barbu jusqu'aux yeux, il a le regard bon et la

voix bonne. C'est un dévoué et un franc. Mais tout l'inquiète en mer,

la houle rencontrée soudain et qui annonce de la brise au large, le

nuage allongé sur l'Estérel, qui révèle du mistral dans l'ouest, et

même le baromètre qui monte, car il peut indiquer une bourrasque de

l'est. Excellent marin d'ailleurs, il surveille tout sans cesse et

pousse la propreté jusqu'à frotter les cuivres dès qu'une goutte d'eau

les atteint.

Raymond, son beau-frère, est un fort gars, brun et moustachu,

infatigable et hardi, aussi franc et dévoué que l'autre, mais moins

mobile et nerveux, plus calme, plus résigné aux surprises et aux

traîtrises de la mer.

Bernard, Raymond et le baromètre sont parfois en contradiction et me

jouent une amusante comédie à trois personnages, dont un muet, le mieux

renseigné.

--Sacristi, monsieur, nous marchons bien, disait Bernard.

Nous avons passé, en effet, le golfe de la Salis, franchi la Garoupe,

et nous approchons du cap Gros, roche plate et basse allongée au ras

des flots.

Maintenant, toute la chaîne des Alpes apparaît, vague monstrueuse qui

menace la mer, vague de granit couronnée de neige dont tous les sommets

pointus semblent des jaillissements d'écume immobile et figée. Et le

soleil se lève derrière ces glaces, sur qui sa lumière tombe en coulée

d'argent.

Mais voilà que, doublant le cap d'Antibes, nous découvrons les îles

de Lérins, et loin par derrière, la chaîne tourmentée de l'Estérel.

L'Estérel est le décor de Cannes, charmante montagne de keepsake,

bleuâtre et découpée élégamment, avec une fantaisie coquette et

pourtant artiste, peinte à l'aquarelle sur un ciel théâtral par un

créateur complaisant pour servir de modèle aux Anglaises paysagistes

et de sujet d'admiration aux altesses phtisiques ou désœuvrées.

A chaque heure du jour, l'Estérel change d'effet et charme les yeux du

_high life_.

La chaîne des monts correctement et nettement dessinée se découpe au

matin sur le ciel bleu, d'un bleu tendre et pur, d'un bleu propre et

joli, d'un bleu idéal de plage méridionale. Mais le soir, les flancs

boisés des côtes s'assombrissent et plaquent une tache noire sur un

ciel de feu, sur un ciel invraisemblablement dramatique et rouge.

Je n'ai jamais vu nulle part ces couchers de soleil de féerie, ces

incendies de l'horizon tout entier, ces explosions de nuages, cette

mise en scène habile et superbe, ce renouvellement quotidien d'effets

excessifs et magnifiques qui forcent l'admiration et feraient un peu

sourire s'ils étaient peints par des hommes.

Les îles de Lérins, qui ferment à l'est le golfe de Cannes et le

séparent du golfe Juan, semblent elles-mêmes deux îles d'opérette

placées là pour le plus grand plaisir des hivernants et des malades.

De la pleine mer, où nous sommes à présent, elles ressemblent à deux

jardins d'un vert sombre, poussés dans l'eau. Au large, à l'extrémité

de Saint-Honorat, s'élève, le pied dans les flots, une ruine toute

romantique, vrai château de Walter Scott, toujours battue par les

vagues, et où les moines autrefois se défendirent contre les Sarrazins,

car Saint-Honorat appartint toujours à des moines, sauf pendant la

Révolution. L'île fut achetée alors par une actrice des Français.

Château fort, religieux batailleurs, aujourd'hui trappistes gras,

souriants et quêteurs, jolie cabotine venant sans doute cacher ses

amours dans cet îlot couvert de pins et de fourrés et entouré d'un

collier de rochers charmants, tout jusqu'à ces noms à la Florian

«Lérins, Saint-Honorat, Sainte-Marguerite», tout est aimable, coquet,

romanesque, poétique et un peu fade sur ce délicieux rivage de Cannes.

Pour faire pendant à l'antique manoir crénelé, svelte et dressé à

l'extrémité de Saint-Honorat, vers la pleine mer, Sainte-Marguerite est

terminée vers la terre par la forteresse célèbre où furent enfermés

le Masque de fer et Bazaine. Une passe d'un mille environ s'étend

entre la pointe de la Croisette et ce château, qui a l'aspect d'une

vieille maison écrasée, sans rien d'altier et de majestueux. Il semble

accroupi, lourd et sournois, vraie souricière à prisonniers.

J'aperçois maintenant les trois golfes. Devant moi, au delà des îles,

celui de Cannes, plus près, le golfe Juan, et derrière moi la baie

des Anges, dominée par les Alpes et les sommets neigeux. Plus loin,

les côtes se déroulent bien au delà de la frontière italienne, et je

découvre avec ma lunette la blanche Bordighera au bout d'un cap.

Et partout, le long de ce rivage démesuré, les villes au bord de l'eau,

les villages accrochés plus haut au flanc des monts, les innombrables

villas semées dans la verdure ont l'air d'œufs blancs pondus sur les

sables, pondus sur les rocs, pondus dans les forêts de pins par des

oiseaux monstrueux venus pendant la nuit du pays des neiges qu'on

aperçoit là-haut.

Sur le cap d'Antibes, longue excroissance de terre, jardin prodigieux

jeté entre deux mers, où poussent les plus belles fleurs de l'Europe,

nous voyons encore des villas, et tout à la pointe Eilen-Roc,

ravissante et fantaisiste habitation qu'on vient visiter de Nice et de

Cannes.

La brise tombe, le yacht ne marche plus qu'à peine.

Après le courant d'air de terre qui règne pendant la nuit, nous

attendons et nous espérons le courant d'air de la mer, qui sera le bien

reçu, d'où qu'il vienne.

Bernard tient toujours pour l'ouest, Raymond pour l'est, le baromètre

est immobile un peu au-dessous de 76.

Maintenant le soleil rayonne, inonde la terre, rend étincelants les

murs des maisons, qui, de loin, ont l'air aussi de neige éparpillée, et

jette sur la mer un clair vernis lumineux et bleuté.

Peu à peu, profitant des moindres souffles, de ces caresses de l'air

qu'on sent à peine sur la peau et qui cependant font glisser sur l'eau

plate les yachts sensibles et bien voilés, nous dépassons la dernière

pointe du cap et nous découvrons tout entier le golfe Juan, avec

l'escadre au milieu. De loin, les cuirassés ont l'air de rocs, d'îlots,

d'écueils couverts d'arbres morts. La fumée d'un train court sur la

rive allant de Cannes à Juan-les-Pins qui sera peut-être, plus tard, la

plus jolie station de toute la côte. Trois tartanes avec leurs voiles

latines, dont une est rouge et les deux autres blanches, sont arrêtées

dans le passage entre Sainte-Marguerite et la terre.

C'est le calme, le calme doux et chaud d'un matin de printemps dans

le Midi; et déjà, il me semble que j'ai quitté depuis des semaines,

depuis des mois, depuis des années les gens qui parlent et s'agitent;

je sens entrer en moi l'ivresse d'être seul, l'ivresse douce du repos

que rien ne troublera, ni la lettre blanche, ni la dépêche bleue, ni le

timbre de ma porte, ni l'aboiement de mon chien. On ne peut m'appeler,

m'inviter, m'emmener, m'opprimer avec des sourires, me harceler de

politesses. Je suis seul, vraiment seul, vraiment libre. Elle court,

la fumée du train sur le rivage! Moi je flotte dans un logis ailé qui

se balance, joli comme un oiseau, petit comme un nid, plus doux qu'un

hamac, et qui erre sur l'eau, au gré du vent, sans tenir à rien. J'ai,

pour me servir et me promener, deux matelots qui m'obéissent, quelques

livres à lire et des vivres pour quinze jours. Quinze jours sans

parler, quelle joie!

Je fermais les yeux sous la chaleur du soleil, savourant le repos

profond de la mer, quand Bernard dit à mi-voix:

--Le brick a de l'air, là-bas.

Là-bas, en effet, très loin en face d'Agay, un brick vient vers nous.

Je vois très bien avec la jumelle, ses voiles rondes pleines de vent.

--Bah, c'est le courant d'air d'Agay, répond Raymond, il fait calme sur

le cap Roux.

--Cause toujours, nous aurons du vent d'ouest, répond Bernard.

Je me penche pour regarder le baromètre dans le salon. Il a baissé

depuis une demi-heure. Je le dis à Bernard qui sourit et murmure:

--Il sent le vent d'ouest, monsieur.

C'est fait, ma curiosité s'éveille, cette curiosité particulière aux

voyageurs de la mer, qui fait qu'on voit tout, qu'on observe tout,

qu'on se passionne pour la moindre chose. Ma lunette ne quitte plus mes

yeux, je regarde à l'horizon la couleur de l'eau. Elle demeure toujours

claire, vernie, luisante. S'il y a du vent, il est loin encore.

Quel personnage, le vent, pour les marins! On en parle comme d'un

homme, d'un souverain tout-puissant, tantôt terrible et tantôt

bienveillant. C'est de lui qu'on s'entretient le plus, le long des

jours, c'est à lui qu'on pense sans cesse, le long des jours et des

nuits. Vous ne le connaissez point, gens de la terre! Nous autres nous

le connaissons plus que notre père ou que notre mère, cet invisible,

ce terrible, ce capricieux, ce sournois, ce traître, ce féroce. Nous

l'aimons et nous le redoutons, nous savons ses malices et ses colères

que les signes du ciel et de la mer nous apprennent lentement à

prévoir. Il nous force à songer à lui à toute minute, à toute seconde,

car la lutte entre nous et lui ne s'interrompt jamais. Tout notre

être est en éveil pour cette bataille: l'œil qui cherche à surprendre

d'insaisissables apparences, la peau qui reçoit sa caresse ou son choc,

l'esprit qui reconnaît son humeur, prévoit ses surprises, juge s'il est

calme ou fantasque. Aucun ennemi, aucune femme ne nous donne autant

que lui la sensation du combat, ne nous force à tant de prévoyance,

car il est le maître de la mer, celui qu'on peut éviter, utiliser ou

fuir, mais qu'on ne dompte jamais. Et dans l'âme du marin règne, comme

chez les croyants l'idée d'un Dieu irascible et formidable, la crainte

mystérieuse, religieuse, infinie du vent, et le respect de sa puissance.

--Le voilà, monsieur, me dit Bernard.

Là-bas, tout là-bas, au bout de l'horizon une ligne d'un bleu

noir s'allonge sur l'eau. Ce n'est rien, une nuance, une ombre

imperceptible, c'est lui. Maintenant nous l'attendons, immobiles, sous

la chaleur du soleil.

Je regarde l'heure, huit heures, et je dis:

--Bigre, il est tôt, pour le vent d'ouest.

--Il soufflera dur, après midi, répond Bernard.

Je lève les yeux sur la voile plate, molle, morte. Son triangle

éclatant semble monter jusqu'au ciel, car nous avons hissé sur la

misaine la grande flèche de beau temps dont la vergue dépasse de deux

mètres le sommet du mât. Plus un mouvement: on se croirait sur la

terre. Le baromètre baisse toujours. Cependant la ligne sombre aperçue

au loin s'approche. L'éclat métallique de l'eau terni soudain se

transforme en une teinte ardoisée. Le ciel est pur, sans nuage.

Tout à coup, autour de nous, sur la mer aussi nette qu'une plaque

d'acier, glissent, de place en place, rapides, effacés aussitôt

qu'apparus, des frissons presque imperceptibles, comme si on eût jeté

dedans mille pincées de sable menu. La voile frémit, mais à peine, puis

le gui, lentement, se déplace vers tribord. Un souffle maintenant me

caresse la figure, et les frémissements de l'eau se multiplient autour

de nous comme s'il y tombait une pluie continue de sable. Le cotre

déjà recommence à marcher. Il glisse, tout droit, et un très léger

clapot s'éveille le long des flancs. La barre se raidit dans ma main,

la longue barre de cuivre qui semble sous le soleil une tige de feu, et

la brise, de seconde en seconde, augmente. Il va falloir louvoyer; mais

qu'importe, le bateau monte bien au vent et le vent nous mènera, s'il

ne faiblit pas, de bordée en bordée, à Saint-Raphaël à la nuit tombante.

Nous approchons de l'escadre dont les six cuirassés et les deux avisos

tournent lentement sur leurs ancres, présentant leur proue à l'ouest.

Puis nous virons de bord vers le large, pour passer les Formigues que

signale une tour, au milieu du golfe. Le vent fraîchit de plus en plus

avec une surprenante rapidité, et la vague se lève courte et pressée.

Le yacht s'incline portant toute sa toile et court suivi toujours du

youyou dont l'amarre est tendue et qui va, le nez en l'air, le cul dans

l'eau, entre deux bourrelets d'écume.

En approchant de l'île Saint-Honorat, nous passons auprès d'un rocher

nu, rouge, hérissé comme un porc-épic, tellement rugueux, armé de

dents, de pointes et de griffes qu'on peut à peine marcher dessus; il

faut poser le pied dans les creux, entre ses défenses, et avancer avec

précaution; on le nomme Saint-Ferréol.

Un peu de terre venue on ne sait d'où s'est accumulée dans les trous et

les fissures de la roche, et là dedans ont poussé des sortes de lis et

de charmants iris bleus dont la graine semble tombée du ciel.

C'est sur cet écueil bizarre, en pleine mer, que fut enseveli et caché

pendant cinq ans le corps de Paganini. L'aventure est digne de la vie

de cet artiste génial et macabre, qu'on disait possédé du diable,

si étrange d'allures, de corps, de visage, dont le talent surhumain

et la maigreur prodigieuse firent un être de légende, une espèce de

personnage d'Hoffmann.

Comme il retournait à Gênes, sa patrie, accompagné de son fils, qui,

seul maintenant, pouvait l'entendre tant sa voix était devenue faible,

il mourut à Nice, du choléra, le 27 mai 1840.

Donc, son fils embarqua sur un navire le cadavre de son père et se

dirigea vers l'Italie. Mais le clergé génois refusa de donner la

sépulture à ce démoniaque. La cour de Rome, consultée, n'osa point

accorder son autorisation. On allait cependant débarquer le corps

lorsque la municipalité s'y opposa sous prétexte que l'artiste était

mort du choléra. Gênes était alors ravagé par une épidémie de ce mal;

mais on argua que la présence de ce nouveau cadavre pouvait aggraver le

fléau.

Le fils de Paganini revint alors à Marseille, où l'entrée du port lui

fut interdite pour les mêmes raisons. Puis il se dirigea vers Cannes,

où il ne put pénétrer non plus.

Il restait donc en mer, berçant sur la vague le cadavre du grand

artiste bizarre que les hommes repoussaient de partout. Il ne savait

plus que faire, où aller, où porter ce mort sacré pour lui, quand il

vit cette roche nue de Saint-Ferréol au milieu des flots. Il y fit

débarquer le cercueil qui fut enfoui au milieu de l'îlot.

C'est seulement en 1845 qu'il revint avec deux amis chercher les restes

de son père pour les transporter à Gênes, dans la villa Gajona.

N'aimerait-on pas mieux que l'extraordinaire violoniste fût demeuré sur

l'écueil hérissé où chante la vague dans les étranges découpures du

roc?

Plus loin se dresse en pleine mer le château de Saint-Honorat que nous

avons aperçu en doublant le cap d'Antibes, et plus loin encore une

ligne d'écueils terminée par une tour: Les Moines.

Ils sont à présent tout blancs, écumeux et bruyants.

C'est là un des points les plus dangereux de la côte pendant la nuit,

car aucun feu ne le signale et les naufrages y sont assez fréquents.

Une rafale brusque nous penche à faire monter l'eau sur le pont, et

je commande d'amener la flèche que le cotre ne peut plus porter sans

s'exposer à casser le mât.

La lame se creuse, s'espace et moutonne, et le vent siffle, rageur, par

bourrasque, un vent de menace qui crie: «Prenez garde.»

--Nous serons obligés d'aller coucher à Cannes, dit Bernard.

Au bout d'une demi-heure, en effet, il fallut amener le grand foc et le

remplacer par le second en prenant un ris dans la voile; puis, un quart

d'heure plus tard, nous prenions un second ris. Alors je me décidai

à gagner le port de Cannes, port dangereux que rien n'abrite, rade

ouverte à la mer du sud-ouest qui y met tous les navires en danger.

Quand on songe aux sommes considérables qu'amèneraient dans cette

ville les grands yachts étrangers, s'ils y trouvaient un abri sûr, on

comprend combien est puissante l'indolence des gens du Midi qui n'ont

pu encore obtenir de l'État ce travail indispensable.

A dix heures, nous jetons l'ancre en face du vapeur le _Cannois_, et

je descends à terre, désolé de ce voyage interrompu. Toute la rade est

blanche d'écume.

Cannes, 7 avril, 9 heures du soir.

Des princes, des princes, partout des, princes! Ceux qui aiment les

princes sont heureux.

A peine eus-je mis le pied, hier matin, sur la promenade de la

Croisette, que j'en rencontrai trois, l'un derrière l'autre. Dans notre

pays démocratique, Cannes est devenue la ville des titres.

Si on pouvait ouvrir les esprits comme on lève le couvercle d'une

casserole, on trouverait des chiffres dans la tête d'un mathématicien,

des silhouettes d'acteurs gesticulant et déclamant dans la tête d'un

dramaturge, la figure d'une femme dans la tête d'un amoureux, des

images paillardes dans celle d'un débauché, des vers dans la cervelle

d'un poète, mais dans le crâne des gens qui viennent à Cannes on

trouverait des couronnes de tous les modèles, nageant comme les pâtes

dans un potage.

Des hommes se réunissent dans les tripots parce qu'ils aiment les

cartes, d'autres dans les champs de courses parce qu'ils aiment les

chevaux. On se réunit à Cannes parce qu'on aime les Altesses Impériales

et Royales.

Elles y sont chez elles, y règnent paisiblement dans les salons fidèles

à défaut des royaumes dont on les a privées.

On en rencontre de grandes et de petites, de pauvres et de riches,

de tristes et de gaies, pour tous les goûts. En général elles sont

modestes, cherchent à plaire et apportent dans leurs relations avec les

humbles mortels une délicatesse et une affabilité qu'on ne retrouve

presque jamais chez nos députés, ces princes du pot aux votes.

Mais si les princes, les pauvres princes errants, sans budgets ni

sujets, qui viennent vivre en bourgeois dans cette ville élégante et

fleurie, s'y montrent simples et ne donnent point à rire, même aux

irrespectueux, il n'en est pas de même des amateurs d'Altesses.

Ceux-là tournent autour de leurs idoles avec un empressement religieux

et comique, et, dès qu'ils sont privés d'une, se mettent à la

recherche d'une autre, comme si leur bouche ne pouvait s'ouvrir que

pour prononcer «Monseigneur» ou «Madame» à la troisième personne.

On ne peut les voir cinq minutes sans qu'ils racontent ce que leur a

répondu la princesse, ce que leur a dit le grand-duc, la promenade

projetée avec l'un et le mot spirituel de l'autre. On sent, on voit,

on devine qu'ils ne fréquentent point d'autre monde que les personnes

de sang royal, que s'ils consentent à vous parler, c'est pour vous

renseigner exactement sur ce qu'on fait dans ces hauteurs.

Et des luttes acharnées, des luttes où sont employées toutes les ruses

imaginables, s'engagent pour avoir à sa table, une fois au moins par

saison, un prince, un vrai prince, un de ceux qui font prime. Quel

respect on inspire quand on est du lawn-tennis d'un grand-duc ou quand

on a été seulement présenté à Galles,--c'est ainsi que s'expriment les

superchics.

Se faire inscrire à la porte de ces «exilés», comme dit Daudet, de

ces culbutés, dirait un autre, constitue une occupation constante,

délicate, absorbante, considérable. Le registre est déposé dans le

vestibule, entre deux valets dont l'un vous offre une plume. On écrit

son nom à la suite de deux mille autres noms de toute farine où les

titres foisonnent, où les «de» fourmillent! Puis on s'en va, fier

comme si l'on venait d'être anobli, heureux comme si on eût accompli

un devoir sacré, et on dit avec orgueil, à la première connaissance

rencontrée: «Je viens de me faire inscrire chez le grand-duc de

Gérolstein.» Puis le soir, au dîner, on raconte avec importance: «J'ai

remarqué tantôt, sur la liste du grand-duc de Gérolstein, les noms de

X... Y... et Z...» Et tout le monde écoute avec intérêt comme s'il

s'agissait d'un événement de la dernière importance.

Mais pourquoi rire et s'étonner de l'innocente et douce manie des

élégants amateurs de princes quand nous rencontrons à Paris cinquante

races différentes d'amateurs de grands hommes, qui ne sont pas moins

amusantes.

Pour quiconque tient un salon, il importe de pouvoir montrer des

célébrités; et une chasse est organisée afin de les conquérir. Il n'est

guère de femme du monde, et du meilleur, qui ne tienne à avoir son

artiste, ou ses artistes; et elle donne des dîners pour eux, afin de

faire savoir à la ville et à la province qu'on est intelligent chez

elle.

Poser pour l'esprit qu'on n'a pas, mais qu'on fait venir à grand bruit,

ou pour les relations princières... où donc est la différence?

Les plus recherchés parmi les grands hommes par les femmes jeunes ou

vieilles sont assurément les musiciens. Certaines maisons en possèdent

des collections complètes. Ces artistes ont d'ailleurs cet avantage

inestimable d'être utiles dans les soirées. Mais les personnes qui

tiennent à l'objet tout à fait rare ne peuvent guère espérer en réunir

deux sur le même canapé. Ajoutons qu'il n'est pas de bassesse dont ne

soit capable une femme connue, une femme en vue pour orner son salon

d'un compositeur illustre. Les petits soins qu'on emploie d'ordinaire

pour attacher un peintre ou un simple homme de lettres deviennent

tout à fait insuffisants quand il s'agit d'un marchand de sons. On

emploie vis-à-vis de lui des moyens de séduction et des procédés de

louange complètement inusités. On lui baise les mains comme à un roi,

on s'agenouille devant lui comme devant un Dieu, quand il a daigné

exécuter lui-même son _Regina Cœli_. On porte dans une bague un poil de

sa barbe; on se fait une médaille, une médaille sacrée gardée entre les

seins au bout d'une chaînette d'or, avec un bouton tombé un soir de sa

culotte, après un vif mouvement du bras qu'il avait fait en achevant

son _Doux Repos_.

Les peintres sont un peu moins prisés, bien que fort recherchés encore.

Ils ont en eux moins de divin et plus de bohème. Leurs allures n'ont

pas assez de moelleux et surtout pas assez de sublime. Ils remplacent

souvent l'inspiration par la gaudriole et par le coq-à-l'âne. Ils

sentent un peu trop l'atelier, enfin, et ceux qui, à force de soins,

ont perdu cette odeur-là se mettent à sentir la pose. Et puis ils sont

changeants, volages, blagueurs. On n'est jamais sûr de les garder,

tandis que le musicien fait son nid dans la famille.

Depuis quelques années, on recherche assez l'homme de lettres. Il a

d'ailleurs de grands avantages: il parle, il parle longtemps, il parle

beaucoup, il parle pour tout le monde, et comme il fait profession

d'intelligence, on peut l'écouter et l'admirer avec confiance.

La femme qui se sent sollicitée par ce goût bizarre d'avoir chez

elle un homme de lettres comme on peut avoir un perroquet dont le

bavardage attire les concierges voisines, a le choix entre les poètes

et les romanciers. Les poètes ont plus d'idéal, et les romanciers

plus d'imprévu. Les poètes sont plus sentimentaux, les romanciers

plus positifs. Affaire de goût et de tempérament. Le poète a plus de

charme intime, le romancier plus d'esprit souvent. Mais le romancier

présente des dangers qu'on ne rencontre pas chez le poète, il ronge,

pille et exploite tout ce qu'il a sous les yeux. Avec lui on ne peut

jamais être tranquille, jamais sûr qu'il ne vous couchera point, un

jour, toute nue, entre les pages d'un livre. Son œil est comme une

pompe qui absorbe tout, comme la main d'un voleur toujours en travail.

Rien ne lui échappe; il cueille et ramasse sans cesse; il cueille les

mouvements, les gestes, les intentions, tout ce qui passe et se passe

devant lui; il ramasse les moindres paroles, les moindres actes, les

moindres choses. Il emmagasine du matin au soir des observations de

toute nature dont il fait des histoires à vendre, des histoires qui

courent au bout du monde, qui seront lues, discutées, commentées par

des milliers et des millions de personnes. Et ce qu'il y a de terrible,

c'est qu'il fera ressemblant, le gredin, malgré lui, inconsciemment,

parce qu'il voit juste et qu'il raconte ce qu'il a vu. Malgré ses

efforts et ses ruses pour déguiser les personnages, on dira: «Avez-vous

reconnu M. X... et Mme Y... Ils sont frappants?»

Certes, il est aussi dangereux pour les gens du monde de choyer et

d'attirer les romanciers, qu'il le serait pour un marchand de farine

d'élever des rats dans son magasin.

Et pourtant ils sont en faveur.

Donc quand une femme a jeté son dévolu sur l'écrivain qu'elle veut

adopter, elle en fait le siège au moyen de compliments, d'attentions

et de gâteries. Comme l'eau qui, goutte à goutte, perce le plus dur

rocher, la louange tombe, à chaque mot, sur le cœur sensible de l'homme

de lettres. Alors, dès qu'elle le voit attendri, ému, gagné par cette

constante flatterie, elle l'isole, elle coupe, peu à peu, les attaches

qu'il pouvait avoir ailleurs, et l'habitue insensiblement à venir chez

elle, à s'y plaire, à y installer sa pensée. Pour le bien acclimater

dans la maison, elle lui ménage et lui prépare des succès, le met en

lumière, en vedette, lui témoigne devant tous les anciens habitués du

lieu une considération marquée, une admiration sans égale.

Alors, se sentant idole, il reste dans ce temple. Il y trouve

d'ailleurs tout avantage, car les autres femmes essayent sur lui

leurs plus délicates faveurs pour l'arracher à celle qui l'a conquis.

Mais s'il est habile, il ne cédera point aux sollicitations et aux

coquetteries dont on l'accable. Et plus il se montrera fidèle, plus

il sera poursuivi, prié, aimé. Oh! qu'il prenne garde de se laisser

entraîner par toutes ces sirènes de salons; il perdrait aussitôt les

trois quarts de sa valeur s'il tombait dans la circulation.

Il forme bientôt un centre littéraire, une église dont il est le Dieu,

le seul Dieu; car les véritables religions n'ont jamais plusieurs

divinités. On ira dans la maison pour le voir, l'entendre, l'admirer,

comme on vient, de très loin, en certains sanctuaires. On l'enviera,

lui, on l'enviera, elle! Ils parleront des lettres comme les prêtres

parlent des dogmes, avec science et gravité; on les écoutera, l'un et

l'autre, et on aura, en sortant de ce salon lettré, la sensation de

sortir d'une cathédrale.

D'autres encore sont recherchés, mais à des degrés inférieurs: ainsi,

les généraux, dédaignés du vrai monde où ils sont classés à peine

au-dessus des députés, font encore prime dans la petite bourgeoisie.

Le député n'est demandé que dans les moments de crise. On le ménage,

par un dîner de temps en temps, pendant les accalmies parlementaires.

Le savant a ses partisans, car tous les goûts sont dans la nature, et

le chef de bureau lui-même est fort prisé par les gens qui habitent au

sixième étage. Mais ces gens-là ne viennent pas à Cannes. A peine la

bourgeoisie y a-t-elle quelques timides représentants.

C'est seulement avant midi qu'on rencontre sur la Croisette tous les

nobles étrangers.

La Croisette est une longue promenade en demi-cercle qui suit la mer

depuis la pointe, en face Sainte-Marguerite, jusqu'au port que domine

la vieille ville.

Les femmes jeunes et sveltes,--il est de bon goût d'être

maigre,--vêtues à l'anglaise, vont d'un pas rapide, escortées par de

jeunes hommes alertes en tenue de lawn-tennis. Mais de temps en temps,

on rencontre un pauvre être décharné qui se traîne d'un pas accablé,

appuyé au bras d'une mère, d'un frère ou d'une sœur. Ils toussent et

halètent, ces misérables, enveloppés de châles malgré la chaleur, et

nous regardent passer avec des yeux profonds, désespérés et méchants.

Ils souffrent, ils meurent, car ce pays ravissant et tiède, c'est aussi

l'hôpital du monde et le cimetière fleuri de l'Europe aristocrate.

L'affreux mal qui ne pardonne guère et qu'on nomme aujourd'hui la

tuberculose, le mal qui ronge, brûle et détruit par milliers les

hommes, semble avoir choisi cette côte pour y achever ses victimes.

Comme de tous les coins du monde on doit la maudire cette terre

charmante et redoutable, antichambre de la Mort, parfumée et douce,

où tant de familles humbles et royales, princières et bourgeoises ont

laissé quelqu'un, presque toutes un enfant en qui germaient leurs

espérances et s'épanouissaient leurs tendresses.

Je me rappelle Menton, la plus chaude, la plus saine de ces villes

d'hiver. De même que dans les cités guerrières on voit les forteresses

debout sur les hauteurs environnantes, ainsi de cette plage

d'agonisants on aperçoit le cimetière au sommet d'un monticule.

Quel lieu ce serait pour vivre, ce jardin où dorment les morts! Des

roses, des roses, partout des roses. Elles sont sanglantes, ou pâles,

ou blanches, ou veinées de filets écarlates. Les tombes, les allées,

les places vides encore et remplies demain, tout en est couvert. Leur

parfum violent étourdit, fait vaciller les têtes et les jambes.

Et tous ceux qui sont couchés là avaient seize ans, dix-huit ans, vingt

ans.

De tombe en tombe, on va, lisant les noms de ces êtres tués si jeunes,

par l'inguérissable mal. C'est un cimetière d'enfants, un cimetière

pareil à ces bals blancs où ne sont point admis les gens mariés.

De ce cimetière la vue s'étend, à gauche, sur l'Italie, jusqu'à la

pointe où Bordighera allonge dans la mer ses maisons blanches; à

droite, jusqu'au cap Martin, qui trempe dans l'eau ses flancs feuillus.

Partout, d'ailleurs, le long de cet adorable rivage, nous sommes chez

la Mort. Mais elle est discrète, voilée, pleine de savoir-vivre et de

pudeurs, bien élevée enfin. Jamais on ne la voit face à face, bien

qu'elle vous frôle à tout moment.

On dirait même qu'on ne meurt point en ce pays, car tout est complice

de la fraude où se complaît cette souveraine. Mais comme on la sent,

comme on la flaire, comme on entrevoit parfois le bout de sa robe

noire! Certes, il faut bien des roses et bien des fleurs de citronniers

pour qu'on ne saisisse jamais, dans la brise, l'affreuse odeur qui

s'exhale des chambres de trépassés.

Jamais un cercueil dans les rues, jamais une draperie de deuil, jamais

un glas funèbre. Le maigre promeneur d'hier ne passe plus sous votre

fenêtre et voilà tout.

Si vous vous étonnez de ne le plus voir et vous inquiétez de lui, le

maître d'hôtel et tous les domestiques vous répondent avec un sourire

qu'il allait mieux et que sur l'avis du docteur il est parti pour

l'Italie. Dans chaque hôtel, en effet, la Mort a son escalier secret,

ses confidents et ses compères.

Un moraliste d'autrefois aurait dit de bien belles choses sur le

contraste et le coudoiement de cette élégance et de cette misère.

Il est midi, la promenade maintenant est déserte et je retourne à bord

du _Bel-Ami_, où m'attend un déjeuner modeste préparé par les mains de

Raymond, que je retrouve en tablier blanc et faisant frire des pommes

de terre.

Pendant le reste du jour j'ai lu.

Le vent soufflait toujours avec violence et le yacht dansait sur

ses ancres, car nous avions dû mouiller aussi celle de tribord. Le

mouvement finit par m'engourdir et je sommeillai pendant quelque temps.

Quand Bernard entra dans le salon pour allumer des bougies, je vis

qu'il était sept heures, et comme la houle, le long du quai, rendait le

débarquement difficile, je dînai dans mon bateau.

Puis je montai m'asseoir au grand air. Autour de moi, Cannes étendait

ses lumières. Rien de plus joli qu'une ville éclairée, vue de la mer.

A gauche, le vieux quartier dont les maisons semblent grimper les unes

sur les autres, allait mêler ses feux aux étoiles; à droite, les becs

de gaz de la Croisette se déroulaient comme un immense serpent sur deux

kilomètres d'étendue.

Et je pensais que dans toutes ces villas, dans tous ces hôtels, des

gens, ce soir, se sont réunis, comme ils ont fait hier, comme ils

feront demain, et qu'ils causent. Ils causent! de quoi? des princes! du

temps!... Et puis?... du temps!... des princes!... et puis?... de rien!

Est-il rien de plus sinistre qu'une conversation de table d'hôte? J'ai

vécu dans les hôtels, j'ai subi l'âme humaine qui se montre là dans

toute sa platitude. Il faut vraiment être bien résolu à la suprême

indifférence pour ne pas pleurer de chagrin, de dégoût et de honte

quand on entend l'homme parler. L'homme, l'homme ordinaire, riche,

connu, estimé, respecté, considéré, content de lui, il ne sait rien, ne

comprend rien et parle de l'intelligence avec un orgueil désolant.

Faut-il être aveugle et saoul de fierté stupide pour se croire autre

chose qu'une bête à peine supérieure aux autres. Écoutez-les, assis

autour de la table, ces misérables! Ils causent! Ils causent avec

ingénuité, avec confiance, avec douceur, et ils appellent cela échanger

des idées. Quelles idées? Ils disent où ils se sont promenés: «la

route était bien jolie, mais il faisait un peu froid en revenant»;

«la cuisine n'est pas mauvaise dans l'hôtel, bien que les nourritures

de restaurant soient toujours un peu excitantes». Et ils racontent ce

qu'ils ont fait, ce qu'ils aiment, ce qu'ils croient!

Il me semble que je vois en eux l'horreur de leur âme comme on voit un

fœtus monstrueux dans l'esprit-de-vin d'un bocal. J'assiste à la lente

éclosion des lieux communs qu'ils redisent toujours, je sens les mots

tomber de ce grenier à sottises dans leurs bouches d'imbéciles et de

leurs bouches dans l'air inerte qui les porte à mes oreilles.

Mais leurs idées, leurs idées les plus hautes, les plus solennelles,

les plus respectées, ne sont-elles pas l'irrécusable preuve de

l'éternelle, universelle, indestructible et omnipotente bêtise?

Toutes leurs conceptions de Dieu, du dieu maladroit qui rate et

recommence les premiers êtres, qui écoute nos confidences et les note,

du dieu gendarme, jésuite, avocat, jardinier, en cuirasse, en robe ou

en sabots, puis, les négations de Dieu basées sur la logique terrestre,

les arguments pour et contre, l'histoire des croyances sacrées, des

schismes, des hérésies, des philosophies, les affirmations comme

les doutes, toute la puérilité des principes, la violence féroce et

sanglante des faiseurs d'hypothèses, le chaos des contestations, tout

le misérable effort de ce malheureux être impuissant à concevoir, à

deviner, à savoir et si prompt à croire, prouve qu'il a été jeté sur ce

monde si petit, uniquement pour boire, manger, faire des enfants et

des chansonnettes et s'entre-tuer par passe-temps.

Heureux ceux que satisfait la vie, ceux qui s'amusent, ceux qui sont

contents.

Il est des gens qui aiment tout, que tout enchante. Ils aiment le

soleil et la pluie, la neige et le brouillard, les fêtes et le calme de

leur logis, tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils

disent, tout ce qu'ils entendent.

Ceux-ci mènent une existence douce, tranquille et satisfaite au milieu

de leurs rejetons. Ceux-là ont une existence agitée de plaisirs et de

distractions.

Ils ne s'ennuient ni les uns ni les autres.

La vie, pour eux, est une sorte de spectacle amusant dont ils sont

eux-mêmes acteurs, une chose bonne et changeante qui, sans trop les

étonner, les ravit.

Mais d'autres hommes, parcourant d'un éclair de pensée le cercle étroit

des satisfactions possibles, demeurent atterrés devant le néant du

bonheur, la monotonie et la pauvreté des joies terrestres.

Dès qu'ils touchent à trente ans, tout est fini pour eux.

Qu'attendraient-ils? Rien ne les distrait plus; ils ont fait le tour

de nos maigres plaisirs.

Heureux ceux qui ne connaissent pas l'écœurement abominable des mêmes

actions toujours répétées; heureux ceux qui ont la force de recommencer

chaque jour les mêmes besognes, avec les mêmes gestes, autour des mêmes

meubles, devant le même horizon, sous le même ciel, de sortir par les

mêmes rues où ils rencontrent les mêmes figures et les mêmes animaux.

Heureux ceux qui ne s'aperçoivent pas avec un immense dégoût que rien

ne change, que rien ne passe et que tout lasse.

Faut-il que nous ayons l'esprit lent, fermé et peu exigeant, pour nous

contenter de ce qui est. Comment se fait-il que le public du monde

n'ait pas encore crié: «Au rideau!» n'ait pas demandé l'acte suivant

avec d'autres êtres que l'homme, d'autres formes, d'autres fêtes,

d'autres plantes, d'autres astres, d'autres inventions, d'autres

aventures?

Vraiment, personne n'a donc encore éprouvé la haine du visage humain

toujours pareil, la haine des animaux qui semblent des mécaniques

vivantes avec leurs instincts invariables transmis dans leur

semence du premier de leur race au dernier, la haine des paysages

éternellement semblables et la haine des plaisirs jamais renouvelés?

Consolez-vous, dit-on, dans l'amour de la science et des arts.

Mais on ne voit donc pas que nous sommes toujours emprisonnés en

nous-mêmes, sans parvenir à sortir de nous, condamnés à traîner le

boulet de notre rêve sans essor!

Tout le progrès de notre effort cérébral consiste à constater des faits

matériels au moyen d'instruments ridiculement imparfaits, qui suppléent

cependant un peu à l'incapacité de nos organes. Tous les vingt ans, un

pauvre chercheur qui meurt à la peine découvre que l'air contient un

gaz encore inconnu, qu'on dégage une force impondérable, inexplicable

et inqualifiable en frottant de la cire sur du drap, que parmi les

innombrables étoiles ignorées, il s'en trouve une qu'on n'avait pas

encore signalée dans le voisinage d'une autre, vue et baptisée depuis

longtemps. Qu'importe?

Nos maladies viennent des microbes? Fort bien. Mais d'où viennent ces

microbes? et les maladies de ces invisibles eux-mêmes? Et les soleils,

d'où viennent-ils?

Nous ne savons rien, nous ne voyons rien, nous ne pouvons rien, nous ne

devinons rien, nous n'imaginons rien, nous sommes enfermés, emprisonnés

en nous. Et des gens s'émerveillent du génie humain!

Les arts? La peinture consiste à reproduire avec des couleurs les

monotones paysages sans qu'ils ressemblent jamais à la nature, à

dessiner les hommes, en s'efforçant, sans y jamais parvenir, de leur

donner l'aspect des vivants. On s'acharne ainsi, inutilement, pendant

des années, à imiter ce qui est; et on arrive à peine, par cette copie

immobile et muette des actes de la vie, à faire comprendre aux yeux

exercés ce qu'on a voulu tenter.

Pourquoi ces efforts? Pourquoi cette imitation vaine? Pourquoi cette

reproduction banale de choses si tristes par elles-mêmes? Misère!

Les poètes font avec des mots ce que les peintres essayent avec des

nuances. Pourquoi encore?

Quand on a lu les quatre plus habiles, les quatre plus ingénieux, il

est inutile d'en ouvrir un autre. Et on ne sait rien de plus. Ils ne

peuvent, eux aussi, ces hommes, qu'imiter l'homme. Ils s'épuisent en

un labeur stérile. Car l'homme ne changeant pas, leur art inutile est

immuable. Depuis que s'agite notre courte pensée, l'homme est le même;

ses sentiments, ses croyances, ses sensations sont les mêmes; il n'a

point avancé, il n'a point reculé, il n'a point remué. A quoi me sert

d'apprendre ce que je suis, de lire ce que je pense, de me regarder

moi-même dans les banales aventures d'un roman?

Ah! si les poètes pouvaient traverser l'espace, explorer les astres,

découvrir d'autres univers, d'autres êtres, varier sans cesse pour mon

esprit la nature et la forme des choses, me promener sans cesse dans un

inconnu changeant et surprenant, ouvrir des portes mystérieuses sur des

horizons inattendus et merveilleux, je les lirais jour et nuit. Mais

ils ne peuvent, ces impuissants, que changer la place d'un mot, et me

montrer mon image, comme les peintres. A quoi bon?

Car la pensée de l'homme est immobile.

Les limites précises, proches, infranchissables, une fois atteintes,

elle tourne comme un cheval dans un cirque, comme une mouche dans une

bouteille fermée, voletant jusqu'aux parois où elle se heurte toujours.

Et pourtant, à défaut de mieux, il est doux de penser, quand on vit

seul.

Sur ce petit bateau que ballotte la mer, qu'une vague peut emplir et

retourner, je sais et je sens combien rien n'existe de ce que nous

connaissons, car la terre qui flotte dans le vide est encore plus

isolée, plus perdue que cette barque sur les flots. Leur importance est

la même, leur destinée s'accomplira. Et je me réjouis de comprendre

le néant des croyances et la vanité des espérances qu'engendra notre

orgueil d'insectes!

Je me suis couché, bercé par le tangage, et j'ai dormi d'un profond

sommeil comme on dort sur l'eau jusqu'à l'heure où Bernard me réveilla

pour me dire:

--Mauvais temps, monsieur, nous ne pouvons pas partir ce matin.

Le vent est tombé, mais la mer, très grosse au large, ne permet pas de

faire route vers Saint-Raphaël.

Encore un jour à passer à Cannes.

Vers midi, le vent d'ouest se leva de nouveau, moins fort que la

veille, et je résolus d'en profiter pour aller visiter l'escadre au

golfe Juan.

Le _Bel-Ami_, en traversant la rade, dansait comme une chèvre et je

dus gouverner avec grande attention pour ne pas recevoir à chaque

vague, qui nous arrivait presque par le travers, des paquets d'eau par

la figure. Mais bientôt je gagnai l'abri des îles et je m'engageai dans

le passage sous le château fort de Sainte-Marguerite.

Sa muraille droite tombe sur les rocs battus du flot, et son sommet ne

dépasse guère la côte peu élevée de l'île. On dirait une tête enfoncée

entre deux grosses épaules!

On voit très bien la place où descendit Bazaine. Il n'était pas besoin

d'être un gymnaste habile pour se laisser glisser sur ces rochers

complaisants.

Cette évasion me fut racontée en grand détail par un homme qui se

prétendait et qui pouvait être bien renseigné.

Bazaine vivait assez libre, recevant chaque jour sa femme et ses

enfants. Or, Mme Bazaine, nature énergique, déclara à son mari qu'elle

s'éloignerait pour toujours avec les enfants s'il ne s'évadait pas, et

elle lui exposa son plan. Il hésitait devant les dangers de la fuite

et les doutes sur le succès; mais, quand il vit sa femme décidée à

accomplir sa menace, il consentit.

Alors, chaque jour, on introduisit dans la forteresse des jouets pour

les petits, toute une minuscule gymnastique de chambre. C'est avec

ces joujoux que fut fabriquée la corde à nœuds qui devait servir au

maréchal. Elle fut confectionnée lentement, pour ne point éveiller de

soupçons, puis cachée avec soin dans un coin du préau par une main amie.

La date de l'évasion fut alors fixée. On choisit un dimanche, la

surveillance ayant paru moins sévère ce jour-là.

Et Mme Bazaine s'absenta pour quelque temps.

Le maréchal se promenait généralement jusqu'à huit heures du soir dans

le préau de la prison, en compagnie du directeur, homme aimable dont

le commerce lui plaisait. Puis il rentrait en ses appartements, que le

geôlier chef verrouillait et cadenassait en présence de son supérieur.

Le soir de la fuite, Bazaine feignit d'être souffrant et voulut rentrer

une heure plus tôt. Il pénétra, en effet, en son logement; mais,

dès que le directeur se fut éloigné pour chercher son geôlier et le

prévenir d'enfermer immédiatement le captif, le maréchal ressortit bien

vite et se cacha dans la cour.

On verrouilla la prison vide. Et chacun rentra chez soi.

Vers onze heures, Bazaine sortit de sa cachette, muni de l'échelle. Il

l'attacha et descendit sur les rochers.

Au jour levant, un complice détacha la corde et la jeta au pied des

murs.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21 · 第 1 / 8 段