Tout appui, dans sa position, ne pouvait être à dédaigner, surtout celui

d’un personnage qui se révélait par ses actes comme hardi, audacieux,

rusé.

N’avait-il pas donné des preuves d’une intelligence subtile en frappant

l’imagination superstitieuse des mauvais drôles?

Oui, mais comment donc arriver à entrer en négociations? Comment donner

confiance à qui l’avait vu très probablement, de sa cachette, traiter de

pair avec les échappés du bagne?

A force de chercher, le médecin trouva un stratagème pratique qu’il

pouvait appliquer sur l’heure, sans trop de crainte d’être surpris.

Depuis l’affaire de la cambuse, les forçats gardaient, par prudence,

tous les vivres dans le poste avant, et, de ce fait, ne pouvant plus se

procurer de nourriture, l’inconnu devait avoir faim, réduit à la portion

congrue.

Duroc gagna le poste avant. Sans bruit, il en ouvrit la porte. L’antre

était plein de ronflements.

Sous la lampe à roulis fumeuse et qui ne balançait qu’à peine, il put

voir couchés dans leurs cadres ou par terre tous les gredins, y compris

d’ailleurs Poil de Brique. Chacun dormait à poings fermés.

Avec des précautions inouïes, il descendit l’échelle abrupte et

s’aventura prudemment dans le repaire nauséabond, veillant à ne point

mettre le pied sur quelque membre abandonné, ce qui eût très

probablement réveillé toute la ménagerie.

Furtif, il éprouvait l’horreur d’une sorte de descente aux Enfers.

Dans leur sommeil lourd, les forçats gémissaient, d’autres renâclaient,

d’autres rêvaient tout haut,--de quoi?... Il y en avait qui, en parlant,

en grognant, mâchaient des menaces ou de sinistres imprécations.

Tout à coup, dans l’ombre de la table, il marcha en plein sur la main de

Bougras étalé par terre, bras en croix, jambes écartées.

Sans se réveiller tout à fait, sans, heureusement, ouvrir les yeux,

l’affreuse brute se mit à vomir des injures d’un ton de haine et il y

mit comme point final, pâteux, sa phrase favorite.

--Faut le crever, faut le crever!

Duroc attendait sans savoir ce qui allait en advenir, mais le bagnard se

rendormit sans avoir alerté personne.

Alors, rapide, le médecin rafla sur la table des biscuits, des

conserves, du lard salé qui traînaient pêle-mêle sur la table, les mit

dans un bonnet de laine décroché au hasard, d’un clou, et s’en fut de

l’infecte sentine, doucement comme il était venu.

Puis, au pied du mât d’artimon, à l’endroit où l’hôte mystérieux du

trois-mâts avait disparu, René disposa son butin bien en vue sur le

râtelier de cabillots habituel.

Après quoi, ayant regardé dans la mâture sans rien y voir qui bougeât,

il redescendit dans la chambre, un espoir au cœur.

La lune éclairait à tel point qu’il était sûr que l’inconnu avait dû

remarquer ses actes et son offrande propitiatoire, s’il avait vue sur le

navire.

Il attendit une heure au moins, heure qu’il passa à écouter tantôt le

souffle de Georgette dormant paisible en sa cabine,--n’avait-elle pas

foi entièrement en sa protection tutélaire... (il avait pu à deux

reprises la rassurer dans la journée sous prétexte de la

surveiller)--tantôt les moindres bruits du pont...

Enfin, non sans quelque émotion, il remonta sur la dunette et courut

jusqu’au pied du mât.

Or, les vivres avaient disparu!

A leur place, dans le vieux bonnet, il y avait un pistolet automatique

en bon état et des cartouches en abondance!

Il étouffa un cri de joie.

Une arme, une arme, ce dont peut-être il avait le plus grand besoin! Une

arme! Avec cette arme-là, il n’avait plus à craindre personne. Il était

certain, à présent, de pouvoir défendre Georgette efficacement, quoi

qu’il advînt. Il n’était plus à la merci de la perfidie de ces monstres,

ni de leur fureur homicide.

L’inconnu avait donc compris. Il l’avait vu poser ses vivres. Il le

remerciait par le don de ce bienheureux pistolet.

N’était-ce pas la plus belle façon de signer le pacte proposé?

Joyeux de savoir qu’il avait, quelque part, un allié capable,

susceptible de le seconder dans le cas d’un conflit possible avec les

hommes d’évasion, Duroc résolut de rester à la barre toute cette

nuit-là.

Le vent était très favorable. En profitant de chaque risée et en

gouvernant habilement il rapprocherait le trois-mâts bien davantage de

la Floride... Georgette et lui-même du salut.

L’œil à ses voiles, il s’appliqua, sans répit, à porter bon plein et

certain d’une heureuse issue il se surprit à fredonner.

Seul sur le pont du trois-mâts qui de nouveau paraissait mort sous la

lueur pâle de la lune, il jouissait d’être sans contrainte. Il se jouait

de ce navire docile entre ses mains habiles.

... Enfin une lueur parut à l’horizon, s’intensifia et tout à coup

l’ex-forçat vit apparaître le _rayon vert_ qui selon la tradition de

toutes les marines du monde port bonheur à qui l’aperçoit.

Quoiqu’il fût peu superstitieux, Duroc en accueillit l’augure.

Et soudain, brusque, glorieux, le soleil jaillit de la mer.

Les étoiles s’éteignirent d’un coup, comme soufflées par quelque géant

et il fit impérieusement jour.

La vie du trois-mâts, peu après, reprit dans sa monotonie.

Peu à peu, les hommes d’évasion sortirent du poste, la tête lourde et la

langue pâteuse, mal remis de leur ivresse de la nuit.

CHAPITRE XV

CE QUI TOMBE QUELQUEFOIS D’UN MAT

Plus des trois quarts de la journée s’étaient passés en vaines

recherches entreprises par tous les forçats, sur les ordres de Poil de

Brique, afin de découvrir le chat, recherches manquant d’enthousiasme,

effectuées peureusement.

A mesure que le soir venait, une terreur réelle s’insinuait dans l’âme

trouble de l’homme-gorille.

Ivre à moitié--ayant trop bu pour se redonner du courage--il s’en était

venu trouver Duroc qui, le vent fraîchissant, avait dû reprendre la

barre des mains inhabiles de Surain.

--C’te chat, j’te dis que je l’ai vu, mon vieux, _vu_ se changer en

diable.

--En diable? fit René complaisant, enchanté au fond qu’il était des

ravages produits par les actes de son mystérieux allié dans l’esprit

obtus du forçat.

--En diable, tu sais comment qu’ c’est fait. J’ai pas dit en locomotive.

Faut-il que tu sois bête, cousin, si t’as pas compris, en diable

quoi!... Un chat qui devient diable, tu piges... Tout le monde voit ce

que ça fait. Et puis oui... oui... ce client-là je l’ai vu... vu... que

je te dis... et j’ai pas les yeux dans ma poche... je l’ai vu redevenir

un chat. Un chat-diable, je crois que c’est clair. Faut bien qu’il ait

été un diable puisqu’il a empêché mon coup de... de revolver de partir.

Ayant terminé cette histoire qui l’épouvantait, il s’en fut la ressasser

avec les autres qui, la nuit à peine tombée, s’étaient enfermés

craintivement, claquemurés dans le poste avant...

... Tandis que le trois-mâts penché, donnant parfois une bande sérieuse,

fendait les flots plus agités, que les craquements s’accentuaient, que

les vagues claquaient plus sec, Duroc entendait les voix fausses,

discordantes des hommes d’évasion monter en une chanson brutale.

Sans doute chantaient-ils pour tâcher de se donner du cœur au ventre et

pour essayer d’oublier la menace qu’ils sentaient planer

superstitieusement sur eux...

Ils cognaient du poing et du pied quelquefois pour marquer le rythme,

recommençaient certain couplet qui leur plaisait, plus que tel autre,

acclamaient la fin d’un ensemble par des vociférations...

Puis pour un temps, les chants cessèrent. Rien ne parvenait à Duroc

depuis un quart d’heure environ, quand il entendit, de nouveau, s’élever

des voix tumultueuses. Une discussion avait dû naître, passionnante,

certes, car toutes ces voix montaient violentes et coléreuses.

Et ce furent les accents plus hauts d’une dispute furieuse, acharnée.

Trois voix dominaient le débat: le rugissement de Poil de Brique, le

fausset aigu de Bougras qui répétait à l’ordinaire «faut le crever, faut

le crever!» et un autre organe, sombre basse que René crut bien

reconnaître, mais qu’il ne put identifier.

Sur quoi tous les membres de la horde se mirent à attraper Jarbé en

l’accablant d’injures boueuses.

Au clair de lune, Duroc le vit sortir du poste clopin clopant, aller en

hâte à la cambuse et en ressortir, trébuchant, sous le poids d’une

tourie de rhum avec laquelle il disparut à nouveau dans l’antre fétide.

Des hourras saluèrent son entrée et des rires et des railleries.

René eut l’intuition nette que quelque chose avait changé l’humeur

versatile des forçats. Quelque chose s’était produit sûrement à son

désavantage.

Il eut le pressentiment ferme d’un nouveau danger immédiat.

Le temps passait.

Fort inquiet de ne rien savoir de précis, l’ancien médecin de marine se

rassurait en caressant dans sa poche la crosse quadrillée du pistolet

automatique!

N’importe quelle réalité lui eût parut bien préférable à cette attente

d’événements pour ainsi dire imprévisibles.

Puis, il y eut encore dans le poste un cri, un tumulte de bataille, des

injures, des malédictions...

Peu après, la porte s’ouvrait, donnant passage à un cortège de bandits

ivres qui marchaient, faisant des gestes mal assurés et braillant on ne

savait trop quelle atroce Marseillaise de bagne.

Derrière les quatre ou cinq premiers, Gourioux et Gaconnet portaient un

corps inerte que Duroc reconnut, malgré la distance, pour celui de

Carrucho.

Puis vinrent Épaulard et Buteau portant un autre corps et cette fois il

parut à l’ex-médecin qu’il voyait ballotter la tête monstrueuse de Poil

de Brique.

Les forçats étaient parvenus à la muraille du navire.

Leleux et Trucy se joignirent à ceux qui portaient l’égorgé, Surain et

Mirlitaux à ceux qui portaient le grand homme-gorille. Les deux groupes

sinistres de quatre hommes balancèrent chacun son cadavre, tandis que

Leparvein chantait, imitant les sauteuses de corde.

--A une... A la deu...sse. A la troi...sse!

Simultanément, les deux corps franchirent le rebord de la lisse,

parurent, pendant quelques instants, s’immobiliser dans l’espace, puis

retombèrent du même coup dans l’eau noire qui les engloutit...

Là-dessus l’affreux Mirlitaux dessina une caricature de bénédiction

solennelle, puis tous s’en retournèrent au poste, du même pas mal

assuré, en bramant une parodie--odieuse--du _de profundis_!

Duroc sentit s’accroître en lui son inquiétude de tout à l’heure...

La présence de Poil de Brique, chef redoutable et obéi--bien qu’il fût

une canaille finie,--présentait une garantie de discipline, d’ordre

relatif...

On pouvait se fier à lui, du moins dans une certaine mesure.

Tandis que sa mort annonçait l’avènement de l’anarchie, d’une ère de

folie déchaînée!

Une bordée de hurlements suivis d’injures et de railleries fit à nouveau

jaillir Jarbé de l’antre de la horde forcenée. Il recommença sa navette,

entre le poste et la cambuse.

Ainsi cette bande d’anthropoïdes n’avait pas encore assez bu?

Et qu’attendre d’êtres pareils à ce point saturés d’alcool, de cet

alcool qui fait voir rouge, qui réveille dans l’âme des brutes les plus

effroyables instincts?

Dès cet instant, l’âme en alerte, Duroc se tint sur le qui-vive,

attendant les événements, pleinement décidé à tirer à la moindre

esquisse de menace...

Mais le vacarme s’apaisa, peu à peu, dans le poste avant. Sans doute les

ivrognes meurtriers, abrutis par leur beuverie, s’étaient-ils enfin

endormis.

Une heure passa, une autre encore, sans apporter le moindre bruit.

Et puis soudain, au clair de lune, Duroc vit une forme sortir prompte et

furtive du poste avant, se couler vers l’ombre des pavois.

Des mouvements vaguement aperçus lui permirent de suivre, à l’estime, la

progression de l’être qui devait ramper vers la dunette avec de grandes

précautions.

Il fit craquer son pistolet et se tint tout prêt à tirer.

Mais pourtant, avant de faire feu, il jugea utile d’adresser une

sommation sans équivoque:

--N’avance pas, ou je te brûle.

La forme eut un brusque mouvement de retraite, puis une voix rauque et

qui sifflait d’être contenue, lui lança:

--Tire pas, N... de D... C’est en ami que je m’amène.

--Qui es-tu?

--Jarbé. En ami que je viens comme je te l’ai dit. J’ai du pas banal à

t’apprendre!

--Avance, mais je t’avertis qu’au premier soupçon de traîtrise, ton

compte serait bon, mon bonhomme.

L’estropié escalada l’échelle qui menait au gaillard.

--Crains rien, fit-il, je suis venu parc’ que les choses vont mal pour

toi... L’ frère que t’avais fait mettre aux fers est dans le poste avec

les autres depuis que la nuit est tombée. C’est Mirlitaux, qui lui

portait à bouffer, qui l’a fait monter et sais-tu ce qu’il leur a dit?

--Non, fit Duroc qui s’en doutait.

--Eh bien, Toubib... que t’as jamais buté personne, comme tu prétends,

pas plus Landru, c’est t’y comme ça? que le frère de la demoiselle,

puisque c’est lui qui les a tués. Et il en racontait, mon vieux, que les

autres en étaient babas.

«--Si vous croyez, qu’il dégoisait, qu’il vous conduira à bon port,

c’est qu’ vous êtes joliment gourdes! Il ne cherche qu’à vous endormir,

pour vous coller entre les pattes de la police américaine. Faut lui

faire son affaire sur l’heure.»

«Alors Poil de Brique lui a dit: «On voit bien que tu lui en veux, mais

qu’est-ce qui prouve que tu jactes vrai. Et puis même si t’avais raison,

une fois qu’il ne sera plus là, qui qui conduira le baquet?»

«Ça a fait réfléchir les ceusses qui voulaient t’suriner tout d’suite.

«Ils ont convenu qu’il serait bien temps de t’expédier _ad patres_ quand

on n’aurait plus besoin d’toi.

«Seulement on te tiendrait à l’œil, on t’aurait toujours en méfiance,

sans te laisser voir cependant qu’on avait d’la doutance sur toi.

--Et puis ensuite? pressa Duroc, dont l’inquiétude s’augmentait, car

Diény menant les forçats serait un adversaire redoutable...

--Ensuite, pt’ête qu’il n’y aurait rien eu, si Poil de Brique préoccupé

n’avait pas passé par mégarde le dos tourné à la couchette où qu’était

pieuté Carrucho.

«Avant qu’on ait même pu crier, le Corse lui plantait son couteau

jusqu’au manche entre les deux épaules.

«Le rouquin a juste eu la force de jeter l’autre sur le plancher et de

lui défoncer la tête d’un grand coup de talon ferré et puis il est tombé

dessus...

«... T’as dû voir comment qu’ils ont fait pour les balancer dans la

flotte, poursuivit Jarbé reniflant, et entendre leur raffût après...

«... Ils étaient toujours pas d’accord à ton sujet, mais à présent, ils

sont toute la bande ivres morts, y compris ton fameux Diény.

«Tu peux compter qu’ils en ont tous pour le moins jusqu’à d’main matin à

cuver leur schnick et leur rhum. Ce qui fait qu’ j’en ai profité pour

m’amener avec toutes les armes que j’ai pu mettre la main dessus.

--Mais, fit l’ex-médecin de marine, je comprends mal quel intérêt tu as

à te mettre de mon bord et à trahir tes camarades.

Le bancroche renifla encore.

--Mes camarades? D’abord et d’une, depuis que je suis avec eux, ces

sagouins-là n’ont pas cessé de me traiter pire que la crotte... Je ne

suis qu’un faux-monnayeur et j’ai jamais tué personne. Alors tu penses

qu’ils me méprisent et comme j’ai pas beaucoup de force, ils me

martyrisent tout le temps. Les coups que j’ai pu recevoir sans oser

jamais me défendre!...

«Et de deux, tu me bottes «Toubib»; je sais pas si t’es innocent, mais

t’es un gars à la redresse. Je suis sûr que tu es capable de tenir tête

victorieusement à cette bande de malvats... surtout toi armé et eux

point.

«Et puis de trois... Il y a la môme... J’ai eu une sœur que j’ai aimée.

J’aurais préféré la tuer que de la voir tomber aux griffes d’une bande

de fauves comme ces gars-là. Qu’est-ce qui lui arriverait, Toubib, à la

petite demoiselle si des fois t’étais descendu?

«Tu les aurais entendu dire et dire ton Diény, tiens, sur elle, ce

qu’ils en feraient quand ils t’auraient expédié chez les requins, que

t’en aurais le poil debout...

--C’est bien ça, Jarbé, fit Duroc, en tendant sa main à l’infirme.

Écoute, si nous en réchappons, tu n’auras plus à te soucier des moyens

de gagner ta vie. Va vite chercher les armes, maintenant, que nous nous

mettions en défense.

L’instant d’après, le cuisiner revenait porteur d’un fusil, d’une

excellente carabine à répétition, toute chargée ainsi que d’un autre

pistolet.

Posséder un tel arsenal rassurait sérieusement Duroc.

De l’espèce de forteresse que constituerait la dunette, les échelles une

fois enlevées, lui, Jarbé, au besoin Georgette, sans compter l’allié

mystérieux, pourraient certainement «tenir» et repousser bien des

assauts.

Sans surseoir, l’ancien médecin sautait au bas de la dunette, courait à

la porte du poste qu’il condamnait solidement au moyen de la barre de

fer servant à la clore par gros temps et qu’on maniait de l’extérieur.

Puis, ayant hissé les échelles à l’aide d’un palan frappé sur le collier

d’artimon, il installait avec Jarbé des espèces de «mantelets»

constitués de portes, de matelas, de caisses vides enchevêtrées tout le

long de la balustrade... mantelets à peu près à l’épreuve de projectiles

venus du pont et derrière lesquels, à genoux, on pourrait tirer à coup

sûr!

... La nuit se passa sans alerte et le petit jour se leva sans qu’ils

eussent été attaqués.

Par malheur, la brise faiblissait, les voiles faseyaient ou pendaient,

lamentables, le long des vergues; le trois-mâts n’avançait qu’à peine.

Enfin, le soleil poudroya dans la légère brume matinale et la mer

s’aplatit encore sous l’influence du _calme mouche_. Duroc alla prévenir

Georgette qui, vaillante à son habitude se comporta presque gaiement

dans cette atmosphère de bataille. Et ce fut d’un air assuré qu’elle

prit le fusil à deux coups, plus léger que la carabine, et dont son

cousin savait bien qu’elle ferait excellent usage.

Du temps passa, mis à profit par le trio des «défenseurs» de la dunette

pour s’abriter de plus en plus efficacement contre le feu d’agresseurs

possibles...

La situation était bonne, stratégiquement parlant du moins, mais elle

présentait, d’autre part, un inconvénient capital: les assiégés étaient

sans vivres...

Et si le calme persistait, ne devraient-ils pas succomber à la famine

avant d’avoir gagné les parages où croisaient les destroyers américains

qui surveillaient la contrebande!

Duroc gouvernait de son mieux, en profitant des rares risées

intermittentes qui ridaient légèrement la surface de l’eau, quand, très

tard dans la matinée, des cris de colère éclatèrent subitement dans le

poste avant.

Il y eut un remue-ménage confus, suivi d’un grand tapage. Les hommes

d’évasion attaquaient la porte fermée à coups de hache.

Amarrant hâtivement sa barre, René fut à la barricade improvisée au

moment même où, les vanteaux tombant en pièce, une dizaine de forçats se

ruaient en vociférant au dehors!

--Feu! tous ensemble! commanda-t-il en épaulant la carabine.

Et la salve surprit à tel point les assaillants, qu’éblouissait d’autre

part le soleil très vif, qu’ils se rengouffrèrent aussitôt en désordre

dans leur abri.

Deux d’entre eux devaient être touchés car, pendant les heures qui

suivirent, on entendit monter les plaintes alternées de deux voix

geignardes.

Ce fut d’ailleurs la seule alerte à se produire dans la journée.

A midi, Duroc avait fait--des plus minutieusement--le point, par manière

de déjeuner, et constaté, non sans ennui, que le bâtiment se trouvait à

cent vingt milles de Charleston...

L’après-midi parut maussade, toute chargée d’appréhension. La faim et la

soif éprouvaient sérieusement les assiégés.

Vers les quatre heures, le temps changea. Bien que la brise fut restée

faible, très faible au niveau de la mer, le ciel se couvrait de nuages.

Et cependant le baromètre n’avait baissé que légèrement.

A moins d’une chute brusque, il semblait que l’on n’eût rien à redouter

pour le moment des éléments. On n’en eût pu dire autant des hommes.

Malgré la sévère leçon que leur avait value, d’emblée, leur tentative du

matin, les bagnards, menés par Diény, n’étaient pas gens à digérer aussi

facilement leur échec. Et l’esprit de l’ex-clubman contenait assez de

ressources pour qu’on fût contraint de rester perpétuellement sur le

qui-vive.

Sous quelle forme, dans quel instant reprendraient les hostilités?

Quelle traîtrise méditaient les fauves, écumant là-bas dans leur fosse!

Pour comble, à un bref crépuscule succéda soudain une nuit noire. Les

nuages amoncelés au ciel masquaient la lune et les étoiles. Le navire

semblait avancer à travers de grands voiles funèbres. Et l’obscurité

trop opaque se faisait méchamment complice des bagnards en rupture de

ban.

Les trois compagnons réfugiés sur le rouff du gaillard d’arrière

veillaient attentifs, sans parler, afin d’écouter mieux la nuit, les

yeux déjà las de vouloir en percer les ténèbres denses.

Et cette soif qui lancinait... Et cette faim qui commençait à les faire

presque défaillir?

Au moindre craquement, au cri aigre d’une poulie, leur corps se bandait

et ils serraient fébrilement la crosse ou le fût de leurs armes,

cherchant quelque but à leurs coups.

Mais tout retombait aussitôt dans un silence plus épais.

--Écoutez! fit soudain Georgette.

Tous trois crurent alors percevoir comme un lent frôlement de pieds nus,

mais qui s’effaça aussitôt et plus rien ne fut perceptible.

--Georgette, fit doucement Duroc, vous êtes bien nerveuse, mon amie;

mieux vaudrait, si vous m’en croyez, que vous alliez vous reposer

quelques instants sur des coussins que nous vous aménagerons. Nous n’en

veillerons, tous deux, que mieux, sans risque de nous gagner cette

nervosité contagieuse... Je vous promets qu’en cas d’alerte, je vous

appellerai aussitôt.

La jeune fille s’était levée et, sans répondre, elle avait fait

irrésolument quelques pas dans la direction de l’arrière quand, tout à

coup, elle tressaillit.

Quelque chose l’avertissait qu’il y avait quelqu’un derrière elle.

Oui, quelqu’un!

Elle se retournait hâtivement quand elle se sentit étreindre par deux

bras vigoureux.

Au même instant, deux bruits de chutes retentissaient à côté d’elle,

bruits de corps tombant sur le pont.

Sa surprise fut telle que son doigt pressa, de façon instinctive, la

gâchette de son pistolet, arme qu’elle avait, de préférence au fusil,

adopté cette nuit.

A la lueur qui raya l’ombre, elle eut le temps de voir Duroc et Jarbé

tombés sur les planches où se dressaient deux autres silhouettes.

--René! appela-t-elle éperdue, dans une indicible épouvante.

--Oui, tu peux l’appeler, ton Duroc, gouailla la voix grasse de Diény.

Il a son compte, ton terre-neuve! A présent, je te tiens, ma fille! Si

tu crois que l’on m’a comme ça!

Horreur, c’était Diény, Diény qui la maîtrisait de la sorte, paralysant

sa résistance, ce Diény qui l’épouvantait désormais plus, à lui tout

seul, que la horde des hommes d’évasion!

Elle se jugea vraiment perdue, mais se débattit, néanmoins de toutes ses

forces appréciables.

--Diablesse! s’écria l’assassin. Je n’en viendrai jamais à bout. Un coup

de main ici, Bougras.

Celui des forçats qui avait abattu Duroc et Jarbé accourut à la

rescousse.

Et vers l’avant on entendait les cris des autres hommes d’évasion qui se

ruaient pour la seconde fois à l’attaque de la dunette.

René, blessé ou mort peut-être, les bandits ne rencontreraient aucun

obstacle désormais au déchaînement de leurs instincts.

Qu’adviendrait-il de la jeune fille entre les griffes de ces monstres?

Plutôt la mort immédiate.

Et, farouche, elle mordit au cou le bagnard qui la ceinturait, comptant

qu’aveugle de colère il la frapperait du couteau qui avait dépêché

Duroc.

Et, de fait, rugissant de rage, l’homme d’évasion levait sa lame, mais

avant qu’il eût pu l’abattre, une masse noire dégringolait d’une basse

vergue sur ses épaules.

Deux coups de feu claquaient tout proches.

Et les oreilles assourdies, légèrement brûlées par la flamme, à la

faible lueur qui filtrait à présent d’entre les nuages, Georgette voyait

ses assaillants s’écrouler l’un par-dessus l’autre.

Une sorte de démon bondissant avait saisi la carabine à répétition tout

armée, tombée à côté du médecin, et déclanchait un tir fauchant sur la

horde qui accourait.

La lumière s’accentuant toujours, la jeune fille put voir trois hommes

pirouetter et choir sur le pont, tandis que les autres faisaient une

volte-face instantanée et fuyaient vers le poste avant.

Le trois-mâts fantôme · 第 12 / 13 段