peu nasillarde que Georgette, stupéfaite, reconnaissait immédiatement
pour celle de Chang, le boy chinois de son pauvre frère.
--Chang! fit-elle. Tu tombes du ciel?
--Pas tout à fait. Du mât seulement, répondait le Céleste, d’en haut, du
grand cacatois, mamoizelle.
Et comme sanglotant maintenant sous l’effroyable secousse nerveuse, elle
se lamentait:
--Mon bon Chang, ils ont tué M. René.
Il la rassurait rapidement après s’être penché sur Duroc qui gisait
toujours sans mouvement:
--Non, le cœur bat bien, mamoizelle.
Et puis, découvrant la blessure, il ajoutait:
--Pas _glave_ du tout, monsieur _Lené avoil_ eu chance...
Le couteau s’était arrêté, hasard heureux, sur l’omoplate et
l’ex-médecin n’était qu’évanoui sous la force du choc, le lancinement de
la douleur...
* * * * *
Une heure plus tard, convenablement pansé par les soins du Chinois qui
décidément paraissait fort habile à cette besogne, Duroc, étendu sur le
flanc au creux d’une couche improvisée, écoutait l’ancien boy conter ses
aventures les plus récentes...
Tout nouvellement embauché en qualité de cuisinier à bord du trois-mâts
hollandais, il avait pu échapper, seul, au massacre de l’équipage en se
réfugiant dans les mâts.
Caché au creux d’une voile ferlée à demi du grand cacatois, hauteur où
les hommes d’évasion ne s’étaient point aventurés, à l’exception d’un
seul pourtant, il avait pu s’en faire une sorte d’habitacle assez
confortable.
Il avait bien été contraint de tuer celui--Beaucanson--qui l’avait
découvert là-haut.
--Fallait qu’un de nous deux soit _molt, alols_ Chang amait mieux
c’_êtle_ lui...
Il n’en avait point de remords.
--Tous méchants ces vilains hommes-là. L’en voulaient tous à la _pauvle_
chatte qui m’avait suivi dans les _velgues palce_ que j’avais _plis_
l’habitude de la _noullil_ à ma cuisine... Mais bêtes aussi,
_supelstitieux. Avoil_ jamais pu me pincer quand la nuit je _plenais
leul vivles_ et _avoil plis_ Chang _poul_ un diable!...
Il avait reconnu Duroc et Georgette et aussi Diény, au matin qui avait
suivi la nuit de leur embarquement, mais il avait vainement cherché à
entrer en relations avec l’ex-médecin de marine.
Chaque fois qu’il l’avait essayé, quelque incident s’était produit qui
l’avait empêché de mettre son projet à exécution.
Mais il n’avait jamais cessé de veiller sur les deux cousins et
notamment cette nuit même, comprenant que les circonstances étaient
graves, il s’était tenu, préparé à intervenir immédiatement, dans les
basses vergues, jugeant que son intervention pourrait être bien plus
efficace d’être complètement imprévue.
Jarbé et Bougras étaient morts et Diény sérieusement blessé.
Chang l’eût envoyé froidement rejoindre à la mer les cadavres des deux
forçats dont il s’était débarrassé sitôt après avoir achevé son récit,
si Georgette n’avait insisté--oh nature pitoyable des femmes!--pour
qu’il transportât l’assassin, par l’échelle du rouff, dans la «chambre»
et l’y couchât sur l’un des cadres.
Aux vêtements trempés de l’ancien prospecteur, à ceux de Bougras, Duroc
et Chang avaient compris que ceux-ci avaient dû se mettre à la nage,
sous le gaillard, afin de gagner la dunette et y pouvoir prendre à
revers les défenseurs insoupçonneux d’une «ruse de guerre» aussi hardie.
* * * * *
Entre temps, l’aube était venue.
Sans chef, découragés sans doute par leurs deux échecs successifs et les
pertes qu’ils avaient subies, les forçats, dans le poste avant, se
tenaient littéralement cois. D’ailleurs, Chang leur avait crié de sa
bizarre voix nasillarde que quiconque d’entre eux montrerait seulement
le nez à l’ouverture serait salué d’une balle.
Et cette voix qu’ils n’avaient jamais entendue avait dû, sûrement, les
frapper d’une nouvelle terreur!
Vers cinq heures, la brise se levait, la mer devenait clapotante, le
trois-mâts, barré par Georgette, qui avait fréquemment, jadis, gouverné
le yacht de son oncle, labourait à bonne vitesse la houle courte que
frangeaient parfois de légers moutonnements d’écume.
Et quand le soleil apparut, on vit monter une fumée, puis une longue
traînée s’étaler dans la direction du nord-est.
Bientôt, un contre-torpilleur laissait voir sa coque élancée, sous le
noir tourbillon sorti de ses quatre cheminées obliques.
L’instant d’après, Chang hissait à bloc de la vergue d’artimon, sur les
instructions de Duroc, les deux pavillons N. et C. pris dans le coffre
de timonerie et qui constituent le signal de détresse international...
ÉPILOGUE
Six mois plus tard, René Duroc, réhabilité, épousait Georgette Kerbrat à
Saint-Malo.
Leur vie s’écoule principalement dans un vieux manoir de Bretagne. Chang
y fait figure d’intendant. La chatte noire paisible y engraisse sous le
sobriquet de «Fantôme» élevant des portées de chatons.
Quant à Diény il peut, au bagne, cultiver--autant qu’il lui plaît--les
connaissances commencées sur le _Fliegende Holländer_.
FIN
IMPRIMERIE FRANÇAISE DE L’ÉDITION, 12, RUE DE L’ABBÉ-DE-L’ÉPÉE--PARIS
Ve.
RELIURE: MODÈLE DÉPOSÉ.