--Vous ne pouviez savoir, Georgette. Les apparences, une fois de plus,

étaient entièrement contre moi et le rôle que j’ai dû jouer devait vous

inciter encore davantage à me croire coupable... Mais maintenant que

vous savez, j’oublie tout, toutes mes souffrances... Je consacre mes

forces décuplées à nous ôter du mauvais pas où les circonstances nous

ont mis... Vous m’aiderez, n’est-ce pas à poursuivre la comédie

inaugurée, hors de laquelle il n’y a pas de salut pour vous ni pour moi.

--Je me conformerai en tous points à vos instructions, René. J’ai

retrouvé ma foi en vous, cette foi qui subsistait encore, malgré tout,

au fond de moi-même... quelles que fussent contre vous les preuves qui

paraissaient s’accumuler... et qui ne s’éclipsa qu’après que j’eusse

entendu de votre bouche l’aveu même du double forfait... Pardonnez-moi

cette défaillance, mais j’étais tellement bouleversée.

L’ancien médecin de marine prêta l’oreille du côté de la chambre du

capitaine. Les voix brutales s’étaient tues. Sans nul doute, les hommes

d’évasion écoutaient, cherchant à savoir ce qui pouvait bien se passer.

--Ne perdons pas de temps, fit-il, et ne laissons pas leur méfiance

s’éveiller. Écoutez, Georgette, je vais feindre de vous contraindre par

la force à signer un chèque.

--Entendu, je tiendrai mon rôle, mais un mot encore. Est-ce exprès que

vous êtes venu faire couler votre bateau par le _Texel_?

--Oui, j’étais en Guyane anglaise quand des racontars m’ont appris votre

présence et celle de Diény à la côte. Je vous ai fait suivre et j’ai

connu en temps voulu votre embarquement à tous deux. C’est alors que

j’ai décidé de me faire prendre coûte que coûte comme passager par Van

Noppen afin d’être toujours en état de veiller sur vous... J’ai bien

fait...

* * * * *

Les bruits de meubles bousculés, de heurts, de plaintes, de gémissements

qui parvinrent un instant après aux mauvais drôles assemblés derrière la

porte de la chambre eut le don de les égayer:

--Ha, ha! qu’est-ce qu’il lui passe, le frère!

--Je crois pas qu’elle tiendra longtemps contre c’te truc-là, la fille

au sac!

--Ça te la rendra partageuse!

--Faut pas que les uns ils ayent tout et puis que les autres ils ayent

rien!

--Toc! vlan! pan! entends-tu la danse!

--Ha, ha! J’aurai jamais tant ri.

--C’est un bon, le _Toubib_, pour sûr.

La voix de Georgette s’élevait.

--Vous pouvez me tuer, bandit, jamais je ne signerai ce chèque.

--Et moi j’te dis que tu signeras! grasseyait l’organe de Duroc. On te

tient. On n’te lâchera pas. Veux-tu signer ou je recogne. Oh! tu te

fatigueras plus tôt de piailler et de rouspéter que moi d’te travailler

les côtes.

Et de nouveau les coups tombaient et retentissaient sourdement. Les

gémissements s’affaiblissaient. Un temps de silence succéda et Poil de

Brique, qui écoutait l’oreille droite collée au chambranle, se releva:

--Elle marche. Elle marche! Elle voit bien qu’il y a rien à faire et

qu’on l’écorcherait plutôt vive que d’se laisser refaire par elle. Elle

a dit qu’elle allait écrire, mais qu’un papelard qu’on a comme ça, par

force, ça n’a pas de valeur.

--Penses-tu! ricana Chacotot. Le chèque sera touché par l’Toubib et nous

serons tous loin, tant qu’on est, avant qu’elle puisse s’plaindre à la

rousse!... Nous v’là pour le coup pleins aux as. A nous la noce, les

petits gars, dès qu’on sera sur l’plancher des vaches!

* * * * *

De la cabine, les jeunes gens entendirent les hommes d’évasion

trépigner, danser et chanter, exprimer ainsi, brutalement leur joie de

canailles triomphantes.

Bien qu’ayant foi dans le courage, la débrouillardise de Duroc,

Georgette n’en écoutait pas moins avec une certaine inquiétude cette

bacchanale formidable...

Cependant une pensée tenace, qu’elle avait depuis un instant, se fit

jour et prit expression.

--Et Chang, René, le boy chinois, de mon frère... Savez-vous ce

qu’il?... L’autre l’a-t-il rejoint et tué?

--Non, je l’ai trouvé, mon amie, épuisé et mourant de faim à cinq jours

de marche du carbet, lorsque je descendais le fleuve. Il m’a affirmé

qu’il avait blessé Diény à la jambe, en échappant à sa poursuite, et m’a

confirmé en détail les circonstances du guet-apens. Je l’ai emmené

jusqu’à la côte, mais il n’a point voulu me suivre quand il a su mon

intention de gagner la Guyane anglaise et nous nous sommes séparés.

«Je regrette de l’avoir laissé. S’il était ici, il pourrait, lui, le

seul témoin oculaire, vous conter ce qu’il sait du drame.

Georgette le regarda encore dans les yeux et lentement, elle dit:

--Je n’ai besoin d’autre témoignage que celui que m’a apporté le

manuscrit de mon frère. Une fois encore, René, pardon...

Il voulut couper court à ces effusions; l’heure s’y prêtait mal.

--Ne revenons pas sur cela. Il n’était point besoin d’excuse à votre

attitude, mon amie.

«A présent, laissez-vous tomber à terre, feignez l’évanouissement. Et

puis ayez confiance en moi. Je ferai tout pour vous sauver, tout aussi

pour venger Kerbrat.

Et sitôt qu’elle eut obéi, il sortit, brandissant le chèque en criant:

--Ça colle, les frangins. Je vous avais bien dit, n’est-ce pas, que j’en

aurais fait mon affaire. La poule est tombée dans les pommes à c’qu’y

paraît, mais du moment qu’elle a signé y a pas de mal. Une fois qu’elle

en aura assez de faire ses yeux de carpe frite, elle se ramassera toute

seule.

--Fais voir un peu? dit Poil de Brique, cependant qu’une lueur cupide

s’allumait dans ses prunelles.

Duroc lui remit le papier d’un air de confiance absolue:

--Mâtin! Quinze cent mille! c’est une somme! s’enthousiasma

l’homme-gorille, après avoir examiné l’écriture d’un air connaisseur.

«Faut avouer qu’on peut te laisser la cuiller à pot, le _Toubib_. T’as

la manière de t’en servir.

Puis, repris d’une certaine méfiance:

--C’est bien en règle que tu crois?

--Tu vois bien que c’est établi sur la succursale à Miami de la banque

Sud-Américaine. Autant dire que ça vaut de l’or. D’ailleurs on ne

lâchera la gosse qu’après qu’on te l’aura palpé! Et rien ne dit qu’on ne

pourra pas lui retirer d’autres plumes, si on sait y faire d’ici là.

«Écoute bien, j’ai trouvé un plan, les petits. On va tout d’abord

croiser sur la côte de Floride jusqu’à ce qu’on ait pu dégoter des types

pour nous acheter notre rhum.

«Le prix que nous aurons touché ça sera pour nous tout bénéfice et tu

sais y aura déjà gros! Une fois ça fait, on s’arrangera pour donner à

notre _Fliegende_ l’air d’un honnête bateau d’commerce et tout en l’

laissant bien au large, toi et moi, on ira à terre pour toucher l’quibus

à la banque. Le chèque est à mon ordre, t’as vu, mais comme je te l’ai

déjà dit, je vous en laisserai les trois quarts.

«Revenus à bord, on lèvera l’ancre. On déposera notre héritière sur un

îlot des Everglades où elle aura le temps de jouer les Robinsons,

quelques semaines avant que des gens la découvrent.

«Et puis, on fera le partage.

«Avec nos parts de cargaison et celles du chèque nous sommes tous

riches...

«Nous poursuivrons un peu plus loin et nous attendrons qu’un vapeur, de

préférence, soit en vue. Alors nous ferons des signaux et nous

saborderons le trois-mâts pour qu’il coule, sans faire de façons,

pendant qu’on viendra nous chercher.

«Nous raconterons une belle histoire que j’aurai eu l’temps d’arranger

et que vous saurez tous par cœur et puis... huïtt! ni vu, ni connu...

Une fois qu’on aura débarqué, chacun s’en ira d’son côté... Celui-là qui

aime la grande vie pourra manger son bel argent. Ceux-là qui ont des

goûts rangés pourront s’en faire un capital ou le fourrer dans le

commerce.

«Mais jamais on n’aura pu voir de si honnêtes gens, ha, ha!

Tous se mirent à rire avec lui à cette délicieuse perspective.

Ils riaient, mais ils en auraient pleuré de tendresse, à coup sûr, comme

le loup du bon La Fontaine...

* * * * *

Le repas de midi achevé, tandis que les hommes de service s’acquittaient

plutôt mollement de leurs simples devoirs maritimes et que les autres,

dont Poil de Brique, continuaient de boire en la chambre et de s’enivrer

davantage, Duroc, entraîné par Jarbé, le petit cuisinier bancroche,

descendait au poste d’équipage où certains de ses compagnons plus

accessibles à la pitié avaient transporté Carrucho sommairement pansé

par eux.

Dans ce réduit mal odorant, encombré de coffres, de vêtements malpropres

pendus à quelques clous: chandails, bottes de mer, cirés, il trouvait

l’égorgé couché, affalé sur l’une des couchettes, sans souffle et pâle

comme un mort, de sa terrible perte de sang.

Il lui mit la main sur l’épaule:

--Eh bien, comment vas-tu, mon vieux?

Quoique incapable de parler et plus qu’à moitié inconscient, au contact

du médecin, à l’audition de cette voix qui lui paraissait pitoyable, le

malheureux se retourna, sourit tristement et ses lèvres, sans qu’il en

sortît aucun son, dessinèrent les syllabes suivantes:

--Tu vois, il m’a bien arrangé!

--Allons! reprit René, courage! Nous allons te tirer de là! Tu es moins

touché que tu ne crois.

Carrucho essaya de hausser les épaules, mais ce mouvement lui arracha

une plainte rauque suivie d’un affreux gargouillement.

Duroc s’était fait apporter de l’eau bouillie chaude par Jarbé.

Avec des précautions inouïes, il réussit à décoller les bandages durcis

par le sang coagulé en masse solide. Il lava soigneusement les plaies

profondes, mais nettes, et déclara:

--Eh bien! ce n’est pas si vilain. Tu es gravement atteint, c’est sûr,

mais pas mortellement, je t’affirme. Il dépend de toi de guérir.

D’ailleurs, ajouta-t-il, après avoir tâté le pouls de l’homme, tu as

tout juste un peu de fièvre et elle tombe. Tu t’en tireras. Je parie

pour toi si tu veux.

Le blessé sourit à nouveau, l’air un peu moins désabusé. Déjà son visage

s’éclairait. Il vivrait! La seule vie précieuse, qu’il connut,

c’est-à-dire la sienne, allait donc être préservée.

René fit six points de suture, acheva de refaire le pansement, rassura

encore son patient et, leste, remonta sur le pont.

La mer, le ciel se confondaient dans un azur triomphal. Le soleil

inondait les voiles et la coque noire de sa clarté véritablement

magnifique, tandis que le trois-mâts bercé par une houle, à peine

sensible, poursuivait sa route nonchalante.

L’homme qui se trouvait à la barre n’emplissait la toile qu’à demi,

multipliant les embardées dans sa flagrante inexpérience.

Quant aux matelots d’occasion, qui la bouche sèche et l’œil éteint,

étaient, soit affalés à l’ombre, soit accoudés le long des lisses, ils

paraissaient parfaitement indifférents à la manœuvre.

A plusieurs reprises, en levant les yeux, tant sur les cacatois que sur

les perroquets cargués, qui pendaient en poches à leurs vergues et qui

demeuraient inutiles, alors qu’ils auraient pu aider à la vitesse du

bâtiment, René eut des gestes d’impatience.

Mais lorsqu’il voulut obtenir de l’équipage improvisé qu’il montât dans

les enfléchures pour déployer cette «toile» inerte, il se heurta à des

refus catégoriques et grossiers.

Poil de Brique qu’il crut alors devoir appeler à la rescousse hocha sa

tête bestiale:

--Rien à faire, mon vieux. Je t’ai dit. Ils ont peur là-haut... Le

vertige! Et puis ils pensent à Beaucanson.

«Ils aimeraient cinquante fois mieux te faire passer par-dessus bord que

se risquer sur tes vergues.

«Ne demander aux hommes, vois-tu, que ce dont ils se croient capables,

c’est le secret du commandement. L’extraordinaire, faut seulement

l’réclamer une fois, par hasard.

Et l’ex-médecin de marine dut s’avouer que le monstre roux parlait

vraiment là comme un chef.

CHAPITRE XIV

OMBRES CHINOISES

Obligé de se satisfaire de la faible vitesse donnée dans ces conditions

défectueuses par le _Fliegende Holländer_, Duroc passa ce qui restait de

la journée à enseigner à Poil de Brique et à Surain, qu’il estimait les

seuls capables de comprendre ses instructions, les rudiments

indispensables de la conduite d’un navire. Ainsi put-il être relayé

alternativement à la barre.

La nuit s’écoula sans alerte, de même que la journée suivante.

Le trois-mâts continuait sa route sur une mer superbe, sous un ciel

littéralement sans un nuage, tandis qu’une douce brise le poussait. La

membrure ne craquait qu’à peine; l’eau, filant le long du bordage,

faisait un murmure de ruisselet. Des vaguelettes anodines clapotaient

doucement sous l’étrave et l’aigre chanson des poulies était tout juste

perceptible.

En faisant le point à midi, Duroc avait pu s’assurer que, si le vent

tenait ainsi, trois jours au plus lui suffiraient pour atteindre le

golfe de Floride.

Là croisaient continuellement des destroyers américains, dont, quand il

serait seul sur le pont, au cours d’un de ses quarts nocturnes, il

pourrait solliciter l’aide par quelque signal lumineux.

Le soir revint, puis le «dîner» servi par un Jarbé graisseux, enfin

l’inévitable beuverie.

Poil de Brique, cette fois, refusa d’y participer.

--Non, les gars! Je vous «quitte» à votre tord-boyaux. Faut que j’aille

travailler la route, dans la chambre avec le _Toubib_...

Et quittant le poste méphitique, il entraîna l’ex-médecin de marine vers

l’arrière.

--Laisse-les boire leur pétrole, fit-il confidentiellement à l’oreille

de René. Pour nous j’ai bien mieux, du nanan, tu verras, mon pote. Et il

ajouta, ricaneur:

--J’ai découvert la provision du capitaine, mon vieux Toubib. C’était un

type qu’avait du goût.

La brise avait un peu fraîchi, juste assez pour que le trois-mâts filât

d’une allure accentuée, mais bien appuyée, sans tanguer, en s’inclinant

légèrement.

La lune, dans son plein, se levait lentement sur l’immense étendue et, à

mesure qu’elle s’élevait, sa lumière s’épandait plus claire sur les

flots comme parsemés de copeaux de cuivre éclatant.

Ainsi donc rien ne s’opposait à laisser la barre amarrée et à se plier à

l’humeur partageuse de l’homme-gorille.

Au surplus, celui-ci eût pu concevoir une certaine méfiance à l’égard

d’un «camaro» capable de faire fi du «nanan» du défunt capitaine batave.

Il fallut un peu plus d’une heure et une bonne vingtaine de rasades pour

mettre Poil de Brique en gaîté.

Il prenait son verre à pleine main, levait le coude, se renversait en

arrière et le récipient se trouvait aussitôt vidé.

--A la santé de ces messieurs du Saint-Laurent! gouaillait-il, la face

hilare. C’est la bonne vie. Quand j’pense qu’il y a seulement deux mois,

on bouffait encore des fayots sans la courbache des gardes-chiourmes!

«Maintenant, nous voilà rentiers et quasi touristes, oh là là!

... Or, un bruit singulier s’éleva tout à coup dans la nuit lunaire, une

sorte de miaulement qui sembla tout proche du capot de la chambre.

Et stupéfait, Duroc put voir une transformation immédiate,

extraordinaire, s’opérer sur les traits ingrats du bandit.

Le rouquin était devenu plus pâle qu’un mort en une seconde. Son visage

s’était pincé. Il roulait des yeux effarés, en proie à une immense

terreur.

Le miaulement se reproduisit.

L’homme-gorille frissonna et se souleva à moitié en murmurant d’une voix

blanche:

--Bon, voilà que ça recommence encore avec c’te saleté d’chat.

Livide, les deux poings sur la table, il considérait fixement le carré

de lumière tracé au bas de l’échelle du capot par la lueur de la lune.

Duroc suivit la direction de ce regard hypnotisé.

Juste au-dessus de la masse noire projetée par la bande surélevée du

bord le plus proche du capot, une forme ronde se détachait nettement sur

le fond éclairé, silhouette pareille à celle d’un chat pelotonné et vu

de dos.

... Un chat, oui un chat certainement, car, par moments, on distinguait

l’ombre de sa queue étrangement longue qui se balançait nerveusement.

Soudain, le corps de l’animal parut s’ovaliser, s’élever.

Cette ombre chinoise semblait assise sur une sorte de socle qui montait,

ombre aussi, au-dessus de celle du bord extrême de l’écoutille.

Hagard, tremblant de tous ses membres, Poil de Brique considérait ce

spectacle, à vrai dire bizarre.

Enfin, se reprenant un peu, il sortit d’une poche de sa veste un

revolver à barillet, celui, assez probablement du feu capitaine du

trois-mâts, et lentement, lentement se glissa jusqu’au pied de l’échelle

trapue.

A présent l’ombre ne bougeait plus. Mais à peine le rouquin, luttant

contre la terreur qui l’étreignait, eut-il mis le pied sur une marche

qu’il se produisit dans la forme de cette ombre une transformation

instantanée et surprenante.

Sur le carré de lumière vive, Duroc vit paraître le profil très

nettement découpé d’un homme, d’un homme qui eût prêté l’oreille!

Poil de Brique avait vu aussi.

En deux bonds, il avait grimpé, et il se trouvait maintenant à moitié

sorti du capot, une main cramponnée au rebord, le revolver braqué de

l’autre.

Quatre à quatre, l’ancien médecin s’en fut rejoindre le bagnard, dont

l’ombre projetée à la place de celle de l’apparition tremblotait comme

une feuille sèche.

Le pont lui apparut désert, inondé de lumière céleste, marqué de taches

d’un noir très vif, ombres grêles, portées par la mâture.

On n’entendait pas un seul bruit.

Dans le poste avant, les forçats ivres morts, à leur habitude, devaient

déjà cuver leur rhum.

La brise était tombée un peu, l’eau calme filait contre la coque, sans

même clapoter, et là-haut les trois mâts chargés de leurs voiles

s’élevaient vers le ciel apâli, pareils à de grands spectres blancs.

Le clair de lune revêtait tout de son aspect fantômatique.

Où donc étaient passés le chat et l’être qui semblait tout à l’heure

espionner penché au-dessus de la «descente» du capot?

Le «Toubib» fouillait du regard les lointains du pont, les retraits qui

eussent pu servir de cachette quand la voix rauque de Poil de Brique

s’éleva:

--Cette fois je te tiens et pour de bon, enfant de porc!

De fait, tout proche, à pas dix mètres, le long des pavois de babord, un

grand chat noir, sorti sans doute à cet instant de la «cambuse»,

s’éloignait onduleux et souple dans la direction du gaillard.

Le rouquin, pour mieux s’assurer qu’il ne raterait pas l’animal, avait

mis un genou à terre et couchait soigneusement en joue.

René eut pitié de la bête, certainement inoffensive.

--Laisse-le donc aller, Poil de Brique, crois-tu qu’il peut te faire du

mal? Laisse-le, il fait la chasse aux rats.

--Penses-tu, que je vais le laisser? répondit l’autre sauvagement,

levant des épaules indignées. J’aimerais mieux te crever avant! Le

laisser, une vermine pareille!

Il visa, pressa la gâchette.

La détonation retentit.

La fumée de la poudre noire s’épanouit en un nuage rond qui parut énorme

sous la lune. On ne vit plus le chat sinueux.

Mais, par contre, quelque chose bondit à travers ce nuage opaque,

quelque chose qui parut immense et qui, sans faire le moindre bruit,

fila d’abord de gauche à droite et s’évanouit littéralement, comme

soudain volatilisé, dans l’ombre même du mât d’artimon.

Tout surexcité par la poudre, Poil de Brique quitta l’écoutille et

entreprit immédiatement d’explorer le pont, en détail, en gardant l’œil

sur les deux bords.

Force lui fut de se rendre compte qu’il n’y avait rien à l’arrière.

Alors il marcha vers l’avant dans la direction où le chat s’éloignait

lors du coup de feu.

Toute ombre qui lui parut suspecte fut saluée aussitôt d’une balle.

Il jurait, il sacrait de rage, de colère et d’émotion...

Et puis, en même temps que Duroc, il revit le chat nonchalant qui, de

nouveau en pleine lumière, à pas lents, désintéressés, semblait-il, de

cette fusillade, continuait sa promenade nocturne.

--Ah! cria-t-il, le v’là encore! Ya pas, tu sais, il disparaît quand ça

lui chante, et puis, y r’vient exprès, pour nous narguer après! Charogne

de bête, on va bien voir qui c’est qu’aura le dernier mot!

Et il se hâta vers le chat, qui, à mesure qu’il s’approchait, faisait

retraite tranquillement, sans précipitation aucune, dans la direction du

beaupré.

Installé sur le mât oblique le félin qui n’avait pas peur du tout des

hommes apparemment, s’était mis d’un air naturel à se lécher son pelage

ras.

Quand Poil de Brique fut à deux pas, il leva sa tête que marquait

nettement, à la lumière céleste, une prodigieuse cicatrice, puis

considérant le forçat, il parut le compter pour rien et se remit à sa

toilette.

Assuré cette fois qu’il allait régler définitivement l’affaire de la

bête abhorrée, le gorille allongea doucement sa main armée presque à

toucher la cicatrice, derrière l’oreille, puis il pressa sur la

détente...

Il n’y eut point de détonation.

Le chien avait claqué pourtant, mais seulement avec un bruit sec!

Alors saisi d’une panique indescriptible, la brute humaine lâcha un

juron effroyable, laissa tomber son revolver et détala à toutes jambes.

René le vit, en quatre bonds, franchir l’étendue du gaillard,

s’engouffrer en trombe dans le poste dont il l’entendit refermer la

porte épaisse avec violence.

Le médecin ramassa l’arme. Toutes les cartouches étaient brûlées! Mais

la terreur superstitieuse du forçat l’avait empêché de trouver cette

explication...

Duroc se mit doucement à rire:

--Combien tu as raison, mon chat, dit-il au félin qui maintenant se

passait la patte sur l’oreille, de n’avoir point eu peur de _ça_! Au

fond, ces gens-là sont des lâches!

Et il reprit sans se presser le chemin du gaillard d’arrière.

Le chat le suivit aussitôt, peut-être séduit par les paroles... et

l’accompagna sans cesser de se frotter contre ses jambes.

--Je vois ce que c’est, fit René, en se penchant pour caresser la bête

maigre qui ronronna, on est chatte, on a des petits, cachés dans un coin

du bateau. Il faut du lait pour les nourrir et l’on a faim. Attends,

attends!

Très pitoyable aux animaux, l’ancien médecin pénétra, au passage, dans

la cambuse, y prit une tranche de corned-beef restée dans le

garde-manger et la tendit au chat noir.

La maigre panthère domestique se jeta sur cette nourriture, traversa le

pont en courant et disparut presque aussitôt dans l’ombre du mât

d’artimon.

Duroc s’attarda un instant à contempler le calme spectacle des flots

maintenant lamés d’argent, fit un rapide tour d’horizon pour vérifier

l’état du ciel et tranquille regagna la chambre où il pensait tout

retrouver dans l’état où l’avait laissée la sortie de l’homme-gorille.

Il ne lui était certainement pas désagréable d’être ainsi seul, rendu un

instant à lui-même, d’être débarrassé pour un temps de toute désastreuse

compagnie!

Voluptueux, il s’allongeait dans le grand fauteuil à pivot abandonné par

Poil de Brique, quand une constatation, au moins surprenante, le fit

sursauter.

La bouteille dont le rouquin, tout à l’heure encore se versait de si

copieuses rasades, avait disparu de la table, ainsi que la blague à

tabac et la pipe de l’homme d’évasion.

Quelqu’un était donc venu là, à la faveur de leur absence!

Quelqu’un? Certainement pas Georgette enfermée dans la cabine! Un homme

de l’équipage non plus, nul n’ayant pu sortir du poste sans qu’il s’en

fût, certes, aperçu.

Alors? Le mystère se corsait.

Il se passait d’étranges choses à bord du _Hollandais Volant_.

Étranges, mais point surnaturelles!

Duroc reprit par la pensée la série de ces faits bizarres.

Ce n’était pas la chatte, bien sûr, qui avait pu, dans la mâture,

effrayer Beaucanson au point de lui faire soudain lâcher prise.

Ce n’était pas elle qui, de nuit, était venue dans la cambuse fouiller

les coffres à provisions... pas elle qui avait renversé Jarbé le

cuisinier bancroche.

... Toujours pas elle qui, la nuit même de l’arrivée des naufragés,

avait enlevé sur la dunette la bouteille emplie d’eau potable. Pas elle,

enfin, qui, tout à l’heure, s’était introduite dans la chambre pour y

subtiliser l’alcool, la pipe et la blague à tabac!

Non... et malgré les apparences, ce n’était pas l’ombre de la chatte qui

s’était profilée tantôt sur le plancher au clair de lune.

Ce n’était pas la mince bête qui avait bondi à travers la fumée de la

poudre noire et qui s’était évanouie dans l’ombre du mât d’artimon.

Tout cela était l’œuvre d’un homme et non pas d’aucun des forçats; nul

d’entre eux n’ayant eu besoin de se procurer nourriture ou boisson par

de tels moyens.

Ainsi donc _quelqu’un_ se cachait dans quelque recoin du trois-mâts,

quelqu’un qui devait être un membre de l’équipage massacré, échappé à la

destruction, et qui connaissant bien les aîtres, habile, avait su

échapper aux recherches des hommes d’évasion.

De ce quelqu’un, évidemment hostile à la horde bagnard, René songea

incontinent à se faire un allié possible.

Le trois-mâts fantôme · 第 11 / 13 段