--On a cru en crever, sans blague, de fatigue et d’éreintements dans

cette sacrée forêt du diable!

Épaulard venait de parler. La voix de Trucy s’éleva:

--Ah! oui, fallait te voir, l’enflé, l’louchébem, le bourreau des

mouches. Tu peux dire que t’en avais une de venette. Oh! là là, c’te

frousse!

La face piquetée et lippue du boucher devint pâle de rage.

--Peur? Pas de toi toujours, morveux. Viens-y donc, mauvais goussepin.

Viens me l’dire à deux pouces du naze. Tu le verras si j’ai la frousse;

je te boulotterai d’une bouchée, vilaine figure de navet!

Trucy s’épluchait constamment les ongles qu’il avait longs et sales au

moyen d’un couteau énorme qui lui servait à tous usages, probablement

même pour manger.

Les lèvres serrées, la face haineuse, il se leva, se mit en marche dans

la direction d’Épaulard qui se trouvait en diagonale, à l’angle opposé

de la «chambre». Mais comme il passait à hauteur de Poil de Brique, le

grand rouquin le balaya d’une poussée, sans daigner même le regarder, et

le renvoya s’effondrer à la place qu’il avait quittée.

L’autre, maté, contint le mouvement de fureur qui, instinctivement,

l’eût lancé contre l’homme gorille. A celui-là, il ne faisait pas bon se

frotter, et l’exemple de Carrucho était là pour faire réfléchir les

pires têtes, les plus coléreuses.

Pourtant, il ne put retenir une menace:

--Ça va, t’es le chef! Mais toi, le charognand, l’andouille, le

démolisseur de cloportes, tu ne perdras rien pour attendre.

Poil de Brique releva sur lui son regard méchant de grand singe.

--Assez, hein! fit-il. T’as compris! Va-t-il falloir que je te fasse

connaître ma voulance à coups d’botte? J’vous ai défendu de vous battre,

entendez-vous, tas d’ratapias.

«A la première nouvelle histoire, j’amarrerai les deux attrapeurs face à

face et je les flanquerai ainsi ligotés dans la tasse.

«Ils pourront se bouffer le nez à leur aise pendant qu’les requins s’en

donneront à bouffer le reste. Y a-t-il quelqu’un qui rouscaille?

A cette voix brutale, Trucy se tut définitivement, les regards baissés

pour ne pas rencontrer ceux du chef terrible.

Poil de Brique revint à Duroc:

--Tu comprends, si on les laissait tant soit peu monter sur ses pieds,

tout serait bien vite en salade!

«Pour te reprendre d’où qu’on était, après des tas d’autres anicroches,

des arias à n’en plus finir, on a eu celle d’gagner la côte et

d’étouffer deux grandes pirogues à des indigènes qu’on a «faits». Après

ça, ç’a été un jeu d’arriver jusqu’en Hollandaise.

Une fois à Paramaribo, on s’a transporté en détail, pour ne pas se faire

remarquer, chez un pote, ancien relégué, appelé Gabory, qui procure du

«boulot» aux hommes d’évasion.

«Mais nous on voulait pas en suer pour les exploiteurs du pauvre peuple.

Turbiner, ça nous connaissait, vu qu’on n’a pas les côtes en long, mais

fallait qu’ça soye à notre compte.

«Tout en logeant chez Gabory, nous cherchions le filon soigné.

«C’est alors qu’arriva sur rade ce trois-mâts, l’_Fliegend_, à tes

souhaits. L’avait l’air cossu, à son aise...

--Eh bien, les petits, que je dis donc ce jour-là à mes lascars, si on

achetait ce bateau-là pour s’en aller faire, tant qu’on eut, un petit

tour dessus la flotte?

--Acheter? qu’ils disaient, étonnés. Et où c’est qu’tu prendras le fric?

--Vous savez bien, que je réponds, que quand j’achète, moi, je n’paie

pas, que c’est toujours l’_autre_ qui casque!

«Ils avaient compris, et, mon vieux, quand ils surent qu’il y avait à

bord du bel alcool de contrebande à destination d’la Floride, ils en

devinrent pâles comme du linge, tant ils avaient envie d’l’avoir déjà

barbotté ce _rafiau_! Une fameuse cargaison facile à bazarder à ces

messieurs les Américains, tu saisis..., de quoi s’emplir les poches

assez pour aller vivre tranquillement pendant quelque temps par la

suite.

«Justement, y avait Carrucho qui nous apprendrait le métier. A voir

comme ça filait sur l’eau, ces bacs à voile, on se disait que la

manœuvre ça pouvait pas être tellement sorcier que ça!

«Donc, on a trouvé un canot avec quoi qu’on s’est mis à bord une nuit

sans lune, vers les minuit.

«Tu penses si on a pu frapper avant d’entrer!

«Tout l’équipage, surpris au milieu d’son sommeil, a fait «couic» en pas

dix minutes... Et même point un quart d’heure après on l’avait envoyé au

fond à dessaler, par-dessus bord, lesté comme il faut, comme de juste,

pour ne point des fois qu’il remonte...

«Là-dessus, le mec Carrucho nous a dit ce qu’il fallait faire. On a

hissé ce qu’on a pu et on est parti pour la gloire!

Le monstre but une large lampée de schiedam, les autres l’imitèrent et

l’atmosphère surchargée de vapeurs aromatiques sembla s’épaissir

davantage, devint, eût-on dit sirupeuse.

Entre temps, les traits simiesques de Poil de Brique s’étaient couverts

comme d’un voile de méditation.

Il hocha sa face grimaçante et reprit avec moins d’allant:

--Tout marcha bien d’abord, «sans char».

«Carrucho nous disait comment exécuter chaque manœuvre. Beaucanson,

qu’avait fait deux piges comme marinier dessus la _Loire_, le relayait

au gouvernail, et comme le temps demeurait calme, y avait pas d’_aria_

conséquent.

Le conteur frissonna soudain d’un long frisson irrésistible, et ce fut

d’une voix troublée qu’il poursuivit:

--_Seulement du jour où qu’est apparu le chat noir_, tout a été changé à

bord, tout s’est gâté, y a pas-t-à dire! Saleté d’chat!...

L’inquiétude du chef avait gagné son auditoire. Instinctivement, ces

brutes capables des forfaits les plus effroyables se pelotonnaient et se

serraient fiévreusement les uns contre les autres.

--Quel chat? fit Duroc étonné.

Ils se remirent tous à parler à la fois, sûrement mal à l’aise...

malaise touchant à la terreur:

--Oui, tu parles d’un sale bestiau...

--Le cinquième jour qu’on naviguait, comme on était en train

d’briffer...

--Du bœuf en daube qu’on tortillait sur le pont à la nuit tombée...

--A la lueur de deux «fanals»...

--On a entendu comme un cri de chouette qui nous a fait quéque chose!...

--... Et puis, dame, on a vu sortir de la cambuse un grand chat noir...

--... Long comme ça et vilain, vilain...

--Et si maigre qu’on aurait pu lui compter les côtes, ma parole.

--On se demandait comme de juste d’où qu’il sortait bien, celui-là...

--Depuis cinq jours, personne n’avait vu de chat à bord, et pourtant...

--Tu penses qu’on avait visité le rafiau du haut jusqu’en bas, dans tous

les sens, dans tous les coins.

--Des fois, n’est-ce pas, qu’il y aurait eu quelque bonhomme de

l’équipage qu’aurait pu se cacher quéque part pour nous jouer un mauvais

tour quand on s’y serait pas attendu.

Poil de Brique garda la parole:

--Beaucanson, il s’était levé en criant que ces bêtes-là, c’était à vous

porter malheur, et qu’il fallait flanquer celle-là dans le jus, et il

s’était mis, sitôt dit, à te le _courser_.

«Mais, tout à coup, c’t’_animau-là_ s’est comme qui dirait sylphidé.

Disparu qu’il a fait dans l’ombre!...

«Beaucanson s’est ramené vers nous en disant d’un air mal luné que ça

n’était pas naturel.

--Vous verrez, qu’il a ajouté, les chats noirs c’est mauvais en diable.

La malchance serait venue sur nous que j’en serais pas étonné.

«Faut croire qu’il sentait le malheur.

«Dans la nuit suivante, il paraît que comme ils veillaient à la barre

tous les deux avec Carrucho, ils le revirent, ce sacré chat. Avec l’air

de se foutre du monde, l’était v’nu s’installer peinard pour faire sa

toilette autant dire, se passer la patte sur l’oreille, se lécher, se

chercher les puces... sur la boîte où qu’est la boussole.

«Et sais-tu c’que Beaucanson vit, de ses propres yeux, au clair de lune?

Il vit que c’te sale bête portait en plein crâne une vilaine balafre, à

la place juste où que lui-même Beaucanson il avait frappé le vieux

capitaine hollandais, d’un coup de hache, en l’escoffiant.

Un intense frisson collectif parcourut les hommes d’évasion. Ils

poussèrent un grand soupir et burent pour se donner du «cran».

Le rouquin simiesque reprenait:

--Je m’étais levé justement, cette nuit-là, pour faire mon tour, voir si

tout marchait comme il faut, et j’entends encore Beaucanson quand il m’a

murmuré comme ça, après m’avoir conté la chose, tout en tremblant de

tout son corps:

«--C’est l’esprit du vieux que j’ai tué qu’est revenu dans ce sale chat.

C’est moi qu’il vient chercher, pour sûr! Pourquoi que je me suis

fourré, aussi, dans cette affaire-là? Je ne donnerais pas deux sous de

la peau du fils à ma mère.

«--Laisse donc ça, que je lui ai dit. Tu nous racontes des bêtises. Nous

ne sommes plus des mômes, quand même, pour avoir peur des loups-garous!

«Et puis je suis redescendu dans la chambre reprendre mon somme...

«Eh bien, Duroc... le Beaucanson, il n’avait pas cru si bien dire...

«Un peu plus tard, dans la même nuit, voilà-t-y pas qu’il eut besoin

d’faire une grimpette dans la mâture pour torcher quèque chose dans les

voiles.

«Tout à coup, Carrucho, qu’était resté à la barre entre temps,

l’entendit pousser un grand cri et le vit tournoyer en l’air, les bras

ballants, comme une feuille sèche.

«Ça a fait «plouf» dedans la mer, et puis il n’en a plus rien vu.

Probable qu’un requin l’a croché.»

Une fois de plus, rhum et genièvre furent absorbés à pleines rasades.

Poil de Brique continuait toujours:

--De cette nuit-là, ce chat maudit n’a plus arrêté de nous faire une

mistoufle sur une autre mistoufle...

«... La nuit suivante, Jarbé qu’est là entend du bruit dans la cambuse,

tout près du coin où il roupille. Il se dit qu’il y a quéque bonhomme

qui s’en vient barboter des vivres. Comme c’est lui qui en a la garde et

qu’il sait que je ne rigole pas sur le compte de la ration, il prend une

lanterne et va voir.

«Dans la cambuse, les coffres à vivres étaient ouverts tous deux, mon

gars. L’bancroche s’approche pour regarder. Il entend un grand

miaulement. Quèque chose d’énorme se jette sur lui, te le renverse et

disparaît. _Nature_, il se met à brailler, et bien qu’empoigné par la

frousse, il es relève et veut poursuivre _ça_ qui te l’avait renversé.

«Mais il n’est pas beaucoup bâti pour la course, mal fichu qu’il est!

Faisait noir. Il n’a plus rien vu!

«Tu penses qu’à ses cris les copains n’ont pas tardé à s’amener. A bien

fallu se rendre compte qu’une bonne partie des provisions avait joué la

fille de l’air. On a cherché partout, partout, dans les moindres recoins

de la cale. Et c’est quand même plus fort que tout!

Décidément, ce fameux chat semblait jouer un rôle important dans

l’existence de l’équipage, qui en paraissait envoûté.

--... C’te mauvaise bête ensorcelée, achevait le rouquin, je t’assure

qu’on n’a pas pu la retrouver. Y en a parmi nous, tu entends, qui sont

restés des nuits entières à l’affût afin d’la chopper et de lui faire

l’sort qu’elle méritait. Mais pas pus d’chat que d’beurre en broche!

Seulement, en attendant, Toubib, rien ne va plus sur ce baquet. C’est un

sorcier, ce «greffier»-là, et il nous a jeté un sort.

«Sûr que si on ne le poisse pas, afin de lui régler son compte, il nous

arrivera malheur. C’est sûr comme deux et deux font quatre.

Duroc lança une bouffée de fumée vers la lampe huileuse.

--Vous me faites tordre de rigolade, avec votre chat ensorcelé,

déclara-t-il tranquillement. Voyez-vous ça, qu’un chat aurait la

puissance de jeter des sorts. Des sorts, il n’y en a pas ou bien c’est

vous-mêmes qui vous les jetez par votre venette, tas de calfats.

--Cause toujours, c’est comme je te dis, reprit Poil de Brique entêté.

Demande à Jarbé si c’est vrai c’que je t’ai _jacté_ tout à l’heure.

--C’est tellement vrai, fit le bancroche, solennel, qu’il n’y a rien

d’pus vrai! Et le chat et le miaulement et de truc qui m’a renversé et

la disparition des vivres. Je donnerais cher, je t’assure bien, pour que

ça n’soye que des histoires!

--T’as l’air d’vouloir être plus malin que les autres, toi, le Toubib!

lança Mirlitaux sardonique. Ben alors, comment qu’tu l’expliques, toi,

la disparition du chat?

--Je pense que c’est une bête rusée qui se méfie à juste titre et qui se

cache dans quelque coin. Il n’en manque pas d’inaccessibles, dans un

trois-mâts comme celui-ci.

«Et vous n’aurez pas su trouver, parce que vous n’êtes que des

terriens!... Je parie qu’un de ces quatre matins vous allez le voir

reparaître.

--Tout de même, hein, dit Gaconnet, Beaucanson, c’était un rude homme

qu’avait pied et pattes bien solides. Autant dire comme un vrai matelot

qu’il avait attrapé le truc. L’en a pas moins dégringolé dans la tasse

par un beau temps calme.

«Ah! qu’est-ce que tu réponds à ça?

--Je réponds que vous buvez trop, expliqua Duroc, toujours calme, et que

ça vous gâte la jugeotte. Je paierais douze que Beaucanson était saoul à

ce moment-là. Il a mis la patte dans le vide au lieu de la poser

d’aplomb sur le marche-pied d’enfléchure, ou bien il a lâché la vergue

et la tête lui a tourné.

«Point besoin de chat pour cela, le genièvre suffisait bien.

«Quant aux provisions disparues, vous pouvez être bien tranquilles,

elles n’sont pas perdues pour tout l’monde. Il doit y avoir quelqu’un à

bord qui a un fameux appétit. Les rations ne lui suffisent pas.

«Surpris par Jarbé au moment où il barbottait des victuailles, il aura

trouvé très malin de faire le chat pour l’épater et de le bousculer

après...

«Ce n’était pas si bête au fond puisque ça lui a réussi!

«Allez, le chat est innocent de vos petites mésaventures... Et foi de

Duroc, c’est pas lui, croyez-le, qui m’empêchera de vous mener en père

peinard jusque sur les côtes de Floride, ou de nous faire toucher le

_fric_ que mon héritière crachera...

L’assurance de l’ex-médecin balaya les impondérables de la terreur

superstitieuse appesantie sur les forçats.

Il leur sembla qu’ils respiraient plus aisément, que le malheur qui

planait sur eux s’écartait...

Sentant d’ailleurs confusément qu’il fallait achever de changer les

pensées de son équipage, Poil de Brique enchaîna:

--Alors, si tu nous contais à présent comment que tu t’es ensauvé du

collège, mon vieux Toubib?

--Oh! répondit l’ex-médecin avec une fausse modestie, ça n’a rien eu

d’extraordinaire. Il y avait une épidémie de dysenterie assez violente

parmi messieurs les chercheurs d’or, du côté du Haut-Itani.

L’administration décida de leur envoyer du secours, et comme elle

manquait de purgons, le directeur me demanda si je voulais aller soigner

tous ces coliqueux qui claquaient. J’ai dit oui, naturellement... Je

suis parti avec le groupe qui constituait l’expédition, mais à la

première occasion, j’ai planté là le campement. Tant pis pour ceux qui

clamseraient. Ma peau d’abord avant les autres, et j’avais pas du tout

envie de retrouver l’Institution[9].

[9] Autre façon de désigner le bagne.

Un rire général souligna cette déclaration de principes.

--Sacré Toubib! fit Poil de Brique.

Et le narrateur continua:

--Je n’eus pas tellement de mal à me débrouiller en forêt et m’installai

en «brésilienne» chez une tribu d’Oyampis. Ces figures de casseroles

m’eurent assez vite considéré comme un sorcier extraordinaire, et comme

j’étais tranquille chez eux, j’y serais peut-être resté si un richard,

le propre frangin de la demoiselle héritière que je vous ai amenée à

bord, n’était venu me consulter...

«Il cherchait «du jaune», lui aussi, par là, c’t’homme, et avait la

fièvre... Moi qui avait besoin d’fusil, de cartouches et d’papiers en

règle, vous parlez si je l’ai _guéri_!

«Après quoi, je me suis armé, et, muni d’une identité nouvelle, ainsi, à

très bon compte, j’ai gagné la côte tranquillement en profitant d’une

pirogue qui descendait sans passager...

«Je vous ai déjà dit comment j’ai réussi à me faire prendre sur le

paquebot qui ramenait en Europe la poule aux millions et le client qui

m’avait fait embaucher à la Grande Usine!...

Il leva son verre de schiedam:

--C’est une joie de se retrouver avec de bons garçons comme vous, des

gars qui savent comprendre la vie. Vous pouvez vous fier à moi. Je vous

conduirai à bon port. On est tous frères et vous verrez que je ne suis

pas égoïste. La rançon de la poule de luxe, je vous en laisserai les

trois quarts...

Ce fut un tonnerre de bravos et d’acclamations enthousiastes.

--Ça c’est un homme! Ça c’est un frère!

--Vive le Toubib! A sa santé!

Du coup, l’ex-médecin Duroc, le forçat en rupture de ban, était devenu

le personnage le plus populaire de la bande!

CHAPITRE XIII

LE TESTAMENT DE KERBRAT

Derrière la porte de la cabine où elle se trouvait enfermée, Georgette,

revenue à elle-même, écoutait, frémissante d’horreur.

Elle avait entendu tout, tout, le récit ignoble des forçats, celui si

infâme de Duroc et ses atroces vantardises... Son cousin, quelle âme de

boue!... Et elle avait aimé _cela_!

Hélas! qu’allait-elle devenir au milieu de cette horde de fauves? Sans

défenseur--puisque Diény devait être captif, et cela plus étroitement

qu’elle-même--sans aucun espoir de secours, littéralement à leur merci!

Un instant, elle jugea que mieux valait, peut-être, qu’elle en finît,

qu’elle échappât par le suicide à cette position effroyable, et,

fiévreuse, elle chercha une arme.

Éparpillant le contenu des tiroirs et des coffres de mer, elle finit par

mettre la main sur un nécessaire à écrire contenant une lettre commencée

qui ne serait jamais achevée et qu’une femme attendrait longtemps,

angoissée, au pays batave--des crayons, des plumes et, oh! joie! un

coupe-papier des plus robustes, véritable lame de poignard, emmanché

d’une poignée d’ébène.

--Voilà mon affaire! pensa-t-elle.

Et, maîtresse de son destin, capable aussi de se défendre, Georgette se

contraignit au calme.

Son énergie exceptionnelle put, ainsi, reprendre le dessus. Elle

envisagea plus froidement les circonstances éventuelles.

Dans la chambre du capitaine, le tapage s’était fait orgiaque.

Elle se rapprocha de la porte afin d’écouter à nouveau.

Et soudain une clef grinça, tandis que sèche, méchante, gouailleuse, la

voix de Duroc sonnait proche:

--Ne vous en faites pas, les copains. Je sais comment il faut s’y

prendre avec ce genre de mijaurée. Je vais lui faire signer un chèque,

quelque chose de bien tapé, comme les bonnes sœurs font écrire des

lettres aux gosses, le jour de l’an.

La porte commença de s’ouvrir et, l’air menaçant et moqueur, le «Toubib»

parut sur le seuil.

Ah! il ne dissimulait plus maintenant! Une lueur cynique faisait

brasiller ses yeux verts et quelle canaillerie dans son ton:

--N’est-ce pas, ma cousine, railla-t-il, que cela va aller tout seul?

Une bordée de grands rires grossiers et de réflexions ordurières salua

cette exhortation.

La jeune fille battit en retraite vers le fond de la petite pièce...

Titubant, le médecin-forçat ferma la porte derrière lui en ricanant

comme un homme ivre.

Aussitôt ce que l’on voyait de son visage sous les bandelettes se fit

grave, ses yeux s’adoucirent; tout rictus s’effaça des lèvres et ce fut

rigide et bien droit qu’il se campa les bras croisés, sans avancer, dans

la cabine.

Indignée, furieuse, vengeresse, Georgette, aveuglée de colère ne vit pas

cette transformation.

Il n’y avait plus là pour elle qu’un vil assassin hypocrite.

Ah! Seigneur! qu’elle eût pu aimer ce monstre... croire à son innocence!

Elle avait cessé son recul; elle revenait maintenant sur lui.

--Que faites-vous ici? clama-t-elle d’une voix cinglante et passionnée.

Vous êtes tout ce que l’on peut imaginer de plus ignoble: un bandit deux

fois meurtrier de son oncle et de son ami. Comment osez-vous vous

montrer devant moi? Vous ne sentez donc pas le dégoût, tout le dégoût

que vous m’inspirez, misérable...

Et elle l’insulta, véhémente:

--Allons, faites-vous un peu la main! Vous avez dû vous la rouiller

depuis la mort de mon pauvre Georges. J’espère que vous allez me tuer à

mon tour, n’est-ce pas? je l’espère. Et ce me sera un soulagement de ne

plus voir vivre devant moi une bête pareillement venimeuse. Ah! tuez-moi

donc! Tuez-moi! «Guérissez-moi» comme vous dites...

Une intense émotion parut dans les prunelles de Duroc.

--Écoutez-moi, Georgette, dit-il d’une voix extrêmement basse.

Une fois de plus, elle recula jusqu’au «cadre» au fond de la pièce et

elle s’écria convulsive:

--Je ne veux pas... je ne veux pas que vous me parliez. Laissez-moi;

rien que le son de votre voix me salit... Et n’avancez pas. N’avancez

pas ou je me tue...

Et sortant le stylet aigu de son corsage, elle le défia, haletante mais

ferme, du regard.

L’attitude de son cousin était tellement inattendue--si différente de la

vision qu’elle conservait de son entrée--qu’elle en fut vraiment toute

saisie...

Un doigt sur les lèvres, douloureux, mais plein de cette dignité grave

qu’elle aimait autrefois chez lui, il chuchotait rapide, ardent:

--Criez, insultez-moi, Georgette. Ce ne peut être qu’excellent pour

endormir la défiance de ces fauves-là derrière la porte.

«Mais écoutez-moi, cependant, écoutez-moi quelques secondes. Il y va de

votre salut... Je puis vous donner sur-le-champ la preuve formelle,

irréfutable, que je suis innocent de _tout_.

--Innocent, quand de votre bouche j’ai pu entendre, tout à l’heure,

l’affreux récit de vos forfaits, fait avec quelle sale complaisance!

--Innocent, vous dis-je. Tenez, lisez cela; vous verrez si je mens!

Il prit dans une poche intérieure une petite liasse de papiers qu’il

jeta sur l’étroite couchette à quoi s’appuyait la jeune fille, puis il

s’assit tranquillement sur un des fauteuils à pivots qui se trouvaient

près de l’entrée.

Hésitante tout d’abord, Georgette se décida à ramasser les papiers, mais

du bout des doigts, avec une répugnance visible.

Quel ne fut pas son étonnement à reconnaître, sur les feuillets, la

propre écriture de son frère, une écriture tourmentée, certes, qui

zigzaguait et s’affaissait, devenait par moments illisible, mais qui

provenait, à coup sûr, de la main de Georges Kerbrat.

Elle ne pouvait pas s’y tromper. Les phrases étaient hachées parfois,

des mots manquaient, mais dans l’ensemble cela était parfaitement net.

Et si le tremblement marquait l’épuisement ou la souffrance, du moins la

volonté d’aller jusqu’au bout apparaissait-elle:

Sœurette chérie,

Je vais mourir, et mes minutes sont comptées. C’est Diény qui a tué

notre oncle, qui devait le faire arrêter pour certaines manœuvres

malhonnêtes...

Un soir qu’il était ivre mort, il s’en est vanté devant moi... Le

lendemain, à mon attitude--j’ai trop mal dissimulé--il a vu qu’il

s’était trahi et dès lors j’étais condamné.

Comme un violent accès de fièvre m’empêchait de gagner la côte, sous

prétexte de m’envoyer consulter certain Sorcier blanc de la tribu des

Oyampis, il m’a froidement attiré dans un guet-apens préparé.

Embusqué dans le carbet même du Sorcier blanc, que des Indiens

soudoyés par lui avaient dû appeler auprès d’un malade, il a tué à

coups de fusil, tout d’abord mes porteurs «marrons», puis m’a blessé

grièvement de deux balles en pleine poitrine. Après quoi, sans se

dissimuler, il est sorti de l’ajoupa pour poursuivre Chang qui fuyait

et m’a enfoncé au passage une épine derrière l’oreille...

--Son compte est bon, l’ai-je entendu s’écrier en m’évanouissant.

Quand je suis revenu à moi, j’étais couché dans le carbet et René

Duroc me soignait. Le Sorcier blanc, c’était René, rentré en avance,

heureusement, sur les prévisions de Diény... René, innocent, évadé

quatre mois et demi plus tôt du bagne.

J’aurais survécu certainement grâce aux soins dévoués de Duroc, car

mes blessures à la poitrine ne sont mortelles ni l’une ni l’autre,

sans cette piqûre derrière l’oreille, faite avec une dent de corail...

Diény m’aura tué de la même manière qu’il a tué notre oncle... Sans

doute, espérait-il encore pouvoir égarer les soupçons.

Adieu, sœurette, le froid me gagne.

Je t’embrasse de toute ma tendresse...

Aide René à me venger...

Ton frère qui t’aimait.

Georges Kerbrat.

Sa lecture achevée, la jeune fille laissa retomber les feuillets sur

lesquels elle venait de mettre un baiser pieux et releva ses yeux

humides sur son cousin. Une émotion indicible faisait trembler ses

belles lèvres.

--Mon pauvre ami, murmura-t-elle. Comme je vous demande pardon! Ai-je

été injuste et cruelle!

Elle vint à lui, les mains tendues.

Il les saisit avec ferveur.

Le trois-mâts fantôme · 第 10 / 13 段