L’instant d’après, il reparaissait, penché sur le couronnement.

--Venez, disait-il. Je vais vous aider. Vous n’aurez aucune peine!

Il leur jetait en même temps un autre cordage, passant par un triple

palan et qui était l’écoute du gui.

Diény et Georgette hésitaient à quitter l’asile du canot mais la jeune

fille se domina, domina sa peur la première et s’assit dans le nœud de

chaise que l’homme du côtre, toujours habile, malgré les brûlures de ses

mains, avait fait au bout du filin.

En un clin d’œil, il eut halé sa compagne jusqu’au couronnement.

Elle fit effort pour être ferme, et malgré son appréhension, prit pied

sur le pont mystérieux.

A cette vue, Diény comprit qu’il commençait d’être ridicule et il

embarqua par la voie que lui avait tracée Versy.

Alors, du gaillard d’arrière vide, rassemblés autour de la barre, où ne

veillait nul timonier, ils inspectèrent le pont désert.

Sous la lueur de la lune, un peu moins parcimonieuse, il leur parut que

tout semblait relativement en ordre à bord, quoique, en fait assez mal

tenu..., à l’exception du beaupré fracassé et tout en «pagaille».

Ce dernier point corroborait la supposition de Versy que le _Fliegende

Holländer_ était l’abordeur du _Texel_.

Fait manifeste, ce beaupré était resté exactement tel qu’après la

collision. Nul n’y avait certainement tenté la moindre réparation.

C’était donc que le bâtiment était veuf de tout son équipage, qu’il se

trouvait abandonné. Cependant, la barre en était attachée et

soigneusement!

Nerveux, se retournant souvent, comme au sentiment d’une présence

mauvaise, invisible derrière eux, ils descendirent sur le pont.

Mais ils ne voyaient en tous sens qu’un espace de planches mal

«briquées», des agrès lovés en dépit de tous les usages maritimes, des

voiles qui faseyaient parfois, comme il arrive fatalement lorsque la

barre n’est point tenue.

Un capot s’offrait découvert. Ils se penchèrent sur la descente. On n’y

entendait aucun bruit, mais ils ne se hasardèrent pas à s’enfoncer dans

cette gueule noire, cette obscurité inconnue.

La solitude leur pesait. Mal à l’aise, ils finissaient par se croire

entourés, cernés des spectres d’un équipage défunt.

Ils allèrent ainsi vers l’avant, virent un second capot fermé, ne se

risquèrent pas à l’ouvrir et revinrent à la dunette les nerfs

littéralement malades.

Alors, épuisés de fatigue, ils s’assirent sur une écoutille aux panneaux

pleins surélevés.

Un temps, ils restèrent silencieux et puis Versy prit la parole à

mi-voix, en chuchotant presque:

--Il fera jour demain, dit-il, et le mystère s’éclaircira. Les ombres ne

sont pas à craindre. Seuls les hommes sont redoutables. Il nous faut

réagir tous trois contre notre commune tendance à trouver ce trois-mâts

bizarre.

«Quelle que soit son étrangeté, c’est un solide bâtiment que nous avons

sous nos semelles.

«Nous n’allons pas stupidement renoncer à pareil abri pour regagner

notre chaloupe et nous livrer, de cœur léger, à tous les hasards de la

mer!

«Demain, notre situation nous paraîtra sûrement plus claire et nous

pourrons l’envisager de sang-froid afin d’en tirer autant d’avantages

que possible. Comptez sur moi. De mon côté, je voudrais bien pouvoir

faire fonds en _tout cas_ sur M. Diény. Il me paraît trop facile à

abattre ou à effrayer!

Le prospecteur se redressa, apparemment piqué au vif et c’est d’un ton

presque agressif qu’il répondit:

--Sachez, monsieur, que si j’ai pu être affecté par nos diverses

vicissitudes, plus peut-être que vous, il est vrai,--parce que j’en ai

plus souffert--je n’ai, du moins, peur d’aucun homme! Tous ceux qui

eurent affaire à moi ont pu s’en convaincre aisément.

--Tant mieux alors, reprit Versy non sans une ironie légère.

Et Georgette sentit s’attiser l’animosité qui couvait entre ses

compagnons d’aventure.

La nuit se prolongea longue, longue...

Sans redouter rien de précis, l’homme du côtre ne voulait pas se laisser

aller au sommeil. Diény, lui, demeurait nerveux et la jeune fille,

quoique accablée, ne parvenait pas à dormir sur le mince matelas retiré

de la chaloupe à son usage, en même temps que les provisions et les

instruments, par Versy.

Vers l’aube, pourtant, leur lassitude était telle, qu’insensiblement ils

furent saisis d’une somnolence qui finit par les terrasser.

CHAPITRE XI

LE TOUBIB

Le soleil était déjà haut quand ils s’éveillèrent en sursaut.

D’un même mouvement, ils se dressèrent sur leur séant, effarés, ne

comprenant pas tout d’abord.

Le navire s’était empli d’un tumulte étouffé de bataille. C’étaient des

cris, des injures grossières, des chocs retentissants, des coups plus

sourds.

Le tapage monta. Les vociférations, les gros mots, les coups parurent se

rapprocher. Et soudain du capot d’avant deux hommes jaillirent, deux

hommes aux faces patibulaires qui se battaient farouchement, tels des

molosses enragés.

L’un d’eux reculait, sans cesser de cogner vigoureusement; l’autre

poussait en attaquant. Tous deux frappaient de toutes leurs forces,

vomissant des imprécations et des malédictions ignobles. Une fois sur le

pont, l’assaillant, qui paraissait très supérieur en puissance à son

adversaire, se rua d’un élan brutal et l’empoigna à bras-le-corps.

Alors ils se mirent à lutter, essayant de se renverser, de se jeter bas

mutuellement, en continuant de s’injurier.

L’un était de taille moyenne, trapu et très noir de cheveu. Il avait le

teint basané. L’autre, espèce de colosse roux, velu, au mufle de

gorille, était hideusement bestial avec son coffre formidable et ses

épaules de Titan.

Sa supériorité physique ne tarda pas à s’affirmer. L’antagoniste se

trouva vite réduit à une défensive de plus en plus désordonnée.

Et tandis que se déroulait ce duel sauvage, d’autres figures grimaçantes

et forcenées parurent en haut de l’escalier. D’autres êtres d’aspect

maléfique se répandirent sur le pont, faisant cercle autour des

champions.

Cependant, on n’aurait pu dire à qui allaient leurs préférences. Ils

n’en encourageaient aucun.

Muets, les yeux écarquillés, ils suivaient avec passion les péripéties

de la lutte, si captivés qu’ils ne voyaient apparemment pas les nouveaux

venus debout sur la dunette.

Trébuchant sur un bout d’amarre, le noiraud s’abattit soudain assez

durement en arrière.

Alors écrasant du genou la poitrine de son adversaire sans doute étourdi

par la chute, le gorille humain atteignit un couteau ouvert dans sa

poche et le plongea à deux reprises dans la gorge offerte à ses coups.

Puis, relevé, d’un tour de rein, jetant un regard de mépris à sa victime

qui râlait, le colosse haussa les épaules, essuya à son pantalon la lame

aiguë ensanglantée et dit d’une voix éraillée:

--Là! Voilà de l’ouvrage faite. Regardez un peu voir vous autres. C’est

ce qui attend le premier d’entre vous qui voudrait broncher. Ici, il y a

qu’un seul patron et c’est moi. Vous entendez-t-il? Quelqu’un a-t-il à

réclamer?

Les spectateurs, pourtant nombreux, mais certainement peu soucieux de

s’attirer des représailles, ne prononcèrent pas une parole.

Or, malgré sa grande énergie, Georgette n’avait pu supporter la

bestialité du spectacle. Au moment des coups de couteau, poussant une

faible exclamation, elle s’était soudain trouvée mal.

Diény, tout aux suites du combat, ne s’en était pas aperçu, mais Versy,

lui, s’était porté au secours de la jeune fille.

Voulant lui bassiner les tempes, il chercha des yeux la bouteille emplie

d’eau par lui dans la nuit au tonnelet tiré du canot et déposée sur la

dunette tout près d’où ils avaient dormi.

Or, il demeura stupéfait... _La bouteille avait disparu!_ et il savait

pertinemment qu’aucun de ses deux compagnons n’avait eu le temps d’y

toucher!

Singulier problème que Versy n’eut pas le temps d’élucider. Une autre

affaire plus immédiate sollicitait son attention.

En se dirigeant vers l’arrière, le colosse roux venait de voir le petit

groupe des naufragés.

Sa stupeur parut être telle, à cette vue, qu’il s’arrêta net.

Il mit en auvent sur ses yeux une de ses mains poissées de sang et, du

fond de ses orbites creuses, darda un regard questionneur.

Puis un ricanement hideux découvrit ses dents carnassières. Son front

bas, obtus, se plissa sous les cheveux envahisseurs. Les sourcils velus

remontèrent et s’abaissèrent plusieurs fois comme ceux des grands singes

en colère.

--D’où sortent-ils ceux-là? gronda-t-il. On avait pourtant balancé tout

l’équipage dans le jus!

«Paraît que ces vermines-là, c’est comme les tifs d’Éléonore, quand y en

a pus, y en a encore! Va falloir terminer l’ouvrage.

Et il marcha vers la dunette en balançant ses bras trop longs.

Derrière lui, la bande aux visages épouvantables, aux yeux mauvais,

s’avança, grondante, ricaneuse.

Versy, ayant couché Georgette, toujours évanouie, sur le mince matelas

où elle avait dormi, les regardait venir avec une tranquillité parfaite.

Quant à Diény, il avait eu un geste instinctif de défense et il s’était

précipité sur l’un des _cabillauds_ de fer plantés dans le râtelier à la

base du mât d’artimon.

Alors qu’il allait le brandir, l’homme du côtre le lui arracha des mains

aussi facilement qu’il eût pu le faire d’un enfant.

--Pas de bêtises! ordonna-t-il.

Et seul, les deux poings dans les poches, il s’avança à la rencontre du

gorille roux et de sa horde.

Pour la seconde fois, celui-ci parut nettement stupéfait.

--Eh ben, fit-il, pour du toupet, il en a du toupet le frère!...

Versy se rapprochait toujours, de la même allure indolente.

--Dis donc, toi, la poupée de linge, gronda l’autre, tu ne trouves donc

pas pas ta bobine assez démolie. Va-t-il falloir la transformer en

bouillie pour les p’tits requins?

--T’as pas fini de faire ta vie, Poil de Brique? riposta alors le brûlé

d’une voix traînarde. Assez maronné, mon gros père! Tu reconnais plus

les amis!

Le gorille, cette fois médusé, laissa retomber ses bras nus.

--Ça, alors, fit-il, par exemple. Tu sais qui je suis, toi, l’Enflé?

Versy eut un grand rire canaille:

--Tu peux dire qu’ t’as la mémoire courte. C’est-y que tu te rappelles

plus ton vieux camarade de _cabine_ sur la _Loire_, de Ré à Cayenne?

--Elle est bonne! Le _Toubib_ que t’es! Tu comprends, avec tout ce linge

sur ta fiole t’as tellement changé que je pouvais plus te remettre...

Alors, tu leur z’y a aussi tiré ta casquette poliment à ces messieurs du

Maroni?

Sur quoi, retourné vers ses hommes, avec une civilité solennelle, très

particulière, il présenta:

--Duroc, les gars, condamné à perpète comme moi, venu au bagne avec

bibi. Y a pas moisi, vous voyez. Un pur des purs! Un bon des bons!

--Tu n’es pas trop mauvais non plus, d’après la façon dont tu as trempé

la soupe au frère là-bas!...

Et Duroc, puisque c’était lui, montrait l’homme qui râlait toujours sur

le pont dans une mare de sang.

--Dis donc, t’as pas traîné non plus au Grand Collège! poursuivait-il.

Poil de Brique se rengorgea:

--Oui, j’suis parti en promenade, pas même au bout d’un quart de pige!

Ç’a été dur dans les débuts. Mais j’ai rencontré, dans les bois, une

petite bande d’hommes d’évasion, ces gentils garçons qu’ont maintenant

l’avantage de nous entourer. On s’est débrouillé pour gagner Paramaribo

à la fin et c’est là qu’on a réussi à enlever, par une belle nuit, c’te

bateau d’Hollande tout paré pour la contrebande de l’alcool avec ces

braves zigs d’Amérique. En trois coups de cuiller à pot l’équipage a été

_fadé_, envoyé au fond de la «tasse». On n’en entendra plus parler.

«Jusque-là, je peux me vanter que tout avait marché sans «pet».

«Seulement voilà, je vas te dire. C’est pas l’tout d’avoir un bateau,

faut encore savoir le manier. On n’aurait pas trop su qu’en faire si y

avait pas eu avec nous un mec appelé Carrucho qu’avait navigué dans le

temps et qui nous expliquait comment manœuvrer ce sacré baquet.

«A fallu que cet imbécile se mette à vouloir faire le zouave. Et j’ai

été bien obligé de lui z’y régler sa quinzaine qu’est une chose où je

n’ai besoin de personne comme tu as pu voir de tes yeux... Y a pas à

dire, quand on commande, il faut bien qu’on soit obéi, autrement plus

rien ne va plus! Le Carrucho avait besoin d’une leçon. J’la lui ai

donnée. Mais le v’là mal hypothéqué, et nous nous trouvons sans marin.

Il se rapprocha de Duroc et lui dit d’une voix plus basse:

--A toi qu’as de la connaissance, j’peux t’l’confier, je suis embêté, vu

que je m’entends à mener un trois-mâts comme feu mon grand-père à

conduire un aéroplane. C’est un sale coup pour la fanfare. Plus mèche de

faire aller la _caisse à savon_. Qué sacrée mélasse!

Si les autres évadés n’avaient pu entendre ces dernières paroles, ils en

avaient saisi le sens.

Ils interrompirent l’entretien:

--C’est pas ce que t’as fait de mieux d’arranger comme ça Carrucho, Poil

de Brique, de sûr et certain.

--Qu’est-ce qu’on va devenir maintenant?

--On est comme qui dirait des poules qu’auraient trouvé une godasse. On

n’y connaît que pouic, tertous, à cette manigance de bateau!

--T’es bon pour cogner, on peut l’dire, mais c’est t’y avec des marrons

que tu nous conduiras au port?

--On est dans de sales draps, de fait, et pour revoir l’ plancher des

vaches, faudra qu’on se mette la ceinture!

L’expression de basse vanité qui parut alors sur les traits de l’ancien

médecin de marine eût confirmé les pires soupçons que son attitude

cynique eût pu faire renaître chez Georgette, si le sort miséricordieux

n’avait prolongé sa syncope.

--Ne vous en faites pas, les aminches, je sais naviguer, moi, à fond,

trancha-t-il, relevant la tête d’un air de supériorité désobligeante.

Soyez tranquilles. Pour peu que le temps se maintienne, nous aurons vite

fait de gagner le large des côtes de Floride où vous pourrez à bon

profit disposer de votre cargaison.

Ce fut une explosion de joie parmi les groupes des évadés.

--Une basane pour le Toubib! C’est un fameux, à lui la palme!

Quant à Poil de Brique, il semblait fort hésitant et paraissait se

consulter sans parvenir à prendre un parti défini.

Puis, d’un coup, il se décida:

--Je vois bien qu’il n’y a pas le choix. Y a qu’une chose à faire,

allons-y.

«C’est toi qui seras le capitaine, désormais, pour ce qui concerne le

truc de la navigation. Tu commanderas toutes les manœuvres qui te

paraîtront nécessaires et je veillerai personnellement à ce qu’on

t’obéisse au poil. Si ces messieurs voulaient des fois échapper à ta

discipline, je leur z’y apprendrais à vivre.

«Méfie-toi seulement de ne pas envoyer ces matelots-là un peu trop haut

dans la mâture, parce qu’ils n’en ont pas l’habitude et que la tête leur

z’y tournerait. Mais pour tirer sur les ficelles, je te garantis qu’ils

sont là!

«Quant à tout le reste, t’entends bien, je veux rester le chef tout

seul, et je te le dis en ami, n’essaie pas de m’déboulonner parce que

j’aurais vite fait de t’mettre à la même sauce que Carrucho.

--Pas besoin de te démancher, répondit Duroc placidement. Ça va,

j’accepte tes conditions, seulement à ton tour tu laisseras ceux qui

sont avec moi tranquilles et je garderai la liberté d’en faire tout ce

qui me plaira...

--Tope là, mais dis-moi un peu voir comment vous êtes venus ici et qui

c’est que ces cocos-là.

En quelques mots l’ex-médecin raconta son embarquement à bord du

_Texel_, l’incendie qui avait suivi l’abordage par le _Fliegende

Holländer_...

--Probable qu’on était brindezingue, fit Poil de Brique en ricanant. On

s’en est même pas aperçus... sauf qu’on a trouvé le lendemain le

bout-dehors tout fracassé...

«Tu m’excuseras d’t’avoir causé des tas d’embêtements malgré moi. Enfin

puisque t’as pu sauver ta couenne et celle de tes copains!...

--Mes copains! répliqua Duroc à voix basse avec un accent qui eût fait

frémir Diény s’il avait pu en entendre les intonations. Le type, mon

vieux, est le sagouin à qui je dois d’avoir été expédié au grand

collège. Il croit que je ne le sais pas, mais j’attendais le bon moment

pour le pincer au demi-cercle! Tu commenceras tout à l’heure par me le

faire coller à l’ombre et puis je verrai avec toi un peu plus tard de

quelle façon lui rédiger son ordonnance.

«Quant à la femme, tu peux bénir l’heure où elle a foulé ton pont.

C’est, écoute--il parla plus haut,--la plus riche héritière de France!

On en tirera une rançon, de quoi nous faire tous pleins aux as! Aussi,

tâchez d’être gentils avec elle et de la soigner. Je me charge de la

faire cracher en temps voulu au bassinet!

Poil de Brique considéra avec une admiration vraie son camarade de

chiourme et il finit par s’écrier en lui déchargeant sur l’épaule une

tape à assommer un bœuf:

--T’es tout de même un type épatant et tu sais, toi, je te retiens! Tu

te sauves de la noyade en emportant comme qui dirait dessous ton bras

une héritière et le «frère» qui t’a vendu. On n’avait pas encore vu ça

depuis Robert Houdin! Parole!

«T’as bien gagné de boire un coup, et un fameux. Viens t’en siffler

quelques verres du vieux schiedam de ces bons ballots d’Hollandais qui

ne pompent plus que de la flotte...

Et passant un bras sous celui de son ex-compagnon de bagne, il l’emmena

vers l’arrière, tandis que sur ses instructions, ses séïdes entraînaient

Diény, trop étonné pour résister, vers les fonds où le mettre aux fers,

puis venaient soulever Georgette, avec toutes sortes de précautions,

pour la transporter dans la «chambre» du défunt second du navire, où ils

la laissaient, sur le cadre, reprendre conscience comme elle pourrait...

CHAPITRE XII

LA HORDE

La cabine du capitaine, naguère sans doute étincelante de belle propreté

hollandaise n’offrait plus aux yeux de Duroc qu’un désordre vraiment

repoussant et une saleté toute bagnarde. Des livres de navigation

jonchaient le plancher grands ouverts, pliés, chiffonnés, quoiqu’ils

n’eussent assurément servi de rien aux présents maîtres du navire,

d’abord parce qu’en langue batave, ensuite parce que même en français

leur contenu serait resté lettre morte pour ces brutes ignares.

Les linoléums de la table et du sol répugnaient, poissés d’alcool et de

taches innommables.

On marchait là sur des tessons de bouteille et des débris pourrissants

d’ancienne nourriture. Une infecte odeur de graillon et de punch vous y

suffoquait, mêlée à des relents humains.

L’instant d’après, l’ex-médecin de marine se trouvait assis à la place

d’honneur aux côtés du gigantesque Poil de Brique.

Une douzaine d’êtres aux faces abjectes, aux yeux bizarrement dilatés,

les entouraient, affreux convives.

Déjà, des rictus découvraient des chicots ou des dents verdies,

plissaient des paupières chassieuses masquant des lueurs inquiétantes,

tandis que de gros poings velus faisaient trembler la verrerie et que se

formait un nuage d’épaisse, de puante fumée piquant le larynx et les

yeux.

Dix pipes fumaient et l’on crachait assurément à proportion.

Un homme entra bientôt, pliant sous une charge de bouteilles, dont un

certain nombre, clissées, contenaient du genièvre de Hollande.

Duroc reconnut aussitôt cette espèce d’affreux Asmodée, ou de Vulcain de

bas étage, un bancroche qui clopinait en roulant des épaules difformes

avec une poitrine de bossu et l’un des visages les plus laids qui se

pussent, certes, rencontrer.

Ancien aide-cuisinier au bagne, ce Jarbé avait continué son office sur

le trois-mâts.

--Ces messieurs sont servis, fit-il en déposant son chargement.

Sur quoi, il s’assit à son tour, se versa une première rasade et la but

avec des grimaces de volupté si effroyables, qu’elles eussent soulevé un

cœur solide.

Et la beuverie commença...

Les faces bestiales se relevèrent, les yeux s’allumèrent davantage, les

voix s’élevèrent, éraillées, les poings cognèrent toujours plus fort,

menant un vrai branle de bouteilles.

Par moments dominait le rire de Jarbé, le maître-coq bancroche, une

sorte de gloussement infernal qui vous martyrisait les nerfs à l’égal

d’une râpe de maçon raclant sur de la pierre très dure.

Ce rire-là ne devait d’ailleurs pas être extrêmement sincère. C’était un

rire de complaisance, propitiatoire, courtisanesque, qui implorait la

bienveillance des brutes auxquelles l’infirme servait--c’était clair--de

souffre-douleur.

La lampe de roulis suspendue au-dessus de ces têtes hideuses y versait

une lueur fumeuse, inégale, qu’affaiblissait encore le nuage de tabac,

tandis que son balancement déplaçait des ombres qui parfois donnaient à

ces traits convulsés des expressions encore plus laides.

Les gros rires se muaient ainsi en hargneuses grimaces démoniaques, les

figures devenaient soudain des mufles d’incubes ou de succubes.

Il y avait là d’abord Gourioux, court, large et dépourvu de cou, à la

tête ronde, monstrueuse, un peu déprimée du sommet à la façon d’une

citrouille, aux mains épaisses et poilues..., Trucy, mince, au profil

coupant, au nez pointu, aux yeux gris sale, effrontés, d’un cruel

intense, l’un des êtres les plus méchants qui se pussent imaginer...

Bougras, albinos chlorotique dont la face pâle, les yeux rougis,

donnaient l’impression d’une fadeur, d’une insignifiance absolue, mais

dont la voix de basse tonnait et qui à tout ce qu’on disait, répondait:

--Il faut le crever!

Il y avait ensuite Mirlitaux, petit homme brun à fine moustache, aux

cheveux de jais bien plaqués, le seul qui fît preuve d’une sorte de

coquetterie assez spéciale. La dureté de ses prunelles révélait une âme

de panthère.

Gaconnet, haut, large d’épaules presque à l’égal de Poil de Brique,

louchon, promenait sur les choses et les gens des regards éteints qui

filtraient paresseusement entre ses paupières mi-closes. Par moments, il

riait d’un rire silencieux qui laissait voir des dents limées de

cannibale.

Leleux, frisé, le front bosselé, le nez à l’évent et l’œil bleu, un œil

qui semblait étonné, renaclait presque constamment à la manière d’un

bouledogue. Il eût tué un homme sans scrupule pour lui voler un

cure-dents, totalement insensible à tout, ne comprenant rien que l’appel

de ses instincts de brute pillarde.

Épaulard, un ancien boucher, avait une bouche lippue, tordue, qui

communiquait à sa face une expression amère, moqueuse. Le visage ridé,

raviné, creusé, couvert de petits kystes, les oreilles énormes, rouges,

saignantes, pareilles à des bifteacks mal cuits, il fourrageait

continuellement dans sa chevelure blonde, hérissée comme une brosse de

chiendent.

Lui aussi ricanait souvent avec des petits yeux plissés d’une

épouvantable bonhomie.

Blond comme Épaulard et frisé comme Leleux, mais très gras et rose

malgré ce qu’il avait souffert sous le climat de la Guyane, Surain

exhibait, grands ouverts, des yeux d’or, ronds, fixes, sphyngiques, tels

ceux des grands oiseaux nocturnes.

Buteau, un fermier solognot qui avait étranglé sa mère pour n’avoir plus

à la nourrir; Chacolot, le cambrioleur-assassin des chambres de bonne;

Léparve, l’ancien chauffeur de nuit parisien qui dévalisait ses clients

après les avoir anesthésiés dans son taxi, montraient des figures

avenantes d’ouvriers rangés et honnêtes ou de bons petits employés et

semblaient détonner d’abord dans ce milieu de basse pègre. Mais à qui

les considérait attentivement, ils ne pouvaient manquer de paraître

assez vite pour ce qu’ils étaient: des bandits dénués du moindre

scrupule...

Maintenant, tous plus ou moins ivres, les forçats contaient en parlant

sans aucun ordre, tous à la fois, comment ils s’étaient évadés.

--Tu comprends, une fois d’accord, on a filé au crépuscule.

--On construisait une petite route et l’on allait rentrer au camp.

--Les «vaches»[8] n’avaient pas eu le temps de s’apercevoir de la chose

qu’on était déjà dans la brousse.

[8] Gardiens.

--Rien à bouffer, comme bien tu penses, et nous à bouffer aux cougouars.

--On chiquait des racines de plantes qui nous fichaient des coliques à

se rouler le ventre par terre.

--Et l’eau sentait la pourriture.

--Au passage d’un bras de rivière, Morgoud, tu sais bien, la Terreur de

la Troisième, tu l’as connu, tu n’as même connu que ça, ben un caïman

l’a choppé.

--Mon vieux, même qu’on a entendu ses os craquer comme des noisettes!

--C’était à se laisser couler, tant ça faisait fade sur le cœur.

--Et dévorés de maringouins et de mouches-tigres qu’on était et de

chiques et de saletés.

Le trois-mâts fantôme · 第 9 / 13 段