Une fois tout cela embarqué, il revint alors à Georgette qui l’attendait

patiente et ferme, en dépit des progrès du feu et de la chaleur

étouffante!

Pour lui parler, il employa ses inflexions les plus douces, comme il

l’avait fait, le matin, pour les blessés de la chaufferie.

Mais, malgré le changement de ton, elle continua d’éprouver que, même

dans cet instant terrible, l’homme du côtre dissimulait, cherchait à

modifier sa voix!

Quels que pussent être les motifs de ce «déguisement» obstiné, cela

aussi était une preuve extraordinaire de sang-froid, d’impassibilité peu

commune.

--Mademoiselle, dit-il, le _Texel_ coulera sans nul doute avant qu’il se

passe beaucoup de temps. Il va falloir vous embarquer sur ce radeau, que

j’ai construit. Si périlleux que ce puisse être, c’est notre unique

chance de salut.

Devant l’imminence du danger, la jeune fille n’hésita pas. Elle

éprouvait instinctivement que personne au monde n’eût mieux su la

protéger contre les risques de l’océan que ce Versy, cela en dépit du

mystère qui émanait de sa personne.

Et puis, elle n’avait point le choix, puisque Diény n’était plus là;

qu’il avait sans doute disparu!

--C’est bien, monsieur, je vais descendre, ainsi que vous le

conseillez... Je me confie pleinement à vous... dès maintenant... _qui

que vous soyez_...

Elle crut voir les yeux de Versy s’embrumer et devenir vagues, comme

s’il eût été sur le point de chanceler ou de défaillir.

Mais ce fut l’espace d’une seconde et c’est de sa voix la plus sèche

qu’il répondit:

--Merci beaucoup de votre confiance, mademoiselle.

Le mur de flammes gagnait toujours. La chaleur devenait effroyable, à

vous faire éclater la peau. Versy ordonna rapidement:

--Je m’en vais descendre le premier, afin de vous raidir la corde. Mais,

avant, je vais vous aider à franchir la lisse. Vous resterez à

m’attendre sur le couronnement.

La rambarde enjambée, tandis que l’immense brasier faisait rage, que s’y

reproduisaient--analogues à ceux qu’on voit dans un foyer--de

gigantesques écroulements..., que des colonnes d’étincelles s’élançaient

soudain vers le ciel, Georgette demeura la dernière, cramponnée au vaste

brûlot.

Versy avait déjà pris pied sur le radeau et l’«apiquait» sous la

voussure de l’étambot, au moyen de l’amarre raidie. Il paraissait si sûr

de soi que la jeune fille conserva son calme jusqu’au dernier moment.

Ce fut froidement qu’elle saisit le filin passé en double et qu’elle

s’«affala», vigoureuse et adroite comme un vrai marin.

Il était temps qu’elle embarquât! Mains et visage lui faisaient mal,

grillés par le rayonnement du foyer auquel, si longtemps, ils étaient

restés exposés!

Il continuait à flamber, mais les râles et les crépitements étaient

dominés maintenant par un sifflement de vapeur.

Et ses vêtements étaient si secs, si brûlants que peu s’en fallait

qu’ils ne s’enflammassent à distance, à la manière de l’amadou!

* * * * *

Sitôt Georgette auprès de lui, Versy l’invita à s’asseoir sur une caisse

de biscuits, ramena à lui le cordage et le radeau se trouva libre.

Industrieux et prévoyant, il avait gréé une «estrope» qui permettait de

godiller et de diriger son esquif...

Il importait de s’éloigner à la hâte du navire en flammes, car la

chaleur ayant disjoint les têtes de la coque çà et là, l’eau commençait

de pénétrer à l’intérieur du bâtiment.

Au début, volatilisée avec un bruissement énervant... elle aurait certes

le dernier mot et le _Texel_ sombrerait!

* * * * *

A cent mètres du grand paquebot en perdition, les naufragés attendaient

qu’il agonisât.

Peu à peu, les flammes baissaient, tandis que l’eau gagnait toujours,

que la coque s’enfonçait. Les cloisons étanches ayant été détruites par

la violence de l’incendie, la mer se répandait partout uniformément, en

sorte que le _Texel_ descendait d’aplomb.

Seules, les parties supérieures brûlaient encore: puis le mouvement

d’enfoncement s’accentua soudain et, avec une sorte de bramement, un

violent sursaut douloureux, le paquebot disparut, d’un bloc, dans un

formidable remous.

Une vague énorme fit ballotter le radeau ainsi qu’un bouchon... Dans le

silence qui succédait au ronflement de l’incendie, Versy distingua des

appels.

D’autres gens avaient pu survivre à la mort du pauvre _Texel_. Il

fallait leur porter secours!

Des voix lugubres, suppliantes, éplorées, montaient des ténèbres,

difficiles à localiser dans cette brume encore épaisse qui déformait

beaucoup les sons et trompait sur leur origine.

Comment faire dans ce champ d’épaves où flottaient des débris sans

nombre, calcinés et méconnaissables, par cette faible clarté lunaire

filtrant à travers les nuages, pour distinguer sur les flots noirs les

têtes de ceux-là qui usaient leurs dernières forces à se soutenir?...

L’homme du côtre, de toute sa vitesse, godillait dans la direction d’où

semblaient partir les appels. Il criait parfois en réponse:

--Courage, garçons. Nous arrivons.

Mais soudain, comme une note d’espoir se distinguait dans les clameurs

qui s’étaient faites plus vigoureuses, émanant de trois voix distinctes,

d’atroces hurlements annoncèrent à Versy un drame effroyable qu’il ne

comprenait que trop bien.

Les requins étaient revenus et avaient happé les nageurs...

Tout s’était tu! Les vaguelettes clapotaient seules de leur rire

froid... Hors des passagers du radeau et les gens chargeant les

chaloupes qui avaient fait force de rames au début de la catastrophe,

tout le monde devait être mort!...

... Dans le brouillard froid, à présent Georgette grelottait en dépit

des couvertures dont Versy l’avait soigneusement enveloppée. Il

l’entendit claquer des dents et il l’invita aussitôt à prendre, à sa

place, l’aviron, qu’il n’avait cessé de manier pour éviter de se

transir!

Ainsi, godillant tour à tour, mettant une sorte de point d’honneur à ne

point montrer le malaise que l’atroce nuit mettait entre eux, ils

attendirent que parût l’aube.

Or, le jour fut soudain sans qu’ils eussent eu l’impression d’une

aurore!

Le soleil bondit hors des flots que recouvrit, depuis son orbe, une

traînée d’or éclatant.

Les bancs de brume s’effilochèrent.

--On renaît! s’écria Versy, lâchant un instant sa godille, qu’il maniait

énergiquement malgré les blessures de ses mains, sans que Georgette eût

entendu seulement un soupir s’exhaler de ses lèvres talées par le feu.

--Allons, mademoiselle Kerbrat, remplacez-moi, reprenait-il, afin que

j’améliore un peu le confort de notre radeau.

Georgette n’était point maladroite et elle avait vite «attrapé» le

fonctionnement de l’aviron.

Cependant qu’ayant arrimé convenablement le chargement de son esquif de

fortune, l’homme du côtre gréait un mât à l’aide de la gaffe et taillait

une voile dans une couverture, il expliquait en travaillant:

--Au dernier point qu’avait pu faire ce pauvre Van Noppen, nous étions à

600 milles de toute côte. Si le temps se maintient au beau et si aucun

courant ne nous gêne, en admettant que ma voilure me permette de

parcourir un bon mille à l’heure environ, c’est une affaire de

vingt-cinq jours! Nous avons des vivres suffisants, mais notre provision

liquide est malheureusement assez courte et il faudra nous rationner.

Bien sûr, il nous reste la chance d’être aperçus par un navire, mais il

ne faut pas y compter...

La «voile» hissée, Versy reprit la godille des mains de Georgette et ne

s’en servit plus, dès lors, qu’à la manière d’un gouvernail, le cap mis

dans la direction qu’il estimait être la bonne.

Étendue sur quelques coussins au pied du «mât», face à l’«avant»

Georgette regardait l’étendue immense de flots qui l’entourait de toutes

parts jusqu’à d’horizon. Un frisson lui courut le long des épaules et

ses yeux s’embuèrent. N’eût-il pas mieux valu périr? Et puis, brave,

elle se secoua.

Elle vivait. Ce petit radeau constituait un asile robuste.

Son compagnon était un «homme»!... Et insensiblement l’appel de

_l’aventure_ la conquérait! Quel exploit sportif ce serait que de

réussir l’entreprise! Et des souvenirs d’Alain Gerbault, de Marthe Oulié

lui revenaient!... Elle aussi elle vaincrait la mer!

* * * * *

La bordée, courue à présent par le radeau, la ramenait à la lisière du

champ d’épaves.

Versy observait les objets qui surnageaient à la surface et manœuvrait

pour recueillir ce qui lui paraissait utile.

Or, tout à coup, son attention fut attirée par une espèce de

bouillonnement assez intense qui se produisait à l’entour d’une

embarcation renversée.

En approchant, il reconnut que ce grouillement était le fait d’une

vingtaine de requins, bondissant sans cesse hors de l’eau, en quête d’un

sinistre repas!

Et Georgette se mit à gémir!

--Oh! quelle horreur! Il y a un homme sur la quille de l’embarcation, et

c’est lui que guettent les monstres.

L’épave dérivait lentement et, par instant, les bonds d’un squale, plus

audacieux ou plus puissant, lui imprimaient des balancements périlleux

pour l’homme allongé inerte sur le bois goudronné, la face à plat contre

la quille.

Museaux pointus et ailerons en faucille s’enhardissaient devant cette

immobilité.

Versy se hâtait, ajoutant l’impulsion de sa godille à l’erre que

fournissait la voile.

A la vue de la chevelure blonde en désordre qu’agitait la brise, une

sorte d’angoisse plus positive s’était emparée de Georgette.

--Qu’allez-vous faire, monsieur Versy? questionna-t-elle, la voix

brisée.

--Si le malheureux vit, ma foi, l’impossible pour le sauver. Autrement,

c’est fort inutile... Mais, l’armement de la chaloupe comporte

certainement un baril de cette eau douce qui nous manque et j’ai besoin

de ce baril.

Ils allaient atteindre la chaloupe. Sans doute, au moment du naufrage,

trop chargée, elle avait chaviré et celui qui se trouvait là, étendu,

s’y était hissé quand elle avait refait surface, vide de passagers,

quille en l’air!

Bonne idée, certes, qu’il avait eu de s’amarrer solidement au moyen

d’une ceinture de cuir passée dans un trou de cette quille!...

A grands coups furieux d’aviron, Versy dispersa les requins, puis sauta

fort habilement sur le fond glissant du canot où il entreprit, à la

hâte, de détacher le rescapé.

Un faux mouvement, une maladresse et il dégringolait à l’eau où les

squales, déjà revenus, eussent vite fait de le happer.

C’est alors qu’ayant retourné l’homme évanoui pour le soulever et le

porter sur le radeau--que la jeune fille maintenait énergiquement bord à

bord--il poussa un cri de surprise et faillit lâcher son fardeau.

C’était Diény qu’il tenait là, livide sous ses cheveux épars.

Georgette aussi avait crié!

Mais déjà, méthodique, adroit, Versy, toute émotion passée, (Ah! si

Georgette avait surpris l’éclair de haine dans ses prunelles!)

déshabillait partiellement l’ancien clubman, le frictionnait d’un

lambeau d’étoffe bien sèche et lui glissait entre les dents, desserrées

à l’aide d’une pointe de couteau, une gorgée de rhum empruntée à la

dame-jeanne.

Les lèvres décolorées rosirent, les yeux verts s’ouvrirent légèrement et

Diény reprit ses sens.

Apercevant d’abord Georgette qui se penchait, anxieuse, sur lui, il eut

un pénible sourire qui se changea en une grimace de terreur, quand il

eut reconnu Versy.

Surprise, intriguée, inquiète même de cette sorte de répulsion que

manifestait son ami à l’égard de l’homme du côtre, de cette crainte

plutôt, dont à bord du _Texel_ elle avait déjà vu certaines

manifestations, la jeune fille remit à plus tard de s’en faire donner

les raisons.

Elle aida Versy, demeuré impassible devant la grimace que lui avait

vouée Diény, à envelopper le naufragé d’une couverture chaude et sèche.

L’ex-clubman reprenait des forces. Ayant bu avidement le rhum, coupé

d’eau cette fois, que Georgette venait de porter à ses lèvres, il

regarda autour de lui, comprit où il était couché et prononça d’une voix

faible:

--Ça fait quand même plaisir de vivre! C’eût été dommage de mourir avec

une fortune comme la mienne, sans avoir pu en profiter.

Sans répondre, Versy se borna à le considérer d’un œil où dansait une

flamme d’ironie.

Cependant, sous la bonne chaleur pénétrant ses membres transis, l’ancien

prospecteur s’endormait, oublieux des squales qui se jouaient,

vigilants, autour du radeau, car ils n’avaient pas renoncé encore à

manger de l’homme riche!

Assise sur une caisse, Georgette le contemplait d’un air pensif, rêvant

à leur commun destin!

Qu’allait-il advenir d’eux deux? Où eussent-ils été sans Versy?

L’homme du côtre, accroupi auprès de sa godille délaissée, jetait des

regards impatients au dormeur, puis les reportait sur la chaloupe

renversée à quoi ils étaient amarrés.

--Qu’avez-vous donc, monsieur Versy? fit Georgette, remarquant enfin

cette espèce de nervosité. L’on dirait que ça vous agace de le voir

reposer ainsi!

--C’est que je vois, mademoiselle, des choses très importantes à faire

pour notre salut à tous trois, que je ne puis mener à bien sans l’aide

efficace d’un autre homme!

--Je pourrais peut-être vous aider.

--Votre aide ne sera point négligeable lorsque nous serons déjà deux.

Jusque-là, je ne puis qu’attendre. Or, chaque heure qui passe est

précieuse!

Vers midi, Diény s’éveilla! Il semblait tout à fait remis. D’un bond

très souple, il se leva, vint à Versy, la main tendue, en le remerciant

chaudement.

Or, l’homme du côtre, très affairé par un cordage qu’il détachait de

l’embarcation retournée, ne parut point voir cette main et ce fut de son

même ton sec qu’il répondit en travaillant:

--J’ai fait ce que je devais faire, ce que vous eussiez fait sans doute

pour moi en pareille circonstance. Tout au moins, je veux l’espérer.

... Quoi qu’il en soit, n’en parlons plus! poursuivit-il, autoritaire.

Je préfère des actes aux paroles. Aidez-moi à mettre d’aplomb cette

chaloupe chavirée. Si nous pouvions la redresser, nous nous y

trouverions bien plus en sûreté que sur le radeau, au cas où la mer

grossirait, et nous ferons plus de sillage!

Diény faillit regimber sous ces paroles presque agressives, mais il se

borna à répondre avec une moue assez maussade.

--Je doute que nous y parvenions.

--Moi, je sais qu’il _faut_ réussir!

Sans riposter, le prospecteur enrichi se mit donc à l’œuvre, selon les

conseils de Versy et il s’employa de son mieux, quelque peu de confiance

qu’il eût dans le résultat des travaux!

Ingénieux, expérimenté, le «capitaine», selon le titre que lui avait

donné Georgette, faisait établir deux aussières aux endroits où elles

donneraient le maximum d’effet possible et, quoiqu’ils n’eussent pour

point d’appui que le radeau plutôt instable, il sut tellement bien

employer les trois forces dont il disposait qu’il parvint à ses fins au

bout d’une grande heure d’effort continu.

La chaloupe finit, ainsi, par se retrouver sur sa quille et ce ne fut

plus alors qu’une simple question de patience d’en épuiser l’eau, au

moyen d’une _écope_ sauvée du _naufrage_.

Avant le coucher du soleil, ils étaient tous trois installés dans une

solide embarcation, beaucoup plus facile à mener que le radeau improvisé

dont ils avaient déménagé, puis réparti le chargement.

Dès lors, en ce qui concernait la navigation, à vrai dire la situation

se trouvait sensiblement améliorée. Pourtant, si l’on considérait que

l’on n’avait trouvé à bord de la chaloupe ni eau ni vivres, cette

situation s’aggravait désormais, car au lieu de deux, ils étaient trois

à compter sur un approvisionnement qui ne s’était point accru.

Quoi qu’il en fût, Versy ne se laissait point aller au découragement. Il

contemplait froidement cette mer infinie au milieu de laquelle la

chaloupe n’était qu’un point.

--Voyez, dit-il, la brise soufflait de l’est au moment de l’incendie et

du naufrage. La voici qui tourne progressivement à l’ouest.

«Elle ne saurait nous être plus favorable. Qu’elle se maintienne et dans

huit jours nous aurons retrouvé la route fréquentée par les paquebots.

Ayons confiance, la fortune sourit à ceux qui l’aident.

Diény refit une petite moue dégoûtée.

--Elle n’éteindrait pas une chandelle, votre brise!

--Si faible qu’elle soit, c’est encore mieux que rien. Souhaitons, si

vous voulez, qu’elle prenne un peu plus de force, mais disons-nous que,

pour notre pauvre coque de noix, une mer trop agitée ne vaudrait rien.

* * * * *

La vie devint vite monotone dans ce canot. Cependant, dispensée de tout

travail, Georgette observait, conformément aux instincts de son sexe.

A n’en pas douter, une réelle antipathie régnait entre ses compagnons,

antipathie qui se manifestait chez Versy par une sorte de raideur dans

les paroles, chez Diény, par un besoin continuel de contrarier le

«capitaine».

Au surplus, la conversation ne tardait guère à chômer, l’homme du côtre

étant devenu moins communicatif que jamais et l’ex-clubman s’étant

absorbé en de profondes réflexions, on ne savait à quel sujet.

De son côté, la jeune fille éprouvait quelque gêne à rompre le silence

qu’elle sentait chargé d’arrière-pensées.

La journée se passa et la nuit vint. Il fut entendu que les deux hommes

veilleraient à tour de rôle, mais que Georgette, mieux entendue aux

choses de la navigation, partagerait les quarts de Diény, enroulée dans

ses couvertures et couchée sur son matelas.

Or, au cours de cette même nuit, Mlle Kerbrat, somnolente, sentit une

légère embardée et jeta un regard rapide sur le timonier d’occasion.

Elle s’aperçut qu’il contemplait Versy endormi, d’un air sombre, avec

une fixité farouche qu’elle ne lui avait jamais vue. Il faisait alors

pleine lune.

S’apercevant qu’elle l’observait, il sourit, sembla s’excuser, d’un

geste, de sa distraction et se reprit à gouverner, l’œil fixé ainsi

qu’il convient sur la «corne» de sa voilure...

... De tout le jour qui se passa, coupé de repas sans saveur et de rares

paroles, presque hargneuses, Georgette ne cessa de songer à l’expression

de Diény!

Qu’y avait-il? Qu’y avait-il eu entre ses compagnons d’aventure? Que

s’était-il passé entre eux?...

* * * * *

Il était environ cinq heures, le soir de la deuxième journée, lorsque

Versy qui, méthodique, faisait, de quart d’heure en quart d’heure, un

rapide tour d’horizon, s’écria tout à coup:

--Navire tout là-bas, par tribord devant!

Ses co-passagers tressaillirent et fixèrent des regards avides dans la

direction indiquée.

Des voiles et presque toute une coque s’élevaient sur l’horizon laiteux.

L’homme aux bandages «laissa porter», pour couper la route prévue du

bâtiment providentiel, qu’on put bientôt mieux distinguer.

Gréé en trois-mâts, peint en noir, avec une ceinture blanche trouée de

faux sabords en damier, il naviguait sous ses basses voiles, ses focs et

ses huniers seulement, toute la toile supérieure restant bizarrement

carguée.

--Drôle de rafiau! grogna Versy. C’est une voilure bien illogique par

aussi faible brise surtout. Il devrait avoir tout dehors! M’est avis

qu’il ne doit pas être plus pressé que ne l’était l’_autre_... auquel il

ressemble d’ailleurs.

Dans le crépuscule commençant, le trois-mâts approchant avait, en effet,

un aspect étrange, singulier, vraiment anormal.

--Comment? fit Georgette frissonnante. Vous croyez que ce serait le même

qui causa la perte du _Texel_?

--Je ne voudrais pas l’affirmer, répondit Versy, la voix grave, mais

autant que j’ai pu le voir dans la nuit brumeuse, près de vous,

l’_autre_ portait cette même voilure!

«Au surplus, reprit-il, qu’importe que ce soit celui-là ou non; il

représente dans nos épreuves une chance de salut unique, et il _faut_

que nous l’abordions.

Sur quoi, la brise ayant faibli, et rendu la misaine inerte, il borda

les deux avirons et pria Diény de l’aider...

Tandis qu’ils souquaient à pleins bras, à la rencontre du voilier,

celui-ci continuait sa course tout droit, à vitesse très réduite.

Autant qu’on pouvait s’en rendre compte, dans la demi-obscurité, il ne

semblait pas manœuvrer!

Personne ne se montrait à bord.

--Il marche tout seul, ce bateau-là! murmura Diény mal à l’aise.

Sans répondre, mais persuadé qu’il faudrait accoster, sans aide, puisque

nul ne semblait, à bord, s’apercevoir de leur présence, l’homme du côtre

agissait en sorte d’atteindre le trois-mâts par l’étrave, sous la

sous-barbe du beaupré.

La coque noire grandit à leurs yeux dans le mystère du soir tombé,

muette, impassible, sans vie!

Elle les dominait, maintenant. Ils n’en étaient plus qu’à dix mètres.

--Crions! fit Georgette.

Et tous trois, ils hurlèrent de toute leur force. Mais pas une tête ne

se montra curieusement penchée sur la lisse.

D’un sursaut farouche, les deux hommes pesèrent davantage sur leurs

rames, désespérément convaincus que, s’ils manquaient leur accostage, ce

serait pour eux la fin de tout.

Or, malgré leurs efforts immenses, une risée brusque ayant donné,

soudain, un surcroît momentané de vitesse au bâtiment, ils ne purent

saisir la sous-barbe et n’atteignirent la coque sombre qu’à mi-chemin de

l’arrière.

A présent, le bordage filait devant leurs yeux, haute muraille lisse,

sans une saillie où s’accrocher. Allait-elle donc passer ainsi, narguant

la chaloupe qu’elle frôlait? Allaient-ils devoir retomber dans leur

solitude marine pour périr dans le désert d’eau?

D’un bond, Versy s’était rué à l’avant de l’embarcation. Il sentait son

espoir s’enfuir sous ses mains blessées, douloureuses. C’était en lui un

désarroi qu’il n’avait jamais ressenti.

--Oh! du trois-mâts! Oh! du trois-mâts! A nous! Au secours, bande de

lâches!

Toujours pas la moindre réponse.

L’arrière approchait. Il comprit que tout à l’heure il n’y aurait plus

rien, là, plus rien... que la coque allait s’évanouir dans la nuit et

que, cette fois, c’en serait fait d’eux!...

Une espèce de frénésie délirante s’empara de lui.

Il vociférait il ne savait quoi, des supplications, des injures, lorsque

son poignet rencontra un bout de cordage qui pendait.

Il saisit ce bout de filin qui était peut-être le salut, s’y cramponna à

pleines mains malgré la cuisson des brûlures. Et, tous muscles bandés,

il parvint enfin à l’amarrer au pied de la misaine dans le canot.

--On l’a! On le tient! s’écriaient Diény et Georgette. On le tient!

Versy se laissa choir près d’eux et ils demeurèrent accablés en quelque

sorte par la joie.

* * * * *

A présent, le canot suivait en remorque l’étrange voilier sur lequel

aucune existence ne s’était encore révélée.

Et chose plus singulière encore, le gouvernail ne bougeait pas, comme

s’il eût été amarré...

Angoissés, dans la nuit complète, les naufragés prêtaient l’oreille,

sans pouvoir surprendre aucun bruit autre que ceux de l’eau clapotant,

des poulies chantant, de la membrure craquante... Rien qui annonçât un

souffle de vie à bord de l’incompréhensible nef.

Avec un frisson secret, chacun des trois compagnons se demandait s’il

n’était pas la proie d’un cauchemar, si c’était bien là un navire et non

pas un fantôme de navire!

Mais non, ils étaient éveillés. C’était bien du bois qu’ils tâtaient

quand, se halant au moyen du cordage, ils se rapprochaient de la poupe

pour s’assurer de sa réalité!

Le plus impressionné des trois était sans conteste Diény. Georgette

l’entendit murmurer d’une voix mal affermie dans les ténèbres:

--Mon Dieu, où nous entraîne-t-il?...

Et, tout à coup, un faible cri s’étrangla dans la gorge de la jeune

fille.

Dans un faisceau de lumière lunaire filtrant entre deux nuages et qu’on

eût dit émané de quelque céleste projecteur, un nom venait d’apparaître

sur le tableau d’arrière: _Fliegende Holländer_.

--Oh! fit-elle, le _Hollandais Volant_!

Et sa voix s’éteignit dans un soupir de crainte. Debout dans

l’embarcation, elle considérait l’inscription, les yeux agrandis.

Le récit du pauvre Van Noppen lui revenait à la mémoire.

Elle se demanda un instant si le Vaisseau Fantôme n’avait pas puni le

bon capitaine de l’avoir évoqué devant des profanes... Et elle se laissa

retomber sur le banc de nage, frémissante, regardant à la lueur pâle de

Séléné le visage effaré de Diény et ses mains qui tremblotaient...

Plus ému aussi qu’il n’eût voulu l’avouer, Versy se décida cependant à

agir.

Une fois de plus, il ramena le canot en contact avec la poupe du

trois-mâts, puis, se hissant à bord par la force des poignets au moyen

de la remorque, il escalada la lisse et disparut.

Le trois-mâts fantôme · 第 8 / 13 段