même voir le petit groupe et comme fortement absorbé. On l’entendit
bougonner:
--Nous pouvons dire que nous avons toutes les chances! Voilà la brume,
maintenant!... Il ne nous manquerait plus que la rencontre du
_Hollandais Volant_!...
Et l’on vit sa large et lourde silhouette qui s’éloignait en
«bourlinguant» sur des jambes courtes, dans une atmosphère tout à coup
épaissie où la lune mettait comme un poudroiement lumineux, la tête
courbée et rentrée entre les épaules massives, qui semblaient lasses.
Saisie par cette réflexion singulière, Georgette eut un frisson et,
instinctivement, elle se rapprocha de Diény, comme pour chercher une
protection:
--En effet, murmura-t-elle, impressionnée, voici la brume... Que veut-il
dire?
Diény était resté silencieux pendant tout le temps de la conversation
entre Georgette et Versy. Il éclata de rire:
--Ha! ha! ma chère amie, moi qui vous avais tenue jusqu’ici pour un
esprit fort--et même pour un fort esprit!--je vous prends donc en
flagrant délit de superstition!
--Pardon! s’écria-t-elle, un peu vexée de sa faiblesse, le capitaine est
certainement un homme énergique, et vous voyez bien que...
--Le capitaine est aussi un vieux marin chimérique! Si vous vous laissez
influencer par ses histoires de bonnes femmes, vous avez du temps à
perdre. Du moment que nous n’avons à craindre que du _Hollandais
Volant_, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles; je vous le garantis.
* * * * *
La brume s’épaississait et commençait de ressembler au nuage de vapeur
que, tantôt, on avait vu s’élever du panneau des machines. Auprès de
Georgette, la silhouette de Versy s’estompait.
On entendit tinter la cloche de brume, le _Texel_, pour l’instant, ne
pouvant user de la sirène. La tête enveloppée de linges se renversa en
arrière, rejeta une bouffée de fumée qu’on ne distingua plus qu’à peine,
et la voix mordante rétorqua:
--Vous avez tort de sourire des pressentiments d’un vieux marin,
monsieur Diény, grand tort! Moi, j’en tiens toujours compte. Je crois
qu’ils ont une réalité objective. Est-ce être superstitieux? Non. C’est
seulement admettre que la portée de nos sens est plus étendue qu’on ne
le croit généralement... Sait-on jamais ce qui peut se passer, sur mer?
--Vous aussi, fit Diény, qui ne pouvait se dispenser de répondre, mais
qui s’éloigna aussitôt, en levant imperceptiblement les épaules.
Les passagers avaient regagné leurs cabines. Le pont était désert et,
sauf l’officier de quart qui faisait les cent pas au-dessus de la tête
de Versy et de Georgette, restés seuls, sauf les hommes de veille, tout
dormait déjà à bord. C’était le silence presque complet, un silence
rendu plus inquiétant par l’absence du ronflement de la machine auquel
on était accoutumé depuis quelques jours.
Les moindres bruits prenaient une importance inhabituelle, le léger
clapotement des vagues sur les flancs du navire immobile, le grincement
d’une poulie balancée... Puis, toutes les minutes, la cloche de brume se
réveillait pour tinter sa chanson lugubre.
Van Noppen avait pris toutes les précautions nécessaires en pareil cas.
Outre ses feux réglementaires, il avait établi ses feux d’impossibilité
de manœuvre qui devaient prévenir tout navire rencontré qu’il n’avait à
compter sur aucun mouvement voulu de la part du _Texel_.
* * * * *
Cette veillée dans la brume était réellement pleine d’angoisse.
Georgette se sentait entourée de dangers multiples et inconnus. Ses
pensées prenaient à chaque instant un tour plus sinistre.
Elle pensait à sa vie... aux drames qui l’avaient brisée... à
l’inutilité de sa grande fortune... Ah! savoir!...
Instinctivement, les deux passagers s’étaient peu à peu rapprochés de la
lisse. Puis ils s’étaient levés et, à présent, s’y appuyaient. A quelque
distance, on entendait Diény, sans le voir. Il sifflotait des airs
d’opérettes qu’il enfilait les uns au bout des autres, mais, eût-on dit,
sans abandon, de parti-pris...
La cloche du bord sonna minuit... Il y eut quelques bruits de pas des
hommes de relève... Puis, de nouveau, ce fut un silence lourd, épais
comme la brume qui enveloppait le navire...
Les yeux s’usaient à vouloir percer l’enveloppe nuageuse. L’ombre se
peuplait de formes fantomales...
Soudain, Versy se pencha et à la lumière d’une lampe proche, Georgette
vit qu’il semblait fouiller la brume du regard... puis son bras se leva
et désigna, sans qu’il dit mot, quelque chose dans la trouble
ambiance...
Au même moment, l’homme de veille jeta un cri:
--Voilier, par tribord!
On entendit les pas pressés de l’officier de quart qui traversait la
passerelle pour venir à la droite du navire. Sa forme vague se courba
comme il s’efforçait de voir plus loin...
Un beaupré en arrêt, comme une lance, perça la nuée, surmonté d’une
énorme croix qui, sinistre, se précisait peu à peu, devenait un mât de
misaine, barré de vergues...
--La cloche!... la cloche!... cria précipitamment l’officier de quart.
Et la cloche se mit à tinter sans répit, prolongeant dans la nuit
compacte son triste appel d’avertissement...
Gigantesque à travers le voile de la brume qui s’écartait, la silhouette
confuse se précisa.
Peu à peu apparut un grand trois-mâts navigant sous ses basses voiles,
ses huniers et ses focs. Il était tout près du _Texel_ et, poussé par
une brise très faible, avançait lentement, droit sur le vapeur.
La cloche devint frénétique, bien en vain!
A présent, l’abordage était inévitable.
Immobilisé, dans l’impossibilité absolue de manœuvrer pour y échapper,
le cargo offrait son flanc!
Était-ce un effet de la brume? Le pont du trois-mâts paraissait désert.
On n’y voyait pas signe de vie...
Très calme, Versy commentait:
--Un voilier sans feux, dans cette poix! Il ne manœuvre pas, ne semble
pas nous voir... Pourtant, nous avons nos feux, nous, et nous signalons
l’impossibilité où nous sommes de faire aucun mouvement volontaire...
Cela est étrange... Et cette voilure réduite est absurde, par ce temps
de calme...
Georgette, prise d’un grand tremblement, sentait ses jambes se dérober
sous elle. Chevrotante, la voix de Diény, qui s’était rapproché,
balbutia:
--Alors... alors... il va nous aborder... Croyez-vous?
--Si, dans dix secondes, il n’a pas manœuvré, c’est certain, répondit
l’autre, toujours aussi ferme et tranquille. Mais n’ayez nulle crainte;
ce voilier ne peut nous faire grand mal. Il n’a presque pas d’erre. Le
choc sera insignifiant.
Le trois-mâts ne manœuvrait toujours pas, et les secondes passaient.
L’officier de quart s’était muni d’un porte-voix.
Bien distinctement, il cria:
--Ho, du voilier! Veillez devant. Nous sommes stoppés.
Le voilier semblait ne rien entendre. Pas un mouvement ne se produisit
sur son pont, dont, maintenant, on commençait à distinguer tous les
détails. Point de commandement, non plus que de manœuvre... Il
continuait sa route, imperturbable.
Il fut à vingt mètres... à dix mètres... Le _Texel_ semblait l’attirer
comme l’aimant la limaille...
Un craquement: le beaupré avait touché et se brisait comme une
allumette...
Un autre choc: l’étrave du trois-mâts entrait en contact avec la
muraille du _Texel_.
Acéré, il enfonçait les tôles, les arrachait...
De nouveaux craquements... un fracas lamentable...
Les deux navires restaient emmêlés, frères siamois monstrueux et
blessés...
Alors ce fut un grand désordre à bord du paquebot réveillé dans la nuit.
Des cris, des piétinements: passagers et équipage montaient en hâte sur
le pont en achevant de s’habiller n’importe comment. Accourus de
l’avant, les passagers de pont poussaient des hurlements douloureux, se
tordaient les bras avec des gestes dramatiques, invoquaient la divinité
ou blasphémaient avec rage.
Déjà, le capitaine Van Noppen occupait la passerelle et, très calme,
lançait des ordres, des objurgations, des encouragements.
Il y eut encore des fracas brutaux d’arrachement.
Entraîné par sa voilure, l’abordeur se détacha, partit vers l’arrière,
reprit sa marche, s’éloigna et, comme il était apparu, grand oiseau de
malheur, disparut dans la brume.
Et, pendant toute la suite de ces événements, personne n’y avait
découvert âme qui vécut!
Maintenant, armés de falots, les hommes essayaient de mesurer
l’importance des avaries survenues au paquebot. Elles ne paraissaient
pas fort importantes. Quelques têtes enfoncées ou arrachées tout au
plus. Cela ne compromettait point la sécurité du navire.
Or, le second du _Texel_ sortit du capot des deuxièmes. Blanc comme un
suaire, l’officier faisait de grands efforts pour dissimuler son
agitation. Sans hâte apparente, il se fraya un chemin à travers les
groupes qui commentaient encore l’étrange collision de tout à l’heure,
parvint enfin à la passerelle et, près de Van Noppen, lui dit à mi-voix,
en affectant un air d’indifférence, car il se sentait observé d’en bas:
--Capitaine, l’abordage a provoqué un court-circuit dans l’entrepont.
Il reprit haleine et, un peu fébrile, son chef le pressa:
--Et?... Eh bien, allez donc!
Le second, très doucement, prononça alors l’une des paroles les plus
effrayantes qu’on puisse émettre à bord d’un navire, et surtout d’un
navire privé de ses moyens de marche et d’évolution:
--Et le feu est à bord!... On travaille à l’éteindre. J’ai donné tous
les ordres nécessaires, mais les pompes donnent mal et le feu gagne.
Van Noppen se contraignit pour ne pas changer de visage:
--Nous jouons de malheur, mon pauvre ami! Mais faisons notre devoir
jusqu’au bout, et comme il le faut. Occupez-vous de cet incendie. Moi,
je reste ici, où ma présence est indispensable.
Et, d’un mouvement d’yeux, il désignait la foule, de nouveau inquiète,
qui s’agitait au-dessous de la passerelle avec des figures de
catastrophe. Il imaginait déjà ce qu’allait être le pont quand ces
gens-là sauraient de quel danger ils étaient menacés.
Quelque chose lui dit que c’en était fait du _Texel_, de lui-même et de
toute cette humanité.
L’heure suprême allait sonner.
Mais, capitaine avant tout et conscient de sa responsabilité, il sut
s’imposer un visage bonhomme et presque réjoui, pour dire:
--Allons, allons, ce n’est rien.
Il avait la mort dans le cœur.
CHAPITRE X
LE FEU A BORD
Le second repartait du même pas tranquille et, peu à peu, sans cris,
sans gestes alarmants, mettait en alerte l’équipage qui prenait aussitôt
ses postes d’incendie et commençait à combattre méthodiquement le fléau.
Quelques minutes plus tard, Van Noppen voyait revenir le calme Van Gogh.
Celui-ci montra des tourbillons de fumée qui s’échappaient de la
«descente» des secondes:
--C’est grave, capitaine, très grave! Le feu s’est communiqué aux fûts
vides et encore imbibés d’alcool qui remplissent la cale-milieu. A
présent, les pompes sont en batterie, mais l’eau de mer n’éteint pas le
feu comme l’eau douce. Or, de l’eau douce, nous n’en avons pas assez
pour obtenir seulement un effet appréciable. Ce serait un gaspillage
bien inutile!
On ne garde pas longtemps un pareil secret. Déjà prévenus, les passagers
perdaient la tête, couraient çà et là sur le pont, sans savoir ce qu’ils
faisaient. Un homme cherchait sa femme; une mère son enfant:
--Ma petite fille! oh! ma petite fille!...
Les cris recommençaient et l’énervement s’accentuait, après deux alertes
successives. La situation empirait d’instant en instant.
Dans la cale et dans les entreponts, les matelots ne reculaient que pied
à pied devant le feu envahisseur... Mais, incapables de tenir contre la
suffocation qui les menaçait et la chaleur insupportable, ils
refluèrent, enfin, par les écoutilles en secouant la tête d’un air
découragé:
--C’est le feu qui est le plus fort! avouèrent-ils.
Il y eut un grand cri. Tout le monde avait compris.
Alors, ce fut la panique éperdue, hideuse.
Avec des clameurs folles, bramant, beuglant, les passagers d’entrepont
se ruèrent à travers le navire, se jetèrent sur les embarcations qu’ils
voulurent mettre à la mer. Oublieux de tout, ils refoulaient brutalement
les femmes et les enfants, les piétinaient, se menaçaient entre eux...
Quelques-uns avaient tiré des couteaux qu’ils brandissaient, les yeux
fous, pour s’ouvrir un passage jusqu’aux bateaux sauveurs. Devant le
danger, les hommes en foule redeviennent animaux. On se battait
cruellement. Femmes et enfants criaient, leurs cris étaient aigus. La
colonne de fumée s’épaississait d’instant en instant au-dessus du capot
des secondes.
L’instinct déchaîné, le tohu-bohu, la bagarre abominable! Un terrible
danger ajouté à tous ceux qui menaçaient les infortunés passagers du
_Texel_, et contre lequel il fallait lutter avant tout!
Van Gogh et les officiers subalternes l’avaient aussitôt compris et le
pistolet au poing, ils s’étaient jetés dans la foule en furie, pour
s’opposer au sabotage des chaloupes par ces gens épouvantés, ignorants
des choses maritimes et qui empêchaient tout travail sensé et
méthodique.
Sans arme aucune et en n’usant que le plus doucement possible d’une
force peu commune, Versy s’était joint à eux et, agissant comme un coin,
dissociait les groupes. Puis, s’adossant à une chaloupe, il repoussait
les assaillants en les adjurant de laisser faire les matelots pour leur
salut!
Son ton froid, son attitude calme et résolue imposaient à tous ces
affolés qui, pour un moment au moins, retrouvaient quelque maîtrise
d’eux-mêmes. Malheureusement, le délire gagnait à leur tour les gens
d’équipage, dont une moitié, au moins, n’obéissait déjà plus au
capitaine.
Tous les efforts avaient été vains. L’incendie était le maître, et à
présent, le _Texel_ flambait comme une torche. Les flammes avaient crevé
le pont et montaient dans la nuit en effrayantes langues de feu.
Pour un instant, Versy rejoignit le capitaine sur la passerelle, hors de
la foule tourbillonnante:
--Eh bien, capitaine, fit-il. Est-ce qu’on vient à notre cours? Nos
S.O.S. ont-ils été reçus à temps par d’autres navires? Il est évident,
maintenant, que nous n’en sortirons pas seuls!
Navré, laissant tomber ses bras, le pauvre Van Noppen répondit:
--Vous ne saviez donc pas encore que, par l’abordage du voilier,
l’antenne est venue sur le pont? Nous ne pouvons communiquer par T.S.F.
avec personne!
* * * * *
A cette heure, toute la partie centrale du navire brûlait, en sorte que
l’avant se trouvait maintenant complètement séparé de l’arrière et que
les passagers de pont, accumulés, grouillant comme une fourmilière en
émoi, gesticulant et se bousculant, y faisaient tout ce qu’ils
voulaient. Déjà, entourées par le feu, plusieurs embarcations se
trouvaient perdues, isolées, hors de portée, vouées au brasier.
Mises à la mer sans ordre ni méthode par des maladroits qui laissent
filer avec trop de précipitation les garants des bossoirs; d’autres,
chaviraient et se fracassaient au milieu des cris de désespoir. Des gens
étaient tombés à la mer et nageaient en appelant à l’aide, sans que
personne prît garde à eux.
Hommes et femmes luttaient sauvagement pour prendre place dans les
canots qui flottaient... et les femmes n’étaient pas les plus fortes.
Certains, comptant sur une connaissance rudimentaire de natation, se
jetaient à l’eau, dans l’espoir d’envahir les embarcations en les
prenant à revers. Mais, entassés, les premiers occupants se défendaient,
une fois la barque chargée bien au delà de sa contenance réglementaire.
Ils les rejetaient impitoyablement, sourds à des supplications qui
eussent dû fendre le cœur. Par bonheur, l’incendie, de sa lueur et de sa
chaleur, éloignait les requins, sans quoi!...
Mais, bientôt las, les malheureux nageurs barbotaient, se débattaient
et, tout à coup, disparaissaient dans le gouffre, la bouche ouverte pour
un dernier cri d’horreur qui ne sortait pas, les bras en l’air pour un
appel désespéré.
Pleines à couler de passagers de pont et de cabines, d’hommes
d’équipage, quatre embarcations poussèrent et s’éloignèrent.
Bientôt, il ne resta plus sur le _Texel_, flamboyant dans les ténèbres
grisâtres, que le capitaine Van Noppen et deux officiers subalternes,
plus une dizaine de matelots et de passagers, parmi lesquels, Georgette
et Versy.
Van Noppen appela tout à coup:
--Van Gogh!... Van Gogh!...
Aucune voix ne répondit.
Le second avait-il trouvé la mort dans le feu? Ou dans la mer?...
Douloureusement, le brave Hollandais, qu’on avait toujours vu si gai,
essuya une grosse larme qui lui coulait sur la joue et fit à mi-voix:
--Je vous demande pardon, mais c’était mon ami, un bon, un vrai marin,
un frère!...
Le brave homme jeta un regard aux canots qui s’éloignaient dans le
brouillard à la lueur gigantesque de l’incendie et s’y perdaient et,
avec un sourire navré:
--J’avais bien dit que ce serait mon dernier voyage, mais je ne
l’entendais pas tout à fait comme cela. Bah! c’est la fin naturelle d’un
marin. Quand la mer nous a assez nourris, elle nous mange à son tour.
Fameuse ogresse!
Versy poussa du coude le Hollandais, en lui montrant Georgette, qui les
écoutait:
--Ce n’en est encore fini pour personne d’entre nous. Nous avons
toujours le souffle et l’énergie.
Quel que fût son péril à elle, Georgette s’inquiétait de Diény. Dès le
début même du sinistre, il était parti vers l’avant. Et sans doute
s’était-il trouvé vite empêché de la rejoindre par l’infranchissable
barrière qu’avait mis entre eux l’incendie.
Pourvu qu’il eût pu réussir à s’embarquer sur un canot!
Le souci qu’elle avait du sort de son compagnon de voyage l’empêchait de
songer à elle.
Elle se rendait compte cependant de la situation très grave, désespérée
du bâtiment.
Impossible d’appeler au secours, impossible aussi de combattre
efficacement le feu vainqueur.
Or, ils étaient, elle le savait, à des centaines de milles d’une côte
sur une route peu fréquentée.
* * * * *
Le _Texel_ n’était plus maintenant qu’un magnifique et effroyable
chrysanthème de flammes au milieu de l’océan désert.
De l’avant à l’arrière, à l’exception de la dunette, le navire brûlait à
grand feu avec un immense grésillement.
Le pont achevait de se consumer et le centre du bâtiment apparaissait
comme un immense foyer. Dès qu’une brise légère rabattait les flammes
vers l’intérieur, on pouvait apercevoir les tôles des flancs au-dessus
du niveau de l’eau; elles se montraient rouges ou même chauffées à
blanc! Le long du _Texel_, la mer fumait!
On entendit tout à coup un formidable craquement.
C’était le mât d’artimon qui, rongé à sa base, cédait sous son propre
poids.
La haute sapine et les agrès goudronnés qu’elle portait flambaient du
haut en bas.
Tout le système, décrivant un grand demi-cercle, commença lentement de
s’abattre vers l’arrière sur le groupe même des derniers survivants du
navire.
Georgette avait vu. Elle poussa un grand cri:
--Le mât!... Le mât... Capitaine! Monsieur Versy, prenez garde!
Elle fit un bond de côté, essayant d’entraîner les deux hommes qui se
trouvaient auprès d’elle.
Versy avait les réflexes prompts, il obéit aussitôt.
Mais il n’en fut pas de même du capitaine Van Noppen.
Le mât s’abattait sur la dunette, précédé d’une pluie de tisons.
Le Hollandais avait-il vu trop tard le coup qui le menaçait? S’était-il
dit qu’à présent, il avait fait tout son devoir et ne servirait plus à
grand’chose? Avait-il jugé que l’heure était venue de s’épargner bien
des cruelles souffrances?
Toujours est-il que, frémissants d’horreur, Georgette et Versy le virent
qui croisait tranquillement les bras, attendant stoïquement sa fin.
Jusqu’à la dernière seconde, Von Noppen regarda tomber la masse du mât
incandescent qui l’atteignit juste à la tête, le broyant et
l’ensevelissant sous l’avalanche de bois flambant.
Brisé comme un fétu, le capitaine resta pris sous l’énorme bûche,
elle-même.
Échappés au danger mortel, la jeune fille et son compagnon comprirent
aussitôt qu’il n’y avait plus rien du tout à faire pour lui.
Il avait achevé sa vaillante vie de marin et fait, comme le vieux
navire, son dernier voyage!
Quand Georgette et Versy jetèrent un coup d’œil autour d’eux, ils
s’aperçurent que cette catastrophe au milieu d’une catastrophe avait
fait sur la dunette le vide complet.
De la demi-douzaine d’hommes qui les avaient entourés un moment plus
tôt, aucun ne subsistait! Deux d’entre eux gisaient sans mouvement, tués
net. Un autre tombé en avant, dans le brasier, s’y volatilisait déjà. Le
reste avait été jeté ou s’était jeté à la mer!
L’instant d’après, Versy se précipitait traînant avec lui une petite
aussière pour la lancer vers ceux de leurs derniers compagnons qu’il
verrait surnager. Mais il eut beau fouiller les régions qu’éclairait
l’incendie! S’il restait d’autres survivants à bord du _Texel_, ils
étaient bloqués à l’avant de l’autre côté de la mer de feu.
Versy, tout seul avec Georgette, n’eut pas de mal à reconnaître qu’en
dépit de son énergie, elle se trouvait à bout de nerfs.
Elle ne cessait de murmurer:
--Mais où est donc M. Diény?
Il lui prit doucement les mains pour la rassurer par l’influx magnétique
de son énergie:
--Courage, mademoiselle, fit-il. Rien n’est perdu. Ne bougez pas!
Attendez-moi un peu ici. Dans dix minutes, je suis à vous. Nous allons
quitter le navire.
Il s’élançait, s’armait d’une hache découverte dans la timonerie, y
prenait une boîte à clous.
En dépit de ses mains blessées, il amassait quelques espars, des dromes,
des barils vides, des portes, des caillebotis, sur l’espace respecté par
la chute du mât et qu’il avait débarrassé des tisons rouges qui
l’attaquaient.
Prompt, précis, adroit, il eut vite fait de confectionner une sorte de
radeau assemblé de pointes et de surliures de filin.
Mais ce n’était rien d’avoir fait ce robuste engin de sauvetage.
Il fallait le mettre à la mer, difficulté beaucoup plus grave!
La masse était lourde, en effet. Et en s’aidant comme d’un levier de la
lourde barre de fer qui, sur ce bateau démodé, se trouvait rangée à
portée du gouvernail pour remplacer la roue, dans le cas d’avarie, c’est
à peine si l’homme du côtre, au prix d’un effort épuisant, pouvait
déplacer l’appareil!
Il eût fallu un mât de charge ou au moins deux palans solides pour faire
passer tout le système d’abord par-dessus la rambarde, puis pour le
descendre jusqu’à l’eau!
Pratiquer une brèche dans la «lisse» il ne fallait pas y songer! Même
avec une scie à métaux, le travail eût été trop long. Femme, homme,
radeau, eussent été dévorés par le feu tout proche, bien avant que cette
besogne fût à demi menée à bien!
Et Versy presque sur le point de désespérer s’exclama tout à coup dans
un cri de joie!
--Des palans, mais bougre d’idiot. Il y en a deux, là, sous tes yeux!
De fait, deux robustes palans se trouvaient disposés à droite et à
gauche du gouvernail, mais dessous les caillebotis afin d’aider le
timonier au cas où, la roue défaillant, il lui eût fallu recourir à la
barre à l’ancienne mode.
S’emparer des palans, fixer l’une des poulies de chacun d’eux à
l’extérieur de la rambarde, l’autre à l’arrière du radeau ne prit à
Versy qu’un instant.
Alors, pesant sur les garants, utilisant son levier et se démenant comme
un diable, il finit par faire basculer l’appareil par-dessus la lisse et
à le descendre à la mer sous la poupe même du _Texel_.
Ce qu’il venait d’accomplir là, c’était positivement, en fait, un
treizième travail d’Hercule! La sueur ruisselait sur son corps et sur ce
que l’on pouvait voir de son visage emmailloté.
Sur quoi, sourd à toute fatigue, il descendit sur le radeau des avirons,
une gaffe, du bois, un paquet de cordages, sa hache, quelques outils,
des couvertures et quelques coussins de kapock.
Il songea aux vivres également. Une sorte d’office se trouvait auprès de
la salle à manger sur l’arrière encore presque intact. Tout y craquait
pourtant déjà, la peinture s’y boursouflait. Il s’y munit à la volée
d’une petite caisse de biscuits, de quelques boîtes de corned-beef, d’un
jambon demi-entamé, de quelques conserves de légumes, de bouteilles
d’eau minérale et d’une dame-jeanne de rhum. A tout cela, il ajouta une
boussole, une montre et des cartes prises dans la chambre de Van Noppen!