--Mesdames, vous tombez bien, cette fois, avait répondu le bon Van

Noppen, dont l’accent hollandais ajoutait à ses récits, on ne savait

quel charme bonhomme. La Mer des Sargasses, par exemple, c’est le

domaine préféré du _Hollandais Volant_. Ha! là! je vous vois déjà toutes

palpiter. Vous voulez des «histoires», curieuses filles d’Ève? Écoutez

et frémissez...

Et, en effet, un petit frisson parcourait les échines. On regardait

derrière soi, dans les coins sombres, craignant de voir apparaître

quelque pâle figure suppliante, à demi translucide, aux longs cheveux

flottants et tout mêlés par les vents éternels qui tordent les vagues

sur l’Océan infini.

Van Noppen, qui aimait la mise en scène, ne commença point tout de

suite. Il envoya chercher un phonographe, y plaça, en fait de disque,

l’ouverture si mystérieusement émouvante du _Vaisseau fantôme_.

Tandis que la magnifique tempête commençait à se déchaîner en sourdine,

il se mit à parler d’une voix volontairement sombrée.

Sa bonne figure ronde s’était faite solennelle et ses yeux bleus

semblaient plonger dans ce domaine fantastique où il prétendait

entraîner à sa suite les passagers du _Texel_.

A mesure qu’il poursuivait un de ces récits qui, aux soirs du Banc et de

l’Islande, font dresser les cheveux sur les têtes des pêcheurs, pendant

que le navire craque, inquiet, que les poulies chantent leurs airs

discordants et criards et que le vent siffle l’effroi dans les agrès,

les terriens sceptiques devenaient graves.

--C’était pendant la grande guerre. Je commandais alors le _Zuyderzee_,

un cargo de Haarlem, qui n’était pas pressé et faisait tout au plus ses

dix nœuds en soufflant comme un phoque. Nous portions aux Antilles, pour

le compte du gouvernement français, un chargement de pianos, mais de

pianos qui devaient faire une assez drôle de musique, vu que, bien

entendu, c’était de la contrebande de guerre.

«Tout avait à peu près bien marché à bord depuis le départ. Point de ces

maudits sous-marins qu’on s’attendait sans cesse à voir émerger et

semoncer.

«Nous étions arrivés à peu près dans les mêmes parages qu’aujourd’hui,

dans les Sargasses, quand le vent commença de fraîchir. Je fis vérifier

mes arrimages, «saisir» tout ce qui pouvait bouger et prendre toutes les

précautions usitées en cas de grain. Nous eûmes, en effet, un gentil

petit coup de tabac.

«Le lendemain matin nous réservait une drôle de surprise. Sous un ciel

bas, et noir, et grimaçant, ce ne fut qu’un demi-jour qui se leva, un

jour d’un gris jaune et sale, qui n’éclairait qu’à peine assez pour

qu’on pût voir l’heure à sa montre. Il semblait que, pendant la nuit, on

était passé dans un autre monde, sur une autre planète d’aspect lugubre,

sinistre, quelque chose comme l’approche des portes de l’Enfer.

«Je ne peux pas dire le contraire: ça me faisait de l’effet. Mes hommes,

impressionnés, parlaient bas et n’osaient qu’à peine lever la tête. Rien

n’est revêche comme ces temps bouchés sans brume. On croit sentir le

malheur rôder autour de soi... On a chaud et l’on frissonne sans savoir

pourquoi.

«Soudain, la voix de la vigie annonça un navire par tribord avant. Nous

reconnûmes un trois-mâts barque qui s’en venait à notre rencontre, sans

une voile dessus et, par conséquent, à très petite allure. Tout de même,

ce n’est pas une façon de s’habiller pour un honnête bateau qui veut

faire du sillage par un temps redevenu maniable.

«Il gouvernait assez droit, pourtant, mais, dès ce moment, j’eus

l’impression que le vent s’était mis d’accord avec le courant pour le

maintenir dans cette route.

«A mesure qu’il s’approchait, on découvrait mieux ce qui se passait à

bord, ou, plutôt, qu’il ne s’y passait rien, pour la bonne raison que le

pont était désert. On n’y voyait remuer âme qui vécût et je vous jure

que c’était un spectacle qui glaçait les moelles que celui de ce bateau

aux vergues et aux mâts nus, une espèce de squelette de navire, si vous

voulez, qui s’en allait comme ça tout seul sur l’Océan sans bornes...»

Le capitaine parlait d’un ton profond, contenu, pénétré et, autour de

lui les échines frissonnaient. Diény seul souriait d’un sourire

légèrement narquois.

Le Hollandais le remarqua et l’interpella sans rudesse:

--Vous riez, monsieur? Et pourtant, je ne crois pas que vous ririez si,

dans votre chambre, vous voyiez une chaise se déplacer d’elle-même, sans

rien qui la tire, ni la pousse...

Mais le reste des auditeurs réclama la suite de l’histoire, et Van

Noppen poursuivit:

--Donc, pas de voiles aux mâts. Pas un chat sur le pont... Un de mes

matelots, un Irlandais catholique, faisait de grands signes de croix.

Les autres n’étaient pas mieux rassurés et je les entendais haleter...

«Quand ce bateau de malheur fut encore plus près de nous--il en

passerait à une demi-encâblure tout au plus--je vis qu’il avait eu des

voiles, mais qu’il n’en restait que des loques le long de certaines

ralingues. Au surplus, les bouts des cordages, de ceux, du moins, qui

n’étaient point en fil de fer, s’effilochaient et ils pendaient au long

des mâts...

«A cent mètres, cependant, la coque semblait en assez bon état. Je

manœuvrai le _Zuyderzee_ de manière à longer l’épave en la dépassant par

l’arrière, pour l’accoster, s’il y avait lieu, et l’amariner au besoin.

«Mes hommes n’étaient guère rassurés. Et il y avait d’ailleurs de quoi.

A présent, nous nous rendions compte de la nature d’objets étranges qu’à

distance nous avions pu voir sur le pont et sur les gaillards, bâtons,

boules et anneaux blanchâtres. Autant de squelettes, quinze ou seize,

nous regardant de leurs yeux creux, en riant de leur rire atroce!

«Vous dire l’horreur qui nous saisit!

«Les matelots me suppliaient: «N’y touchons pas, capitaine! C’est un

bateau de l’enfer, sûr. Il nous enverrait des malheurs!...»

«Je n’étais nullement impassible et, pour moi comme pour tous les

autres, ce navire avait quelque chose d’effroyable, de surnaturel. Mais

mon devoir et le souci de mon prestige d’officier m’ordonnaient de faire

bonne contenance. Aussi, j’achevai ma manœuvre.

«En peu d’instants, nous atteignîmes cette espèce d’ossuaire errant. Or,

sur le tableau d’arrière, il n’y avait plus d’inscription, ni nom, ma

foi, ni port d’attache, et, comme nous élongions la coque, nous nous

aperçûmes d’une chose extraordinaire, inexplicable: la totalité du

bateau, du pont jusqu’à la pomme des mâts, semblait avoir été flambée

par quelque souffle soudain vomi de l’enfer, comme disaient mes hommes,

et qui avait dû dévorer aussitôt voiles et cordages. Tout était noirci,

calciné, mais de façon superficielle, sans qu’il y ait eu incendie, du

moins à proprement parler, car rien n’était vraiment détruit, si la

surface de tous les bois était nettement carbonisée.

«La position même des squelettes me fit penser que les matelots dont ils

étaient les tristes restes avaient été mystérieusement foudroyés tous

ensemble, d’un coup! L’aspect de ce pont-cimetière était tellement

hallucinant que l’espèce de terreur ambiante dont étaient animés mes

hommes finit par réagir sur moi et je renonçai sans regret à prendre

cette «noyade» en remorque et à savoir quelle catastrophe s’était bien

passée à son bord!

«Vous me direz que j’aurais dû immerger ces pauvres ossements. Mais il

faut savoir respecter les superstitions maritimes et l’état d’esprit de

mes gens m’en eût empêché certainement. Aucun, pour or, ni pour argent,

n’eût consenti à embarquer sur le trois-mâts ni à porter la main sur ces

restes lugubres.

«Au grand soulagement de chacun, j’ordonnai de virer de bord et nous

vîmes cette ruine de voilier s’éloigner sous le ciel très bas, portant

avec lui son secret. Il commençait de s’effacer peu à peu dans l’air

embrumé, quand j’entendis mes matelots commenter cette étrange

rencontre. On discutait. Les voix s’enflaient!

«--Et moi, s’écriait l’Irlandais, je te dis que c’est lui, oui, donc,

lui le _Voltigeur-Hollandais_... Regardez les ombres sur son pont!»

«Puissance des hallucinations collectives. Mes hommes, sur ce pont,

distinguaient des matelots fantômes, formes transparentes, qui

manœuvraient, et ils les décrivirent si bien, dans leurs exclamations

craintives, qu’au bout d’un instant, moi aussi, _je les vis_, je vis

s’appuyer à un mât un être colossal, capitaine aux cheveux épars, à

l’air éploré et maudit...

«--On peut se dire bonsoir, les gars,» dit le matelot irlandais. «Après

une rencontre pareille, notre soupe est cuite pour de bon et notre

décompte est payé!... Nous sommes marqués, que je vous dis!»

«... Vous me croirez si vous voulez, pas plus d’une demi-heure après,

nous étions torpillés, messieurs et mesdames, par un sous-marin, et, en

neuf minutes, _neuf minutes_, il n’y avait plus de _Zuyderzee_.

Naturellement, je laissai les canots à mon équipage et je me jetai à la

mer. Mais le Boche coula les chaloupes froidement à coups de canon et il

ne recueillit que moi, reconnu pour le capitaine.

«Ramené prisonnier à Brême, après une odyssée fort longue, je me suis

sauvé, Dieu sait comme. Mais si je rencontre, désormais, ce trois-mâts

fantôme roussi, j’avoue sans l’ombre de fausse honte que j’aurai la

petite mort!

Le sombre récit avait porté. Les visages étaient un peu pâles, les

poitrines toutes haletantes; les bouches béaient; on se taisait.

Rompant ce silence pénible, Diény qui «crânait» s’écria:

--Vous vous entendez certainement à conter cela, capitaine; mais vous ne

nous ferez pas peur. Il n’y a plus de revenants.

Une voix mordante s’éleva:

--Erreur, monsieur. On en rencontre plus souvent que vous ne pensez et

ils sont parfois fort à craindre!

C’était l’énigmatique Versy; il eut un rire, un rire pénible qui à

l’assistance énervée parut d’inflexion satanique. Puis, sans ajouter une

parole, il se leva, pirouetta, sortit de la salle à manger, laissant

l’auditoire ahuri par l’âpreté de sa riposte.

Quelqu’un ramassa sur la table une cuiller à entremets que l’homme du

côtre avait jetée sur la nappe avant de partir, une cuiller en métal

épais, aplatie comme par un étau.

* * * * *

Deux jours encore s’écoulèrent. La Mer des Sargasses était passée et

l’on ne songeait plus guère au récit fantastique du capitaine Van

Noppen.

Le _Texel_ maintenait tant bien que mal son allure peu précipitée et

quasiment cahotante de canard consciencieux.

Versy était en train de faire essayer à quelques-unes des passagères un

_shuffle board_ que le charpentier et le maître timonier du navire

avaient fabriqué sous sa direction lorsque, tout à coup, un grand

changement se fit dans l’ambiance. La machine venait de s’arrêter,

tandis qu’une sorte d’immense sifflement assez pareil à celui d’une

cascade se faisait entendre, montant d’en bas.

Sur la passerelle, on vit le capitaine lever les bras au ciel et, par

tube acoustique, se mettre à causer précipitamment avec le personnel de

la machine, d’un air de grande émotion.

Tout le monde courut à lui. Les questions se pressaient:

--Qu’est-ce donc, commandant?... Un accident?... Oui?... Ah! mon

Dieu!...

Et Van Noppen expliquait:

--N’ayez pas peur. Il n’y a aucun danger pour les passagers. Ce sont des

tuyaux de vapeur qui ont crevé dans la chaufferie. Mais j’ai bien peur

d’avoir des blessés...

Au même moment, on vit apparaître sur le pont, au sortir des machines,

un certain nombre de chauffeurs effarés. Et le bruit de cascade,

d’échappement, continuait en bas.

--Eh bien, garçons, quoi donc? criait le maître du bord.

Plusieurs des hommes étaient brûlés et paraissaient souffrir, entourés

par une foule en effervescence qui les questionnait au lieu de les

soigner. D’ailleurs, le fait que nul danger immédiat ne menaçât le

navire calmait un peu cette gent passagère facile à émouvoir, vu son

ignorance des choses de la mer.

Déjà, le chef mécanicien et le capitaine s’étaient précipités vers

l’entrée des machines; le nuage de vapeur détendue, mais encore brûlante

qui montait des fonds leur fit faire un pas en arrière.

Versy accourait à son tour. Sans questionner personne, il s’était

aussitôt rendu compte des circonstances.

--Vous avez laissé des blessés, en bas? demanda-t-il brusquement à l’un

des chauffeurs qui regardait ses bras couverts de brûlures et tâtait

doucement son visage endommagé:

--Oui, monsieur, répondit l’homme en cotte bleue d’un air assez piteux.

Moins rudement, mais avec précipitation, le passager aux lunettes noires

s’écria:

--Alors, donne-moi ta veste, garçon. J’en ai besoin... Vite!... Vite!

Effaré, le chauffeur ôta de dessus son torse son surcot de toile.

Prompt, Versy s’en empara, le déchira en lanières qu’il trempa dans une

seille d’eau. Puis, de ces linges tout mouillés, il s’enveloppa la tête,

les bras, et, sans s’inquiéter du nuage brûlant de vapeur qui montait,

il s’engagea sous le capot de descente de la machine.

Des minutes s’écoulèrent, longues, longues... On se demandait

anxieusement ce qu’il avait pu devenir, quand on le vit surgir portant

dans ses bras un chauffeur brûlé et qui geignait à fendre l’âme.

Les assistants, cette fois se précipitèrent vers le sauveteur, lui

arrachèrent son fardeau. Le blessé fut étendu sur un matelas apporté des

cabines et tous ceux qui croyaient avoir quelque compétence

s’ingénièrent à lui donner des soins.

Des femmes se pressaient autour de Versy.

--N’êtes-vous pas brûlé, monsieur?... Permettez que nous vous soignions?

Mais, écartant doucement les bras qui désiraient le retenir l’homme du

côtre regagna la descente fumante des machines.

Une seconde fois, ayant pris soin de mouiller de nouveau les linges qui

lui préservaient la figure, il disparut dans le nuage de vapeur,

cependant qu’en bas l’affreux sifflement s’accentuait. Les minutes

parurent plus longues, beaucoup plus longues que les premières.

On désespérait pour de bon de voir reparaître Versy.

--Il est tombé, le malheureux!... Personne n’ira-t-il le chercher?

Van Noppen hésitait:

--C’est grave! Envoyer d’autres hommes en bas, pour accroître le nombre

des victimes!...

Un cri s’éleva:

--Le voici!

Derechef, Versy surgissait de l’enfer de la machine; et, comme tout à

l’heure, il portait dans ses bras un chauffeur brûlé, mais inanimé,

celui-là, qu’il confia aux bras tendus. Sur quoi, il manquait défaillir,

tandis qu’un murmure d’horreur courait parmi les passagers.

Ce n’était plus le même homme, certes!

Sa barbe avait été grillée. Des ampoules le défiguraient, ballonnaient

son front, sa figure, de monstrueuses grappes de raisin. Il était hideux

à voir. Ses yeux noirs, veufs de leurs lunettes, brillaient dans cette

face difforme. Il se raidit, se ressaisit, voulut encore mouiller ses

linges et redescendre dans la machine. Mais l’assistance protesta:

--Non! Assez... Non, monsieur Versy! Non, cette fois vous y resteriez!

--Laissez donc.--Il se dégageait.--Il y a encore deux hommes en bas. Il

faut que j’aille les chercher.

Cependant, Van Noppen faisait mettre en batterie une pompe à air, qui

nettoyait rapidement l’atmosphère de la chaufferie. La vapeur s’épuisait

enfin, perdait de sa nocivité et l’on pouvait organiser le sauvetage des

dernières victimes.

Lorsqu’elles parurent sur le pont, Versy, qu’on n’avait pu convaincre de

se faire soigner, s’empressa et prit la direction des soins, toujours

oublieux de lui-même.

--Là... Couchez-les là... Cherchez-moi la pharmacie, les pansements...

de l’acide picrique... Là, ça va! Que n’avons-nous un peu d’ambrine!...

Bientôt, de ses mains déformées par des plaies vives et par des cloques,

il préparait la solution du liquide jaune safrané. Puis avec une

dextérité professionnelle, il commençait de poser tampons de coton et

bandes de gaz sur les brûlures.

Et, les hommes revenant à eux, gémissant, on fut étonné d’entendre avec

quelle douceur ce Versy, pourtant assez rude, savait parler à qui

souffrait, dire les paroles qui soutiennent...

Georgette qui s’était proposée comme infirmière bénévole ne pouvait

détacher maintenant son regard des traits de Versy.

Dans le visage boursouflé, à peu près dépouillé de barbe, sous la

formation des cloques, elle retrouverait confusément une ressemblance,

une ressemblance...

Non, elle se trompait certainement, dupe de son imagination. Il n’y

avait là qu’analogie fugitive et momentanée.

Cependant, les blessés pansés et transportés à l’infirmerie, Versy, qui

paraissait très las, consentit à songer à soi et accepta qu’on le

soignât; mais il entendit se borner aux bons offices de l’équipage et il

refusa doucement, quoique avec une parfaite fermeté, le concours des

belles passagères.

* * * * *

Demeurée sur le pont, Georgette n’osa pas faire part à Diény de ses

impressions, de ses doutes.

L’attitude assez singulière du prospecteur vis-à-vis de l’énigmatique

homme du côtre était peut-être pour quelque chose dans la réserve

qu’elle s’imposait.

CHAPITRE IX

LE TROIS-MATS

Pour le moment, donc, le _Texel_ se trouvait immobilisé. Il y avait un

sérieux travail à effectuer dans les chaufferies. Il s’agissait de

«tamponner» les tubes de vapeur crevés pour leur rendre l’étanchéité.

Avec un parfait dévouement, tous ceux des hommes de la machine que

l’accident laissait indemnes se consacrèrent à cette tâche.

Le soleil se coucha brusquement, comme toujours sous ces latitudes, et

ce fut aussitôt la nuit. Le temps était superbe, la mer calme ou presque

et, tout de suite, le ciel assombri s’illumina d’étoiles.

Le premier moment d’émoi passé, le capitaine Van Noppen prenait son mal

en patience.

Après tout, il n’avait point de sujets d’inquiétude et il pouvait

attendre. Une brise légère soufflait du nord-est. Les vivres étaient à

bord en abondance. Quelques heures de plus ou de moins!...

Mais les passagers se résignaient plus malaisément à ce retard. Tous

étaient remontés sur le pont et protestaient à haute voix:

--C’est malheureux de naviguer sur un pareil baquet! Et, justement parce

qu’on n’a aucun confortable, il faut que ce voyage se prolonge à perte

de vue. Nous voilà jolis!

Les commerçants se plaignaient avec une particulière âpreté: leur temps,

c’était de l’argent; ils avaient des affaires, que diable! Quand on

n’était pas sûr de transporter les gens en temps et lieu, on ne les

prenait pas à son bord; voilà tout!

A l’avant, on voyait les passagers d’entrepont discuter par groupes

animés. Ces gens impressionnables s’inquiétaient. Qu’avait donc ce

bateau qu’il ne marchait plus? Allait-on à présent au gré des flots?

Van Noppen dut mettre en jeu toutes ses qualités de chef et de

diplomate. Aux passagers, il disait:

--Un peu de patience, je vous prie. Personne ne vous a obligés de

prendre ce bateau. Quelques jours plus tard, vous auriez eu le

transatlantique. Mon bâtiment est moins commode, mais il est aussi

beaucoup moins cher. Et puis, des accidents de machine, il en est à tous

les bords. Ce sont des cas de force majeure que nul ne peut prévoir. Si

vous perdez quatre ou cinq heures sur une traversée de vingt-quatre à

vingt-cinq jours, cela changera-t-il quelque chose à vos affaires? Non!

car on ne prend pas le _Texel_ quand on est pressé... Alors?...

Laissez-moi donc tranquillement assurer la sécurité de mon navire et la

vôtre. C’est de votre intérêt comme du mien...

Cela était si raisonnable et dit sur un ton de bonhomie tellement

communicatif que les passagers en furent aussitôt convaincus. Ils

s’ennuieraient un peu plus longtemps, et c’était tout.

Les uns se disposaient à prendre des livres, les autres à jouer ou à

dormir, ou même à monter des lignes et à pêcher, quand on s’aperçut que

les gens de l’avant, pendant le colloque, avaient peu à peu franchi les

limites assignées aux passagers de pont. A présent, ils entouraient en

partie la passerelle.

Fort peu versés dans les finesses de la langue française dont Van Noppen

s’était servi--le nombre de ses compatriotes à bord était des plus

réduits, bien que le navire eût fait escale en Guyane néerlandaise--on

ne sait trop ce qu’ils comprirent aux explications données par le

capitaine. Toujours est-il qu’ils se mirent à pester, à vitupérer avec

des voix rageuses, des gestes violents, des yeux enflammés.

Avec ceux-ci, le Hollandais prit un ton non moins ferme, mais plus

autoritaire.

--Le navire ne court pour le moment aucun danger, dit-il. Tous les gens

de bon sens doivent s’incliner devant les cas de force majeure. Ce n’est

pas mon avantage de vous nourrir, vous et les passagers de classe

pendant une demi-journée de plus. Cependant, j’en prends mon parti et

j’en serai responsable envers ma compagnie.

«Faites comme moi. J’ajoute que j’ai, primo: la prétention d’être maître

à mon bord, selon la loi maritime du monde entier, et secundo: les

moyens d’y maintenir l’ordre contre quiconque prétendrait le troubler.

Allez-vous-en tranquillement. Ce n’est qu’un petit moment à passer et la

réparation sera bientôt achevée. Nous reprendrons alors la route et, si

je puis rattraper mon retard, soyez sûrs que je n’y manquerai pas!

Impressionnés et matés--tout au moins pour l’instant--les passagers

d’entrepont regagnèrent l’avant. La plupart d’entre eux descendirent se

reposer et quelques-uns se remirent à contempler sous la lune les flots

indolents, en chantant des chœurs magnifiques et de tendres cantilènes

qui contrastaient singulièrement avec leurs violences et leurs manières

farouches de tout à l’heure.

* * * * *

La nuit était si belle que Georgette ne voulut pas regagner sa cabine

tout de suite. Elle s’assit sous la passerelle dans un coin qui lui

plaisait et, tout en dénombrant machinalement les étoiles, se reprit à

méditer sur la ressemblance qu’elle avait cru découvrir.

Elle paraissait fort calme, mais subissait une grande crise intérieure.

Diény, tout en fumant une cigarette, était venu s’installer auprès de la

jeune fille.

Et c’est avec une grimace d’impatience qu’il vit soudain Versy, tout

emmailloté de pansements, s’approcher d’eux, porteur d’un pliant qu’il

disposa, sans façon, à leurs côtés.

--Vous permettez? fit-il d’un ton qui, selon son ordinaire, avait

quelque chose d’agressif.

Georgette n’en fut point agacée comme elle l’eût été certainement sans

l’épisode de la chaufferie.

--Monsieur Versy, fit-elle doucement, je n’ai pas pu vous dire encore

toute ma réelle admiration. Je ne crois pas que l’on ait vu souvent

courage pareil au vôtre.

--Mademoiselle, répondit le brûlé toujours sec, je ne suis pas venu

chercher auprès de vous des compliments. Je n’en ai pas besoin et n’en

ai point mérité, d’ailleurs. Je n’ai fait que mon simple devoir. Si

j’avais agi autrement, je me serais méprisé.

Georgette eut un léger rire qui signifiait beaucoup de choses et reprit:

--Vous êtes pourtant le seul qui ayez agi de la sorte. Vos paroles sont

donc un blâme indirect à l’adresse, tant du personnel navigant que de

vos co-passagers?

--Loin de moi cette présomption. Je suis sûr que tous, à ce moment-là,

eussent voulu faire ce que je faisais. Mais, le commandant et ses

officiers étaient retenus par leurs obligations envers leur navire

cependant que les passagers devaient penser à leurs familles.

Georgette contint, avec un petit mouvement d’exaltation, quelque chose

comme un sanglot qui lui montait à la gorge:

--Alors, vous?... fit-elle.

--Moi? Ah! c’est une autre paire de manches!...

Chose curieuse, la phrase avait commencé sur l’ironie un peu attendrie

et se terminait plus acérée que jamais. Il réfléchit une seconde et

poursuivit:

--Moi? Sachez, mademoiselle, que je suis un homme _absolument_ seul, un

homme dont personne--je dis: personne!--ne se soucie sur la terre, sauf,

peut-être, un tout petit groupe de spécialistes--et, ceux-là, pour des

raisons qui n’ont rien de bienveillant à mon égard. Ma vie n’a donc

aucune valeur en elle-même. Je ne puis lui en donner un peu qu’en

l’utilisant au profit de ceux que je me permets d’appeler mes

semblables.

--Vous parlez comme un apôtre, ou comme un _desperado_!

Le regard brillant, elle cherchait à percer la cuirasse de ces

bandelettes.

Versy répondit tristement:

--Je crois bien qu’il y a beaucoup plus du _desperado_ que de l’apôtre.

Au surplus, tout cela est si peu intéressant!...

Le trois-mâts fantôme · 第 6 / 13 段