Kerbrat n’avait pourtant pas été de ces hommes qui se laissent

intimider.

Pendant quelques jours, Georgette et son compagnon s’évertuèrent à faire

la lumière sur ce mystère troublant, mais ils en furent pour leur temps

et leurs peines. La police de la colonie ne put découvrir aucune piste à

suivre. La trace de l’homme se perdait au sortir de la banque.

On fit des recherches rapides en Guyane hollandaise, comme en anglaise.

Personne ne put donner aucune indication utile...

Il parut bientôt évident que, sauf intervention du hasard, il fallait

renoncer, pour le moment, à percer cette nouvelle énigme.

* * * * *

Georgette prit une décision:

--Je ne vois qu’une seule chose à faire, dit-elle un matin à Diény. Nous

allons regagner l’Europe. J’y chargerai les meilleurs limiers des

meilleures agences de police de retrouver le Sorcier Blanc... quel qu’il

puisse être, ajouta-t-elle après un instant de silence... Oui, _quel

qu’il puisse être, je saurai_.

«Dussé-je dépenser pour ce faire le dernier sou de ma fortune et tout le

rendement du placer, et dût-il m’en coûter mon cœur, _il faudra que

justice se fasse_...

Diény eut un sourire en coin qui échappa à la jeune fille. Les

insinuations habiles qu’il ne cessait de «distiller», et que semblaient

d’ailleurs venir corroborer les faits eux-mêmes, opéraient

progressivement. Georgette était déjà moins sûre de l’innocence de

Duroc. Sans qu’elle se l’avouât ouvertement, la pensée que cette

blessure à la tête avait pu changer du tout au tout son fiancé, le

transformer en criminel, commençait à la travailler.

--Quand voulez-vous partir, alors? questionna l’ancien clubman.

--Mais tout de suite, s’il se peut.

Aux agences de navigation, ils apprirent que les paquebots les plus

confortables ne passeraient pas avant une quinzaine, à tout le moins.

Il y avait bien un bateau hollandais, le _Texel_, qui partirait le

lendemain, mais c’était un vieux navire mixte, transportant plus de fret

que de passagers...

--Bon, conclut Mlle Kerbrat. Y a-t-il deux cabines libres à bord du

_Texel_?

--Parbleu! il y en a toujours, répondit en riant l’employé.

--Eh bien, veuillez nous les retenir.

Le préposé regarda avec étonnement cette jeune femme élégante qui

faisait si bon marché du confort. Mais comme Georgette tirait de son sac

son portefeuille et, une poignée de billets de banque dans la main,

demandait le prix des places, il dut bien s’exécuter.

Diény avait fait un peu la grimace, mais il savait déjà par expérience

que, lorsque Georgette avait une idée en tête, il n’était pas facile de

l’en faire changer immédiatement.

Le jour même, les malles étaient faites et, dès le lendemain, un

portefaix noir allait les embarquer sur le _Texel_.

* * * * *

L’après-midi, le capitaine Van Noppen, de Haarlem, surveillait

l’embarquement de quelques ballots de marchandises quand il vit

descendre de voiture, devant la _planche_, un couple fort élégant, dont

il eut d’abord peine à croire que ce fussent là ses passagers de la

dernière heure.

--Il faut être joliment pressé, monsieur et mademoiselle, dit-il avec

son accent hollandais, pour venir bourlinguer avec moi sur ma vieille

casserole. Elle n’est guère faite pour transporter des fleurs aussi

délicates que la _joufrow_ et c’est un fameux honneur que vous lui

faites!

Il s’inclinait tous les deux mots, dans un petit salut sec, à la façon

de son pays.

A chaque fois, il pliait son ventre rondelet et sa large face rasée

devenait un peu plus rouge, tandis que ses yeux bleus de brave homme

brillaient dans le plus aimable des sourires.

--Allons, je vais vous montrer vos cabines. Ne vous en prenez qu’à vous

si elles laissent quelque peu à désirer. En tout cas, je suis sûr que je

ne regretterai pas mon dernier voyage, car je vais bientôt prendre ma

retraite. Je jouirai là d’une agréable compagnie... Bien que je ne sois

pas fort accoutumé aux conversations mondaines, j’espère ne pas trop

vous ennuyer. Pendant la guerre, j’ai travaillé pour les Alliés, et j’ai

eu la chance d’échapper aux sous-marins qui nous faisaient pourtant la

vie dure!... Je vous raconterai cela.

Et, roulant sur ses courtes jambes, l’accueillant maître du navire fit

signe à ses passagers de le suivre.

Tout en marchant, il se remit à discourir, infatigablement:

--Ce qui m’ennuie, c’est d’être obligé de prendre la mer un vendredi

treize. Jusqu’en Europe, je vais toujours avoir peur de rencontrer le

_Grand-Chasse-Diable_...

--Qu’est-ce que le _Grand-Chasse-Diable_? demanda Georgette, comprenant

que le brave homme souhaitait cette question pour pouvoir y satisfaire.

--C’est une espèce de trois-mâts qui navigue au hasard de la nuit et

dont la rencontre ne présage rien de bon pour ceux qui le voient... Je

crois bien l’avoir aperçu déjà, mais je vous dirai cela pendant notre

voyage. Nous aurons le temps!

--Vous êtes donc superstitieux, capitaine? Vous devriez avoir honte, fit

Georgette en riant.

--S’il me fallait être honteux, mademoiselle, répondit-il, tous les

marins devraient l’être, car ils sont tous plus ou moins superstitieux,

qu’ils l’avouent ou non. Paraît que c’est la vie sur la mer qui nous

fait cet effet-là. Nous autres, nous avons vu tant de mauvais ou de bons

présages réalisés que nous ne pouvons faire autrement que d’y croire,

mademoiselle... Alors, je n’aime pas beaucoup ce vendredi treize. Moi,

je suis bien obligé d’accompagner le _Texel_. Il ne peut pas se passer

de moi, mais si j’étais à votre place, jolie comme vous l’êtes et

bonne--j’en suis sûr, je m’y connais--j’attendrais le prochain

transatlantique. Si vous le voulez, il est encore temps et je vous ferai

rembourser le prix de vos places par l’agence.

Diény intervint en riant:

--Malheureusement, capitaine, nous sommes pressés et nous ne sommes pas

superstitieux. Nous partirons donc avec vous, quoi que vous en ayez.

--Eh bien, tant pis...

Les deux cabines, assez proches l’une de l’autre, étaient tout au plus

ce dont peuvent se contenter des voyageurs fort accommodants, et

l’ex-viveur ne put retenir un petit mouvement de mauvaise humeur, à la

vue de la sienne:

--C’est bien la peine d’être riche! murmura-t-il amèrement.

Mais personne ne l’entendit... car le capitaine Van Noppen était en

train d’expliquer à sa passagère, avec force détails, qu’il venait du

Venezuéla avec une cargaison de café et de bois d’ébénisterie, plus des

futailles vides ayant contenu de l’alcool destiné à l’Amérique sèche...

* * * * *

... Deux heures plus tard, tandis que Georgette enfermée chez elle

s’installait et prenait ses dispositions pour le voyage, des

commandements retentissaient, un grand bruit de pas se faisait entendre

sur le pont. Le timbre du transmetteur d’ordres lançait ses

commandements brefs et péremptoires et la machine se mettait en

mouvement.

Le _Texel_ quittait le port de Cayenne pour se rendre à Georgetown,

capitale de la Guyane anglaise.

La «chafuste»[7] cognait désespérément et si le vapeur filait huit

nœuds, c’était bien le bout du monde...

[7] Machine en argot maritime.

Il fallut donc plus de deux jours pour atteindre Georgetown où le

_Texel_ embarqua quelques passagers de classe, plus une centaine

d’Italiens, ouvriers d’une exploitation coloniale en faillite et qui

avaient obtenu leur rapatriement.

* * * * *

Depuis tantôt quarante-huit heures, le _Texel_ se dirigeait vers _Port

of Spain_, la capitale de cette étrange Trinité. Une fraîche brise

tempérait l’ardeur d’un soleil magnifique.

Georgette, qui avait les bonnes grâces du capitaine Van Noppen, était

montée sur la passerelle pour écouter une des légendes maritimes que le

loup de mer se complaisait à lui conter...

Groupés à l’avant, les Italiens chantaient à trois voix un chœur

mélodieux et passionné qui, de s’élever sur la mer bleue, sous le ciel

éblouissant, prenait un caractère plus pénétrant encore.

Au loin, des côtes bleuissaient et les blancs goélands ramaient dans

l’azur à grands coups d’ailes paresseux.

Le vieux marin néerlandais était lancé en pleine légende:

--Le chevalier, à l’avant de sa nef, voyait approcher l’île sombre que

couronnait un grand château noir... Et, soudain, se tournant vers son

fidèle écuyer, il lui dit... Je ne sais pas à quelle manœuvre d’idiot se

livre ce paroissien-là, mais il ne s’y prendrait pas autrement s’il

voulait boire la rinçure de ses bottes!...

Stupéfaite, Georgette regardait le maître du bord et se demandait s’il

devenait soudainement fou, ou bien s’il se permettait de se moquer de sa

passagère.

--Que dites-vous donc, capitaine? questionna-t-elle d’un ton un peu

scandalisé.

Van Noppen ne répondit rien.

Penché en avant, il suivait, de ses yeux à demi fermés, la marche d’un

côtre qui, portant bon plein, s’en venait, à contrebord, comme pour

couper la route du paquebot. Et il exprima sur le conducteur de cette

bizarre embarcation une opinion assez semblable à celle qu’en esprit la

voyageuse venait de formuler sur lui-même:

--Ce client-là, il est fou ou saoul, peut-être même les deux!

Le côtre approchait. Un homme y était seul, au gouvernail, profondément

endormi, à ce qu’il semblait.

Assis sur le banc d’arrière, il avait la barre sous le bras et, grand

largue, accourait vers le point où, mathématiquement, il devait se

rencontrer avec le _Texel_ et se faire ainsi couper en deux.

--Il choisit bien son moment pour dormir! murmura encore le capitaine

qui, en dépit de tout son flegme hollandais, fermait les poings,

s’impatientait, frappait du pied et commençait même de jurer comme un

véritable païen. Se retournant brusquement vers le timonier, il le

regarda et celui-ci tourna sa roue de manière à venir sur tribord.

En réponse, au lieu de «lofer» un peu, ce qui lui eût permis de passer

au ras du paquebot, mais sans le toucher, le voilier «arriva» comme s’il

eût rectifié sa direction pour rendre la rencontre inévitable. Et,

cependant, l’homme à la barre, qu’on voyait à présent très

distinctement, continuait à dormir comme dans son lit.

Exaspéré, Van Noppen saisit la manette de la sirène et déchaîna une

tempête de beuglements.

Le navigateur solitaire, qu’on apercevait à la lorgnette, ne sembla

faire aucun cas de ce réveille-matin... Et il n’y eut plus rien à

tenter. L’abordage devint fatal. Les deux proues ne furent plus qu’à

deux mètres l’une de l’autre... à un mètre...

La grande atteignit la petite un peu par le travers. Il y eut un

craquement et, du coup, le côtre se trouva tordu et chiffonné comme un

mouchoir qu’on met en poche, comme une poule qu’écrase une auto... Il

s’enfonça au milieu d’une dispersion de petits bois et le _Texel_ passa

dessus.

Georgette avait poussé un cri d’horreur en voyant l’homme disparaître

sous les eaux en même temps que son bateau. Elle avait couru à l’aile

tribord de la passerelle. Sous la transparence de la mer, elle distingua

l’imprudent navigateur qui filait dans un _crawl_ puissant,

perpendiculairement à la marche du navire, pour fuir l’entraînement le

long du bord et échapper à la guillotine de l’hélice.

Il n’y parvenait qu’avec peine, mais, enfin, on le vit nageant en eau

libre, à quelque distance en arrière du _Texel_ dont la machine avait

stoppé sur l’ordre du capitaine et battait à présent en arrière, afin de

casser l’erre.

Déjà les matelots détachaient les garants des bossoirs et s’apprêtaient

à mettre un canot à la mer, quand, d’une voix forte, le naufragé

s’écria:

--Pas besoin de canot! Envoyez-moi un bout de filin.

En même temps, il poussait vigoureusement vers le navire dont l’élan

s’arrêtait de plus en plus et qu’il eut bientôt rattrapé. Saisissant le

cordage qu’on avait laissé pendre à son intention, il escalada le

bordage en un clin d’œil, avec une agilité simiesque, enjamba la lisse

et se trouva sur le pont, à deux pas du capitaine Van Noppen qui

l’attendait la casquette sur l’oreille, signe d’orage.

C’était un homme de bonne taille, maigre, mais l’aspect très vigoureux,

au poil fort noir. Des cheveux très épais et déjà longs lui couvraient

la tête et le front, tandis qu’une barbe touffue lui mangeait la figure

jusqu’aux yeux cachés derrière des lunettes fumées, à garde-vue, qui lui

communiquaient un aspect assez équivoque.

Le capitaine ne prit pas de gants pour lui dire ce qu’il pensait de sa

façon de manœuvrer:

--Vous avez une fameuse chance de n’avoir été ni noyé, ni blessé. Je

n’ai jamais vu semblable «malagauche». Vous auriez voulu vous faire

couler que vous ne vous y seriez pas pris autrement! C’est malheureux de

laisser des bateaux entre les mains de calfats pareils!... Qu’est-ce que

vous faisiez, là-dedans? Vous dormiez?... En voilà des manières de faire

perdre leur temps aux gens! Le _Texel_ ne marche déjà pas si bien!...

Impassible, l’homme repêché attendait la fin de ce déluge de paroles.

Et, quand le brave Néerlandais se fut forcément tu, pour reprendre

haleine, il dit simplement:

--Je dormais, c’est vrai. Cela arrive à tout le monde. Je n’ai fait de

tort qu’à moi-même, puisque j’y ai laissé mon bateau. Mais...

Il eut un geste pour dire que cette perte-là lui importait assez peu, ce

qui, sans doute, heurta les sentiments d’ordre de Van Noppen, car c’est

plus hargneusement que le loup de mer reprit:

--Vous n’avez fait de tort à personne?... Que vous dites! Et mon temps

perdu, ce n’est rien? Et celui de mes passagers?... Me voilà, moi, avec

un passager gratuit, dont je n’avais nul besoin. Savez-vous ce que dira

mon armateur?... Une pareille désinvolture!... Vous mériteriez que je

vous fasse flanquer aux fers, mon garçon, pour vous apprendre!...

Qu’est-ce que vous diriez, si je vous faisais flanquer aux fers? Non,

mais, qu’est-ce que vous diriez?...

L’autre souriait, toujours très calme, en face de cette colère assez

comique:

--Je dirais que j’en ai vu bien d’autres, mon cher monsieur. Je

comprends fort bien votre mécontentement et je vous fais toutes mes

excuses. Au surplus, personne ne vous a demandé de gratuité... Quelle

est votre destination, si je ne suis pas trop indiscret?

--Je vais à Port of Spain, monsieur, à Port of Spain, entendez-vous? Et,

de là, je retourne à Haarlem, par les Açores... J’espère que vous n’y

voyez pas d’inconvénient?... Vous ne désirez pas que j’aille au Pôle

Sud, à Honolulu, ou à Tristan d’Acunha?...

Le calme Hollandais était positivement démonté. On sentait que les

poings lui démangeaient... Toujours souriant, l’homme qui ruisselait lui

répondit:

--Port of Spain?... Haarlem?... Mais cela m’arrange tout à fait. Mon

intention était justement de me rendre à la Trinité, d’y vendre mon

bateau et de m’y embarquer pour l’Europe. Ici ou là!...

Après un nouveau geste évasif, il ajouta:

--L’accident a servi mes projets. Si vous voulez me prendre comme

passager de première et m’indiquer un petit bout de cabine, je m’en

contenterai. Je ne suis pas exigeant. J’ai perdu mon bateau, mais j’ai

sauvé mon argent. C’est tout ce qu’il faut. Combien, le passage pour

l’Europe?

Il avait tiré son portefeuille, fort serré par un bracelet élastique et

dans lequel ses billets de banque n’avaient été qu’à peine mouillés.

Son flegme désarmait complètement le bon capitaine dont la colère

s’apaisa et qui se contenta de dire son prix.

Le passager supplémentaire versa une somme ronde:

--Le surplus représentera l’indemnité de retard, dit-il... Évidemment,

j’ai eu tort de dormir à la barre, mais il n’y a pas grand mal et

j’étais fatigué...

Le Hollandais haussa les épaules:

--D’où donc veniez-vous comme ça?

--Des Iles-sous-Vent, repartit l’autre sans hésiter... Par exemple, je

serais content qu’on me fît un peu, sécher mes vêtements, puisque je

n’ai que ceux-là. Pendant ce temps, je me retirerai dans ma cabine où

achever la somme que vous avez si brusquement interrompu.

La bonne recette avait complètement retourné l’humeur de Van Noppen.

--Allons, dit-il gaiement, je vois; vous êtes un original. Venez; je

vais vous installer. Ne vous attendez pas à une cabine de luxe, vous

savez, monsieur?...

--Versy, répliqua l’homme aux lunettes noires... Tiens, je crois que le

temps va changer...

Cette remarque fort juste fit plaisir à Van Noppen:

--On dirait que vous vous connaissez aux choses de la mer? Seriez-vous

marin de profession?

L’inconnu expliqua qu’il n’était qu’amateur. Mais cette

quasi-confraternité lui conciliait déjà les bonnes grâces du Hollandais.

Or, pour la première fois, le nouveau venu jeta un regard autour de soi.

Tranquillement, il examina Georgette autant que le lui permettait la

civilité, puis il vit, parmi les autres passagers, Diény, et tous deux

au même moment eurent un léger tressaillement, plus accentué, même

beaucoup plus, chez le prospecteur enrichi.

CHAPITRE VIII

L’OUVERTURE DU VAISSEAU-FANTOME

La cabine de Versy était contiguë à celle de Georgette, en sorte qu’elle

se rencontrait très fréquemment avec le nouveau passager. Il leur

arrivait assez souvent d’échanger quelques mots de politesse, mais elle

n’attachait pas autrement d’importance à ce personnage qui l’eût sans

doute fort intriguée si elle n’eût été tout entière prise par des

préoccupations, pour elle, d’un ordre bien plus grave.

Il était pourtant singulier. On ne voyait jamais ses yeux qu’il cachait

par des lunettes noires, et la mèche qui lui descendait assez bas, lui

cachant le front, avait des airs de faux toupet.

Dans ses manières, ses attitudes, dans le son même de sa voix, il y

avait quelque chose d’indéfinissablement artificiel qui causait une

sorte de gêne. Une fois pour toutes, il avait dit venir des

Iles-sous-le-Vent et, bien qu’on eût, de tous côtés, essayé de l’amener

aux confidences, personne n’avait plus obtenu d’autres explications.

Il résistait avec une merveilleuse aisance à la curiosité, pourtant

infatigable, des quelques passagers de première et, au surplus, savait

se rendre agréable à la plupart de leurs compagnons de bord par son

instruction, sa conversation intéressante et son obligeance toujours

prête.

Van Noppen, qui avait trouvé en lui un interlocuteur fort compétent en

fait de choses maritimes, éprouvait désormais pour lui autant de

sympathie qu’il avait ressenti d’hostilité lors de l’abordage singulier.

* * * * *

Après la Trinité et la Guayra, le _Texel_ voguait à présent en direction

d’Europe.

Comme toujours, au retour des régions tropicales, des passagers avaient

été pris de crises de paludisme et le capitaine Van Noppen se sentait

fort humilié de n’avoir point de médecin à bord.

Il s’en était ouvert à Versy qui, aussitôt, s’était offert:

--Menez-moi auprès d’eux, mon cher capitaine. Les hasards de ma vie

aventureuse m’ont fait un peu médicastre. Je peux leur rendre service

sans commettre aucune imprudence.

Et les passagers malades s’en étaient fort bien trouvés. Tous chantaient

les louanges de ce curieux Versy.

* * * * *

Georgette devait être amenée à lui accorder, malgré elle, l’attention

qu’elle lui refusait.

Une circonstance assez étrange se produisit, certain matin, qui

l’intrigua au plus haut point. Elle descendait dans le couloir des

cabines, peu après Diény sans qu’il soupçonnât sa présence. Ce couloir

faisait un coude brusque, à quelques mètres de la «descente».

Or, au moment que l’ex-clubman allait franchir ce coude-là, elle le vit

s’arrêter soudain et se rejeter en arrière avec précipitation. Il ouvrit

la première porte de cabine qu’il rencontra et y pénétra vivement, le

temps de laisser le passage à un homme qui survenait.

Or, cet homme-là était Versy.

Aussitôt que le personnage au toupet et aux lunettes noires, après un

«pardon!» à Georgette, se fut engagé rapidement dans l’escalier menant

au pont, Diény sortit de sa cachette. En regardant autour de lui, il

aperçut la jeune fille et il eut un sursaut violent.

--Tiens! fit-il, vous étiez donc là?

Mal à l’aise, elle mentit, tout net, sans trop savoir pourquoi

d’ailleurs:

--Cela n’a rien de surprenant, je descendais à la seconde.

--Ah! bien... fit-il, avec une sorte de soulagement mal déguisé.

C’était un fait indéniable: Diény s’efforçait d’éviter cet inconnu.

Bizarre conduite!

* * * * *

La vie, sur ce cargo «mixte» était bien plus monotone encore que sur les

paquebots ordinaires. Au lieu de rapprocher les passagers, l’inconfort

dont ils souffraient tous les inclinait à la sauvagerie. Ils n’avaient

guère de place pour organiser des jeux, en sorte que peu à peu chacun

s’était fait sur le pont ou sur la dunette un petit coin à soi et l’on

respectait cette «fiction diplomatique».

Des groupes s’étaient formés cependant, très fermés, entre les gens de

même sorte: les commerçants ensemble, les colons, les touristes, les

magistrats, les officiers et les fonctionnaires pareillement. On ne

cherchait pas à s’éblouir et personne ne faisait toilette pour les

repas, même pour le dîner, à la grande satisfaction, d’ailleurs, du

capitaine Van Noppen, qu’une telle pratique eût intimidé et mis au

supplice.

Dans chaque groupe, on déchirait férocement les membres des autres

«coins». Quant à Georgette, elle ne frayait guère qu’avec Diény, mais y

prenait moins de plaisir depuis qu’elle avait découvert en lui un

mystère.

Un seul personnage sur le bateau était l’ami de tous, causait avec tout

le monde, passait avec aisance du coin des magistrats à celui des

fonctionnaires ou des officiers et jouissait de la sympathie générale.

Et cet homme-là c’était précisément celui qui ne montrait jamais ses

yeux, dont on ne connaissait ni les tenants ni les aboutissants, qui

donnait cette singulière impression du déguisement. Versy était le

bienvenu partout.

Cela tenait sans doute beaucoup à son savoir médical, aux bons conseils

pratiques qu’il savait donner pour l’amélioration d’un confort de

fortune, à l’universalité de ses connaissances qui lui permettait de

répondre à toutes les questions des femmes, fussent-elles parfois assez

saugrenues, de satisfaire toutes les curiosités et de donner la solution

de tous les petits problèmes du bord.

Pendant les longues journées d’inaction, Georgette le voyait causer un

instant avec Van Noppen ou le lieutenant de quart, discuter parfois,

sans animation. Mais il semblait y apporter une singulière ténacité, une

force d’obstination qui lui rappelait, elle ne savait trop qui ni quoi.

Puis il redescendait, allait de l’un à l’autre et continuait de donner

ses consultations à droite et à gauche, avec une bonne volonté

infatigable.

L’Atlantique paraissait interminable, qui étendait constamment sa

cuvette toujours pareille jusqu’aux bords de l’horizon. Les beaux jours

se déroulaient, identiques, au point qu’on se prenait à souhaiter du

mauvais temps, pour voir l’Océan s’agiter, la nappe bleue devenir verte

et se moucheter de blanc, des nuages enfin au ciel.

Un matin, quelques passagers poussèrent des cris de joie. L’eau se

tachait d’étranges arabesques d’un brun jaunâtre qui se poursuivaient à

perte de vue: la Mer des Sargasses!

C’était comme un immense tapis illustré par les algues, les varechs et

les fucus que leurs vésicules aérocystes maintenaient à la surface,

caprice de quelque fantaisiste décorateur persan.

Quel singulier spectacle! La mer Atlantique semblait un vivier

d’étranges poissons aux peaux huileuses qui se tordaient,

s’allongeaient, se couchaient le long des bordages sous l’effort du

navire dont leur sournoise résistance ralentissait beaucoup la course.

L’effet de cette distraction fut immédiat. Les groupes de passagers se

fondaient momentanément. Des femmes d’officiers parlèrent à des femmes

de commerçants!

Une dame revenant d’une promenade à l’avant souleva un vaste éclat de

rire en racontant les impressions d’un ouvrier italien qui avait

naïvement déclaré que c’était comme si l’on eût navigué «sur de la

soupe». Il ne voyait là qu’un gigantesque _minestrone_!...

Et, le soir, à table, le commandant Van Noppen obtint un grand succès de

narrateur. De tous côtés, on l’avait sollicité:

--Capitaine, vous qui contez si bien et d’une façon si pittoresque, il

doit y avoir des «histoires» sur la mer des Sargasses. Et, s’il y en a,

vous les connaissez. Ne gardez pas vos trésors pour vous!

Le trois-mâts fantôme · 第 5 / 13 段