Et cette apparition était tellement inattendue en pareil lieu que

l’ex-clubman, devenu aventurier, en eut un violent tressaillement.

Ce sursaut n’échappa pas à Georgette.

Elle sauta à bas de sa litière de fortune, tandis que les deux troupes

de noirs fraternisaient et échangeaient déjà des questions précipitées

et des réponses qu’on n’écoutait point.

Elle marcha à l’ami retrouvé, la main tendue:

--Eh bien, monsieur Diény, s’écria-t-elle, de sa voix franche et sonore,

on dirait que vous n’êtes pas enchanté de me revoir?

Revenu de sa surprise, il protesta avec chaleur:

--Comment pouvez-vous croire, mademoiselle?... Bien au contraire, c’est

l’inattendu, l’émotion d’une joie pareille. Je m’attendais si peu...

Pourquoi ne pas m’avoir prévenu? Je vous aurais envoyé chercher à

Saint-Laurent... Comment avez-vous eu l’imprudence d’entreprendre toute

seule un pareil voyage?

--Je savais, hélas! que vous étiez seul à surveiller le travail et je

n’eusse voulu à aucun prix aggraver vos tracas... Et puis, une femme

vaut un homme chaque fois qu’elle le veut. Je n’ai plus à compter au

monde que sur moi-même!

Il protesta affectueusement, d’un air peiné:

--Et moi, votre ami, ne suis-je donc rien à vos yeux? Ne suis-je donc

pas prêt à remplacer auprès de vous, dans toute la mesure du possible,

celui dont nous pleurerons toujours la perte, celui que je considérais

un peu, moi aussi, comme un frère?...

Très ému, il essuya une larme, et tout en lui disait quel effort il

devait faire pour ne pas s’abandonner aux sentiments qui l’agitaient.

L’impression de malaise éprouvée par Georgette se dissipa aussitôt. Avec

un sincère élan vers cet unique témoin d’une vie bercée d’affections et

à jamais révolue, elle répondit:

--Pardonnez-moi, Diény. Tant d’épreuves accumulées m’ont rendue un peu

méfiante et dure. Mais, tenez, je suis bien heureuse d’avoir retrouvé un

cœur fraternel en qui me confier. L’existence me sera plus douce, au

fond de cette forêt terrible, qu’en ce Paris où je me sentais tellement

solitaire.

Au camp, amusée de rencontrer là un véritable petit hameau, Georgette

retrouva, pour un instant, son gai babillage d’autrefois.

Diény lui fit les honneurs du carbet qu’il avait habité en compagnie de

Georges.

--Tant que vous serez ici, lui dit-il, cette petite demeure sera la

vôtre. Je vais me faire construire un abri provisoire à quelques pas.

Elle protesta. Elle n’entendait pas le priver de la maison à laquelle il

était accoutumé, mais il fut irréductible et elle dut bien accepter pour

ne pas le désobliger, toute ravie au fond du confort relatif de

l’habitation forestière.

Le soir, à la nuit tombée, sous la lampe un peu fumeuse, elle éprouva

une impression de chaude intimité qu’elle n’avait plus connue depuis de

longs jours.

En examinant son compagnon à la dérobée, elle en vint à se dire que cet

homme, qui ne lui avait jamais été fort sympathique, était décidément

fort supérieur à une opinion trop vite conçue.

Il l’entourait d’attentions, de mille soins gentils et qui allaient

droit au cœur solitaire, si privé, si avide d’affection!

Tandis qu’il parlait de sa voix chaude, presque caressante, elle se

prenait à le trouver «beaucoup mieux» qu’à Paris et même vraiment «très

bien» dans le veston de toile blanche qui l’habillait avec une simple

élégance.

L’heure du repos venue, elle se coucha tout attendrie et dormit la

meilleure nuit qu’elle eût encore passée depuis la disparition de son

oncle.

Le lendemain, Annibal faisait visiter le placer à Georgette.

Il lui expliquait l’œuvre pénible, mais heureuse, accomplie par Kerbrat

et lui-même. En termes émouvants, il lui contait toute l’histoire de

cette féerie d’or. A quel prix douloureux avait été conquis le succès!

Quel labeur exténuant, sous ce climat hostile! Mais tous les alentours

avaient été soigneusement «prospectés»; chaque filon qui en valait la

peine avait été découvert et mis en exploitation intensive.

--Voyez: à présent, nous employons trente-cinq noirs, sous la direction

de notre dévoué Diégo et de ce bon Carila...

Il se retrouvait amène, bienveillant pour tous, reconnaissant des

services rendus; il paraissait au moins momentanément, guéri de sa crise

d’«impérialisme».

Il s’intéressait à la situation et à l’avenir de Georgette:

--Vous voilà très riche, mademoiselle. Non seulement vous avez

l’héritage entier de votre oncle, mais, de par le rendement

extraordinaire de cette mine, votre fortune ne fera que croître

constamment. Hélas! pourquoi le pauvre Kerbrat ne jouit-il pas avec nous

de toute cette richesse?

«Pensez donc que, dans les trois derniers mois, nous avons transporté à

la côte plus de cinq cents kilogrammes d’or, soit une production presque

égale à celle de tout le reste de la Guyane!...

--En tout autre cas, interrompit Georgette d’une voix sombre et tandis

que son regard semblait fouiller dans l’avenir, je me serais moquée

d’une pareille opulence. Qu’ai-je donc besoin de tant d’argent, sinon

pour de bonnes œuvres? Mais, désormais, sans négliger le bien des

pauvres, je veux consacrer une bonne part de cette fortune à la

découverte, à la recherche et à la punition du lâche assassin de mon

pauvre frère...

Grave, l’ex-clubman répondait:

--Je vous comprends et je vous approuve, mademoiselle. Je vous aiderai

même, et n’aurai pas de repos que mon pauvre Kerbrat ne soit vengé.

Et quand Georgette demanda à être conduite sur la tombe de son frère,

Diény s’écria avec ferveur:

--J’allais justement vous le proposer.

A quelque cinquante pas du village, une clairière artificielle avait été

débroussaillée. Au milieu d’un petit cirque, soigneusement entretenu,

entouré d’arbres géants dont les moindres balançaient leurs panaches à

plus de cent pieds en l’air, Georges Kerbrat reposait sous un tumulus de

vastes dimensions, dans une sorte de jardinet funéraire.

Cette tombe était profondément émouvante, comme toutes celles des

Européens qui tombèrent loin de leur terre natale et se dissolvent et

s’incorporent lentement à une terre étrangère, pour y donner naissance à

des fleurs, à des végétations qui semblent n’avoir plus rien de commun

avec celles de la patrie.

Longtemps, Georgette resta agenouillée devant cet amas de pierres

brutes, s’abandonnant à ses pensées d’abord tumultueuses, puis à une

méditation profonde.

Quand elle se releva, elle étendit la main sur la tombe qu’elle était

venue chercher de si loin et, simplement, elle dit, d’un ton pénétré,

sous lequel vibraient des accents presque sauvages:

--Compte sur moi, Georges!...

La sœur de la victime et son associé revinrent à petits pas, l’un près

de l’autre, tandis que Diény faisait à Georgette une relation détaillée

du crime, entièrement fondée sur le récit de Diégo et sur les

suppositions de l’honnête Portugais, dont on n’avait aucune raison de

douter. Au surplus, on n’en avait point d’autres.

Réflexions faites, ce ne pouvait être que le Sorcier blanc qui avait

commis le forfait. Peut-être, probablement même, avec la complicité du

boy Chang, désormais disparu.

Le forçat évadé avait dû s’emparer des papiers du défunt, dont on avait

retrouvé les poches vides. Puis, bien armé, chargé des provisions

enlevées aux malheureux Indiens, il avait dû regagner les bords de la

rivière ou se creuser un canot dans un tronc de banda, selon les

procédés indigènes, pour redescendre jusqu’à la côte. Alors, rien

n’avait dû lui être plus facile que de s’embarquer sous le nom de

Kerbrat et de gagner un autre pays.

Quand ils rentrèrent à «Labru», Georgette s’était laissée convaincre:

c’était à la côte qu’il fallait aller pour avoir chance de retrouver les

traces de l’assassin.

--Puisque vous avez vu cet homme, Diény, disait-elle, vous pourrez

donner partout son signalement, ce qui facilitera grandement les

recherches de la police.

«D’autre part, il y aura lieu de voir, à la succursale de la Banque

Sud-Américaine, où mon frère déposait ses fonds, si l’assassin ne les a

pas retirés, ce qui lui aurait singulièrement facilité la fuite...

Quoi qu’il en fût, Georgette ne pouvait songer à reprendre tout de suite

le chemin de la côte. La saison des pluies était proche. Les pistes de

la forêt, aussi bien que le fleuve lui-même, allaient devenir

impraticables.

Diény lui faisait prendre patience: et elle ne restait pas insensible

aux accents pénétrants de cette voix chaude, affectueuse:

--Il vous faudra donc attendre en ma compagnie. Votre pénitence durera

quelques semaines seulement et je ferai de mon mieux pour que vous ne

vous ennuyiez que le moins possible.

* * * * *

... La pénitence ne parut point trop dure à Georgette. Diény était un

compagnon agréable et prévenant.

Tout en continuant à surveiller de près son exploitation, il trouvait

moyen de faire à la jeune fille les honneurs de la forêt, de la mener

voir les Indiens des environs, auxquels elle s’intéressa tout de

suite... soignant ceux de ces indigènes qui étaient malades, leur

apprenant à mieux élever leurs enfants, et s’en faisant adorer dès

l’abord...

Le soir, après dîner, c’étaient de longues conversations; Georgette ne

se lassait pas d’interroger Diény sur les dernières semaines de la vie

de son frère.

Peu à peu s’établissait entre eux deux une intimité toute naturelle, au

demeurant. N’étaient-il pas, avec Diégo--homme assez taciturne--les

seuls Européens, au milieu des noirs qui travaillaient à la mine au fond

de cette étouffante forêt de mystère?...

* * * * *

... Les beau jours revinrent. Diény commença de préparer avec soin le

voyage à la côte.

Un soir, il se décida:

--Si vous voulez bien me le permettre, ma chère amie je vous

accompagnerai moi-même. Je ne me résoudrais pas à vous savoir seule au

milieu de tous ces dangers...

--Je suis bien venue seule, Diény!

--Il n’y a pas lieu de vous en vanter. Ce n’était guère prudent et, s’il

vous arrivait malheur, ma conscience me le reprocherait durement.

Il prit un temps, le regard lointain, et dans les profondeurs de la

forêt, où les oiseaux s’étaient tus, on entendit japper les coyotes...

--Au surplus, je ne saurais rester isolé ici désormais. Ces pénibles

souvenirs me font mal. Je pense sans cesse à l’ami qui n’est plus et que

j’aurais tant voulu voir heureux de sa fortune... J’ai bien réfléchi:

Diégo est un homme très sûr, un homme de confiance. Je vais l’intéresser

plus largement à l’entreprise et, riche désormais, puisque la moitié de

ce placer m’appartient, j’aurai tout loisir de me consacrer à la mémoire

de votre frère.

La jeune fille ne pouvait résister plus longtemps. D’ailleurs, elle n’y

inclinait guère. Désespérément seule avec des pensées terribles,

moroses, elle n’envisageait pas sans une secrète terreur le retour

solitaire à la côte. Non qu’elle craignît les dangers, mais c’était

l’isolement qui l’épouvantait.

Avant le départ, cependant, elle souhaitait impérieusement de voir le

théâtre du crime. Elle s’en ouvrit à son compagnon.

Un pareil projet ne trouva pas celui-ci fort enthousiaste:

--Je sais bien quel sentiment vous fait agir, mademoiselle; je le

comprends et je le respecte profondément, mais j’hésite à vous conduire

à une pareille épreuve... A quoi bon? Le souvenir de votre cher frère ne

restera-t-il pas éternellement vivant dans votre cœur? Alors,

qu’apprendrez-vous de plus? Cela ne servira qu’à renouveler votre

chagrin... Et n’oubliez pas à quel point ce climat est traître. La

moindre dépression d’esprit ouvre une porte à la maladie... Vraiment,

c’est une grave responsabilité que vous me demandez d’assumer là!

En dépit de toute la répugnance de Diény, Georgette s’excusa de le

contrarier et tint obstinément à son projet.

--Vous savez bien, mon ami, que je ne suis pas une femmelette. J’ai du

courage et de l’énergie. Dites-moi quel jour nous nous mettons en

route... Que si vous ne pouvez m’accompagner à cause de vos occupations,

j’irai seule, avec deux ou trois hommes...

* * * * *

Cette fois, Georgette n’avait pas voulu de chaise à porteurs. En costume

masculin, bottée, casquée de liège, elle allait crânement, la carabine

en bandoulière et le sabre d’abatis à la main, sans plaindre sa peine.

Déjà aguerrie, elle ne frémissait point à la proximité des reptiles qui

se levaient sous ses pas, non plus qu’à la fuite des hideuses

araignées-crabes.

Elle ne marquait même pas un mouvement de dégoût à la vue des énormes et

flasques crapauds-bœufs qui sautelaient à ses côtés, en mugissant

parfois comme des taureaux, ou qui, le soir, attirés par la lumière du

feu, s’approchaient jusqu’au bord du cercle débroussaillé et fixaient

sur les voyageurs leurs regards horribles de Gorgone.

En dépit de l’accablante chaleur humide, malgré la menace diurne des

pumas, des serpents et des mouches-tigres, malgré la menace nocturne des

vampires effrayants, qui endorment du battement de leurs ailes les

victimes qu’ils saignent à loisir, malgré les moustiques dévorants, les

scorpions, elle marchait aussi vite qu’un coureur des bois.

Vers le soir du troisième jour, la petite troupe parvint à l’ancienne

clairière du sorcier blanc, maintenant envahie par la végétation

luxuriante de la forêt, qui avait déjà à moitié ruiné la cabane.

--Voici le carbet! fit Diény d’une voix émue.

Elle s’arrêta, le cœur battant, et essuya une larme, mais, ferme, elle

sut se dompter et demanda seulement à son compagnon de lui raconter de

nouveau la scène du meurtre--telle que l’avait rapportée Diégo.

En dépit d’une répugnance évidente à renouveler la douleur de sa

compagne, il fallut bien que Diény s’exécutât.

* * * * *

Sans un mot, observant de toute son attention, Georgette s’emplissait

les yeux de ce paysage pour elle sinistre.

Les lianes qui pendaient aux grands arbres sombres lui apparaissaient

comme les tentacules d’elle ne savait quels monstres. Les formes

étranges des délicates orchidées elles-mêmes en faisaient pour elle

comme des fleurs funèbres de l’Adès. Les singes rouges et jusqu’aux

petits quadrumanes gris qui se poursuivaient d’une branche à l’autre,

braillant ou craquetant, lui semblaient, eux aussi, diaboliques,

mortuaires, infernaux.

Pourtant, quand elle eut bien tout regardé, elle pénétra carrément dans

la hutte, décidée à la fouiller dans ses moindres recoins, avec cette

pensée que, peut-être, l’assassin y avait laissé quelque indice qui

pourrait mettre sur sa trace.

Elle avait à peine commencé à débarrasser la place à coups de sabre

d’abatis que les deux Indiens accouraient pour l’aider en assumant le

plus gros de la besogne. Quant à Diény, qui se plaignait d’un violent

mal de tête, l’air souffreteux, il s’employait à préparer le campement

pour le soir.

Une fois enlevées toutes les végétations parasites Georgette renvoya les

Indiens. Puis elle se mit à fouiller la case avec une extraordinaire

minutie, ne laissant pas inexploré seulement un centimètre carré du sol,

grattant la terre, examinant chaque caillou...

Il y avait bien plus d’une heure qu’elle cherchait sans résultat et une

grande fatigue commençait à la pénétrer, quand elle crut voir briller

une paillette d’or dans un coin sombre, presque sous la paroi de la

cabane.

Des yeux moins perçants que les siens n’eussent certainement rien

aperçu.

Elle se demandait si l’ironie du sort ne lui faisait pas découvrir là

quelque nouveau placer, chose fort possible en ce terrible Eldorado de

Guyane.

Du bout de son sabre d’abatis, elle cueillit le point brillant et

l’amena à sa portée.

Or, ce qu’elle avait pris pour une pépite était tout simplement un petit

médaillon grand comme une pièce de dix francs.

Ce médaillon lui rappelait quelque chose; elle ne savait trop quoi.

En le tournant et le retournant dans ses doigts, elle vit que cela

s’ouvrait. Glissant l’ongle du pouce dans une rainure à cette fin, elle

ouvrit l’une des faces et faillit pousser un cri.

Le médaillon renfermait une photographie minuscule... et cette

photographie, c’était la sienne!

--Mais, alors, ce médaillon serait... fit-elle parlant à haute voix.

Sans achever, elle retourna le bijou et en ouvrit l’autre face, qui

cachait un second portrait, celui de la mère de Duroc!

Elle en resta stupide, comme éblouie!

Ainsi le Sorcier Blanc, celui qui avait construit et habité cette case,

c’était son ancien fiancé, évadé, par conséquent.

Lui seul avait pu perdre ce bijou qu’à présent, elle se rappelait avoir

vu maintes fois à la chaîne de sa montre. Malgré les fouilles odieuses

du bagne, il avait pu le conserver, tant il tenait aux deux images.

Tout autre qu’elle eût pu conclure que Duroc était l’assassin, l’infâme

assassin de Kerbrat!

Elle le sentit, mais s’insurgea contre cette hypothèse odieuse. Non! le

René de son enfance, le René dont elle connaissait le grand cœur n’avait

pas tué, pas plus en Guyane qu’à Dinard. Les apparences l’accablaient

simplement, une fois de plus. La malchance s’acharnait sur lui,

s’obstinait à le compromettre...

Mais il reparaîtrait un jour, elle en avait la certitude, il

reparaîtrait le front haut, lavé de toute flétrissure et c’est lui qui

vengerait leur oncle, c’est lui qui vengerait son frère!

Peut-être se trouvait-il déjà, à présent, sur la route d’Europe.

Aussi fut-ce calme, presque joyeuse qu’elle revint à son compagnon.

D’un ton froid qui surprit Diény et qui lui fit lever la tête, elle dit,

tendant le médaillon:

--Tenez, regardez un peu la trouvaille que je viens de faire à l’instant

même dans le carbet.

A la vue des petits portraits, l’ex-clubman fut comme médusé. En proie à

une stupéfaction extraordinaire, il balbutia:

--Mais je ne comprends pas. Voyons. Le Sorcier eût été Duroc!

Et puis, il se reprit:

--Mais non, ce n’est pas possible... Allons donc!... Je suis demeuré

près d’une heure avec ce prétendu sorcier... Rien dans ses gestes, dans

ses allures, ne m’a rappelé votre cousin! J’aurais bien su voir sa

balafre!

--Qui donc eût apporté, alors, ici ce petit médaillon?

--On a pu le lui dérober, au bagne, c’est assez vraisemblable. Mais ce

n’est sûrement pas Duroc que j’ai vu ici, j’en suis sûr.

La conviction de Georgette se trouvait faite quoi qu’il pût dire. Les

objections de Diény pouvaient se soutenir, peut-être, mais chez une

femme l’intuition passe toujours avant la logique.

--Je vous dis que c’était Duroc, que ce ne pouvait être que lui...

Annibal réfléchit un temps.

Des visions de son entrevue avec le curieux personnage lui revenaient

maintenant à l’esprit, certains détails auxquels, peut-être, il n’avait

pas prêté alors une suffisante attention.

Il eut une sorte de frisson, puis il reprit soudain, très grave:

--Mais alors, si c’était Duroc, comme l’assassin de votre frère est

certainement le Sorcier Blanc, c’est _lui_ qui a tué Kerbrat et, dans ce

cas, probablement, votre oncle aussi! Quelle chose affreuse!

La jeune fille eut un haut-le-corps.

--Non, René ne peut pas avoir et n’a pas de sang sur les mains. Il est

incapable d’un forfait.

Diény expliqua sur un ton de grande tendresse apitoyée:

--Celui que vous avez connu avant vos fiançailles, peut-être. Mais celui

qui fut homicide, c’est un autre René, voyez-vous. Les blessures reçues

à la tête ont souvent, hélas, pour effet de modifier profondément le

caractère de certains hommes. Or, celle de Duroc fut très grave et c’est

là qu’est l’explication, la seule plausible, de ses deux crimes!

Le prospecteur ne voulut pas pousser plus loin la discussion... Il

sentait qu’il venait, ainsi, d’ébranler la foi de Georgette. A quoi bon

la pousser encore dans ses derniers retranchements par de brutales

évidences. Bien mieux valait l’amener plus tard peu à peu, doucement,

très doucement à la conviction _nécessaire_..., nécessaire aux projets

très nets qu’il formait depuis plus d’un mois.

Elle était libre, elle était riche. Une fois qu’il aurait réussi à tuer

en elle jusqu’au souvenir de son affection pour Duroc, rien n’empêchait

qu’elle écoutât ses plans d’avenir, de vie nouvelle!

Et il comptait bien mettre en œuvre toutes les séductions qu’il

avait,--il se savait fort éloquent, beau, intelligent, spirituel, doué

d’un charme qui «prenait»,--pour faire d’elle, prochainement, sa femme.

--Enfin, nous verrons, conclut-il, et nous saurons bien, à Cayenne,

recueillir de nouveaux indices!

CHAPITRE VII

RENCONTRE EN MER

Le retour à la côte est à la fois plus aisé et plus rapide que la montée

vers les Tumuc-Humac. La route achevée à pied sans trop de peine, les

voyageurs trouvèrent au dégrad du haut fleuve les pirogues que Diény y

avait fait préparer.

Et la descente commença, toujours précipitée, et parfois, vertigineuse.

Les rapides succédaient aux rapides et dans l’intimité de l’étroite

chambre de chaume qui les abritait chaque jour, du petit matin jusqu’au

soir, bientôt blasés sur les prodiges exécutés par les piroguiers noirs,

Georgette et Diény se rapprochaient insensiblement. La jeune fille

sentait s’accroître son amitié fraternelle pour ce compagnon qui

semblait la comprendre si bien et qui la comblait d’attentions.

Annibal, quand il voulait plaire, était extrêmement habile à entrer dans

les manières de voir de ses interlocuteurs; cela constituait une de ses

principales armes de séduction. Aussi, la nièce du défunt Labru se

découvrait-elle constamment de nouveaux points communs avec lui, de

nouvelles affinités de caractère...

Et puis, n’étaient-ils point tous deux engagés dans une vengeance

commune?

Quelle que fût l’ardeur de la jeune fille à cette œuvre de justice, elle

ne s’y montrait pas plus enflammée que Diény lui-même.

Il jurait à sa compagne que le but visé par elle était le sien propre;

il n’aurait point de repos qu’elle n’eût obtenu satisfaction.

Il était doux et encourageant à Georgette de se sentir chaudement et

tendrement soutenue dans les missions de vengeance et de réhabilitation

qu’elle s’était imposées.

Aussi s’abandonnait-elle sans contrainte à l’affection fraternelle qui

naissait en elle.

Il lui semblait, parfois, qu’elle n’avait pas perdu son cher Georges...

* * * * *

Aussitôt à Saint-Laurent du Maroni, Diény mit en œuvre toutes ses

relations pour obtenir de l’administration pénitentiaire des

renseignements dont, à l’ordinaire, celle-ci n’est pas prodigue.

Il put ainsi apprendre que le forçat Duroc s’était bien évadé, dans la

huitaine qui avait suivi son arrivée au bagne:

--Nous avions tout de suite senti chez cet homme une énergie

indomptable, avoua le fonctionnaire interrogé. Nous ne doutions pas

qu’il nous donnerait du fil à retordre. Mais nous ne croyions rien avoir

à redouter de sa part, avant qu’il fût bien accoutumé aux choses du

bagne. Il ne lui a pas fallu huit jours!... C’est peut-être une triste

nature, mais c’est certainement un rude homme, capable de grandes choses

s’il se fût tourné vers le bien au lieu de sombrer dans le crime...

Ainsi donc, Duroc était libre.

Il avait osé affronter les horreurs de la forêt vierge. Il courait

maintenant la Guyane, à moins qu’il ne courût le monde...

Ce que Georgette devait apprendre à la banque Sud-Américaine, une fois

parvenue à Cayenne, la surprenait bien davantage.

Il y avait environ deux mois, un homme, en effet, s’était présenté, muni

d’un chèque au porteur signé de Georges Kerbrat.

Cet homme étant convenablement vêtu et la signature du «donneur» ayant

été reconnue authentique, rien n’avait empêché que la très forte somme

tirée fût payée sans difficultés...

--Authentique, la signature de mon frère! s’écriait Mlle Kerbrat en

bondissant. Voilà un chèque que je voudrais bien voir, par exemple!...

Authentique?... Mais c’est impossible!

Le directeur de la succursale, à qui la jeune fille était hautement

recommandée, ne faisait aucune difficulté pour rechercher le papier et

le lui mettre sous les yeux. Elle examina la signature avec le plus

grand soin, la compara à celle des dernières lettres de son frère et ne

put que confesser avec stupeur:

--C’est extraordinaire, invraisemblable... mais, en fait, la signature

est véritable. Je la reconnais formellement. Ce chèque n’est pas un

faux, comme je le croyais. Je ne puis en douter...

Comment cela s’expliquait-il? Était-ce à dire que l’assassin de l’ancien

administrateur avait contraint sa victime à lui signer ce chèque avant

le crime?

Le trois-mâts fantôme · 第 4 / 13 段