les malades sont portés à s’entretenir de leur état. J’ai plus de foi en
ces remèdes populaires, dont on a usé pendant des siècles, ce qui
atteste leur vertu, qu’en toutes ces nouvelles drogues de médecins
diplômés, drogues qui durent six mois et puis disparaissent comme elles
sont venues, après qu’on en a reconnu la parfaite inefficacité.
L’ex-clubman continua de rire:
--Je vous vois venir: vous voudriez consulter le «sorcier blanc»,
quelque bagnard en rupture de ban, qui s’est improvisé rebouteux pour
Oyampis et Roucouyennes?
--Et pourquoi pas? fit Kerbrat, de nouveau presque agressif.
--Oui, pourquoi pas, après tout! Il est probable que, s’il ne vous fait
pas de bien, il ne vous fera pas de mal. Mais ce serait une rude fatigue
pour vous que de gagner, dans la montagne, le refuge de ce
gaillard-là... Voulez-vous que j’aille vous le chercher?
La proposition amicale fut faite d’un ton presque tendre, comme si Diény
se fût dit qu’aucun effort ne serait inutile qui flatterait la lubie de
son compagnon.
Kerbrat l’examinait avec attention et l’autre ne chercha nullement à
éviter ces regards investigateurs.
Après un instant de réflexion, le malade se décida:
--Eh bien, oui, que voulez-vous? C’est peut-être une faiblesse, mais je
désirerais beaucoup consulter cet homme. Un vrai service que vous me
rendriez là.
L’expression du frère de Georgette s’était beaucoup adoucie.
--C’est dit, déclara aussitôt Diény avec bonne humeur. Je vais partir
dès aujourd’hui avec Diégo, pour ne pas vous faire languir. Et je vous
ramènerai votre bonhomme, trop content si, par hasard, ses conjurations
et ses singeries amenaient quelque mieux dans votre état...
«Carila suffira pour vous aider à surveiller l’exploitation.
Et, bravement, il fit comme il avait dit. Il quitta «Labru» aussitôt
après le déjeuner, en pleine chaleur.
* * * * *
Quatre jours se passèrent, au bout desquels un hèlement s’éleva dans la
forêt, annonçant le retour de l’ex-clubman.
Mais ils n’amenaient pas le guérisseur, à la grande déception de Kerbrat
qui l’avait attendu avec impatience.
Diény fit le bref récit de son voyage, qui s’était accompli sans
incidents.
A quelque distance de la frontière brésilienne, frontière assez vague,
d’ailleurs, lui et Diégo, conduits par deux Oyampis, avaient aisément
retrouvé l’ermite guyanais.
--Il s’est déclaré tout prêt à vous soigner, mon bon, mais ce doit être,
comme nous nous en doutions, un forçat évadé qui tient à laisser la
frontière entre lui et les autorités françaises. Il refuse absolument de
venir jusqu’à «Labru».
«Il faudra donc que vous alliez à l’ermite, puisqu’il ne veut pas venir
à vous, aussitôt que vous en aurez la force. Je dois dire que j’ai
beaucoup meilleure opinion de son savoir, depuis que je l’ai vu. J’ai
longuement causé avec lui et, à n’en pas douter, non seulement il a fait
des études médicales, mais il est encore fort au courant des maladies du
pays.
«Il a soigné devant nous un Indien mordu par un serpent et il a sauvé
cet homme. Quant à moi, qui avais été pris d’une rage de dents, il m’a
administré une potion d’herbes et posé des emplâtres de feuillages qui
m’ont soulagé en un rien de temps.
«J’estime décidément que vous avez eu raison de croire en lui et que
votre intérêt serait de l’aller voir.
Quoique toujours très faible, Kerbrat résolut aussitôt de partir le
lendemain, accompagné de Chang et des deux Indiens qui avaient déjà
guidé Diény, jusqu’au carbet du sorcier.
--Bravo! voilà une affaire réglée, s’écriait son camarade, avec tous les
signes de la plus vive satisfaction. Pour mon compte, avant de reprendre
le travail du placer, je vais faire une grande tournée de chasse, car
nous avons besoin de viande fraîche.
Sur quoi, tandis que Chang commençait ses préparatifs de départ, Diény
se mit à démonter son fusil et à le nettoyer avec le soin d’un homme las
du corned-beef, et du couac de manioc.
CHAPITRE V
LE MYSTÈRE DE L’AJOUPA
Plusieurs jours se passèrent. Tout en surveillant les travailleurs,
Diégo commençait à s’étonner.
--C’est long! murmurait-il en secouant la tête. Que diable fabriquent
donc les patrons?
Et prenant une pose sculpturale, Carila lui répondait:
--L’ont bien tort de cou’i’ pa’eil la fo’êt. L’ont peut-êt’e ’encont’é
les _maskilis_!...
Diégo haussait l’épaule, mais, plusieurs fois par jour, il quittait le
sluice pour retourner voir au hameau si les maîtres n’étaient pas
arrivés.
Enfin, un après midi, il vit revenir Diény, qui semblait à bout de
forces et boitait très bas. Il s’appuyait sur son fusil, pâle et hâve,
et ne portait nul gibier.
Fallait-il donc croire que cet excellent tireur avait perdu son adresse,
ou qu’en plusieurs jours il n’avait pas trouvé à placer un coup de fusil
dans cette forêt pleine de vie?
Le Portugais courut au-devant de son chef:
--Qu’avez-vous donc, monsieur Diény? Vous êtes blessé?
Avec un sourire douloureux, Diény répondit qu’il n’avait pas eu de
chance dans son expédition cynégétique:
--Je me suis perdu dans la forêt. Pendant plusieurs jours, j’ai erré au
hasard et j’ai bien cru n’en plus sortir, mon pauvre Diégo. Pour comble
de déveine, je me suis foulé un pied en glissant sur une racine. Me
voilà dans un bel état!
--Quelle idée, aussi, de vous aventurer tout seul!... fit Diégo, mais
puisque vous voilà, patron, il n’y a que demi-mal. Déchaussez-vous. Vous
savez que je suis bon masseur. Laissez-moi vous soigner à ma manière;
vous serez vite soulagé et, dans trois ou quatre jours, il n’y paraîtra
plus.
Diény ne voulut rien entendre:
--Oh! mais non, s’écria-t-il précipitamment. C’est atrocement douloureux
et je le connais, ton fameux massage. Tu vas me torturer. Laisse-moi
tranquille, mon cher. Je me ferai des compresses; c’est tout ce qu’il me
faut.
--Ma foi! reprit le Portugais, étonné, je ne vous aurais jamais cru si
douillet. Enfin, à votre disposition, si vous changez d’idée...
--Merci... merci!
Diény semblait avoir hâte d’en finir avec cette conversation. Il
détourna les yeux et, le regard au loin, atteignit une cigarette, qu’il
alluma lentement, à mouvements comptés. Puis il s’informa légèrement:
--M. Kerbrat est sans doute de retour?... Que lui a dit le sorcier?...
Diégo apprit à l’ancien clubman que son associé n’avait pas reparu au
camp!
--Je me demande même ce que cela signifie, vous savez...
--Oh! fit Diény avec un petit mouvement d’insouciance, je crois qu’on
peut encore lui faire crédit. Le sorcier a peut-être voulu le garder
auprès de lui pour quelques jours, afin de le mieux soigner?...
Puis, changeant de conversation:
--L’exploitation continue d’être bonne?
--Ça marche toujours admirablement.
Malgré les souffrances qu’il éprouvait à chaque pas et qui lui
crispaient les traits, s’étant débarrassé de son fusil et de son
équipement de chasseur, Diény voulut aller tout de suite au _sluice_.
Le contremaître se disait vaguement, en le suivant de l’œil--car le
blessé refusait d’être soutenu--que cet homme-là n’avait pas la marche
de quelqu’un qui s’est foulé un pied...
... Or, ce même soir, quand chacun se fut retiré dans son carbet, le
Portugais, employé fort ponctuel et méticuleux, se souvint de n’avoir
pas communiqué au maître les résultats de l’exploitation en son absence.
Atteignant la main-courante, il se rendit chez Diény où il entra sans
façon, ainsi qu’il en était coutume entre tous les habitants du camp
Labru.
Surpris par cette arrivée, car le sol un peu mou avait amorti les pas de
t’arrivant, Diény eut un mouvement précipité pour dissimuler sa jambe
ainsi que les linges ensanglantés dont il venait de la démaillotter. Le
contremaître avait cependant eu le temps de voir une blessure
ressemblant beaucoup à celle d’une balle.
--Mais qu’avez-vous, patron? Vous ne m’aviez pas dit...
--Ce n’est rien... ce n’est rien... balbutia Diény. En tombant, lors de
ma foulure, je me suis fortement écorché sur une souche...
Il paraissait bien au Portugais que la cheville ne portait pas l’enflure
caractéristique de la foulure, mais, devant la hâte de son chef à lui
demander le motif de sa visite, il comprit qu’il eût été malséant
d’insister.
Les explications données et les comptes rendus, Diény ajoutait:
--Je ne te dissimulerai pas, Diégo, que l’absence prolongée de mon ami
Kerbrat commence à m’inquiéter... à m’inquiéter beaucoup... Si ma jambe
ne me retenait ici, je m’en irais dès demain à sa recherche. J’ai bien
envie de te charger d’une petite expédition. Il faut en avoir le cœur
net. Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé malheur!...
Diégo se déclara tout prêt à partir.
Diény conclut:
--En ce cas, mon cher, c’est entendu. Tu prendras deux noirs avec toi.
Je te donnerai toutes les indications nécessaires pour gagner
directement l’ajoupa du Sorcier blanc sans t’égarer...
* * * * *
... Rempli de sombres pressentiments, le Portugais quitta le camp Labru
dès l’aurore qui suivit.
Chemin faisant, il se demandait pourquoi le patron lui avait menti:
--Ce n’est pas une écorchure; c’est un trou fait par une balle qu’il a à
la jambe! Il est impossible de s’y méprendre!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... En Guyane brésilienne, Diégo et ses compagnons approchaient du lieu
de résidence du «Sorcier blanc», quand un des noirs poussa un cri. A peu
de distance, au milieu d’une clairière, un cadavre d’Indien gisait, la
face contre terre, déjà à moitié dévoré par les fourmis rouges.
Ne pouvant s’approcher, par crainte de s’exposer aux attaques des
maudites bestioles, le contremaître examina le cadavre à la lorgnette.
Le malheureux Peau-Rouge, un des Oyampis partis avec Kerbrat, avait eu
la tête fracassée d’une balle... et, à quelques pas plus loin, sous un
épais bouquet de feuillage, son congénère gisait, également tué!
Affolés, les trois hommes se hâtèrent jusqu’à la cabane du «Sorcier
blanc».
Personne n’en sortit à leur approche et un triste spectacle les y
attendait.
Étendu sur une couchette, Georges Kerbrat était mort, lui aussi.
_Chose étrange, des bandages recouvraient sa poitrine: il avait été
pansé!_
--C’est tou’ à Jonao! murmuraient les nègres, tremblant d’une terreur
superstitieuse.
--Imbéciles! fit Diégo en levant les épaules, Jonao n’aurait pas besoin
de fusil, et notre pauvre patron a reçu deux balles dans la poitrine.
C’est un homme qui l’a tué... Quelque bandit... ce sorcier blanc,
peut-être... Mais, alors, qui donc aurait pansé M. Kerbrat?...
L’assassin aurait eu des remords?... Et le Chinois, qu’est-ce qu’il est
devenu?
En tous les cas, l’auteur du mauvais coup, quel qu’il fût, avait enlevé
toutes les armes et les provisions.
--Ce ne peut être que ce Sorcier blanc, s’affirmait Diégo, quel vilain
chenapan! Mais va-t-en donc le chercher, maintenant! Il doit être en
relations d’amitié avec toutes les tribus indiennes des environs! Est-il
en Guyane brésilienne? Est-il en hollandaise?... Une aiguille dans une
botte de foin! Ce qui est clair, c’est que le pauvre monsieur est mort
et bien mort...
Il ne restait plus qu’à donner une sépulture aux cadavres et à retourner
au camp Labru.
Gagné par les appréhensions mystérieuses des noirs, Diégo, à présent,
avait hâte de s’en aller. Par crainte des fourmis rouges, il versa sur
les corps des Indiens le pétrole contenu dans un bidon, resta dans un
coin de la case et il y mit le feu, ce qui éloigna les insectes.
Des fosses furent creusées hâtivement et l’inhumation terminée, les
hommes retournèrent sur leurs pas...
C’est avec une grande douleur que Diény apprit la mort misérable de son
ami et associé:
--Pauvre vieux! gémissait-il tristement. Lui, si heureux de cette
fortune qui nous arrivait!... Ah! c’est à tout abandonner là! Que me
fait tout cet or, à présent que mon cher ami n’en profitera plus?...
Dire que c’est moi qui lui ai donné le mauvais conseil d’aller vers ce
«Sorcier blanc!»... J’ai sa mort sur la conscience... Que pensera sa
petite Georgette, qui me l’avait confié!... Ce sorcier-là, qu’il ne me
tombe jamais sous la main!... Son compte serait vite réglé; j’en
réponds!... Canaille, va!... Canaille et lâche qui a dû attendre ces
pauvres gens comme à l’affût!... Et ce Chang, ce Chinois à la figure de
fouine, qu’est-il devenu?... Je parierais qu’il a trouvé moyen de vendre
son maître au bandit...
Il réfléchissait un instant, puis questionnait encore Diégo:
--Et tu dis que les blessures de Kerbrat étaient pansées?...
--Indiscutablement!
--Voilà vraiment qui est extraordinaire!
Cette particularité semblait l’intriguer plus que toute autre et le
plonger dans un grand étonnement.
CHAPITRE VI
GEORGETTE AU PLACER
A Paris, dans une pieuse pensée, Georgette avait résolu de ne pas
quitter l’hôtel où, de son vivant, l’oncle Labru s’était plu à accumuler
et à classer sa merveilleuse collection de tableaux, de meubles et
d’objets d’art qui faisait l’admiration des connaisseurs.
Ayant toujours vécu en famille, principalement, elle n’avait guère
d’amis à voir et, fidèle à son deuil, s’ennuyait, seule au fond de la
maison devenue bien trop grande pour elle.
A présent qu’elle n’avait plus un oncle bien-aimé à choyer, l’orpheline
semblait consacrer toute sa pensée à son frère aîné, auquel elle avait
toujours voué une tendre affection que l’absence n’avait fait
qu’accentuer encore.
Songeait-elle toujours à René Duroc, à son ancien fiancé? Personne n’eût
pu discerner la nature de ses sentiments à cet égard. S’il arrivait
qu’on parlât devant elle du médecin de marine devenu forçat,
l’expression que revêtait aussitôt son visage avertissait l’indiscret
qu’il se fourvoyait, et l’on changeait bien vite de conversation.
Les dernières nouvelles de Georges Kerbrat, toutes débordantes d’amour
fraternel, inquiétaient la jeune fille par leur ton mélancolique.
L’ex-administrateur colonial n’y faisait qu’à peine allusion aux accès
de fièvre qui l’avaient saisi dès Cayenne sans plus cesser de le
poursuivre tout du long de la montée par la rivière et à travers la
forêt. Mais il ne parlait de cet humide chaos de verdure surchauffée
qu’avec une sorte d’horreur superstitieuse... et, lisant entre les
lignes avec l’étonnante pénétration des femmes, Georgette sentait bien
que Georges était plus préoccupé de l’état de sa santé qu’il ne voulait
le laisser entendre.
Elle se demandait si elle n’avait pas eu tort de pousser son frère à
partir, bien que, jusqu’à l’époque de son embarquement pour le pays de
l’or, il se fût toujours montré robuste. On sait la terrible influence
de ces climats sur certaines natures. N’eût-elle pas mieux fait de se
remettre à Diény du soin de leurs intérêts? De mauvais pressentiments
l’habitaient à demeure, à présent. Des avertissements, venus elle ne
savait d’où, lui disaient qu’elle ne reverrait plus son cher Georges...
Aussi, le jour qu’elle reçut de Cayenne un câblogramme à son adresse, la
femme de chambre qui le lui avait apporté la vit pâlir, chanceler et
chercher d’instinct le soutien de la cheminée, avant même qu’elle ne
l’eût ouvert. La sinistre nouvelle, Georgette la lisait à travers le
papier. Dès cet instant, elle sut que, désormais, elle restait seule au
monde.
Ce qu’elle lut lui fit l’effet d’une répétition:
Mademoiselle, j’ai le chagrin de vous apprendre la mort de votre cher
frère et de mon grand ami Georges Kerbrat, tué par un soi-disant
Sorcier Blanc, forçat évadé qu’il avait été consulter au fond de la
forêt, dans le pays des Oyampis, sur le versant sud des monts
Tumuc-Humac. De tout mon cœur avec vous dans votre grande peine.
Lettre suit.
Annibal Diény.
* * * * *
Après quelques jours de prostration, le tempérament énergique de
Georgette reprit le dessus. En attendant la lettre de l’ami qui lui
devait donner des détails sur la fin de son frère, elle prit
courageusement toutes ses dispositions pour se rendre en Guyane au plus
vite.
Libre de tout lien, elle entendait ne rien négliger pour retrouver,
atteindre et punir l’assassin de Georges Kerbrat...
Un peu plus de trois semaines après le câblogramme, elle recevait une
lettre où Diény lui contait les abominables circonstances dans
lesquelles l’ancien administrateur avait trouvé la mort. Moins
affirmatif que dans sa dépêche, il se demandait s’il fallait attribuer
cet assassinat au fameux sorcier blanc ou au boy chinois Chang, disparu
lui aussi, ou encore à une collusion criminelle entre l’infidèle
serviteur et l’ancien forçat?
Elle sut bientôt cette lettre par cœur et, à longueur de jour, elle en
étudiait les appréciations, qu’elle discutait en soi-même, pour tâcher
d’arriver à une opinion raisonnée et probable.
* * * * *
Pour elle, toute la traversée entre Saint-Nazaire et la Guyane se passa
en conjectures.
En débarquant à Cayenne, elle ne s’étonna nullement de n’y point trouver
Diény... qu’elle n’avait pas prévenu de son arrivée et qui, d’ailleurs,
privé de son collaborateur, ne pouvait sans doute plus guère quitter la
surveillance du «placer», désormais en pleine activité.
A peine reposée, elle s’occupa activement, avec l’aide des autorités
locales, d’organiser une expédition qui la conduisit aux Tumuc-Humac,
nullement effrayée de se trouver seule avec des hommes qu’elle
s’entendrait à commander, elle n’en doutait point.
Le personnel de pagayeurs et de porteurs fut d’autant plus aisément
recruté qu’elle se montrait large sur la question des salaires.
Puis il fallut fréter une _tapouille_ pour gagner Saint-Laurent du
Maroni où l’on se procurerait les pirogues nécessaires.
La perspective de ce voyage de plus de quatre cent cinquante kilomètres
sur un fleuve encombré de récifs et bouleversé de rapides, puis à
travers la forêt vierge ne l’arrêta point, car elle était vigoureuse,
énergique et rompue aux sports utiles:
--Femme béqué-là, disaient les nègres avec admiration, l’a peu’ de ’ien,
missié. Pas peu’ l’eau, pas peu’ fièv’, pas peu’ caïmans, ni se’pents,
ni ma’inguouins... Peu’ de ’ien, moi vous dis, missié, pas même peu’
z’hommes!... Ça joliment bouave, pou’ tit’ moune tcha-tcha!
Et elle fit comme elle avait dit.
Le voyage en tapouille jusqu’à quatre-vingts kilomètres de l’embouchure
du fleuve, s’il manque beaucoup de confortable, ne présente point de
difficultés. L’épreuve véritable commence avec la pirogue instable,
creusée à coups de hache dans le tronc d’un banda.
Au lever,--avec le soleil, à cinq heures--la température, grâce à
l’abondante rosée, restait assez fraîche pendant environ une heure. Mais
à partir de ce moment jusqu’à six heures, où le soleil se couchait, dans
quelle effroyable touffeur il fallait se frayer un chemin!
Georgette ne se plaignait pas; relativement à l’abri sous le toit de
feuillage qui, au maître bau, forme comme le _felze_ de cette gondole
équatoriale, elle voyait la sueur fumer en s’évaporant sur le torse des
nègres athlétiques, bien qu’autant que possible, leur chef et timonier
cherchât l’ombre des rives.
A peine pouvait-on s’allonger un peu dans le canot tout encombré de
colis...
Soudain, les chants puérils s’éteignaient et les bonnes faces noires se
faisaient attentives. Georgette savait alors qu’un danger approchait.
Mais les coups de pagaies continuaient, merveilleusement réguliers
jusqu’au moment où les soubresauts de l’esquif annonçaient un banc de
rochers et des rapides.
Alors, elle s’extasiait sur la décision, l’agilité, la force, la
résistance et la merveilleuse adresse de ces hommes qui, sans guère
secouer l’embarcation, bondissaient tout à coup sur un rocher, paraient
le «battage», faisaient évoluer la pirogue et, tout aussi prestement, y
reprenaient leur place et leur infatigable pagaie.
Parfois, pour l’alléger sur un bas-fond, ils laissaient filer la pirogue
et, plongeant comme des cormorans dont ils avaient la couleur et la
ligne fuyante, ils la regagnaient à la nage.
Un puissant rétablissement et, de nouveau, ils pelletaient à leurs
places l’onde bouillonnante.
Pour la nuit, on débarquait au dégrad[6] de quelque village indien et,
le feu allumé, le repas rapidement avalé, c’était la nuit émouvante et
trouble... et le sommeil entrecoupé de sursauts fatigants, le sommeil
qui repose mal.
[6] Appontement.
Des chiens rusés aboyaient au bord de l’eau avec obstination pour
attirer les caïmans et puis, filant ventre à terre, s’en allaient passer
la rivière un peu plus haut, en quelque coin ainsi purgé de leurs
ennemis voraces.
Toute la journée du lendemain on revoyait défiler pandanus, banyans,
palétuviers, gaïacs, ouacapous, angéliques, toutes les essences
innombrables de la forêt, illustrée du vol polychrome des aras, jaunes,
verts, rouges et bleus, tous pareillement criards..., aux chants tour à
tour joyeux, grotesques ou mélancoliques des pagayeurs noirs...
... Ce jour-là, Diény allait et venait tout le long des _sluices_,
surveillant la marche du travail. Il ne cherchait pas à dissimuler sa
satisfaction. Ce placer était une fortune extraordinaire. Plus on en
extrayait d’or et plus il en venait. Mais aussi, plus cet homme en
gagnait et plus s’exacerbait son avarice.
Depuis la mort du malheureux Kerbrat, la condition des travailleurs, à
«Labru», ne s’était pas améliorée, loin de là!
La surveillance, nécessaire certes, et admise par tous, y devenait
vexatoire. Au moindre geste suspect, les hommes se voyaient fouillés,
injuriés, parfois même maltraités et un vif mécontentement se
manifestait parmi eux, presque ouvertement. Diégo ne se résolvait que
malaisément à exécuter des consignes rigoureuses jusqu’à l’inhumanité et
Carila avait perdu son humeur joyeuse, en dépit des beaux bénéfices
réalisés à tant pour cent.
Vingt fois par jour, le contremaître noir, superbe statue d’ébène,
considérait celui qui était resté seul maître du riche placer et qu’il
voyait courir à quelque travailleur pour l’accabler de menaces; il
secouait d’un air pensif sa grosse tête laineuse en murmurant:
--Moune-là, missié, pas bon di toute! I’ pas connaît’e droits de l’homme
et di citoyen!
Ces droits, en effet, semblaient bien être devenus le cadet des soucis
du nouveau satrape des Tumuc-Humac.
Ses propres droits, il les improvisait à sa fantaisie et quant à ceux
des autres, c’était pour lui lettre morte. Déjà à plusieurs reprises, en
réponse à qui lui présentait une observation à propos d’un déni de
justice, il avait porté la main, d’un air qui ne disait rien de bon, au
pistolet suspendu en permanence à sa ceinture.
A présent qu’il se sentait en possession d’un pouvoir absolu de fait, il
s’abandonnait à la griserie de la richesse et de la puissance. Comme il
arrive à beaucoup d’hommes, il ne s’était pas plutôt senti en possession
d’une réelle autorité qu’il s’était mis à en abuser.
Tous ceux qui l’avaient connu auparavant l’eussent trouvé bien changé;
mais où donc étaient-ils, désormais, ceux-là? Labru? Mort! Georges
Kerbrat? Mort! René Duroc? Bagnard!...
... Or, depuis un instant, les noirs au travail semblaient dresser
l’oreille. Leurs sens affinés par l’habitude de la forêt leur
apportaient des perceptions inexistantes pour les blancs... Et, cette
fois encore, ce fut la voix imposante de Carila qui annonça:
--Beaucoup mounes, là, missié, qui z’approchent!
Comme on n’avait qu’une confiance réduite dans la bienveillance de
certaines tribus indiennes, qui commençaient à trop bien connaître la
valeur de l’or et les avantages qu’on en pouvait tirer dans le trafic
avec les blancs, ce fut une alerte.
Sur l’ordre de Diény, répété par Diégo et Carila, les noirs coururent au
village tout proche pour s’y armer de fusils et revenir défendre leurs
_sluices_ ainsi que la respectable «récolte» du jour.
Des formes s’agitèrent derrière les broussailles et les lianes
pendantes, en même temps que des craquements multiples s’approchaient
et, au moment que les chefs allaient lancer une sommation d’arrêt, on
distingua plus nettement les arrivants.
C’était une troupe de noirs qui s’avançaient en file indienne, en se
frayant un chemin à coups de coupe-coupe, car les chercheurs d’or
avaient beau tracer des sentiers autour de leur village, ils se
refermaient toujours par la poussée de la végétation exubérante.
Au centre de la petite colonne, un jeune homme était porté dans une
sorte de palanquin grossièrement fait de branches. Et ce n’est que
lorsqu’il fut ainsi parvenu à quelques pas, que Diény reconnut Georgette
Kerbrat en costume masculin.