comme on n’en voit guère, riche, riche!... vous l’exploiterez: vous
ferez fortune. Je ne vous demande que de rechercher ma fille, ce qui
n’est pas difficile, et de lui donner un tiers de tous les bénéfices que
vous tirerez de mon gisement.
Il parlait avec une difficulté croissante et ses yeux perdaient à chaque
instant de leur éclat...
En terminant son récit pénible, il eut une faiblesse.
Kerbrat put lire au mouvement de ses lèvres ces mots qui ne furent point
prononcés:
--Merci, monsieur Kerbrat, et bonsoir!...
--Bonsoir, Dizenier!...
Peu après, il avait rendu sa pauvre âme torturée, tandis qu’à Paris,
peut-être, celle qui l’avait damné, chantait quelques couplets légers
devant une salle pleine de gens hilares!
Les yeux du petit homme d’évasion étaient clos au fond de ses orbites
creuses. Ils ne se rouvriraient plus que pour montrer leurs os!
Kerbrat ordonnait déjà aux noirs de creuser une fosse à ce misérable,
quand les deux autres forçats, l’assassin et le faussaire, réclamèrent
pour eux la peine de ce devoir.
Quand ils eurent fini, le jour était venu. Les deux évadés remercièrent
de l’hospitalité généreusement accordée.
Ils comprenaient, sans qu’on le leur dît, que leur présence n’était
point désirable. L’humanité avait ses limites...
Au moment de partir, une grande mélancolie s’empara d’eux. Le faussaire
prit la parole:
--Nous ne sortirons plus de cette forêt maudite. Nous y crèverons comme
des bêtes malades. Il paraît que nous ne l’avons pas volé, puisque nous
sommes des canailles... Adieu, et merci encore... Lui, c’est Maurion, et
moi, Sublériaux.
Ils n’essayèrent même pas de tendre la main et partirent, la tête basse,
en arrondissant les épaules sans se retourner. Peu après, ils
disparaissaient dans l’enchevêtrement des troncs, des buissons et des
lianes:
--Pauvres gens! fit Georges Kerbrat en oubliant pour un instant ses
propres souffrances.
--Mon cher, dit Diény, j’admire votre humanité, mais j’avoue mon
soulagement à me voir débarrassé de ces fripouilles.
--Ils nous étaient sincèrement reconnaissants. Je m’en porte garant.
--Peut-être, mais, en peu de temps, le naturel eût repris le dessus et
savons-nous quel complot ils eussent fomenté contre nous avec nos
nègres?
--Ces nègres sont de braves gens, Diény, et dévoués!
--Hum! hum! J’aime mieux le croire que d’y aller voir. Je préfère les
forçats à l’autre bout de la forêt qu’auprès de nous. Un coup de couteau
dans le dos est vite attrapé, une tasse de tisane vénéneuse bien vite
bue!
Quant aux filons découverts par Dizenier, il n’y croyait point.
--Et pourquoi donc? s’écriait avec une sorte d’indignation, Georges
Kerbrat. J’y crois, moi, parce que je crois à la reconnaissance de ce
malheureux, parce que, dans le dernier des hommes, il y a toujours au
moins un grain de bonté, comme il y a un grain d’or dans chaque pelletée
de terre guyanaise.
Cela fit beaucoup rire Diény, plus sceptique:
--Je crois, moi, que l’homme qui sait où gît un trésor aimerait mieux en
emporter l’inutile secret dans la tombe que de le donner bénévolement à
un autre. Pour qu’il le divulgue, il faut que, comme moi avec Labru, il
se trouve dans l’impossibilité de l’exploiter tout seul. Chacun pour
soi, voyez-vous; c’est la grande loi de l’humanité!
* * * * *
Le camp levé, on se remit en marche aussi péniblement qu’auparavant, au
sabre d’abatis.
De-ci, de-là, au passage d’un petit cours d’eau, Diény détachait le plat
de fer qui pendait à sa ceinture et «faisait la batée». C’est-à-dire
qu’il lavait quelques livres de terre rouge ou du noir humus aux
senteurs écœurantes, pour retrouver, l’opération achevée, une pincée de
poudre jaune au fond du plat:
Et c’étaient des parcelles d’or!
--On marche sur l’or, dans ce pays! s’écria-t-il une fois. A cent
reprises, j’ai trouvé des coins qui donnent plus de deux sous à la batée
et qui, par conséquent, vaudraient la peine d’être exploités, si les
frais de voyage et de transport ne devaient manger tous les bénéfices de
l’affaire... Mais vous verrez, aux Tumuc-Humac, nos filons de quartz!
Cela, alors, vaut la peine d’être travaillé!
--... D’être travaillé, faute de mieux, Diény, répliqua Kerbrat. Mais
vous reconnaissez vous-même que vos placers ne sont que d’une richesse
assez moyenne. Or, le point où notre évadé situait son filon n’est pas
fort éloigné de celui où vous avez trouvé les vôtres, et il assurait que
le sien représentait une fortune incalculable. Bien que je n’aie qu’une
foi modérée dans ces affirmations, je suis d’avis de faire le petit
crochet nécessaire--deux jours au plus--pour savoir à quoi nous en
tenir.
Il y eut discussion. Cependant, Georges Kerbrat se montra si convaincu
et usa d’arguments tellement irrésistibles qu’il l’emporta. Il fut
décidé qu’on irait sur place vérifier les dires de l’homme d’évasion,
tandis que, du haut des arbres, une voix singulière criait ironiquement:
--Voyons! Voyons!
Carila leva la tête et, comme il avait remarqué la controverse entre les
deux Blancs sans en connaître le sujet, mais qu’il avait constaté le
succès de Kerbrat, il lui dit:
--Tu entends: z’oiseau-voyons, il dit toi raison!
* * * * *
La marche reprit, sur le sol mou qui s’effondrait sous les pas et,
toujours, il semblait que la chaleur fût plus accablante.
Les serpents fuyaient devant les intrus ou, suspendus à quelque branche,
se balançaient en sifflant, la gueule ouverte.
Parfois un agouti, un pécari, un tatou, un tamanoir, se faufilait
prestement ou, surpris à la bauge, un tapir brisait tout devant lui en
prenant sa course brutale. Mais il était rare qu’un coup de fusil se
présentât «à belle».
Seuls se laissaient approcher les énormes et dégoûtants crapauds-bœufs,
gros comme des chiens, et qui sautelaient lourdement aux côtés de la
colonne.
Les singes noirs ou gris, les ouistitis, les singes beuglants
cavalcadaient sur les branches des fromagers, des gaïacs, des ouacapous
ou des angéliques-rouges au tronc presque impossible à scier. Ils
sautelaient agilement d’un arbre à l’autre et grimaçaient en craquetant,
puis, furieux, jetaient à la tête des nègres les projectiles qui leur
tombaient sous la main.
Par les éclaircies, on voyait les urubus tracer leurs larges cercles
dans le ciel, et s’abattre tout à coup pour saisir et combattre la
grande couleuvre _devin_.
Des serpentaires, des aras, de toutes couleurs, des marayes[3] filaient
sous les ramures où se jouaient les mouches-chapeau et les
mouches-tigres à la piqûre venimeuse.
[3] Sorte de perdrix.
Les nègres répondaient en sifflant à la vocalise de l’oiseau-chanteur
qui accourait et, de très près, fixait son regard sur les inhabituels
passants, tandis que, du fond des frondaisons, descendait la grave note
d’orgue de l’oiseau-mon-père...
Il arrivait que les noirs fissent un grand détour pour éviter les
fourmis rouges que leurs yeux perçants apercevaient, alors que les
féroces insectes dévoraient quelque reptile qu’ils avaient attaqué...
Jour après jour, la forêt restait la même. Elle ne s’ouvrait qu’à force
devant la caravane pour se refermer sur elle.
Peu à peu, les hommes se sentaient rongés par cette chaleur pesante,
incessante, qui les attaquait sans répit, comme la mer le rivage, et ne
pardonnait pas de toute la journée.
A peine si les nuits apportaient un peu de fraîcheur aux organismes
épuisés et l’on était dévoré de moustiques, envahi par les chiques...
Enfin, le sol s’éleva, devint moins friable sous les pieds et bientôt
plus rocheux. La forêt s’éclaircit et Georges Kerbrat éprouva quelque
soulagement relatif à la fièvre qui le minait, au point qu’à plusieurs
reprises il avait dû se faire porter par les nègres.
Ingénieux, ces braves garçons avaient fabriqué une sorte de filanzane
et, malgré le surcroît de travail que cela donnait, ils se relayaient de
bon cœur pour prêter leurs épaules, car Georges était celui des deux
Blancs qu’ils aimaient le mieux.
De son côté, très résistant sous sa frêle enveloppe, Chang l’entourait
de soins attentifs, empressés.
Quant à Diény, il était étonnant. Il supportait aussi victorieusement
que les nègres cette température d’étuve, ces marches brisantes, ce
régime lassant de conserves et de venaison, de _couac_[4], de viande
séchée, de poisson salé, de tafia, ces eaux de rencontre et parfois fort
impures.
[4] Farine de manioc torréfié.
On le voyait avancer d’un pas ferme, les épaules effacées, la tête
haute, les yeux fixés au loin, sur on ne savait quel rêve qui semblait
l’accompagner partout. Fumant son éternelle pipe, il battait les
buissons de sa canne, atteignait parfois son fusil pour descendre une
perdrix-maraye ou un pécari, se montrait d’une indéfectible bonne
humeur, sauf quand il gourmandait les porteurs, car il avait l’autorité
assez dure et hautaine...
Malgré son accoutumance déjà longue à ce pays inclément, Diégo
l’admirait.
--C’est un homme! disait-il.
* * * * *
Un matin, vers dix heures, une ligne courbe et bleuâtre apparut au loin
entre les arbres plus clairsemés.
--Tumuc-Humac, ça, annonça Carila; et là, Timotakem.
Il montrait du doigt une montagne qui paraissait assez haute, bien qu’en
réalité le Timotakem n’ait que huit cents mètres d’altitude.
C’est à ce moment qu’on commença de se diriger suivant les indications
du croquis remis à Kerbrat par le petit homme d’évasion. Assez
maladroitement tracé, à moitié mouillé par l’humidité, il devenait
pourtant compréhensible avec un peu d’attention, bien qu’orienté au
petit bonheur.
CHAPITRE IV
LE SORCIER BLANC
Au pied du Timotakem, c’était toujours la forêt, mais éclaircie et
presque praticable, sur un terrain étrangement inégal, raviné et souvent
pierreux.
Pendant deux jours, les voyageurs cherchèrent en vain un gros rocher «en
forme de chien couché» qui était le point de départ des mesures données
par le schéma du forçat.
Bien que toujours aussi brûlante, la température s’était faite plus
sèche et conséquemment plus supportable. Cependant, horriblement
fatigué, Georges Kerbrat allait crier grâce, quand Chang, désignant une
masse de rocs ensevelis dans les frondaisons et les broussailles,
s’écria:
--Ça est peut-être le locher en chien couché, une fois débloussé.
Il voulait dire «débroussé».
Diény, qui refusait de croire aux dires des évadés, haussa les épaules:
--Nous ferions mieux de gagner _mes_ filons. Ils ne donnent pas des
kilos d’or au mètre cube, mais, au moins, ils sont là, eux!
--Un peu de patience, Diény, pria Kerbrat. Vous voyez s’il m’en faut,
dans l’état où je suis!
Et, d’une voix faible, se retournant vers les noirs, il commanda
doucement:
--Allons! du courage... Débroussez-moi ça, garçons!
Ces hommes lui étaient dévoués, puis ils souhaitaient une belle
trouvaille, dont ils auraient leur part.
Une fois de plus, ils empoignèrent leurs sabres d’abatis et attaquèrent
la brousse enragée qui semblait pousser à vue d’œil pour les ensevelir.
Après deux heures de travail, aux approches du soir, le rocher fut
suffisamment dégagé pour qu’on pût en vérifier les formes générales. Il
donnait assez bien l’impression d’un chien couché.
Or, le papier portait ces mots:
«De la patte gauche avant du chien, par les gros ouacapous, quatre cents
pas, jusqu’à la petite source. C’est là!»
Les quatre cents pas furent assez difficiles à faire en prolongeant la
ligne droite qui passait par les ouacapous presque aussitôt reconnus...,
à cause des inégalités du sol. La direction traversait un véritable
chaos de rochers moussus, si bien qu’on parvint en un fourré épais où il
n’était point trace de source.
--Eh bien? fit Diény en ricanant.
Kerbrat restait assez piteux quand un des nègres, Caïus Bâton, qui
tendait l’oreille, frappa des mains en s’écriant avec un accent de joie
enfantine:
--Moué z’entend’e b’uit, mou ché!
On le suivit et l’on arriva à un creux dans le rocher, au flanc de la
montagne, d’où l’on entendait l’eau sourdre avec son murmure charmant de
cascade minuscule.
Un commencement de cours d’eau s’en allait, roulant sous les mousses et
les lianes fleuries d’orchidées, dans une petite tranchée qui
s’approfondissait et s’élargissait constamment.
Déjà, sans avoir reçu d’ordre, tout émoustillés, les noirs étaient
descendus dans la tranchée, le pic et la pelle en main. Avec une
merveilleuse ardeur, ils se mettaient à creuser un premier trou d’un peu
plus d’un mètre de profondeur.
Pour ne plus perdre de temps, Diény ordonna qu’on ne fît point d’essais
tant qu’on n’aurait pas senti au bout de la pioche la glaise consistante
ou la roche aux approches desquelles se trouve la poudre d’or que son
poids entraîne toujours aussi bas que possible.
Un bruit sec éclata parmi les travailleurs:
--_Bedrock!_[5] cria celui des hommes qui avait porté le coup de pioche.
[5] Le lit de rocher.
Déjà l’eau de la source envahissait par infiltration la cavité.
Diény décrocha sa batée, y entassa quelque sept livres de terre mélangée
de gravier, qu’il se mit à laver activement, tournant, agitant et
inclinant son plat, aidant à la dissolution des mottes qu’il écrasait
entre ses doigts.
Les noirs suivaient passionnément l’opération, et, dans leur excitation
puérile, ils dansaient d’un pied sur l’autre, s’exclamaient à chaque
instant:
--’Ou’ vé’ez, ché, li qu’a payer... li qu’a payer!
Si cette terre «paierait» ou non, personne n’en savait rien, tant que
l’opération d’essai n’était pas conduite à sa fin.
Enfin, toute la terre fut dissoute.
Or, dans le creux de la batée dormaient deux grosses pincées de la
poudre jaune qui rend les hommes fous et meurtriers!
Kerbrat et Diény se regardaient, pâles d’émotion.
Le placer de l’homme d’évasion donnait un rendement phénoménal et
qu’aucun autre placer n’avait encore jamais atteint!
Les nègres bondissaient comme des cabris et criaient leur joie. Un
pareil instant valait toutes les fatigues et les souffrances endurées
pour atteindre cet Eldorado.
Ils échangeaient de joyeuses bourrades, cabriolaient en criant:
--Une tasse... dix tasses... cent tasses au mèt’e cube, missié! ’Ou’
voi’ ça, mou ché?
--Une pareille teneur est formidable, incroyable, murmura Diény. Si elle
s’étend à quelque distance, ce placer est le plus riche de la terre et
nous en sommes les gens les plus opulents...
Georges Kerbrat qui, tout heureux pour soi et pour sa sœur, examinait
inconsciemment son compagnon, vit d’étranges lueurs s’allumer dans ses
yeux, tandis que le beau visage revêtait une expression nouvelle et
dure, où il y avait comme de la colère...
* * * * *
Le lendemain matin, après une nuit fiévreuse et agitée où tout le
campement eut grand mal à trouver le sommeil, de nouveaux trous furent
creusés à plus grande distance de la source. Et toujours, c’était de
l’or, et la teneur ne cessait de se maintenir aussi riche, ne diminuant
ou n’augmentant, même, qu’à peine.
Diény,--sur qui la fièvre paludéenne n’avait pu mordre,--tremblait
maintenant de tous ses membres quand il ne se sentait pas regardé. La
fièvre de l’or s’était emparée de lui.
De ce jour et du matin au soir, on ne cessa plus de travailler, au point
que, parfois, la brusque tombée de la nuit surprenait les placériens en
pleine besogne.
Ce furent, d’abord,--les _carbets_--abris qu’on construisit pour ne plus
coucher en plein air, car, dans la forêt débroussaillée, déboisée sur
des larges espaces, les «coups de lune» étaient à redouter, à tort ou à
raison. Mais personne ne doute à la Guyane que les coups de lune donnent
la «fièvre qui tord la bouche».
Bientôt, un petit hameau fut constitué de cases faites de poteaux coupés
dans la forêt, murées de claies, couvertes de feuilles sèches. Les
hommes y couchaient sur des lits d’herbes que supportaient des planchers
surélevés, par crainte des reptiles, des insectes venimeux, de
l’humidité du sol. Et les noirs ravis de chanter en gambadant:
--Nous planter bananiers, cannes à sucre, toutes so’tes légumes! Nous
descend’e riviè’e pou’ pêcher poisson frais avec feuilles nikou!
Les feuilles de cet arbre ont la propriété d’enivrer le poisson comme la
coque du Levant.
Puis on _décapela_, on découvrit une partie du champ aurifère pour
rendre largement accessibles les couches exploitables, et à quelque
distance de la source, on établit un barrage de retenue pour les eaux.
Enfin on creusa un canal d’amenée qui fit passer celles-ci par un sluice
fabriqué avec les planches toutes façonnées et la toile métallique qu’on
avait apportées.
C’est un canal de bois en pente douce, large d’environ trente
centimètres sur autant de profondeur, formé d’une dizaine de cheneaux
longs de quatre mètres, emboîtés à la file. Au fond, des tasseaux en
bois et des _rifles_--espèces de grilles en fonte--créent des ressauts
qui secouent le courant d’eau. Ainsi les terres se dissocient, coulent,
tandis que, derrière ces abris, elles abandonnent l’or charrié.
Armés de pelles, des hommes jetaient la terre rouge dans la partie
supérieure du _sluice_, pendant que d’autres, le long du canal de bois,
broyaient et dispersaient les mottes au moyen de râteaux, ou bien les
écrasaient avec les doigts.
En bas du sluice, la pelle en main, les _débourbeurs_ chassaient les
alluvions entraînées par les eaux de façon qu’elles n’obstruassent point
le déversoir et ne ralentissent pas le courant.
Chaque matin, on versait tout le long des boîtes, au moyen d’une
passoire, quelque deux kilogrammes de mercure destiné à s’emparer de
l’or au passage et à l’amalgamer.
En effet, dégagé des terres qui le portent par le lavage et le
triturage, l’or, plus lourd que sa gangue, descend au fond du canal. Les
grosses pépites s’arrêtent dès le haut et c’est la poudre qui,
recueillie par voie d’amalgame, le long du reste du canal, s’arrête
derrière les tasseaux et les _rifles_.
L’infatigable Carila, pendant tout le temps du travail, ne cessait de
courir d’un bout à l’autre du sluice, pour prévenir tout vol de pépites
de la part des débourbeurs.
De temps en temps, Diégo essayait à la batée les terres de rebut, pour
s’assurer qu’elles avaient bien donné tout leur or et qu’il n’y avait
pas de perte.
Le soir, à cinq heures, on recueillait l’or accumulé, soit pur, soit
amalgamé, derrière les rifles. On filtrait le mélange en le tordant dans
des torchons de peau de daim.
Le mercure resté pur se trouvait ainsi éliminé et l’on demeurait en
présence d’un bloc informe d’amalgame qu’on chauffait à haute
température. Le mercure une fois volatilisé, l’or pur obtenu constituait
le gain de la journée qu’on pesait, ou qu’on mesurait à la tasse d’un
kilo.
* * * * *
Après trois mois de ce travail acharné, l’expédition était déjà en
possession d’une très considérable provision du métal précieux, une
fortune.
Un soir, Diény dit à Kerbrat:
--Mon cher ami, il serait temps de retourner à Saint-Laurent pour y
obtenir le permis d’exploiter et y faire enregistrer notre concession. A
vrai dire, nous sommes même un peu en retard.
--Je le sais... Bien que vous alliez mieux, votre fièvre vous travaille
encore. Pourtant, il faudrait vous charger de ce voyage. On a besoin de
mon expérience ici, et mon absence pourrait faire tort à une affaire si
bien «partie».
Sans s’effrayer du trajet à pied, ni de la descente périlleuse des cours
d’eau, Georges Kerbrat se déclara prêt à partir. Il tenait à se rendre
utile dans toute la mesure de ses forces.
Il fut donc décidé qu’il se mettrait en route dès le lendemain, avec
quelques-uns des nègres, et qu’à Saint-Laurent du Maroni, comme à
Cayenne, il embaucherait de nouveaux travailleurs pour l’extension du
_claim_.
Le soir même, il y eut un dîner de fête, tant en l’honneur du partant
que pour célébrer la réussite de l’entreprise, un dîner sans conserves,
tout de viandes fraîches--agouti et marayes--de légumes et de fruits.
Les nègres chantèrent leurs chansons amusantes, dansèrent leurs danses
farceuses ou furibondes jusqu’à près de minuit.
A les voir s’agiter en hurlant et en grattant leurs banjos à la lueur
des grands feux allumés, on eût dit autant de joyeux diables sortis d’un
enfer anodin.
Malheureusement, les convives oublièrent les conseils de la sagesse; le
whisky coula trop abondamment et ces copieuses libations devaient coûter
cher à Kerbrat qui, le lendemain matin, au moment de partir, se trouva
positivement hors d’état de se lever.
Un accès de paludisme d’une extrême violence le faisait grelotter par
trente-cinq degrés de chaleur et, malgré ses efforts, il retomba sur son
lit, anéanti.
Trop faible pour entreprendre le rude voyage projeté, il devait se
résigner à attendre, en se soignant sur place, au petit village qu’en
souvenir de son oncle et bienfaiteur il avait baptisé du nom de Labru.
Atteint de béribéri, dans sa forme paralytique et non dans l’œdémateuse,
qui est la plus redoutable, il s’administra à lui-même des toniques et,
au bout de quelques jours, un léger mieux se manifesta. Il put alors se
lever un peu et traîner d’un carbet à l’autre en s’appuyant sur une
canne.
* * * * *
Certain jour, comme il fumait une cigarette devant l’entrée de son abri,
il vit venir à lui deux Indiens Oyampis à peu près nus.
Peu à peu, les indigènes des alentours s’étaient familiarisés avec les
habitants de «Labru», qui les accueillaient volontiers, tout en prenant
les précautions nécessaires contre toute traîtrise possible, et auxquels
ils apportaient souvent le produit de leur chasse, de leur pêche et de
leurs rudimentaires cultures.
Cette fois, ils avaient du gibier à vendre. Kerbrat le leur acheta avec
empressement. Et l’un des deux Peaux-rouges, dont le Français commençait
à comprendre le dialecte, se mit à examiner curieusement son
interlocuteur civilisé:
--Malade, toi?
--Oui.
--Pas vu _sorcier blanc_, de ta race, alors?
--Sorcier blanc? fit avec surprise le malade. Quel sorcier blanc?
--Là, dans montagne, dans Tumuc-Humac...
Et, tant par gestes que par un flux de paroles enthousiastes, l’Oyampi
se mit à chanter les louanges de certain sorcier blanc--quelque forçat
évadé, sans doute, pensa Kerbrat--qui vivait en solitaire sous une
ajoupa de la forêt, dans la montagne, à peu de distance de «Labru», mais
en Guyane brésilienne, de l’autre côté de la frontière.
Toutes les tribus indigènes l’appelaient «le Grand Sorcier».
On venait le consulter de cent kilomètres à la ronde et il avait opéré
des guérisons miraculeuses.
Les Indiens s’en retournèrent vers leur village, laissant Kerbrat fort
intrigué.
Au fond, le malade s’inquiétait de son état. Il redoutait qu’une seconde
crise de béribéri ne lui fût fatale et ne se souciait point de mourir au
fond de cette brousse, loin de sa sœur qu’il aimait et sans avoir joui
de l’immense fortune que le hasard lui avait apportée.
Diény s’en revenait justement du travail, à ce moment-là.
Il vit son camarade qui, déjà las, s’asseyait sur un banc rustique, à
l’ombre des fromagers. Affectueusement, il vint à lui:
--Eh bien, mon vieux, ça va-t-il un peu mieux aujourd’hui?
Chose singulière, depuis le soir du dîner trop «arrosé» qui l’avait
rendu plus malade, Kerbrat témoignait une certaine froideur, un certain
éloignement à son associé, envers lequel, cependant, il s’était toujours
montré fort amical jusque-là.
C’est assez sèchement que l’ancien administrateur répondit:
--Non, ma foi, je ne vais guère mieux, et j’aimerais fort à savoir ce
qui me travaille ainsi!
A ce ton presque brutal, Diény avait jeté à son interlocuteur un de ces
regards pénétrants, animés d’une lueur étrange, qui lui étaient
fréquents depuis peu. Mais la flamme s’éteignit aussitôt et, haussant
les épaules:
--Ce qui vous travaille, mon cher, c’est ce climat infernal dont
certains tempéraments ont la plus grande peine à s’accommoder.
Mis au courant de la visite des deux Oyampis et de la présence proche de
ce sorcier blanc, fameux comme guérisseur parmi les indigènes, Diény se
mit à rire bonnement:
--Vous croyez à ces histoires de bonnes femmes rouges?