COLLECTION DU LECTEUR
LE TROIS-MATS
FANTOME
PAR
JEAN D’AGRAIVES
ÉDITIONS COSMOPOLITES
151 bis Rue St. Jacques--PARIS--V. arr.
COLLECTION DU LECTEUR
Tenter d’arracher le lecteur aux petits soucis quotidiens, aux
préoccupations constantes qu’entraîne toujours la vie moderne..., lui
ouvrir toutes grandes des fenêtres sur la magie de l’aventure, les
champs immenses du romanesque..., l’entraîner loin de son train-train,
de son labeur de tous les jours, pour lui faire vivre en des décors
divers, nouveaux, curieux, bizarres, des péripéties captivantes..., le
promener en guide disert par des pays et des époques où son esprit
souhaita parfois de vagabonder à sa guise..., l’initier aux mœurs
pittoresques de milieux étranges, imprévus..., le faire vibrer à
l’unisson de scènes poignantes ou passionnées,
TEL EST LE ROLE QUE SE PROPOSE DE POURSUIVRE NOTRE COLLECTION POUR
RÉPONDRE AU VŒU GÉNÉRAL ET SI FRÉQUEMMENT EXPRIMÉ DE L’IMMENSE PUBLIC
QUI LA SUIT
Chacun de ses livres, qu’un auteur célèbre aura choisi pour vous, vous
procurera de longues heures d’un plaisir exaltant et sain..., d’une
saveur inégalée.
DANS LA MÊME COLLECTION
Parus:
1. MINUIT... PLACE PIGALLE M. DEKOBRA
2. BEN-HUR LEW WALLACE
3. LA FEMME DISPARUE J.-H. ROSNY aîné,
de l’Ac. Goncourt
4. LES TROIS JUSTICIERS Edgar WALLACE
5. LES AILES Monk SAUNDERS
6. POUTNICK LE PROSCRIT Émile ZAVIE
7. LE DON JUAN DE VENISE B. de NORVINS
8. LA MOUCHE Edgar WALLACE
9. LE MUSICIEN DE MINUIT Th. VALENSI
10. LES ESPIONS Th. v. HARBOU
11. LA VIPÈRE DORÉE Albert ERLANDE
12. LA 61e SECONDE Owen JOHNSON
13. LA FILLE DU CHEIK Amédée BOUSSARD
14. LES VOLEURS D’AMES George DELAMARE
15. LE CAPITAINE FRACASSE Théophile GAUTIER
16. L’AVENTURE THERMALE Pierre LA MAZIÈRE
17. LA PISTE DE 98 Robert W. SERVICE
18. LE TROIS-MATS FANTOME Jean d’AGRAIVES
A paraître:
19. OMBRES BLANCHES d’après Frédéric O’BRIEN
Copyright 1929 by ÉDITIONS COSMOPOLITES
LE TROIS-MATS FANTOME
CHAPITRE PREMIER
UN CROCHET MANQUAIT
Seul dans son canot à misaine, avec le cadavre qu’il venait de repêcher
fortuitement au fond de l’anse de la Fresnaye, le patron Jagu Rebecquy
doublait le Bec de la Vallée, sans se douter, un seul instant, qu’il
voguait dans l’une des baies les plus belles qui soient au monde.
C’était un petit homme solide à peu près aussi large que haut. Ses yeux
en trous de vrille et son nez large, cassé par un coup de sabot,
semblaient les uniques obstacles qui eussent pu arrêter la marche
envahissante de sa barbe, espèce de forêt vierge roussâtre, et l’eussent
empêchée de rejoindre les cheveux à travers le front.
Et le voisinage de «son» mort ne le remuait guère plus que la beauté
incomparable de la rade de Saint-Malo, où, sous la lune, les
Trois-Villes se miraient dans une mer calme.
Quand il aperçut le beau yacht de plaisance à guibre _La Circé_ qui se
balançait, blanc et or, à la longue houle de l’estuaire, vers les grèves
de Bric-à-Brac, tout obombré de masses noires géométriques par les
villas perchées sur la pointe de roc, il dit seulement:
--Le v’là, l’batiao!
Sur quoi, il «amena» sa misaine, puis laissa son embarcation courir
doucement sur son erre.
A deux mètres de la coupée du bâtiment clair, il héla:
--Oh du yak! Y a-t-il du monde?
--Qué que tu veux, toué? fit un matelot surgissant de derrière la lisse.
--J’crois ben qu’ j’vous rapporte vot’ neyé!
Déjà des pas escaladaient les marches du rouf, et, effarés, yachtmen et
hommes d’équipage penchaient vingt têtes apitoyées, hagardes ou
simplement curieuses sur le petit canot mastoc, au fond duquel le corps
gisait, moitié dans l’ombre, moitié--le bas--dans la lumière lunaire
blafarde.
Une voix mâle, assez sèche, s’éleva:
--Vous avez retrouvé le corps de M. Labru, dites-vous?
--Ej’ sais pas s’il s’appelle de même, répondit le pêcheur touchant son
bonnet... mais y a pas une heure, comme ej’ donnais un coup de senne
avec les gars dans la Fresnaye, le filet s’est mis à peser qu’on en
avait tout plein les bras et qu’on s’demandait si c’était pas quèque
béluga qu’y avait d’dans. En fin du compte, ça c’est trouvé ce mort ici,
sauf vot’ respect... Vu qu’il était frusqué en riche avec une bague en
diamants et une belle montre, on a pensé à votre mossieu’ le banquier.
Et voilà, Ar’gardez vouèr.
Des matelots s’étaient munis de falots dont ils concentrèrent les
faisceaux blancs sur le fond sombre du canot du père Rebecquy.
Et, les yeux fermés, apparut le visage pâli du noyé, à peine gonflé par
l’immersion et dans un état stupéfiant de conservation qui frappa.
Aucune bête marine n’avait, au surplus, attaqué ces restes.
Pourtant, dans le décor nocturne, tandis que des nuages couraient devant
la lune presque en son plein, le spectacle faisait frissonner.
Une voix de femme s’éleva, à son tour, avec des sanglots:
--Oh! mon pauvre oncle, mon bon oncle. C’est donc vrai, vrai, que tu es
mort?
Robuste, bien pris, de belle taille, l’homme à la voix sèche s’avança
jusqu’à l’entrée de la coupée et, tourné vers les matelots, il commanda:
--Allons, garçons, un coup de main pour l’embarquer.
Les hommes remontèrent l’escalier de la coupée avec le corps de leur
employeur défunt et, comme le banquier Labru s’était toujours montré des
plus généreux envers un chacun, on ne voyait guère de visage hâlé où ne
coulât une larme.
Pour quelques instants les porteurs déposèrent leur triste fardeau sur
un des bancs du pont de teck.
La nièce du mort, Georgette Kerbrat, le contemplait dans une pose qui
disait son accablement.
Sans être ce qu’on nomme une beauté, elle dégageait un charme puissant,
avec ses cheveux blond doré et son teint d’aurore naissante, malgré sa
face un peu carrée, ses pommettes un peu trop saillantes, sa bouche
grande, mais bien dessinée et qu’éclairaient des dents de nacre.
En dépit même de son chagrin, ses vingt ans rayonnaient, superbes.
* * * * *
Aux couleurs, au désordre près de ses cheveux, le banquier semblait tel
que ce lundi soir de la semaine précédente où--pour la dernière fois--on
l’avait vu se retirer dans sa cabine après un gai et cordial bonsoir à
ses hôtes, dont trois étaient ses parents proches et le quatrième un
ami...
Celui-ci, Annibal Diény, un ancien camarade de cercle à peu près ruiné
par le jeu, avait--en revenant de Guyane, où il s’était fait
prospecteur--offert à Labru d’exploiter, de compte et demi avec lui, des
filons de quartz aurifère situés près des Tumuc-Humac et qui, éloignés
de la côte, ne pouvaient être mis en valeur sans un capital important.
Élégant, fort beau de visage, agréable, disert, ce Diény était une sorte
de séducteur. Avec de gaies prunelles vertes où brillait une flamme
spirituelle, il savait plaire infiniment, disait aux gens les choses
mêmes qu’ils souhaitaient le plus entendre et, sitôt qu’il n’était plus
là, tout le monde le réclamait.
Très volontiers, le banquier avait lié partie avec lui...
... Tandis que Georgette sanglotait, les épaules secouées par des
spasmes, Annibal avait très grand’peine à contenir son émotion.
A ses côtés, Georges Kerbrat, administrateur colonial, le frère aîné de
Georgette, ne paraissait pas moins ému.
Seul, le jeune homme à la voix sèche, médecin de marine actuellement en
congé de convalescence, neveu de Labru, lui aussi, et co-héritier du
banquier avec Georges et Georgette Kerbrat, semblait rester fort maître
de soi et, en fait, presque indifférent.
Le visage aux traits réguliers, aux cheveux noirs, aux yeux foncés
conservait son expression habituelle, presque impassible, trop sévère
pour ses vingt-sept ans et que venait durcir encore une balafre au
sommet du front, vestige d’une blessure reçue, il y avait à peine trois
mois, lors des événements de Shang-Haï, où l’équipage de son croiseur
avait dû débarquer en hâte pour protéger les concessions.
D’un air qu’on eût dit agacé, il arrêta la jeune fille qui, dans l’excès
de sa douleur, faisait mine de se jeter sur le corps de son oncle chéri
sans cesser ses gémissements.
Sur le même ton monotone où vibrait comme de l’ironie, tout en
maintenant sa cousine, il l’admonesta:
--Allons, Gette, il faut être raisonnable, voyons!
Celle-ci ne s’étonnait pas trop de ces manières flegmatiques.
Pour elle, cette sorte de «carapace» dissimulait un cœur très tendre,
altruiste, qui avait pudeur à se manifester aux autres...
De grandes qualités affectives, perceptibles pour elle seule, l’avaient
attirée de tout temps vers ce cousin proche que beaucoup,--et Georges
Kerbrat tout le premier--trouvaient assez antipathique.
Elle disait bien souvent:
--René. Il faut le connaître pour l’aimer et l’aimer pour le bien
connaître.
* * * * *
En retrouvant son défunt oncle dans ce cadavre lamentable, Duroc s’était
uniquement borné à secouer la tête. A présent, calme et méthodique, il
veillait à ce que Labru fût transporté et décemment installé dans la
belle cabine qu’il avait habitée vivant.
Diény, d’un coup léger de coude, le désigna à Georges Kerbrat.
--Regardez-le, murmura-t-il... est-il étonnant de sang-froid? Ce ne sont
pas les sentiments qui l’étoufferont! Ah! que les hommes peuvent donc
être différents!
Le yacht se trouvait commandé par un capitaine au long cours, assez
vieux jeu, M. Kerhir, un personnage plutôt sauvage qui n’aimait pas, à
l’ordinaire, frayer avec les passagers.
Entendant ce qui se passait, il était sorti de chez lui, en reboutonnant
sa vareuse.
René Duroc l’interpella.
--Vous êtes au fait, capitaine... Oui? Veuillez donc avoir l’obligeance
d’expédier un homme à terre prévenir les autorités... Nous avons tous
hâte que l’enquête soit terminée, tant pour nous-mêmes que pour Mlle
Georgette dont ces formalités pénibles vont mettre les nerfs à rude
épreuve.
C’était un bonhomme au teint gris, aux favoris coupés très ras, et qui
promenait dans la vie une bouche amère, mécontente, un air constamment
vexé.
Il fit trois pas pour s’éloigner, puis se raidissant tout à coup, revint
vers le jeune médecin.
--Faites excuse, monsieur, j’ai grand’peine de la perte de M. Labru qui
fut toujours «très bien» pour moi. Mais les morts ne nous font point
vivre, pas plus qu’on ne vit avec eux et chacun a l’obligation de songer
au pain de ses mioches. Puis-je savoir si vous comptez conserver le
yacht ou le vendre?
--Comment? fit Duroc interdit.
--Oui, personne n’ignore que vous êtes un des héritiers du défunt, avec
Mlle Georgette et M. Georges, au même titre. C’est pourquoi je me suis
permis de demander vos intentions pour pouvoir me chercher un poste dans
le cas où vous vendriez.
Duroc eut un mouvement de bouche qui marquait son étonnement de la hâte
du capitaine et il répondit, un peu raide:
--Je ne sais ce que voudront faire mes cousins; je m’y conformerai.
Mais, au surplus, le testament de mon oncle est loin d’être ouvert...,
et il serait malséant à moi de marquer la moindre intention, quant à
présent, à mon avis.
C’était là la convenance même, mais le capitaine, un bilieux, interpréta
cette réponse comme une fin de non-recevoir. Il se sentit donc menacé
dans ses intérêts pécuniaires qui lui étaient très près du cœur.
Et il s’éloigna en pestant contre ces «faillis chiens d’avares» qui
héritent de tant de millions, sans seulement savoir s’en servir.
René Duroc se doutait peu que son attitude tranchante lui faisait un
ennemi de plus.
* * * * *
Il y avait juste six jours que le banquier Georges Labru avait disparu,
après s’être retiré vers onze heures du soir dans sa cabine, ainsi qu’il
en avait coutume.
On ne l’avait plus revu depuis.
Prévenues, les autorités avaient entrepris aussitôt des investigations
actives, mais celles-ci étaient restées vaines.
Duroc semblait l’avoir prévu.
Alors que les Kerbrat, Diény et les hommes mêmes de l’équipage
persistaient dans une confiance, plus instinctive que raisonnée, il
avait, trente-six heures après la disparition de son oncle, déclaré de
son ton uni:
--J’estime, pour ma part, inutile de poursuivre toutes ces recherches.
Nous ne _le_ retrouverons plus, ou, en tous les cas, point vivant.
Paroles qui avaient eu le don de glacer Georgette et de mettre Diény et
Kerbrat en colère...
* * * * *
Les deux neveux et l’associé du défunt s’étaient relayés jusqu’au matin
pour la veillée funèbre.
Ce fut seulement vers dix heures que se présenta le médecin de l’état
civil, accompagné du commissaire central de Saint-Malo, lui-même, qui
avait cru devoir se déranger, en raison de la notoriété du mort et du
bruit fait par la nouvelle de son étrange disparition.
Duroc, assez naturellement, voulut accueillir le docteur en sa qualité
de confrère.
--Votre besogne sera vite faite, mon cher collègue, lui dit-il, quand on
eut éloigné Georgette pour lui épargner le spectacle des constatations
nécessaires. Étant donné les circonstances, ce ne saurait être autre
chose qu’une simple formalité.
Si courtoise qu’elle fût d’intention, cette désinvolture tombait mal. Ce
médecin-là, fort jaloux de ses prérogatives, le chef couvert d’un haut
de forme, la nuque bordée d’un bourrelet de graisse jaunâtre,
s’avançait, pompeux, derrière un ventre en tonne... et prétendait n’être
point traité comme quantité négligeable.
De plus sans trop savoir pourquoi il était, par surcroît, hostile à la
médecine navigante.
Aussi, tout de suite cabré, répondit-il de sa voix la plus
solennellement tranchante:
--La constatation d’un décès, surtout lorsqu’il est survenu dans des
circonstances aussi graves, ne saurait jamais être, _monsieur_, une
«simple formalité» aux yeux d’un praticien, conscient de sa haute
mission sociale. Soyez assuré que je ferai fort soigneusement mon
devoir, et dans toute son étendue.
--A votre aise, repartit René, très amusé par cette morgue et le
laissant un peu trop voir.
Quant au pointilleux médicastre, enchanté de faire enrager des
héritiers, il entreprit son examen _post mortem_ avec une minutie
extrême, sans se priver de questionner, d’un ton de juge d’instruction,
les personnes qui l’entouraient sur les circonstances supposées de la
mort du pauvre Labru.
A son grand dam, il ne trouva d’ailleurs rien qui fût anormal.
--Ma foi, conclut-il, l’air pincé, il est probable que le défunt est
tombé à l’eau, fortuitement... A moins qu’il ne s’y soit jeté... ou
qu’on ne l’y ait précipité. Vous m’affirmez qu’il n’avait pas d’idées
noires et que ses affaires ne périclitaient aucunement?
--Nous vous répétons qu’il était la gaîté même et que jamais ses
entreprises n’avaient marché d’une manière plus brillante... fit Kerbrat
un peu agacé par les manières du docteur.
--Nul à bord ne lui en voulait, n’avait de rancune contre lui?
--Faut-il encore vous confirmer que chacun ici l’adorait? Car il était
la bonté même, quoiqu’un tantinet coléreux...
--A mon avis on ne peut pas motiver cette mort autrement que par un
accident fatal, ajouta Duroc, n’est-ce pas, Georges?
--Pleinement de ton avis, René.
Déférent, Diény, dès l’abord, s’était rapproché du médecin et suivait
d’un air captivé ses investigations rituelles...
On le vit soudain se pencher et examiner le visage du cadavre avec
attention. Il se releva peu après, les sourcils froncés, en disant:
--Regardez donc cette écorchure à la base de l’oreille droite. Il me
semble, docteur, qu’elle présente quelque chose de singulier. Si je
possédais votre science, je saurais mieux m’exprimer.
Flatté, l’Esculape malouin scruta la blessure minuscule signalée par le
prospecteur.
L’effleurant doucement de la main, il fut étonné de sentir sous ses
doigts un petit corps dur.
Il tira alors de sa trousse un bistouri, avec lequel il incisa la peau
grenue, puis, à l’aide d’une pince, il saisit ce qu’il prenait pour une
esquille, un fragment d’os, et le posa sur un carré de papier blanc.
--Qu’est-ce donc que cette esquille-là? fit-il de son ton doctoral. Je
ne vois pas trop à quel os je pourrais bien la rattacher... et je puis
dire que je connais à fond mon ostéologie. Je ne comprends pas, au
surplus, de quelle façon cela a pu s’introduire ainsi dans les chairs.
Cela me paraît bien étrange!
Tous ceux qui étaient dans la pièce approchèrent pour considérer la
trouvaille incompréhensible.
Diény, Kerhir et son «second», le petit lieutenant Mustelet, se
détournèrent successivement, avec des visages qui avouaient perplexité
ou ignorance.
Georges Kerbrat qui, lui aussi, avait examiné l’esquille avec un soin
particulier, s’éloignait en monologuant: «Sais pas ce que ça peut bien
être» quand il s’écria:
--Ah! mais, tiens!...
Revenu vivement sur ses pas il reprit très attentivement l’examen du
bizarre objet.
C’était un fragment d’os menu, mais recouvert d’une couche d’émail, qui
avait la forme d’une dent canine fortement recourbée et quasiment
microscopique. On eût dit d’une dent de souris.
Kerbrat paraissait fort troublé. Le commissaire s’en aperçut.
C’était un homme correct, civil, sans aucune rudesse policière, à l’air
d’un bon bourgeois cossu.
--Il semble, insinua-t-il doucement, que cette trouvaille vous rappelle
ou vous suggère quelque chose.
Mais l’ancien administrateur colonial s’était ressaisi. Il secoua sa
forte tête, projeta ses grosses moustaches blondes dans une sorte de
moue bonasse:
--Non, dit-il nettement, je croyais, mais je me suis sans doute trompé
et je n’en sais pas plus que vous.
--Pourtant! reprit le commissaire, qui déjà dressait l’oreille.
Le magistrat n’était nullement disposé à lâcher prise.
Il passa en revue rapide les personnes qui l’entouraient.
Diény semblait fort attentif et considérait, lui aussi, non sans quelque
curiosité, les autres acteurs de la scène.
Kerbrat, dans ses petits souliers, on le sentait, eût donné gros pour se
trouver très loin de là. Il tâchait de faire bonne contenance, mais
parvenait malaisément à dissimuler une vraie gêne.
Quant à Duroc, indifférent en apparence à tout cela, il regardait, par
un hublot, la ville de Saint-Malo mirer au loin ses remparts dans la
mer.
Le commissaire s’obstina:
--Monsieur, je ne sais quelles convenances vous empêchent ici de parler.
Mais, si vous savez quelque chose au sujet de cette... esquille-là,
votre devoir impérieux est de le dire, quelles qu’en puissent être les
conséquences par ailleurs!
Kerbrat était franc comme l’or. Il lui était fort impossible de
dissimuler longtemps.
Sa face débonnaire et sans ruse révélait un trouble violent.
Plus le commissaire, dont le flair professionnel se réveillait, le
pressait de questions rapides, plus il paraissait au supplice.
A la fin, il se décida.
--Voilà, je suis un colonial et ce morceau d’os me paraît ressembler
beaucoup, oui beaucoup, à un des crochets venimeux du serpent-corail,
vous savez: ce minuscule ophidien dont les morsures sont mortelles.
--Vous êtes naturaliste, peut-être?
--Non, j’étais administrateur. Un chef indien, un Roucouyenne, m’avait
donné une petite boîte assez curieusement travaillée, en bois de rose,
et qui contenait une douzaine de ces crochets de «corail» enduits de
venin. En me les offrant, le _sachem_ m’assura, en parfait sauvage,
qu’ils pourraient m’aider, quelque jour, à me défaire de mes ennemis.
--Et où se trouve cette boîte?
--Elle doit être à bord, j’imagine! J’en ai fait cadeau ces temps-ci au
docteur Duroc, mon cousin, qui achève, précisément, une étude sur les
venins.
--Vous avez cette boîte? demanda le commissaire en se tournant vers le
fiancé de Georgette.
--Mais oui, répondit le médecin de marine devenu très pâle sous l’effet
de l’accusation implicite qui pesait sur lui après cette révélation. Je
vais la prendre dans ma cabine.
--Souffrez que je vous accompagne.
Et le magistrat se lança à la suite de René Duroc avec une hâte qui
disait fort clairement:
«Toi, mon bonhomme, si tu crois que je vais bonnement te laisser le
temps de «truquer» cette affaire-là, tu te trompes!»
Se sentant sur la bonne piste dans une affaire d’envergure, il entendait
mener les choses avec adresse et en tirer le maximum d’avancement.
Aussi suivait-il, pas à pas, le jeune médecin de marine, en le guettant
du coin d’un œil redevenu professionnel. Pour le coup, il n’avait plus
l’air du bon bourgeois de tout à l’heure.
* * * * *
--Qu’est-ce que tout cela signifie? demanda assez naïvement Diény, qui
semblait étonné du tour pris par les événements.
--Que j’ai bien involontairement mis en cause le pauvre René, répondit
Kerbrat, mécontent. J’ai beau ne pas l’aimer beaucoup, je n’eusse voulu,
pour rien au monde, lui causer un pareil ennui. En tout cas, il n’aura
sûrement aucune peine à se justifier.
--Soupçonner Duroc d’un tel crime est ridicule! reprit Diény en haussant
ses larges épaules. D’ailleurs--_is fecit cui prodest!_--l’auteur du
crime, selon l’adage, est celui auquel il profite. Quel intérêt pour
Duroc de supprimer ce bon Labru dont il savait pertinemment être l’un
des co-héritiers?
Le capitaine Kerhir cracha et intervint d’un ton bourru:
--Loin de moi, bien sûr, de charger M. Duroc, qui est sûrement incapable
d’une pareille action, mais selon moi, votre raisonnement, monsieur,
n’est pas des plus solides...
«Le «patron» se portait drûment. Il avait une santé de fer et conservait
encore au moins, malgré la cinquantaine passée, une trentaine d’années
dans la peau! Il y a, des fois, des héritiers plus pressés qu’il ne le
faudrait.
--Certes! répondit l’ancien clubman, mais, dans l’espèce, je mettrais
bien ma main au feu que le docteur est complètement incapable...
--Bien sûr! bien sûr! je ne dis pas! riposta le têtu Kerhir d’un ton
assez mal convaincu.
* * * * *
Le commissaire et le médecin de marine rentrèrent à l’instant, l’un
serrant toujours l’autre de près.
--Messieurs, fit alors gravement le policier, je n’ai voulu ouvrir cette
boîte qu’en votre présence. Monsieur Kerbrat, je vous prie, combien
contenait-elle de crochets?
--Douze, monsieur le commissaire.
--Vous en êtes certain, n’est-ce pas? Vous comprenez toute l’importance
que peut avoir votre réponse?
--Je l’affirme, et je jurerais, d’ailleurs, s’il en était besoin.
Sur une feuille de papier blanc, assis à la table de Labru, le
commissaire fit glisser tout le contenu de la boîte aux bizarres
sculptures primitives.
Et du bout d’une plume, il compta très soigneusement les crochets
semblables en tous points à celui que le médecin malouin avait retiré de
l’oreille du mort.
Il les compta deux fois, trois fois et, à chaque fois, en trouva onze.
Il conclut:
--Il manque un crochet. Vous l’admettez, monsieur Duroc?
--Je l’admets, dit l’interpellé, toujours aussi calme, quoique très
pâle, mais je ne me l’explique point. Le hasard a fait que, trois jours
avant la disparition de mon oncle, je les ai comptés. Il y en avait
alors bien douze!
Le commissaire le leva:
--René Duroc, je vous invite dès à présent à vous tenir à la disposition
du juge d’instruction qui sera désigné, à mon retour, par le Parquet. Je
ne vous cache point, au surplus, que je vous mets en surveillance.
--J’affirme que je suis innocent du crime que vous semblez vouloir
m’imputer, monsieur, répondit le jeune médecin d’une voix ferme. Je n’en
suis pas moins à vos ordres...
--Les apparences sont contre vous. Mon rapport ne peut que conclure à
votre inculpation formelle. Le Procureur appréciera. Je vous souhaite,
pourtant, pour l’honneur de l’uniforme que vous portez, de parvenir à
dissiper les lourdes charges qui pèsent sur vous.
Puis, se tournant vers le médecin de l’état civil presque hilare, tant
il détestait cordialement ses collègues de la marine, le policier
ajouta:
--Naturellement, vous refusez, docteur, le permis d’inhumer; j’enverrai
chercher le cadavre, tout à l’heure, aux fins d’autopsie.
Et, suivi de son très replet et pompeux petit acolyte, le magistrat se
rembarqua, laissant les habitants du yacht dans un état de trouble
extrême.
* * * * *
Trois heures plus tard, deux inspecteurs venaient pour arrêter Duroc,
qui s’était enfermé, morose et silencieux, dans sa cabine.
Pas un seul instant le médecin de marine ne parut vraiment atterré,
comme le sont souvent les innocents en pareil cas. Il ne protesta pas,
non plus, avec l’indignation que montrent certaines natures plus
expansives.
Il semblait accepter ce coup du sort avec un fatalisme... qu’un brin de
malveillance eût pu faire admettre comme un aveu.
Avant qu’il partît, encadré par les deux inspecteurs locaux, ses deux
cousins lui prodiguèrent au moins des marques de sympathie.
--René, dit Kerbrat désolé, tu me pardonneras, mon vieux. Je ne pouvais
faire autrement.
--Il faut toujours faire son devoir, quoi qu’il en coûte, mon cher ami,
répondit le jeune médecin dont la voix ne s’altérait point.
Quant à Georgette, les yeux embués, elle s’écria passionnément:
--René, je te _sais_ innocent. Embrassons-nous et sois bien sûr que nous
ferons tout notre possible pour te tirer bientôt de là.
«Cet atroce mystère finira par s’éclaircir un jour ou l’autre.
--Espérons-le, fit le marin avec un haussement d’épaules.
Il embrassa sa fiancée et c’est le seul moment où l’on vit une émotion
fugitive passer sur son visage rigide.
Diény lui serra également les deux mains avec élan.
--Mon cher, je ne croirai jamais à votre culpabilité, quand bien même on
me la prouverait d’une manière irréfutable.
Têtu, dans sa rancune, Kerhir, le vieux capitaine au long cours
s’affairait à donner des ordres.
Une fois Duroc descendu dans le canot avec ses gardes, il dit au
lieutenant Mustelet:
--Mal hypothéqué le Monsieur. Tiendrais-pas à être dans sa peau. J’y
aurais trop peur pour ma tête!
CHAPITRE II
L’AFFAIRE DUROC
L’instruction et le procès furent rapides et sans intérêt. Kerhir avait
été prophète.
Tout se dressa contre Duroc, jusqu’à ses manières à la fois taciturnes
et agressives... ce que certains chroniqueurs même appelèrent son
«caractère sournois».
Au surplus, deux dépositions lui firent grand tort et l’accablèrent.
... D’abord celle de Georges Kerbrat qui dut reconnaître--malgré son
désir de le disculper--le peu d’émotion marquée par son cousin devant le
corps de leur oncle et son impatience précédente, à peine déguisée, de
voir terminer les recherches.
Puis celle du capitaine Kerhir.
Après de longues réticences, le vieux loup de mer avoua que, passant
devant la cabine du banquier vers onze heures et demie, la nuit de sa
disparition, il avait entendu un bruit de discussion assez violente.
L’une des voix qui se disputaient était celle de M. Labru, l’autre celle
de son neveu Duroc.
Ce dernier disait son désir d’épouser, sans retard, Georgette et le
banquier s’y opposait pour la raison qu’il estimait la jeune fille
encore bien trop jeune. Il parlait de déshériter à la fois neveu et
nièce s’ils ne voulaient pas tenir compte de son opposition formelle.
Sur quoi la voix tremblante de rage, Duroc avait lancé:
--Mon oncle, de l’argent on en a toujours assez, quand on le veut, et
j’en aurai, je vous le jure, mais je ne vous pardonnerai jamais de vouer
Georgette, par entêtement, à la pauvreté provisoire. En ce qui me
touche, je m’en moque. Quoi qu’il en soit, soyez-en sûr, nous nous
marierons prochainement. Nous y sommes résolus tous deux.
Sur quoi, le médecin de marine était sorti hâtivement et Kerhir avait eu
à peine le temps de se jeter derrière l’abri de barre sur le pont, afin
de n’être pas surpris en trop indiscrète posture.
Duroc, une fois rentré chez lui, M. Labru, probablement désireux de
prendre un peu l’air après pareilles émotions quittait à son tour sa
cabine et s’en allait vers l’arrière.
Alors la porte de Duroc se rouvrait sans bruit, et glissant comme un
fantôme dans la nuit, le neveu du banquier suivait la silhouette confuse
de son oncle.
Toutes les deux s’étaient perdues dans l’obscurité, car le yacht sur
l’ordre, maintes fois renouvelé du défunt, n’était éclairé, une fois
tous les hôtes couchés, que par les feux de position.
--Comment n’avez-vous point dit cela dès le début de l’instruction?
s’étonna l’un des assesseurs du Président de Cour d’assises.
--Dame, il m’était un peu pénible de faire connaître que j’avais
quasiment écouté aux portes.
La déposition de Diény fut, elle, assez insignifiante. Il ne savait rien
de précis. Il n’avait lui rien entendu, quoiqu’il habitât la cabine
contiguë à celle de Duroc. A onze heures et demie, d’ailleurs, il
dormait déjà, ce soir-là.
Certes, il avait été surpris de la très mince émotion manifestée par le
neveu devant le cadavre de l’oncle, mais il le jugeait incapable d’un
forfait tellement affreux.
* * * * *
Sur quoi Duroc fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. La
conviction du jury n’était pas absolument faite et ce furent ces
hésitations qui lui épargnèrent la mort.
Il refusa d’ailleurs nettement de se pourvoir en cassation et ne voulut
point voir Georgette qui, conservant sa foi en lui, avait obtenu par
faveur de pénétrer dans sa prison.
* * * * *
On sut qu’il était transféré au dépôt de l’île de Ré et puis embarqué
pour Cayenne sur le fameux transport _La Loire_, en cage, comme une bête
féroce, dans la pire promiscuité avec la basse pègre du crime.
Jamais d’ailleurs il n’écrivit ni ne donna de ses nouvelles après sa
condamnation.
Georgette en souffrit cruellement.
Elle avait adoré son oncle, beaucoup aimé son fiancé. Elle avait perdu
l’un et l’autre et bien que son frère lui restât, elle se sentait
atrocement seule.
Au surplus, Kerbrat ne devait-il pas partir prochainement avec Diény
pour la Guyane pour se rendre compte, par ses yeux, de la valeur du
placer d’or dont sa sœur et lui se trouvaient à présent co-propriétaires
avec l’associé de Labru?
CHAPITRE III
LES «HOMMES D’ÉVASION»
Depuis plusieurs jours déjà, les voyageurs s’ouvraient péniblement un
chemin à travers la forêt vierge, brousse inextricable sous les arbres
puissants et serrés.
Aussitôt débarqués à Cayenne, Annibal Diény et Georges Kerbrat,
qu’accompagnait son boy chinois Chang, s’étaient mis en route vers les
monts Tumuc-Humac, non loin desquels gisaient les filons naguère
découverts par le clubman ruiné, et qui avaient motivé son association
avec le banquier défunt.
De Cayenne, ils gagnaient le Maroni et remontaient le fleuve sur un de
ces petits bateaux qu’on appelle _tapouille_.
A Saint-Laurent, ils avaient engagé des piroguiers nègres et des
porteurs de même race,--gens tout disposés à participer aux chances de
l’expédition, moyennant un faible salaire, à condition que, l’or trouvé,
ils pussent travailler au placer et s’enrichir d’un tant pour cent sur
les bénéfices.
Noir comme eux, un chef d’équipe les commandait directement, sous la
surveillance d’un contremaître portugais, nommé Diégo, petit homme à la
peau et au poil très noirs, au visage sympathique et qui était costumé
comme un flibustier d’opéra-comique.
A quelques quatre-vingt kilomètres de l’embouchure, on avait dû quitter
la tapouille pour les pirogues instables... et commençait alors la
remontée hasardeuse du cours d’eau constamment coupé de rapides
vertigineux et de récifs redoutables.
Puis on avait abandonné le Maroni pour s’engager dans la rivière
Marouini. Enfin était venu le moment que la rivière cessant d’être
navigable, on avait dit adieu aux pirogues.
* * * * *
C’était à présent la partie la plus dure du dur voyage.
... La file des quinze porteurs nègres,--dont les premiers se relayaient
constamment pour tailler la route à grands coups de sabres d’abatis à
même l’enchevêtrement désordonné des buissons et des lianes--s’avançait
dans une atmosphère qui semblait consistante.
La chaleur effroyable, humide et lourde faisait rouler de vrais
ruisseaux de sueur sur les torses luisants.
Mais les noirs marchaient avec aisance.
Le boy Chang «tenait le coup» presque aussi bien qu’eux. Quant aux deux
Blancs, il leur semblait fondre, s’évaporer jusqu’au sang. La vie
intense de la forêt les absorbait, positivement. Ils n’en étaient plus
que des éléments, croyaient perdre leur personnalité...
... Le chef d’équipe des piroguiers et porteurs, un nommé Carila, sorte
d’hercule noir au corps admirable, s’approcha de Diény, à qui son
expérience de la Guyane conférait le commandement de l’expédition et lui
dit avec importance:
--Missié, vous entendez: singes ’ouges commencent à hu’ler. Soleil va se
mett’e dans le lit. L’est temps de t’ouver un emplacement pou’ camp.
--Il a raison, fit Diény, en s’adressant à Georges Kerbrat, qui marchait
assez péniblement. N’oublions pas qu’il n’y a pas de crépuscule, ici, et
que la nuit tombe d’un bloc.
--Je m’en remets à vous, mon cher, répondit l’administrateur d’un ton
las.
Il avait les joues creuses, le teint pâle et souffrait de la fièvre.
--Tenez pou’ dit à vous, reprit Carila, d’un ton solennel d’orateur
s’adressant à dix mille personnes, et en continuant à manger les _r_,
tenez pou’ dit à vous, vous mounes-là, que mauvais ma’cher dans la nuit,
mauvais et même, ça, pas possible. Sentier ou pas sentier, se’pents
do’ment en t’ave’s la ’oute. Si vous piler dessus, i piquer et vous
c’ever toute suite!
Diégo appuya cette opinion d’un coup de tête affirmatif. Au surplus,
personne n’y contredisait.
En effet, autour d’eux, herbes et fourrés bruissaient de frôlements
inquiétants et multiples. Des panaches de graminées ondulaient soudain
sans nulle brise. Sur les troncs centenaires couraient agilement
d’énormes et hideuses araignées-crabes...
Or, sur un assez large espace, la terre, touffue d’herbes et de
buissons, se trouvait libre d’arbres. L’œil exercé de Carila avait tout
de suite reconnu la position. Expert en choses guyanaises et homme
d’initiative, il s’écria:
--Nous fai’ place là, mou ché. Halte ici, vous mounes-là!
Ce ne fut pas long. Dix sabres d’abatis entrèrent en danse. En un clin
d’œil, herbes et buissons furent rasés sur un cercle de dix mètres de
diamètre et toute une provision de bois mort se trouva amassée auprès
d’un foyer composé de quatre pierres. Cependant, Choquant Naso, Charmant
Beauvisage et Publius Porphyre, aux faces et aux torses d’ébène, qui
étaient de cuisine pour ce jour-là, s’occupaient de dresser un trépied
où suspendre la marmite et de creuser un trou dans lequel tout à
l’heure, le rôti cuirait à l’étouffée.
Diény frappa sur l’épaule de Kerbrat.
--Ah! ça va être bon, ce soir, de faire trêve à la saucisse-purée de
pois en conserve!... _Cheer up, old chap!_... il y a de l’agouti.
Néron Moulinet et Caïus Chosette achevaient de dépouiller le rongeur tué
au passage par l’ancien clubman et qui allait si heureusement améliorer
l’ordinaire monotone et peu appétissant des voyageurs.
Comme, sur le lieu du campement, chose rare à la Guyane, le sol était
quelque peu sablonneux et formait un très faible tumulus qui éliminait
l’humidité partout ailleurs répandue, il avait été décidé que, pour plus
de régal, le rôti cuirait à l’océanienne, enveloppé de feuilles, et
inhumé avec des pierres rougies à blanc.
Pour une fois, il n’était pas à craindre que cette fade odeur de
décomposition qui caractérise le terreau guyanais, fait d’accumulations
de feuilles pourries, se mêlât à l’arome de la bonne venaison.
Les préparatifs achevés et le rôti cuit à point, toute la troupe
s’asseyait autour de la table, mise à même le sol, quand on vit Carila
froncer les sourcils, tourner la tête, faire palpiter ses narines à
l’évent...
Tout à coup, il s’écria:
--Aux armes, citoyens!
En même temps, il se levait d’un bond et sautait sur son fusil.
Tous ceux des hommes qui étaient armés l’imitèrent sans lui poser de
questions et se formèrent en ligne, tournés vers la direction d’où les
sens affinés du noir chef d’équipe avaient senti venir le danger.
--Mounes, là! murmura encore le nègre herculéen.
Des hommes?
A la Guyane, cela est souvent plus à redouter que les fauves et les
serpents.
A présent, les Blancs eux-mêmes entendaient venir à eux un froissement
continu de broussailles, un craquettement de branchettes cassées.
Soudain, tous les fusils se levèrent. Entre les troncs, à travers
l’enchevêtrement des lianes fleuries d’orchidées étranges, on commençait
à distinguer trois formes humaines qui s’avançaient dans la nuit vers le
rougeoiement du feu, phare de la civilisation perdu dans cet enfer de
végétation furieuse.
Mais les nouveaux venus levèrent les bras pour bien montrer qu’ils
n’étaient point armés ou, tout au moins qu’ils ne voulaient point faire
usage de leurs armes, et toutes les crosses retombèrent à terre.
--Z’hommes d’évasion, annonça Carila.
Diégo expliqua qu’il s’agissait de forçats évadés du bagne.
Ces trois individus aux yeux hagards, aux faces hâves, brûlées par le
soleil effroyable, griffées par les ronces, aux membres décharnés
envahis par les chiques et couverts de plaies, semblaient morts de
fatigue. Ils faisaient peine à voir.
L’un d’eux, sorte de gnome aux cheveux blancs, au visage ridé, à
l’expression triste et débonnaire, était particulièrement pitoyable.
Faible et agité d’un tremblement continuel, il regardait les voyageurs
d’un air humble, honteux et, à la vue du feu, du campement relativement
confortable... du repas en train, ses yeux éraillés s’étaient remplis de
larmes. Ils avaient dû pleurer souvent, ces yeux-là!
Après un instant d’arrêt, les trois misérables avaient recommencé
d’avancer.
--Halte! cria Carila, ou nous ti’er!
Ils s’arrêtèrent brusquement, de nouveau, et le gnome, à peine plus
grand et plus fort qu’un enfant de dix ans, prononça d’une voix cassée:
--Y a pas de danger. On n’est pas armés. Vous nous fouillerez et on vous
remettra nos couteaux. On se rend. On en a assez! Vous pourrez bien nous
«donner» si ça vous plaît. On s’en moque.
--Ne soyons pas durs à ces malheureux! s’écria Kerbrat, remué. Quel mal
voulez-vous qu’ils nous fassent, dans un état pareil d’affaissement?
Le fait est que ces infortunés, eussent-ils été naguère les plus
terribles des bandits, n’avaient rien d’effrayant. En eux, tout était
lamentable.
En dépit de l’opposition de Diény, qui estimait imprudent de se fier à
de pareilles gens, on les laissa approcher, mais non sans les avoir de
nouveau couchés en joue, tandis que, sur injonction, ils remettaient les
bras en l’air. On les fouilla; on leur prit leurs couteaux et ils purent
s’asseoir dans le campement non loin du feu tutélaire qui les défendrait
des fauves, des reptiles et des vampires, par la lumière... des
moustiques insupportables, par la fumée.
On leur donna alors à manger et à boire. Puis, le café pris et appuyé
d’un bon coup de tafia, ils parurent un peu moins écrasés et racontèrent
leur histoire.
Il y avait là un caissier voleur--le gnome,--un assassin--par colère
d’ivrogne, prétendait-il,--un faussaire--pour s’amuser!--Envoyés sur un
chantier de l’intérieur, ils avaient réussi à s’enfuir avec un quatrième
qui, depuis, avait été tué par un serpent. Mais après avoir erré des
jours et des jours--et des nuits, quelles nuits!--dans ce labyrinthe de
verdure, ils n’avaient jamais pu réussir à passer en «hollandaise».
A chaque fois qu’ils avaient approché du Maroni, ils s’étaient heurtés à
des embuscades d’Indiens Roucouyennes, avides de toucher les primes
assurées pour l’arrestation des forçats évadés, et n’avaient échappé
qu’à grand’peine, soit à la capture, soit aux flèches empoisonnées.
Ç’avait même été là une grande chance pour eux, car les terribles
Peaux-Rouges restent le plus souvent invisibles jusqu’au moment où il
est trop tard pour les fuir.
Depuis longtemps, les malheureux ne vivaient plus que de racines
semblables à celles qu’ils voyaient manger par les singes, car ils
tremblaient sans cesse d’absorber quelque plante vénéneuse, et leur
épuisement était extrême.
Mais, depuis qu’ils s’étaient un peu refaits de larges portions d’agouti
et de tafia, ils se reprenaient à espérer, et l’assassin demanda:
--Alors, maintenant, vous allez nous «donner», pour toucher la prime?
Les nègres ne répondaient rien encore, la prime n’étant pas à dédaigner
pour eux, mais Diény prit la parole:
--A quoi bon? Nous avons d’autres chiens à fouetter. Nous ne sommes pas
des policiers, mais des prospecteurs.
Ce n’était pas difficile à voir d’après l’équipement des membres de
l’expédition dont plusieurs portaient la _batée_[1] au côté et les
fuyards s’en étaient bien doutés. Le faussaire eut un grand soupir et
murmura:
[1] Plat de feu ou de bois d’environ 50 centimètres de diamètre, qui
sert au lavage grossier de la terre aurifère.
--Vous en avez de la chance, de pouvoir chercher tranquillement de l’or,
tandis que nous ne songeons, nous autres, qu’à sauver notre peau. Bien
probablement les bêtes nous auront mangés avant que nous soyons enfin en
hollandaise!
--Malheureux, dit Kerbrat, si de telles souffrances pouvaient seulement
vous empêcher de retomber dans les «erreurs» qui vous ont envoyés ici,
vous n’auriez pas payé trop cher votre rédemption. Restez pour cette
nuit avec nous, bien que nous ne nous souciions guère d’être vus en
votre compagnie. Quand vous aurez repris vos forces, comme vous n’êtes
pas très loin de la frontière, une nouvelle tentative vous réussira
peut-être?
Il vit bien que sa bonté touchait ces hors-la-loi qui le remercièrent
avec une émotion véritable, eux qui n’avaient quitté les horreurs du
bagne que pour retomber à celles de la forêt dévorante.
Pour la première fois depuis bien longtemps, on les traitait en hommes
et non comme des bêtes féroces ou comme du gibier.
--Vous, dit le gnome, avec un nouveau larmoiement dans les yeux, vous
êtes un bon type. On n’en voit pas beaucoup comme vous.
Les colis une fois rangés, il fallut allonger les cordes des hamacs pour
pouvoir les suspendre d’un arbre à l’autre, les troncs se trouvant
éloignés. Puis les tours de veille établis par les règlements de
l’expédition furent rappelés aux hommes qui les acceptaient de bon gré.
Ne fallait-il pas que, toujours, quelqu’un s’appliquât à entretenir le
feu, car les nègres superstitieux craignent fort les méfaits de _Jonao_,
de l’_Homme-Grands-Bois_, des _Maskilis_ et de _Maman-di-l’eau_,
survivances nègres de l’Ankou breton, des ogres et des sirènes sur
lesquels ils racontaient intarissablement des histoires effrayantes et
puériles, quand ils causaient autour du foyer en fumant et en jouant du
banjo, avant que d’aller au hamac:
--Moi l’ai vu, Jonao, une nuit que do’mais pas. L’est venu jusqu’au bo’d
de l’omb’e! L’avait ine gand ba’be, la tête et les pieds ’etou’nés dans
le dos et ma’chait le de’iè’e le pouemier. L’a voulu me fai’ signe, mais
l’ai pu fe’mer les yeux. Aut’ement, c’était fini de Polyphème Numé’o,
fils de mon pè’e.
--Maman-di-l’eau, a’angée comme qu’anguille, lever son tête pa’ dessus
la su’face, missié, et vous ’ega’de avec son z’yé et li dois suiv’e
jusque dans sa cave’ne où te manger!
Seul le feu protège contre ces monstres et leurs charmes, comme il
protège contre les bêtes et, même endormis, les gardiens du foyer
l’entretiennent machinalement.
Mais peut-être la présence peu souhaitée des hommes d’évasion fut-elle,
aussi, pour quelque chose dans le surcroît de précautions qui furent
prises ce soir-là.
D’eux-mêmes, les hors-la-loi s’étaient installés un peu à l’écart du feu
et, comme Dizenier le gnome était le moins fort des trois évadés, ce fut
lui qui s’en trouva le plus loin.
La nuit se passait, à peine troublée par les claques retentissantes des
nègres écrasant sur leurs torses des maringouins égarés et par trop
audacieux. Vers deux heures du matin, les singes rouges commencèrent à
hurler et des rauquements proches annoncèrent le passage de quelque
cougouar en chasse.
Bien que l’animal soit fort redoutable par sa force et son
extraordinaire agilité, alors surtout qu’il a faim, personne ne s’en
inquiétait autrement, tant on était fait à dormir sur ces musiques-là,
tant on avait de confiance dans la protection du feu flambant... quand
le rauquement se répéta tout près du camp.
Tous les dormeurs eurent l’impression d’un bond souple. Un faible cri
s’éleva et chacun fut debout, sentant qu’un malheur venait d’arriver,
sans pourtant qu’on sût au juste lequel.
Ce fut encore Carila qui trouva l’explication.
--’tit homme d’évasion, couguar enlevé, mou ché! Bête-là pas p’is
meilleu’ mo’ceau!
--C’est Dizenier qu’il a emporté, le cougouar! cria la voix épouvantée
de l’un des deux forçats restant.
Ces hommes étaient braves. Cependant, ils restaient à se regarder,
sincèrement désireux de secourir le pauvre Dizenier, mais n’osant se
risquer à la suite du fauve, tant le lion-puma est dangereux dans sa
colère.
Bien que fatigué par la fièvre, Kerbrat, lui, n’hésita que deux
secondes.
A la troisième, il se jeta à corps perdu dans la forêt, une machète au
poing, malgré les avertissements pressants des noirs qui cherchaient à
le retenir:
--Ça servi’ d’rin, missié, et cougouar manger vous!
Le cougouar, lion d’Amérique dépourvu de crinière, est de taille fort
inférieure à son homonyme d’Afrique. Chargé du poids du pauvre Dizenier,
qu’il s’était jeté sur l’épaule, l’animal ne pouvait aller vite.
Guidé par les gémissements de la victime, Kerbrat fut bientôt sur ses
traces.
Se sentant poursuivie et gagnée de vitesse, la bête féroce, qui
cherchait le lieu de se repaître tranquillement, posa sa proie à terre,
la maintint sous une de ses pattes griffues et attendit l’audacieux qui
prétendait la lui arracher.
Ramassée et frémissante, le ventre au ras de terre, elle montrait ses
terribles crocs, babines et moustaches retroussées.
A la vue de Kerbrat qui s’avançait sans peur, elle se détendit avec une
promptitude extraordinaire, sembla voler en l’air et fut près de
s’abattre sur l’ancien administrateur qui, heureusement, la guettait.
Il fit un léger bond de côté, calcula bien sa distance et, à l’instant
même où le cougouar touchait le sol, d’un revers de sa lame, il lui
trancha la gorge net!
Mais la vitalité des félins est telle que l’animal trouva encore la
force d’atteindre son ennemi, et de le frapper à la hanche d’un
formidable coup de griffe. Puis il se laissa tomber, mort.
Aux appels de Kerbrat, à terre, les nègres accoururent, ramassèrent et
rapportèrent les deux hommes, tous deux grièvement blessés.
Si le frère aîné de Georgette se trouvait assez mal en point, Dizenier
ne donnait qu’à peine signe de vie et les noirs reconnurent qu’il
n’avait plus pour longtemps à vivre.
Pourtant, quand on l’eut pansé tant bien que mal et qu’on lui eut versé
quelques gouttes d’alcool entre les lèvres, il revint à lui, ouvrit des
yeux languissants et ses premières paroles prononcées d’une voix faible
furent pour s’informer de Kerbrat.
On le lui montra, couché lui aussi et en train d’être pansé. Le gnome
eut alors la force de se tourner vers son sauveur:
--Vous, vous êtes un rude homme! murmura-t-il... Votre vie pour celle
d’un forçat!... Je vous dois de ne pas avoir été dévoré, mais mon compte
est réglé quand même.
Il fouilla dans une poche intérieure du haillon qui lui servait de
blouse, en tira un papier plié et à moitié trempé par l’eau des rivières
passées, ainsi que par la sueur.
--Tenez, dit-il encore, je vois qu’on peut se fier à vous. Voici le plan
d’un endroit où je ne retournerai plus. Votre dévouement, il plaît à
Dizenier de vous le payer des millions. C’est vous qui serez mon
héritier. Grand bien vous fasse!
--Vous n’en avez donc point d’autres plus proches?
--Si! J’ai une fille adorée. C’est pour elle que j’ai été au grand
collège[2]. Mon seul espoir était de la revoir, mais je mourrai sans
avoir eu cette consolation... Elle est si jolie! J’aimais à la voir bien
habillée, plus fine et plus élégante que les plus élégantes! Elle me
semblait trop belle pour travailler, pour être la femme d’un homme
vulgaire et grossier... Je lui ai donné une fameuse éducation. J’ai
voulu la faire vivre dans le luxe... et c’est ainsi que, caissier dans
une banque, j’ai volé mes patrons... Arrêté, j’ai réussi à ce qu’elle ne
fût en rien mêlée au procès.
[2] Le bagne.
«Elle a été bonne. Pensez donc: elle a pleuré sur moi, sur un voleur!
J’ai fait pleurer ma chérie, ma Linette! Ces beaux yeux se sont rougis
pour un misérable qui n’en valait guère la peine!... L’avocat nous a
gardé le secret. Nul ne sait qu’elle est ma fille... Elle est à Paris...
une grande actrice, vous savez! Linette Magloire...