L’AGENT DE LA RUE DE JÉRUSALEM.

LE monde est un théâtre, a dit certain philosophe dans je ne sais quel

livre; la vie une comédie, souvent un drame; les hommes, des comédiens

plus ou moins habiles, sifflés ou applaudis. Rien n’est plus vrai. Tout

ici-bas joue son petit rôlet avec plus ou moins de talent, plus ou

moins d’aplomb et d’assurance.

La véritable comédie, c’est celle qui se passe dans la vie réelle;

dans ces situations périlleuses où chacun dispute avec adresse le

terrain à son adversaire, où l’on sent qu’il s’agit, non point d’une

fiction comme à la scène, mais d’un intérêt positif: dans ces crises

de la vie intime où chaque spectateur devient acteur, acteur d’autant

plus énergique et passionné qu’il y va quelquefois de la liberté, de

l’existence, de l’honneur. Aussi y a-t-il dans le monde beaucoup de

comédie, mais bien peu de comédiens. Entre la femme qui joue avec tant

de finesse son rôle près de l’époux trompé, et le génie si flexible de

l’habitué des cours, se place naturellement une classe d’hommes dont

le nom est bien connu du public, mais dont les mœurs, les habitudes,

l’adresse diplomatique, se dérobent à l’observation. C’est un type dans

notre société, mais un type qui varie à l’infini: c’est l’agent de

police.

Assurément il n’est personne qui ne connaisse de nom les agents de la

rue de Jérusalem; mais peu d’hommes ont étudié leur position. Je ne

veux parler ni de la garde municipale, c’est un corps de troupes; ni

des sergents de ville, protecteurs zélés de la morale publique, et qui

ne craindraient pas d’arrêter Fanny Elssler elle-même, si elle venait,

par une belle soirée d’été, hasarder la voluptueuse cachucha sous les

ombrages de la Chaumière, ou dans le cercle galant de Tivoli. Mais il

est une sorte d’agents qui échappent à tous les regards, à toutes les

études, à tous les calculs. Ce sont les agents secrets, soit de la

politique, soit de la sûreté publique.

En vérité, ce sont de singulières idées que celles du public sur

l’organisation de la police. A entendre un bon bourgeois, il ne serait

point de rues, de passages, de promenades publiques, de musées, qui ne

fussent encombrés d’une foule d’agents secrets et de voleurs non moins

nombreux. Pour les voleurs, je ne dis pas non; mais pour les agents,

ils sont en assez petit nombre; seulement ils savent se multiplier avec

tant d’adresse, qu’un seul suffirait à la rigueur pour garder Paris.

La direction de la police est divisée en deux branches principales:

_la police administrative_ et _la police judiciaire_. Chargée du

maintien habituel de l’ordre public, la première doit surtout prévenir

les crimes et délits; c’est peut-être à cause de cela que nous avons

des émeutes, et que les citoyens courent chaque soir le danger d’être

assassinés en rentrant dans leur domicile plus ou moins conjugal. La

seconde a pour objet spécial de réprimer les délits quand ils sont

commis, et de frapper les criminels lorsqu’il n’est plus temps. La

police administrative se subdivise en _police générale_ et _police

municipale_. Les bureaux de celle-ci ont dans leurs attributions la

sûreté et la liberté publiques, les incendies, la bourse, les patentes,

la surveillance des lieux publics, des théâtres. Quant à la police

générale, elle reçoit et délivre les passe-ports pour l’étranger,

s’occupe du vagabondage, de la mendicité, des musiciens ambulants,

sauteurs de corde et autres baladins, hors ceux de la cour; elle est

en outre chargée de l’examen des prisons, et ce qui n’est pas moins

répugnant, des maisons de tolérance; enfin la haute police rentre dans

ses attributions.

Le préfet de police a sous ses ordres les commissaires de police, les

officiers de paix, qui, en l’an IV de la république, portaient un petit

bâton blanc à la main avec ces mots gravés, _force à la loi_. Sur le

pommeau de cette baguette de _constable_ était peint un œil, symbole de

la surveillance. Plus tard, le 19 nivôse an X, leur costume changea.

L’habit bleu, avec collet et parements écarlates, gilet rouge, culotte

également rouge, remplaça l’habit à la Robespierre. Sur le collet et

les parements seulement était attaché un galon d’argent de neuf lignes

de large; puis un chapeau à la française, avec ganse d’argent, bouton

uni portant en exergue, _la paix_, et un sabre suspendu en bandoulière,

complétaient cet uniforme qui de nos jours ferait courir les petits

enfants, comme au joyeux temps du carnaval. Hélas! combien ne sont-ils

pas déchus! L’ignoble redingote, couleur quelconque, a remplacé

l’élégant uniforme, une seule ceinture bleue leur est encore permise.

Sous les ordres du préfet se trouvent immédiatement les commissaires

de police de la Bourse, le commissaire de la petite voirie, les

commissaires et inspecteurs des halles et marchés, et les inspecteurs

des ports. De plus toute force armée, la garde municipale, les trois

brigades de sergents de ville, sont à sa disposition. A l’intérieur, la

police se trouve partagée en trois divisions, trois bureaux principaux,

la sûreté et la liberté publiques, les mœurs et la police secrète

politique.

C’est une croyance profondément enracinée chez nous que, pour être

agent de police, il faut avoir été voleur. Quelle erreur, grand Dieu!

Il y a six années environ cela se passait encore ainsi; mais depuis,

la police a bien changé, le noir est devenu blanc, on a badigeonné

toutes ses faces. Aujourd’hui l’on est plus difficile pour admettre

un employé que pour choisir un préfet de police; du moins, faut-il

être plus habile et plus honnête homme. Le candidat à cette déplorable

position est scrupuleusement examiné dans sa vie passée et présente,

dans son intérieur, dans les actes les plus minutieux de sa pénible

existence; s’il a commis quelque délit, il est refusé; s’il en commet

durant l’exercice de ses fonctions, il est expulsé, chassé, honni.

Dites donc encore après cela que le service de sûreté est fait

seulement par des coquins!

Au temps de Vidocq, il est vrai, d’anciens voleurs étaient chargés de

se glisser parmi leurs compagnons, de les surveiller, les exciter même

et les dénoncer ensuite. Maintenant rien de semblable. Trente-deux

agents seulement sont préposés à la surveillance, à la sûreté

publique. Ces hommes sont en général choisis parmi ces malheureux

qui, n’ayant aucunes ressources, aucuns moyens d’existence, se voient

dans la nécessité d’accepter une position plus qu’équivoque et dont

ils rougissent presque tous. C’est une amélioration sans doute dans

l’état moral de la police, mais c’est peut-être un mal; car ces hommes

qui n’ont point les habitudes du métier, qui ne connaissent pas les

roueries du voleur, qui ne peuvent le fréquenter, laissent plus

facilement échapper les crimes que si, comme autrefois, ils savaient

par leurs relations se mettre en rapport avec ces misérables, les

suivre dans leurs exploits nocturnes, s’introduire dans le sein de

leurs sociétés, les espionner et les faire saisir avant la consommation

du forfait. Du reste, la police a bien compris l’impuissance de ces

agents; aussi emploie-t-elle une autre sorte d’hommes qui ne lui sont

point attachés à proprement parler, mais qui remplissent les fonctions

des anciens compagnons de Vidocq. Cette classe de mouches, composée

de repris de justice, de voleurs connus, se met en rapport avec les

agents de la police, et, bien qu’exerçant aussi pour son compte,

donne en sous-main des avis qui mènent souvent à la découverte des

coupables. Ces hommes, on les appelle les _coqueurs_; leur nombre est

illimité; c’est en général chez des marchands de vins connus, dans les

_Romamichels_ (maisons de voleurs, terme d’argot), que se donnent leurs

rendez-vous, et ils placent toujours en avant une sentinelle qu’ils

appellent _l’indicateur_ ou _le gaffe_.

Les agents se répandent dès le matin dans Paris. Les uns sont chargés,

comme le célèbre Gody, d’inspecter les _tire-bogues_ (les voleurs

de montres dans les goussets), et les _écumeurs de boucards_ (les

enfonceurs de boutique); pour cette surveillance difficile l’agent _se

camoufle_ (se déguise), tantôt en blouse d’ouvrier, tantôt sous le

frac du dandy. Les traits de cette classe de voleurs lui sont connus,

et il n’est point de jour où il n’y en ait quelqu’un de _pommé marron_

(de pris en flagrant délit), malgré leurs travestissements. D’autres

sont chargés, sous la conduite du chef de sûreté, M. Allard, de la

surveillance des crimes et de l’arrestation, toujours si dangereuse,

de ceux qui ont fait _la grande soulasse_ (tué pour voler). Lorsqu’un

homme est désigné par les coqueurs pour avoir _fait suer le chêne sur

le grand trimard_ (assassiné un homme sur le grand chemin), le chef

de la brigade de sûreté donne des ordres aux seize agents chargés

de surveiller les garnis, et ceux-ci s’informent de la conduite des

suspects. On suit leurs pas, on cherche à savoir où ils ont passé la

nuit du crime, et si les présomptions prennent de la consistance, on

les arrête aussitôt et on les conduit, comme ils le disent en argot,

auprès du _comte de garuche_ (le geôlier).

Les agents reçoivent huit francs par arrestation; mais sur ces huit

francs, ils sont forcés de payer les _coqueurs_, et les _moutons_

(les mouchards de prisons), qui leur ont _mangé le morceau_ (dénoncé

le crime). Puis les employés de haut grade perçoivent à leur tour une

rétribution, un impôt sur cette somme, si bien qu’à chaque arrestation,

c’est tout au plus s’il reste trois ou quatre sous au pauvre diable.

Cependant, comme on le sait, la police se fait activement; elle ne peut

prévenir tous les crimes, mais ils restent rarement impunis. Malgré

cela le nombre des agents est trop restreint. On en emploie un grand

nombre à la politique, et ceux-là restent ensevelis dans le secret avec

les fonds destinés à leur usage; mais la police de sûreté est trop

faible. Lorsqu’on vient à penser que, de quatre à six heures du soir,

il n’y a pas un seul agent de sûreté pour surveiller Paris, cela fait

pitié. Il est sans doute nécessaire qu’ils aient des rendez-vous, des

heures de réunions, qu’ils boivent et mangent, mais il faudrait aussi

que la moitié au moins continuât sa surveillance.

Chaque nuit la brigade de sûreté fournit à la Préfecture son contingent

pour surveiller les rues. Vous les voyez, après minuit, se glisser

dans les ténèbres, marchant à pas de loup, sans bruit, comme des

démons, enveloppés dans une redingote grise, jamais plus de six, sous

les ordres d’un chef, et se précipitant au moindre cri pour protéger

les citoyens. A ceux-là je vote des remercîments, ils ont empêché

que, par une vilaine nuit de cet hiver, _des orphelins_ (une bande de

voleurs) ne me fissent _suer le colas_ (ne m’égorgeassent) en dépit

_d’un crucifix à ressort_ (d’un pistolet) que j’avais tiré sur eux; par

bonheur, _la rousse_ (la police) arriva, et mes gars se _poussèrent

de l’air_. Il y a quelques années ces rondes de nuit, la bande grise,

étaient armées de couteaux poignards; on les a supprimés depuis, et

leur principale besogne est de sauver la vie à plus de trente ivrognes

par nuit en les retirant du ruisseau, que les voitures, le froid et

l’alcool changeraient bientôt en tombeau.

Viennent ensuite les agents chargés des maisons de tolérance, sous la

direction du bureau des mœurs. Ceux-là sont principalement occupés

à conduire les filles insoumises au dispensaire, et il y aurait

encore d’utiles réformes à introduire dans cette administration, si

les abus n’étaient plus forts que la voix des écrivains qui, comme

Parent-Duchâtelet, ont apporté toutes leurs lumières et tout leur

courage à l’amélioration des maisons de tolérance.

Il est inutile de dire que le despotisme est à peu près la seule

loi qui gouverne cette classe, proclamée nécessaire par de grands

publicistes. Cependant l’arbitraire doit avoir des limites. Si ces

femmes numérotées, que la police nomme _filles soumises_, trouvaient de

l’écho près des chefs, elles diraient au préfet entre leurs sourires

du jour et leurs larmes du lendemain:--«Oui, nous sommes des parias,

nos fenêtres sont cadenassées et nous ne pouvons respirer l’air, ni

sentir les rayons du soleil qu’à travers une persienne condamnée par

vos règlements; mais que direz-vous cependant à l’employé supérieur

qui, établissant sa femme marchande de bonnets, nous imposerait pour

prix de concession, d’achalander la boutique conjugale, et prêterait

une main complaisante aux abus en fermant les yeux sur un trafic qui

change les boutiques en magasins, et les loyers d’un simple employé

en maison de campagne?... Mais que sert de nous plaindre; avant de

parvenir aux oreilles du chef, notre voix n’est-elle pas étouffée par

ses subordonnés?»

Dans son intérieur, la vie de l’agent de police est pénible, sa

position au milieu de la société aussi humiliante et aussi méprisée

que le crime même. Rentré dans une étroite cellule, nommée à bon droit

_tabatière_, l’agent, séparé du monde par une barrière insurmontable,

repoussé de tous avec dégoût comme un espion, isolé par sa position

tout exceptionnelle, se trouve seul, sans famille souvent, sans amis,

sans lien social, sans estime pour lui-même, et toujours écrasé par

le souvenir de la place qu’il occupe vis-à-vis du public. La honte et

l’infamie l’enserrent de toutes parts, la société le chasse de son

sein, l’isole comme un paria, lui crache son mépris avec sa paye, sans

remords, sans regrets, sans pitié: c’est un agent de police, c’est un

mouchard, tout est dit avec ce seul mot, et la carte de police qu’il

porte dans sa poche est encore un brevet d’ignominie. Chacun se croit

en droit de lui jeter de la boue au visage. Le monde est pour lui un

pilori vivant où le public le crucifie à toute heure. Il n’est pas même

jusqu’aux voleurs qui n’aient honte de cet homme et ne se trouvent

aussi le droit d’avoir pour lui des paroles de malédiction et de haine;

n’est-ce pas le comble de l’abjection?

Aussi, que de douleurs, que de honte, que d’angoisses dans la vie

de cet homme, lorsque, libre de son service, il redevient à son

tour citoyen de sa ville, de sa ville qu’il protége, qu’il veille,

qu’il garantit des brigandages, et qui cependant le hait de toutes

ses haines, le méprise de tous ses mépris! Que de larmes amères et

brûlantes il doit verser sur son grabat, s’il songe à l’opprobre où

la misère l’a poussé, à l’infamie dont il a revêtu la livrée, et qui,

semblable à la tunique de Nessus, souillera sa dernière pensée et son

dernier soupir! Heureusement de semblables retours sur lui-même sont

fort peu dans ses mœurs.

L’agent de police n’a pas toujours grand usage du monde. En voici

un exemple assez piquant. Un chef de division recevait à sa

table plusieurs personnages marquants: un agent, utile pour des

renseignements, se trouva invité. Notre homme, placé en si bonne

compagnie, se trouvant fort mal à l’aise, dissimulait tant bien que

mal son embarras, lorsqu’il eut besoin de prendre du sel. Il remarqua

avec inquiétude que sur chaque salière se trouvait une petite cuiller

en argent. Ne pouvant deviner à quel usage était destiné un instrument

qui lui semblait de toute inutilité, notre pauvre convive se décida

enfin à se servir, et, pour cela, enlevant d’une main la cuiller,

plonge philosophiquement ses deux doigts dans le sel, où il laisse une

déplorable trace de son passage. Puis il remet soigneusement à sa place

le petit instrument mystérieux. Cependant le maître de la maison s’est

aperçu que plusieurs convives ont souri, et, se tournant vers l’agent,

lui rappelle son adresse pour la capture des voleurs. Celui-ci, flatté,

raconte ses prouesses et ajoute qu’aucun voleur ne peut lui échapper.

«Mais, dit le chef, sauriez-vous les suivre à la trace?

--Certes, répond l’agent, comme un braconnier suit le gibier.

--Eh bien! reprit le chef, en lui montrant la salière où se trouvaient

imprimés les deux doigts, pourriez-vous me dire quel est le nom de

l’animal qui a passé par là?»

L’agent de police est instruit cependant: ne connaît-il pas toutes

les langues, ce damné polyglotte qui, selon les circonstances, peut

vous arrêter en français, en anglais, en italien, en allemand; il

saurait demain le chinois, s’il devait capturer un mandarin. C’est un

caméléon qui sait à propos changer de couleur, de ton, de manières.

L’univers est le lieu de sa naissance; il ne connaît ni parents ni

amis, il s’arrêterait lui-même au besoin. Sept villes attestaient

qu’Homère était né dans leurs murs, il y en aurait au moins autant qui

se soulèveraient pour réclamer si l’agent de police leur donnait la

préférence en les choisissant pour berceau. Aussi est-il cosmopolite en

diable. Il a tous les âges et n’en a point, tous les noms et ne porte

jamais le même, de la richesse aujourd’hui, des honneurs, un titre,

un ruban à la boutonnière, demain une blouse et une pipe chargée de

_caporal_. Il sait tout, voit tout, entend tout, est partout, dans

le même temps, à la même heure. D’une oreille il écoute les ordres

de son chef à la rue de Jérusalem, et de l’autre entend un complot

qui bruit dans quelque faubourg abject. Sous la république, il se

pavanait dans les clubs avec une large écharpe rouge en collier; sous

le directoire, jouait gros jeu dans les salons du noble faubourg; vint

l’empire, et, la carte de sûreté en poche, il espionna royalistes et

républicains: les affaires changèrent, l’agent resta; il reçut ses

ordres des suspects de la veille. Chargé de décorations, dont il usait

à volonté, de titres fastueux, il se mit à espionner les bonapartistes

qui ne payaient plus son zèle. Plus tard il se glissa parmi les plus

acharnés clubistes après les trois journées des pavés, et donna le

premier signal dans les émeutes. J’en ai vu un devant la cour d’assises

répondre avec impudence au président, qui ignorait sa position, et

chercher avec audace le scandale, sachant qu’il serait soutenu: il

était plus bonnet rouge que les malheureux qui l’entouraient et qu’il

avait dénoncés.

Il y a les dandys du métier chargés des hautes opérations, des

arrestations qui demandent plus d’intelligence, d’adresse, que de

force et d’énergie. Il n’est point de jours où vous n’en coudoyiez

quelques-uns sur le trottoir; et souvent, au théâtre, ce voisin si

aimable, si obligeant, causant avec tant de finesse des nouveautés du

jour, n’est qu’un agent de la rue de Jérusalem qui vient explorer les

consciences politiques, ou surveiller un _grinche de la haute pègre_

(un voleur distingué).

Cette facilité de métamorphose qu’ont les agents de police, cette

aisance de manières que prennent des gens qui tout à l’heure encore

nous paraissaient rustres et grossiers, me rappellent une scène fort

bizarre qui se passa sous mes yeux dans un hôtel aux eaux de Cauterêts,

et dans laquelle je fus dupe le mieux du monde d’un de ces messieurs de

la rue de Jérusalem.

«Ce jour-là, je dînais à table d’hôte et j’avais à mes côtés une

charmante voyageuse parisienne. Par manière de passe-temps j’examinai

les convives: un gros papa s’empressait de serrer une serviette autour

du cou de son poupard, tandis que sa femme se perdait dans les replis

osseux d’une carcasse de canard que lui avait passée le jeune homme

qui s’était chargé de découper. Naturellement mes regards se portèrent

sur cet individu. Dans une table d’hôte, le découpeur est un homme

trop important pour qu’il soit négligé; aussi fixai-je sur lui une

minutieuse attention.

«C’était un assez joli garçon, de vingt-cinq ans environ; d’épais

cheveux noirs se frisaient en demi-couronne derrière sa tête; une

petite moustache, une barbe jeune-France, donnaient du charme à sa

physionomie, on se sentait prévenu en sa faveur.

«Je sus le lendemain que notre voyageuse avait visité les eaux, et que,

n’osant s’aventurer seule au milieu de la campagne, elle avait accepté

le bras du jeune dandy.

«Quelque temps ils marchèrent en silence, au milieu des longues avenues

bordées avec coquetterie d’une double rangée d’ormes, et se dirigeaient

vers un village voisin, lorsqu’une calèche, attelée de chevaux de

poste, s’avançant rapidement vers eux, s’arrêta sur un signe du jeune

homme.

--Qu’est-ce donc? fit la charmante voyageuse.

--Une surprise que je vous ménage, répondit en riant celui-ci. Veuillez

monter, la route est fatigante, et ce sera pour moi le plus délicieux

voyage.

--C’est trop de galanterie.

--Pas assez pour une femme aussi aimable, reprit aussitôt son compagnon

en portant à ses lèvres une petite main qui ne s’éloigna pas.

--Allons! s’écria-t-elle en riant aux éclats, je m’abandonne à vous,

à la grâce de Dieu! Monsieur, ajouta-t-elle d’un air affectueux, que

serais-je devenue aux eaux si je ne vous avais rencontré? je serais

morte d’ennui. Vous êtes vraiment mon bon génie.

«Le jeune homme sourit, mais cette fois ne répondit rien.

«La chaise de poste continuait rapidement sa course, et une

conversation fort animée s’établit entre les voyageurs.

--Où allons-nous donc? dit-elle; c’est la grande route que nous

suivons... Postillon!... postillon!...

«Le jeune homme ne répondit point; déjà il ne souriait plus.

--Mais c’est infâme! monsieur, s’écria-t-elle d’une voix pleine de

terreur et d’angoisses; où allons-nous? où me menez-vous?

--A Paris, chère amie.

--Que dites-vous?

--Que, loin d’être votre bon génie, je suis au contraire chargé de vous

conduire, d’abord rue de Jérusalem, à la Préfecture de police, puis à

la Conciergerie.

--Mais c’est une erreur.

--Oh! non, non, je ne me trompe jamais; vous êtes bien Emma Popply, et

du reste, ajouta-t-il, nous sommes d’anciennes connaissances. Voyez, je

suis Rigody.

«Et en achevant ces paroles, le beau jeune homme retira lentement sa

perruque d’un noir de jais qui cachait des cheveux couleur chrysocale,

puis il décrocha sa petite barbe noire, et, mettant d’un air de

satisfaction ses moustaches fausses dans la poche de son gilet, tira

son briquet à pierre et une ignoble pipe de terre, un vrai Waterloo.

Sans sourciller, et tout en fredonnant stoïquement une petite valse à

la Faust, le _scélérat_ battit le fer contre la pierre, en fit jaillir

une étincelle sur l’amadou, et quelques minutes s’étaient à peine

écoulées que, sans respect pour les nerfs olfactifs de sa compagne, il

lâchait de grosses bouffées, comme un musulman près du tuyau de son

tchibouk.

«Cependant la calèche roulait avec rapidité, et la voyageuse se

désespérait. Après avoir tenté les larmes, les menaces, elle en était

venue aux cajoleries, puis elle avait eu recours aux attaques de

nerfs; mais rien ne troublait l’implacable insouciance de l’agent,

qui aspirait tranquillement la fumée du tabac, et la chassait loin de

lui par petites bouffées voluptueuses dans lesquelles il semblait se

complaire.

--Mais, monsieur, dit Emma Popply en éclatant encore avec rage, c’est

infâme de se faire ainsi le mouchard et le geôlier d’une pauvre femme!

--Vous êtes charmante! dit celui-ci en lui baisant ironiquement la main.

--Insolent! Et un soufflet lancé avec dépit fit rougir la figure

jusqu’alors impassible de l’agent de police.

--Ah! vous étiez plus aimable tout à l’heure, dit celui-ci.

--Laissez-moi fuir, reprit-elle après un moment d’hésitation, je vous

promets...

--Achevez.

--Tout ce que vous voudrez.

--Parlez.

--Une partie de mes bijoux, de mon or, de mes billets de banque.

--Non pas; impossible.

--Je consens même à être à vous!...

--Ah! fit celui-ci en l’examinant froidement, vous venez de me proposer

mieux.

--Misérable! s’écria-t-elle.

«Et la route se continua silencieuse comme un tombeau.

«On descendit enfin devant l’hôtel de la rue de Jérusalem; une escouade

de sergents entraîna l’infortunée voyageuse, et de lourdes grilles de

fer se refermèrent derrière elle avec le triste accompagnement des

verrous.

«Quelques mois après j’étais de retour à Paris, j’avais oublié mes deux

voyageurs de Cauterêts, lorsque dernièrement je rencontrai dans un de

nos salons les plus brillants le jeune homme aux moustaches noires.

--Pardieu! dis-je en le saluant, vous allez me donner des nouvelles de

votre bonne fortune?

--Laquelle? demanda-t-il, attendez... oui, je me souviens... une jeune

fille...

--Précisément! vous l’avez enlevée, heureux séducteur?

--Enlevée! répéta-t-il froidement, non, je l’ai conduite à la

Préfecture; et si vous allez consulter les registres de ce jour-là,

vous trouverez, mon cher, écrit en belle et bonne encre: «Emma Popply,

âgée de vingt-deux ans, accusée de vol de diamants et cachemires,

écrouée le 5 juin 1832, à cinq heures du soir.

--Bah! m’écriai-je stupéfait. Mais qui êtes-vous donc?...

Au moment où je posais cette question, un vieillard s’arrêta devant

nous et fixa notre dandy. Celui-ci pâlit, recula, et, au lieu de

répondre, disparut à mes regards étonnés.

--Quel est donc cet homme? m’écriai-je en me retournant vers le nouveau

venu.

--Un agent de police. Je fus jadis sa dupe dans une affaire politique

où il jouait le rôle d’agent provocateur, et, chaque fois que

j’apparais devant lui, le misérable se dérobe à mon mépris. Si vous

rencontrez jamais cet homme, ajouta-t-il d’une voix animée, ne craignez

pas de le démasquer aux yeux de tous, comme je viens de le faire avec

vous.»

=Armand DURANTIN.=

[Illustration: L’AUTEUR DRAMATIQUE]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 55 / 62 题