JE serais moins embarrassé de vous apprendre quel fut le premier des
auteurs dramatiques connus, le premier en date s’entend, que de vous
dire le nom du dernier éclos dans la couvée que Paris, cette grande
pondeuse de célébrités, tient toujours en réserve sous son aile. Hier,
c’était M. Alfred, qui ne connaît pas l’illustre M. Alfred! ce soir ce
sera probablement M. Félix, ce jeune homme plein d’espérances, vous
savez bien; et demain nous entendrons proclamer le nom de M. Charles,
la gloire future de la scène française. Au train dont nous marchons,
il est bon d’être en avance d’un jour, et comme il faut voir ce qu’on
peint et savoir ce qu’on voit, nous prendrons M. Charles, si ça vous
est égal, pour souder le cercle dans lequel il faut toujours prudemment
se renfermer.
M. Charles doit donc être auteur dramatique, demain, à sept heures du
soir; son vaudeville sera représenté devant un parterre composé en
grande partie de ses créanciers, gens intéressés à l’art, comme on le
pense bien: grand succès! lisez les journaux, trois couplets ont eu
les honneurs du _bis_. Tout a été réglé à la répétition générale. Le
directeur compte sur la pièce, l’auteur compte sur les acteurs, les
créanciers comptent sur la recette, et le public... le public compte
bien n’y plus revenir... Mais le public voit cent fois de suite les
pièces qu’il siffle, le public n’a pas plus de caractère!... je vous en
fais juge: le vaudeville de M. Charles est exactement le vaudeville de
M. Félix, qu’on applaudit en ce moment; lequel vaudeville n’était autre
que le vaudeville de M. Alfred, qu’on avait sifflé; et le vaudeville
sifflé de M. Alfred, était la reproduction exacte du vaudeville
applaudi de M..... Est-ce qu’il y a deux vaudevilles?... Et c’est
heureux vraiment pour M. Charles! aussi quittera-t-il l’étude de son
avoué, où il occupe la troisième place, pour prendre le n° 5978 dans
l’association des auteurs dramatiques, avec le droit de recevoir les
circulaires de convocation à l’assemblée générale et d’invitation au
banquet fraternel où, moyennant dix francs, il aura l’honneur de dire à
M. Scribe, de l’académie française et de l’académie royale de musique,
ou à M. Victor Hugo, à son choix: _mon cher confrère!_--Comment veut-on
que la tête ne tourne pas à tous les jeunes gens qui savent lire,
écrire et compter! des honneurs et des richesses! être affiché dans
tous les carrefours, crier la clôture dans une assemblée! boire du
vin de Champagne à côté de M. Alexandre Dumas, en face de M. Viennet,
sous les regards de M. Casimir Delavigne, non loin de M. Dupaty! il
faudrait n’être pas... comment dirai-je?... il faudrait ne pas être
Français, ne pas vivre dans l’étude d’un avoué, pour résister à la
douce pensée de se savoir auteur dramatique, pour ne pas rêver sur son
grabat un succès semblable à celui du SONNEUR DE SAINT-PAUL: deux cents
représentations, six cent mille francs de recette!--Le banquet annuel
et le souvenir du _Sonneur de Saint-Paul_, voilà de quoi fertiliser le
génie des clercs de la nouvelle basoche et des modernes enfants sans
souci; de quoi répondre à toutes les vanités, de quoi fournir à tous
les rêves, de quoi justifier toutes les intrépidités, de quoi expliquer
toutes ces existences inexplicables: car pour être auteur dramatique,
il suffit de vouloir l’être, et la volonté, c’est la seule foi de notre
époque. D’ailleurs, quand on ne se croit pas à la rigueur la force de
se faire auteur tout à fait, ce qui est un cas excessivement rare, ou
quand, par modestie, on ne veut pas l’être en entier, on le devient
pour une moitié, pour un tiers, pour un quart; mais comme quatre quarts
de pièce font toujours un auteur complet, la postérité n’y perd rien et
la gloire du nombre s’en augmente. On est auteur dramatique pour tant
de choses différentes! pour le titre, pour l’idée, pour le scénario,
pour le dialogue, pour les couplets, pour le choix des airs, pour faire
recevoir la pièce, pour discuter avec la censure, pour surveiller
les répétitions, pour prêter son nom à l’auteur endetté, enfin, pour
quelques écus et quelquefois pour rien du tout.
On devient plus facilement auteur dramatique qu’épicier:--n’est
pas épicier qui veut! Et n’était la crainte d’offenser l’utile
corporation si admirablement réhabilitée par M. de Balzac, auteur
non dramatique,--le peintre en miniature badigeonne mal les
décorations,--je dirais que l’auteur dramatique est l’épicier
littéraire de notre époque. Mais repoussons une comparaison peu
favorable à l’épicier, quelque droguiste qu’il soit. S’il le veut, lui,
il peut être modeste: ses balances lui rappellent sans cesse l’égalité
native des hommes; il n’a pas deux poids et deux mesures; et s’il le
veut, il peut être probe. Demandez donc de la modestie à l’auteur d’un
mélodrame, et de la probité au vaudevilliste! il n’y a pas de plagiat
dans l’épicerie: _gloire et patrie_ à l’épicier!
Cependant nous ne saurions le taire, l’auteur dramatique est boutiquier
manipulateur: il broie son cacao sur un dictionnaire, il distille
son huile de roses dans un encrier, il mesure ses vers à l’aune, il
pèse ses ingrédients d’après la recette classique ou romantique, puis
il coule ses actes dans le moule à chandelles, où tous les auteurs
dramatiques, ses confrères, coulent les leurs, cinq à la livre, plus
ou moins. C’est ainsi qu’on éclaire la France, c’est ainsi que le
suif littéraire lutte avec le gaz de l’industrie, et que notre lustre
national projette ses rayons jusqu’à St-Pétersbourg! L’adepte qui
dans l’étude de son avoué rêvait la gloire littéraire, devient donc,
sans y songer, un misérable canut, un filateur de scènes, un tisseur
de péripéties, un tailleur dramatique, flairant la mode, guettant les
circonstances, interrogeant le caprice d’un public blasé, retournant
les vieux habits pour les vendre comme des neufs, s’ingéniant à mettre
le commencement à la fin, à changer les époques et les noms, à profiter
de l’esprit des autres;... mais cent mauvaises pièces rapportent plus
qu’une bonne: à ce compte on se fait un nom, une fortune, sans se
faire d’ennemis. La baguette de Tarquin ne frappait que les pavots
de qualité: le poëte habile ne doit jamais dépasser le niveau de ses
confrères.
Je sais bien que le public est parfois singulier, qu’il prend mal
certaines choses, qu’il a ses mauvais jours, qu’il rudoie _Caligula_...
mais il caresse _Mademoiselle de Belle-Isle_, et tout se compense.
C’est surtout dans la vie de l’auteur dramatique, que le système de
M. Azaïs reçoit son application la plus étendue: des sifflets, mais
aussi des bravos; les critiques du feuilleton, mais le bulletin du
caissier; l’exigence des acteurs, mais la vie qu’ils donnent à de pâles
et frêles traits de plume. On tombe, soit, mais on trône. D’ailleurs,
n’est-ce rien que d’être l’âme de cet univers de carton dont on fait
mouvoir toutes les machines, que d’être l’ordonnateur de ce pêle-mêle
de palais et de chaumières, que de commander aux orages? L’auteur
dramatique sur les planches d’un théâtre est le _fiat lux_ au sein
du chaos, c’est le ciel et l’enfer, l’objet des bénédictions et des
imprécations d’un monde de coquettes et de pères-nobles, de rois et
de niais, de figurantes et de figurants. Aussi, voyez-le, providence,
espoir ou terreur, arriver les mains dans ses poches, et le manuscrit
sous le bras, le jour d’une distribution de rôles. Il lit, on écoute;
les vanités sont en ébullition, personne n’est content de son lot,
tous envient celui des autres: l’ingénue veut un peu plus de candeur;
l’amoureux demande une autre déclaration; Araminthe exige une grande
tirade. Mais tout s’apaise aux promesses d’un nouvel ouvrage. Avant la
lecture d’une pièce, l’auteur est une puissance, on le courtise, il
fait ses conditions, il obtient ce qu’il veut; les rigueurs expirent,
les intimités commencent, les haines s’oublient; l’actrice, l’acteur
et l’auteur se confondent dans une même espérance, jusqu’au jour du
désenchantement, jusqu’à cette première représentation où la vérité se
fait entendre de part et d’autre, après le jugement du public.--«Mon
rôle est mauvais.--Dites que vous le jouez en dépit du bon sens.» Les
récriminations durent vingt-quatre heures; et la prochaine nouveauté
change tout sans rien changer.
Je voudrais bien vous peindre l’auteur dramatique dans un entr’acte
de la première représentation de l’un de ses ouvrages: l’anxiété ou
la satisfaction avec laquelle il regarde le public par le trou du
rideau, prouvent moins pour la pièce qu’elles n’indiquent le trait
caractéristique du patient.--Il y a l’auteur dramatique qui doute de
tout, et celui qui ne doute de rien.--Le premier haletant, suant à
grosses gouttes, le col tendu, n’entend que des murmures d’improbation;
la moindre toux l’effraie: son cœur suspend ses battements, il sourit,
il pleure... Tantôt c’est le public qu’il accuse de ne pas écouter;
tantôt c’est l’acteur qui va trop vite ou trop lentement; tantôt ce
sont les machinistes qui se font attendre: ses jambes fléchissent
sous lui, et il ne peut rester en place. Il marche, il s’arrête; les
exclamations qui sortent involontairement de sa poitrine trahissent
ses tourments.--«Eh! ce n’est pas cela, malheureuse!--Arrête-toi
donc, bourreau!--Ris donc, butor!--Baisse donc les yeux, coquine!»
Siffle-t-on:--«J’étais sûr qu’on les travaillerait à ce passage, ils
ne l’ont jamais compris.» Applaudit-on:--«Ah! on se décide, c’est bien
heureux, vraiment!» Mais à côté de lui, une actrice jalouse donne à
ces applaudissements un motif étranger à la pièce: «Il paraît que nous
avons nos amis dans la salle.» Puis il lui faut subir les reproches
ou les félicitations du directeur et _tutti quanti_; puis enfin il se
retire seul, harassé de son succès ou de sa chute, interprétant pour ou
contre lui tous les mots que le hasard lui apporte sur son passage; et,
en attendant les feuilletons qu’il se promet de ne pas lire, et qu’il
lira tous, il va expier sa gloire ou préparer sa vengeance sur son lit
de Procuste. C’est là qu’il trouvera, trop tard, les situations fortes,
les scènes intéressantes, les mots piquants qui auraient pu faire une
bonne pièce de l’œuvre représentée.
Quant à l’autre, au second auteur, à l’imperturbable, on le rencontre
partout, dans la salle, au fond d’une loge, à l’entrée d’une galerie;
il se promène dans les couloirs, il traverse furtivement le foyer, il
est content du public, il exalte les acteurs, il encourage tout le
monde; à son oreille tous les murmures sont flatteurs; il n’aperçoit
que des marques de joie. On rit à l’endroit le plus pathétique:--«Bon!
on le prend en gaieté, ça m’est égal.» On s’indigne:--«Bien! la
situation fait son effet.» On siffle à outrance:--«C’est un pari!
C’est un tour de Fanny! C’est l’administration pour ne pas me payer ma
prime!» On redouble, on fait baisser le rideau:--«La pièce ira cent
fois, je leur prouverai que j’ai plus de talent qu’eux.» Et après avoir
été promener son intrépidité sur le théâtre où il rassure chacun, où
on lui demande des changements, des coupures:--«Non, rien, dit-il, je
n’ôterai pas un mot. C’est un coup monté, je le savais... La pièce a
très-bien marché.» Puis il va rejoindre ses amis les feuilletonnistes
qui l’attendent à table où l’on sable les droits d’auteur. Léontine
l’agaçante et la mélancolique Adèle, viennent réconforter un
amour-propre qui ne s’est pas un instant démenti; _les belles petites
qui ont joué comme des anges_ sollicitent _leur amour d’auteur_ pour
de nouveaux rôles: le pacte est conclu, signé, scellé. C’est une
jubilation diabolique, un concert d’éloges étourdissant et réciproque.
On le voit donc, il ne s’agit que de savoir bien prendre les choses.
L’honneur d’être l’idole des actrices, l’objet de la contemplation
extatique des claqueurs et l’espoir des marchands de billets est
immense sans doute; mais d’autres immunités plus réelles attendent
l’auteur dramatique dans la vie sociale: il ne paie pas plus de patente
qu’un pair de France, car il offre à l’état toutes les garanties
morales d’un homme bien pensant. Aussi reçoit-il la croix d’honneur,
à titre d’encouragement. Tous les auteurs dramatiques méritent la
croix d’honneur. C’est le prix de sagesse, c’est le prix de bonne
conduite, comme le fauteuil académique est le prix d’orthographe ou le
prix d’amplification. Un auteur dramatique, marqué d’un ruban rouge,
membre de l’Académie, doit prétendre à tout, doit aller à la chambre
haute,--lisez la loi,--et à la chambre des députés, aussi facilement
qu’il a le droit d’entrée gratuite dans les vingt-six théâtres de
Paris. Je dis _aller_ pour _devenir membre_. Corbleu! croit-on qu’il se
borne à rester spectateur de la moindre comédie quelconque? il mange au
râtelier du budget le foin des subventions théâtrales, quelquefois même
l’avoine des fonds secrets. Le vaisseau de l’état a des rameurs de tous
les rangs; la chiourme est composée de gens habiles; ne craignez rien
pour eux: _la Méduse_ chavire, mais l’auteur dramatique, s’il n’est pas
placé sur le radeau, surnage comme ces bouteilles vides et bouchées que
les marins jettent à la mer pour laisser une trace de leur passage.
Le vaudeville bouton de rose qui fit les délices du consulat n’est-il
pas toujours à flot dans le calme plat de l’académie? il donne des
prix de vertu, lui qui fut si digne de les recevoir! Le titre d’auteur
dramatique est d’ailleurs un brevet de longévité; on se survit toujours
quand on le porte; il préserve de tous les miasmes méphitiques qui
causent tant de ravages dans la population des grandes cités; il a les
propriétés du vétiver et du chlore: pas un auteur dramatique n’est mort
du choléra! car Moreau, feu Moreau, cet auteur de tant de vaudevilles
oubliés, il n’est tombé victime du fléau que comme conseiller d’état;
oui, feu Moreau, que la révolution de 1830 avait arraché aux flonflons,
mort, à la fleur de son âge, conseiller d’état, vivrait encore s’il
eût résisté aux embûches du pouvoir. Eût-il été dévoré des hannetons,
jusqu’à sa croix d’honneur, dans sa tournée administrative, le grand,
l’aimable, l’enjoué Romieu, s’il fût resté auteur de son unique
vaudeville? mais les insectes des départements sont très-friands de
la chair des préfets, et je tremble pour M. Mazères! A propos de
départements, l’auteur dramatique veut-il aller promener sa gloire,
lui faire changer d’air, ça ne peut pas nuire; voyez le commissaire de
police sourire bénévolement à cette réponse: auteur dramatique.--Il
s’agit d’un passe-port.--La profession d’homme de lettres lui eût
valu quelques rebutades, quelques signes invisibles de suspicion pour
le faire arrêter au prochain village. L’homme de lettres est sujet
à caution; mais la censure est la protectrice naturelle de l’auteur
dramatique; grâce à elle n’est-il pas l’écrivain le plus politiquement
orthodoxe de tous les écrivains, l’amuseur le plus croustilleux de
tous les amuseurs publics? Mais le pauvre homme ne s’appartient plus,
il fait partie du domaine public: on vend son portrait, son buste, sa
charge, il est à la foule, aux journalistes; il n’a plus de refuge, et
quand il passe, il se trouve quelque badaud tout vain de le connaître,
qui le signale à l’admiration publique. Mon Dieu! que j’étais heureux
et fier le jour où M. Paul Foucher, me prenant pour un autre, daigna
me dire: _Avez-vous vu mon beau-frère?_ et ce beau-frère, savez-vous
quel il est? ce beau-frère, c’est Victor Hugo, l’_ex-enfant sublime_,
l’auteur de _Ruy-Blas_! rien que cela! Moi qui vous parle et qui n’ai
pas l’honneur d’être membre de l’association des auteurs dramatiques,
j’ai parlé à M. Paul Foucher, le bel-oncle de tant de chefs-d’œuvre! Je
pourrais même vous le montrer au besoin. Je pourrais vous nommer les
auteurs-acteurs, les auteurs-directeurs, qui se lisent leurs pièces à
eux-mêmes, _qui se les reçoivent, qui se les jouent_. Je pourrais aussi
vous dire de quelle jambe boitent nos académiciens. Je pourrais encore
vous peindre emblématiquement MM. Théaulon, Mélesville, Guilbert de
Pixérécourt, Ancelot, de Planard, d’Epagny et Bayard, chevalier sans
peur. Mais il ne faut pas dire tout en un jour.
L’auteur dramatique du boulevard du Temple est toujours un grand
gaillard, bien nourri, bien rubicond, qui porte son chapeau sur
l’oreille, qui boit de la bière à la porte d’un café, près du théâtre,
en fumant son cigare. On dit même qu’il fume deux cigares à la fois
le soir de ses premières représentations. C’est le plus intrépide
admirateur de lui-même qui soit sous le dôme d’un théâtre; il ne voit
jouer que ses pièces, il ne comprend qu’elles, il en parle ingénument:
_elles ne sont pas mal venues_. Quant à son collaborateur, il n’y a
jamais rien fait. Cet auteur-là est ce qu’on appelle au théâtre le
charpentier. Il dédaigne d’écrire, mais il corrige; il a son français
particulier, son style à part; il fait toujours relier la collection
de ses drames pour l’ornement de sa bibliothèque et pour l’instruction
de ses enfants. C’est le type sauvage de l’auteur dramatique, c’est le
dramaturge à l’état d’anthropophage, il digère la viande crue, il avale
des cailloux, enfin il croit à lui-même avec l’aplomb d’un maître en
fait d’armes et la simplicité d’un enfant.
Auprès de lui, c’est un être bien débile que l’auteur dramatique de
la rue de Richelieu, _le fils des dieux, le successeur d’Alcide_,
continuateur de Corneille et de Molière, bonhomme à la voix flûtée,
frêle colosse qui parle bas pour qu’on l’écoute. A l’entendre, il ne
prétend à rien, il veut tout ce que l’on veut, il ne gêne personne,
pourvu que son nom soit sur l’affiche. Ses sollicitations sont des
ordres, et ses amis sont si puissants, qu’on tremble à ses moindres
soupirs. Ses ouvrages sont d’ordinaire appris, répétés, mis en scène
avant que l’administration ne se doute du titre; quel que soit leur
mérite, ils doivent, quand même, faire des recettes forcées, sous peine
de perdre de hautes faveurs, qui sait? peut-être la subvention. C’est
le type civilisé de l’auteur dramatique: celui-là, il loue tout le
monde pour qu’on loue les loges, et le _primo mihi_ rime dans ses vers
avec dévouement, avec bien général, avec charité, avec sens commun et
même avec popularité.
J’ai dit qu’on était auteur dramatique pour peu qu’on voulût le
devenir; il y a cependant des gens qui ne peuvent jamais parvenir à
l’être. L’exception, on le sait, prouve la règle, et comme l’intention
est réputée pour le fait, accordons-leur le titre honoraire, s’il ne
dépend pas de nous de leur donner les profits. D’ailleurs ces gens-là
tiennent peu à l’argent: ce sont des imbéciles qui gâteraient bien
vite le métier si on les laissait faire! Et d’abord ne veulent-ils pas
que leurs drames aient un but; ne tendent-ils pas à impressionner les
masses dans une direction sociale; n’ont-ils pas égard à la vérité
historique, à la vérité des caractères, à la vérité d’observation!
avec eux pas d’invraisemblance, pas de ces coups de théâtre imprévus
qui vous tiennent constamment les yeux ouverts, pas de ces péripéties
laborieusement amenées; leur art est un art froid, raisonnable,
fatigant, qui blesse les spectateurs dans les replis les plus cachés
du cœur. Et que deviendrait le théâtre, bon Dieu! si l’on y faisait la
guerre aux vices! Aussi l’auteur dramatique _non représenté_ est-il
éconduit partout où le pousse sa mauvaise étoile; son signalement est
donné, il n’y a pas pour lui de pseudonymes possibles; tout le trahit,
il n’écrit pas _la scène se passe à tel endroit_ comme les autres; sa
conscience se manifeste si minutieusement par l’orthographe, par la
ponctuation, par la simplicité et le naturel des moyens d’exposition du
sujet, et de développement, et de dénoûment, qu’il est toujours facile
à reconnaître et à renvoyer.
«Monsieur, lui répondent tous les directeurs, l’ouvrage que vous avez
bien voulu nous communiquer révèle une profonde connaissance des
hommes, le sujet est neuf et intéressant, le dialogue facile et vrai,
les caractères sont bien tracés et naturels; on y distingue un esprit
d’observation devenu bien rare: malheureusement il ne convient pas
à notre théâtre de représenter une œuvre si remarquable, etc.» Cet
homme-là ne peut jamais arriver jusqu’au public, il meurt inconnu, avec
le chagrin d’emporter ses idées, son originalité, sa forme, son génie
en un mot. C’est le type artistique du dramaturge; il sert à justifier
cette vérité devenue banale, que pour être auteur dramatique il faut
surtout, et avant toute chose, ne pas avoir de génie.
Il y a encore une autre exception à la règle générale, une autre
espèce d’homme qui veut à toute force se faire auteur dramatique sans
pouvoir l’être jamais, même au théâtre Castellane; c’est l’auteur qui
a eu le génie de naître tout grand et tout riche, l’auteur titré,
l’auteur qui donne à dîner, le véritable amphitryon: sa pièce a cinq
actes, les vers ont le nombre de syllabes voulu, il consent à payer
tous les frais, à faire exécuter les décorations et les costumes, à
louer la salle entière; il comble de cadeaux la principale actrice, il
offre sa bourse au grand comédien, il prodigue l’or et les caresses
aux figurants, même au pompier: les journaux ont eu leur part dans
ses largesses, cent mille francs jetés ainsi garantissent le mérite
littéraire de l’auteur dramatique. Eh bien, la magnifique tragédie est
sifflée impitoyablement, les acteurs ne veulent plus y reparaître,
les feuilletons s’en amusent, les amis s’en moquent, et le public à
son tour, le public payant ne peut être admis à rire aussi, lui, du
passe-temps aristocratique du grand seigneur. Il faut en convenir, le
public payant n’est pas heureux.
Il y a encore l’auteur dramatique en jupons, la femme-homme de
lettres, type diaphane derrière lequel on aperçoit la figure étonnée
du bourgeois de Molière. Mais l’auteur dramatique modèle, le grand
auteur dramatique, celui qui résume en lui tous les auteurs dramatiques
passés, présents et futurs, l’auteur multiple, c’est la table de
Pythagore incarnée. Il pourrait dire à la rigueur ce que chaque trait
de plume lui rapporte bon an, mal an. Il vend en gros et en détail;
il fait généralement tout ce qui concerne son métier: des couplets,
des drames, des comédies et des vaudevilles dans tous les genres,
pour tous les goûts, à tous les prix. C’est le fournisseur breveté de
toutes les entreprises; il a le monopole des théâtres royaux; ce qui
sort de sa boutique porte son cachet; la province et l’étranger vivent
de ses produits; enfin il est plus riche que ne le furent Voltaire et
Beaumarchais à eux deux, tout millionnaires qu’ils fussent: maisons
de ville, maisons de plaisance, châteaux crénelés, prairies, vignes,
labourages, hautes futaies, il a trouvé tout cela sur du papier blanc
avec de l’encre de la petite vertu, bien et dûment, sans prendre
dans la poche ni dans le secrétaire de personne, au contraire, mais
en pillant tout le monde, en chassant tous ses concurrents ou pour
mieux dire en les faisant tous concourir à sa fortune princière. Qui
voudrait ne pas lui ressembler! entendons-nous cependant, il a le
front bas et fuyant, les oreilles longues et écartées, les sourcils
épais, le teint rouge, un habit cannelle et la démarche pataude...
mais l’esprit est léger, fin, délicat et gracieux comme les chiffres
arabes: avec lui deux et deux font vingt-deux, parce qu’il sait placer
convenablement les choses. C’est l’agent de change le plus ingénieux!
c’est l’alchimiste le plus sûr de son fait! _dans ses heureuses mains
le cuivre devient or_, et comme l’_or est une chimère_, il le transmute
en propriétés foncières, pour confirmer cette grande vérité génésiaque
de notre origine, si trivialement exprimée par le proverbe: _ce qui
vient de la flûte retourne au tambour_. Voilà la science hermétique de
notre époque, et c’est ainsi qu’on n’invente pas la poudre.
Cependant ne croyez pas qu’il soit heureux sous le soleil de son
illustration, sur la litière de ses lauriers, l’auteur dramatique
universel. Sa vie est un bagne, il est condamné aux travaux forcés
à perpétuité; le fer rouge de la renommée l’a marqué au cœur. Quand
nous sommes mollement bercés dans nos travers aux sons de son
galoubet, il veille lui pour nos plaisirs; les vers que nous chantons
si gaiement, il les a comptés sur ses doigts; et le trait final du
couplet, cette fleur de l’inspiration, elle lui a demandé sept branches
parasites, sans lesquelles il n’y aurait pas eu de bouquet. Il n’a ni
jours ni nuits. Il va du travail de l’enfantement au travail de la
représentation: il faut lire aux acteurs, il faut faire répéter, et
comment être à la même heure en vingt théâtres différents? ces vingt
jeunes femmes que la foule idolâtre, envie, elles sont toutes à lui,
mais a-t-il le temps d’être à aucune d’elles? Quand une affaire se
termine là, une autre ici commence. C’est Tantale au milieu des eaux,
Prométhée sur son rocher, Ixion sur sa roue. A l’Académie il se doit à
lui-même de ne pas dormir, d’avoir l’air d’écouter, d’avoir l’air de
penser. Sa réputation le suit partout, le tient sur le qui vive. Il
ne cause pas, il ne saurait dépenser inutilement un trait d’esprit,
mais il écoute et il retient. D’ailleurs, c’est à qui lui donnera
une idée, un avis, un bon mot; on est pour lui d’une indulgence qui
tient de l’abus; la présomption favorable va jusqu’à lui supposer des
intentions qu’il n’a jamais eues, jusqu’à transformer ses pléonasmes
en beautés; a-t-il écrit par hasard: _certains indices m’indiquaient_,
tout le monde se récrie: _comme c’est bien!_ il n’y a que lui en effet
pour trouver de ces finesses-là. Son cerveau est un ana méthodique,
un casier alphabétique, et sa plume puise à différents encriers le
sentiment, la joie, la douleur, en phrases toutes faites; il a son
magasin de péripéties et de dénoûments, son tiroir aux moyens: toute
chose lui sert pourvu qu’elle ne soit ni neuve, ni morale, ni hardie:
il faut plaire et ne rien hasarder. De tout temps les idées nouvelles
ont compromis les réputations: notre grand auteur dramatique ne veut
pas boire la ciguë. Boire! hélas, il n’a plus d’estomac! Mais c’est
son hospitalité qui surtout décèle une noble existence de dévouement
et d’abnégation: chez lui, en ville, à la campagne, chacun travaille
comme lui. Il a ses éplucheuses et ses dégrossisseurs. Au son de la
cloche tout le monde s’éveille et se met à l’œuvre: au déjeuner on rend
compte de la besogne, puis on y retourne. Il n’y a pas de ruche plus
industriellement combinée, toutes les abeilles distillent; les romans
nouveaux y sont pressurés, on en extrait le suc, et c’est ainsi que se
prépare ce régal de miel et de lait qui, chaque soir, comme une manne
abondante tombe en légers flocons sur un peuple affamé, pour la grande
gloire de la France et pour maintenir son poids dans la balance des
nations.
=Hippolyte AUGER.=
[Illustration: LA VIEILLE FILLE.]
[Tête de page]