LE MAQUIGNON.

Bien que notre époque ait donné naissance à une effrayante quantité

de _floueurs_ de toute espèce, et qu’elle ne paraisse pas s’arrêter

dans cette voie éminemment progressive, elle ne peut cependant usurper

la gloire d’avoir enfanté le maquignon. Le maquignon est né depuis

longtemps et a eu l’avantage très-mérité de servir de modèle aux plus

fins exploiteurs de la crédulité française et surtout parisienne.

Mais quoiqu’il ne sorte pas du grand moule des Roberts-Macaires du

dix-neuvième siècle, ce n’est pas à dire pour cela qu’il prétende leur

être inférieur. Il les vaut tous; il sourit de pitié en songeant aux

roueries à lui connues qu’on donne pour invention récente, et vient

merveilleusement confirmer cet adage, qu’il n’y a rien de nouveau

sous le soleil, et que la moitié de la société a été de tout temps

destinée à être dupée par l’autre. Le maquignon s’acquitte de cette

dernière tâche avec infiniment d’esprit et d’agrément. C’est lui qui a

employé le premier tous ces artifices ingénieux avec lesquels il est

d’usage, j’allais dire de bon ton, de berner, dans toutes les classes

et dans tous les états, la bonhomie du peuple le plus spirituel de

l’univers. Il est adroit, insinuant, grand parleur, d’un aplomb, d’une

assurance imperturbables: vous vous défiez de lui, vous vous tenez sur

la réserve, car vous connaissez ses ruses, et cependant il vous prend

toujours au même piége, sans cesse employé et sans cesse avec succès,

il fait de vous ce qu’il veut: involontairement, vous écoutez ses

paroles, vous subissez son influence. Ce n’est pas à vos yeux que vous

devez vous fier, mais à lui seul: il le dit hautement, et il appuie

ce raisonnement logique de tant de preuves excellentes; il parvient

à donner tant de légèreté et de grâce à ce cheval lourd et massif,

tant de finesse à ces jambes carrées, tant de vigueur et de feu à

cette tête molle et inerte, que vous finissez, bon gré, mal gré, par

être ébloui, enchanté, et que vous payez à beaux deniers comptants le

descendant presque certain d’Eclipse et de miss Annette. Inutile de

dire que l’illustre rejeton est souvent bon tout au plus à conduire des

choux au marché des Innocents.

Il y a deux classes de maquignons qui ne se ressemblent nullement,

excepté par ce point commun, à savoir l’adresse inappréciable de faire

voir à tout le monde qu’un cheval bai est gris-pommelé, et que des

chevaux flamands sont des pur-sang anglais. C’est d’abord le _maquignon

marchand de chevaux_, c’est-à-dire tenant manufacture et entrepôt

de coursiers plus ou moins de selle et de trait, puis le _maquignon

brocanteur_.

Le marchand de chevaux est facile à reconnaître. C’est un type tout à

fait tranché et sortant des types vulgaires. Le plus souvent il possède

un riche embonpoint, une large figure rubiconde légèrement rembrunie à

l’extrémité du nez, ce qui laisserait supposer qu’il ne se sert guère

d’eau que pour se faire la barbe, une figure ouverte et bonhomme,

des manières brusques et cavalières, mais des yeux d’une obliquité

perfide et d’une finesse interrogatrice dont il faut profondément se

défier. Il porte invariablement une redingote de couleur claire qui

produit sur ses quadrupèdes le même effet magnétique que la redingote

grise du grand homme sur les vieux grognards: sa tête est surmontée

d’un chapeau très-râpé et d’une forme antédiluvienne qui lui sert à

la fois de préservatif contre les injures de l’air, et de tambour

pour exciter ses chevaux. Il est en outre orné en toute occasion d’un

fouet formidable, sceptre respecté avec lequel il gouverne son empire

piaffant et hennissant. Ce meuble indispensable ne le quitte jamais:

il mange, il boit, il se promène, il s’assied, il dort, son fouet à la

main: il y a entre son fouet et lui une adhérence que rien ne saurait

briser. Otez-lui son fouet, et il perdra tous ses avantages. Son

langage manquera de l’accompagnement le plus nécessaire; ses chevaux

ne marcheront plus, ne caracoleront plus, ne feront plus toutes ces

petites gentillesses qui vous séduisent; c’est un homme démoralisé,

ruiné, son état est perdu; il n’a plus qu’à mener ses bêtes au marché.

Quand il entre dans l’écurie, un petit sifflement annonce sa présence,

et alors il se fait un mouvement général et précis comme sur la ligne

d’un bataillon. Toutes les croupes se rangent, s’alignent, les têtes se

lèvent, les oreilles se dressent, les chevaux sont magnifiques. Vous

admirez, et vous ne savez que choisir. Le marchand de chevaux le sait

mieux que vous; il fait sortir un cheval dont il vous a montré la belle

tenue, et pendant qu’il vous entretient de l’utilité que vous pouvez

en tirer, de sa docilité, de sa force, de son ardeur, de ses qualités

universelles, on le brosse, on le peigne, on le lisse, on lui introduit

sous la queue une certaine quantité de gingembre, ce qui le jette

dans une inquiétude continuelle, et lui donne une apparence de feu et

d’impatience. C’est alors qu’on va le faire trotter: ceci est un des

grands arts du maquignon, car à cette allure se révèlent ordinairement

les défauts d’un cheval. Un gaillard élancé, et taillé hardiment, prend

la bête par la bride et la tient serrée sous la mâchoire, le maître

fait claquer son fouet et lui pince fortement les flancs. Le cheval

comprimé par une main ferme qui lui lève la tête, et pressé par la

lanière qui lui caresse désagréablement les jambes, sautille, gambade,

se cabre: sa peur, son étonnement, changent son allure, le cambrent,

lui donnent de la souplesse et du jarret. Vous êtes ravi, émerveillé,

vous achetez l’animal, et vous vous frottez les mains de joie d’avoir

fait un aussi magnifique marché; de son côté, le marchand n’est pas

fâché de s’être débarrassé d’une bête dont il ne pouvait se défaire,

et tout le monde est content. Le marchand de chevaux a un talent

particulier pour rendre un cheval beau à voir, pour lui arrondir comme

par enchantement le ventre et la croupe, il le nourrit de pommes de

terre, de son, de carottes, que sais-je? N’étant pas maquignon, je ne

puis vous le dire, et je le serais, que je vous le dirais encore moins.

Mais au bout de huit jours cet embonpoint factice tombe, le cheval vous

apparaît tel qu’il sera toujours entre vos mains, côtes saillantes,

ventre flasque, croupe anguleuse. Il est ce qu’on appelle _débourré_.

Le maquignon trouve toujours moyen de vous vendre son cheval le prix

qu’il en veut. Si cet honnête industriel est de bonne humeur, et il

l’est toujours avec ceux que son coup d’œil exercé lui révèle comme

des acheteurs généreux, il fermera la bouche à toutes vos observations

par sa plaisanterie insinuante. Habile à caresser vos faiblesses, il

piquera votre amour-propre par sa brusque flatterie, ou fera sourire

votre ennui par ses calembours d’écurie et son rire aussi bruyant que

le claquement de son fouet. Il réfutera d’autant plus victorieusement

toutes vos allégations, qu’il n’ignore rien de vos intentions cachées.

Il sait si vous avez envie de son cheval, si vous en avez vu d’autres,

où vous êtes allé, si vous avez un vétérinaire, et quel il est; il a

des affidés, des espions, une haute police partout: il met en œuvre un

machiavélisme inouï de combinaisons. Si vous venez visiter ses chevaux

comme simple flâneur ou comme mandataire d’un ami, il ne sera plus le

même; il vous toisera de la tête aux pieds comme pour vous dire que

vous n’avez pas l’étoffe et l’allure d’un acheteur de chevaux; il ne

se donnera pas la peine de vous montrer lui-même sa marchandise, et

vous laissera errer seul dans ses écuries. Heureux si votre curiosité

ne vous vaut pas quelque morsure ou quelque ruade! Dans la vie privée,

le marchand de chevaux n’a plus cette douceur, ce mielleux de langage

et de manières qu’il prodigue aux amateurs. Alors il est bourru, haut

de verbe, grand jureur, mari brutal: il se croit toujours à l’écurie

derrière ses chevaux, gourmandant, criant, fouettant. S’il a des

enfants, il les traite absolument comme des poulains, les tient serrés,

les fait manœuvrer avec la chambrière, et ne les laisse pas faire une

gambade sans sa permission. Il se refuse en général toute espèce de

plaisir extraordinaire; il est bien dans son écurie; il y reste: c’est

là son atmosphère de prédilection, le milieu dans lequel il est le plus

à l’aise; il a garde de s’en séparer. Il est certain que dès qu’il en

sort, ce n’est plus le même homme; il est emprunté, lourd, épais. Il

n’a plus la _désinvolture_ qu’on remarque en lui quand il se tient

fièrement devant un cheval, le fouet à la main. Il ne sait pas donner

le bras à son épouse: dans sa distraction, il irait presque jusqu’à

la saisir par le cou ou les épaules: il ne comprend rien à ce qui

l’entoure; il est dépaysé, désorienté: tout pour lui n’a qu’une odeur,

celle du fumier; tout se résume en un seul objet, un cheval. On conçoit

qu’avec cette idée fixe et tenace, les choses extérieures doivent

avoir pour lui fort peu de charme et d’intérêt. Aussi ne quitte-t-il

guère ses pénates, c’est-à-dire ses coursiers, que pour aller à la

recherche de nouveaux élèves. Alors il parcourt les provinces, assiste

aux foires, et s’approvisionne de chevaux qu’il baptise des noms qui

lui paraissent se rapporter le mieux à leurs formes. Le Limousin lui

fournira le cheval anglais, ou même arabe (pourquoi pas?); l’Alsace, la

Flandre, la Normandie le mettront à même de satisfaire aux nombreuses

demandes qu’on lui fait de chevaux hanovriens et mecklembourgeois;

enfin, il trouvera aisément toutes les races de chevaux européens, sans

sortir de France. Et, au fait, nous autres Parisiens, nous sommes si

bons enfants, quand il s’agit de chevaux, qu’il y a plaisir et profit

à nous duper; c’est une bénédiction. Pour peu qu’un cheval ait l’œil

vif, la tête gracieusement pliée, et de l’entrain dans le jarret, nous

le proclamons tout de suite de sang arabe; pour peu qu’un autre ait les

jambes fines, la tête mince, le corps svelte et allongé, nous crions

au cheval anglais. Le marchand de chevaux nous en donne comme nous en

voulons; nous n’avons pas le droit de nous plaindre.

Quelquefois le marchand de chevaux, quand il est riche et en

réputation, se permet des promenades aux Champs-Élysées, dans une

voiture plus ou moins bizarre, attelée de deux ou même de quatre

chevaux. Mais il a beau étaler des harnais splendides, et se faire

accompagner de laquais en livrée, on le reconnaît sur son siége élevé

comme un second étage, à sa figure enluminée, à sa forte membrure,

à ses façons d’homme du métier. C’est bien pis encore, quand sa

femme et une ou deux amies forment la délicieuse partie de se faire

voiturer ensemble. Leur morgue vulgaire et boursouflée, qui ne doit

durer qu’un jour, leurs manières triviales, leur costume grotesque

et mesquin, tout cela présente un contraste bouffon avec le luxe de

bon goût et la riche simplicité des équipages qui les entourent, et

égaie prodigieusement le beau monde heureux de trouver l’occasion de

persifler quelqu’un et de railler quelque chose. Le cœur du marchand de

chevaux est le moins sensible de tous les cœurs: en fait d’émotions,

il est inexpugnable. La douleur physique, pour lui aussi bien que pour

les autres, n’est rien; il ne conçoit pas qu’on puisse avoir l’épiderme

plus délicat que celui des chevaux; et, pour son propre compte, il en

est convaincu; car il n’en juge que d’après la rudesse coriace de sa

peau. Aussi rit-il d’un rire superbe, en voyant notre douillette et

dolente humanité donner le nom de maux horribles à ce qu’il ne regarde

pas même comme des contrariétés. Jamais on n’a surpris une larme dans

son œil; et, en effet, les chevaux ne pleurent pas: s’il a de la

douleur, il la concentre si bien, que personne ne s’en aperçoit, ou

plutôt je crois qu’elle n’a pas prise sur lui. De là vient aussi son

besoin de domination. Le marchand de chevaux est plus autocrate dans

l’empire de son écurie que Nicolas dans toutes les Russies, sa mine

haute impose à tous. Il veut une soumission passive. Palefreniers,

grooms, enfants, femme, cochers, chevaux, tout est mis sur la même

ligne, et doit obéir sans plus d’observations et de raisonnements. Il

ne fait que deux distinctions, ne voit chez lui comme partout que deux

classes bien tranchées, ceux qui commandent et ceux qui obéissent.

Parlez-lui d’indépendance, de nationalité, de réforme électorale, il

vous rira au nez, et vous répliquera victorieusement qu’on aura beau

faire, retourner le monde en cent façons comme un gant usé, changer

tous les dix ans de gouvernement, on ne sortira jamais de ces deux

classes, la classe dominante et la classe obéissante. Et il n’a pas

si grand tort, ma foi! Au reste, en politique, il est excessivement

arriéré: il ne lit ni le _National_ ni le _Charivari_; il est abonné

aux _Petites-Affiches_, feuille peu incendiaire. Sa politique est la

politique du _statu quo_; que ce statu quo soit bon ou mauvais; peu

lui importe, il n’y regarde pas de si près. S’il tient des rênes, ce

ne sont pas celles du gouvernement, et il n’est nullement chargé de

faire marcher le char de l’état. Et d’ailleurs, si par un hasard fort

rare, il vient à parler politique, c’est pour se mettre en colère, et

déclamer contre la trop grande douceur des formes représentatives.

C’est un homme d’intimidation. Règle générale: un gouvernement qui aime

bien, châtie bien: à ce compte-là, on peut dire sans flatterie que

presque tous les gouvernements adorent leurs gouvernés. Il voudrait

qu’on menât les peuples la bride haute et avec un _mors Secundo_.

Selon lui, c’est le vrai moyen de les rendre doux et d’humeur point

révolutionnaire. Avec un système aussi excentrique, il risquerait fort

de se prendre aux cheveux avec les hommes les moins passionnés en

politique, pour peu qu’il mît souvent ses opinions sur le tapis; mais

c’est là le plus mince sujet de ses préoccupations: il n’a garde de

lancer son esprit dans des régions aussi éloignées. En général, il ne

se soucie que fort peu de ce qui s’adresse à l’intelligence humaine. En

littérature, il ne sait pas à coup sûr ce que c’est que Victor Hugo,

et il mettra le _Contrat social_ sur le compte de Chateaubriand. Sa

bibliothèque se compose du livre de poste, de quelques bouquins sur

l’art d’élever et de dresser les chevaux, et d’une riche collection de

Mathieu Laensberg. Ne lui demandez rien de plus. De religion, il s’en

occupe encore moins que de tout le reste. Il a tout matérialisé, tout

réduit à un positif désespérant.

Mais le maquignon que nous avons peint jusqu’à présent, c’est l’homme

domicilié, patenté, payant contribution, et tenant sa place dans la

société autrement que par le volume de son ventre. Il y a une autre

espèce de maquignon, le maquignon véritable et primitif, le _maquignon

brocanteur_; celui qui n’a pas de domicile connu, mais que l’on trouve

partout où il y a un cheval à acheter. Celui-là n’est plus comme le

marchand de chevaux une espèce de _poussah_ aux jambes courtes, aux

joues tombantes, à la face écarlate, marchant carrément et plein d’une

haute opinion de sa personne; c’est au contraire un homme fluet, sec,

maigre, toujours courant, toujours trottant, ce qui nuit à l’embonpoint

qu’il pourrait retirer d’une digestion plus tranquille, et le rend

efflanqué comme un lévrier de petite-maîtresse. Et en effet, il n’est

pas de cheval d’Omnibus qui fasse plus de chemin, parcoure plus de

rues, de quartiers que le _maquignon brocanteur_. Toute sa vie n’est

qu’une course sans fin. Chaque matin, son occupation première est de

consulter les _Petites-Affiches_: une fois ses renseignements pris

sur les chevaux à vendre et à acquérir, il se met en route et va

faire ses visites quotidiennes aux écuries indiquées: il examine le

cheval avec confiance, lui ouvre la bouche pour savoir son âge, lui

palpe les jambes pour vérifier s’il n’est pas affligé d’engorgements

ou de crevasses, le fait tousser pour s’assurer qu’il n’est pas

poussif ou fourbu; et il répète la même opération à chaque nouvel

examen. Il s’introduit chez les personnes qui vendent leurs chevaux,

leur offre ses services, son expérience (et il s’y connaît beaucoup

trop quelquefois); pour elles, il n’hésitera pas à faire toutes les

recherches nécessaires par pure complaisance. Il ne leur conseillera

pas d’acheter des chevaux neufs, car alors on n’a plus qu’à s’adresser

à Crémieux ou à Aron, et son ministère devient inutile: il vous en

détaillera les inconvénients: «Il est bien plus sage, dit-il, moins

cher en même temps, de chercher des chevaux tout faits, tout dressés,

qui sont pliés, assouplis, habitués à la main de l’homme, pleins d’une

grâce acquise et d’une vigueur éprouvée.» Vous, bonhomme, qui souvent

n’aimez que votre repos, et ne vous occupez guère de vos chevaux que

pour vous dorloter dans votre chaude et commode berline, vous vous

laissez facilement séduire par ces arguments sophistiques. Mais comme

toujours celui qui se défait de ses chevaux a pour cela une raison

capitale, il s’ensuit que vous êtes trop heureux de les revendre à

moitié prix au bout de trois semaines, grâce aux bons offices du

maquignon.

Le maquignon est l’homme de Paris qui connaît le plus de monde: il

donne des poignées de mains à un nombre incommensurable de cochers,

de palefreniers, de valets d’écurie, de valets de pied; il a des

ramifications, des accointances partout: il ne s’est jamais connu

d’ennemis. A la différence du marchand de chevaux, il est poli

et souriant avec tout le monde; car il voit dans chacun la cause

cachée de quelque affaire brillante. Il ne brusque et ne méprise

personne: il n’est groom si imberbe auquel il ne fasse des cajoleries

intéressées; il sème des amitiés partout, à tout hasard, bien certain

d’en recueillir tôt ou tard les fruits. Maîtres et valets ont une

part presque égale dans ses prévenances; car si les maîtres achètent,

les valets font vendre. Il se ménage des entrées en tout lieu: les

antichambres, les écuries lui sont toujours ouvertes et n’ont pas de

secret pour lui. Il connaît non-seulement les personnes qui ont mis

leurs chevaux en vente, ou qui ont été en visiter, mais encore ceux

qui ont l’intention, le caprice fugitif de faire quelque trafic de ce

genre. Il n’attend pas l’occasion, il la provoque et lui force la main:

c’est l’intrigant le plus hardi qu’on puisse voir. Vous ne pouvez pas

vous surprendre une pensée qui ait rapport plus ou moins directement à

un cheval, sans que le maquignon ne devine cette pensée. Il a un tact

d’observation raffiné, un talent de seconde vue qui vous déroute et que

vous ne pouvez concevoir.

Je suppose que, par hasard, après une promenade pédestre au bois de

Boulogne, vous revenez à votre domicile un peu fatigué, et que le soir,

seul dans votre chambre à coucher, tout en nouant autour de votre tête

parfaitement frisée un véritable foulard des Indes, vous voyez défiler

fantastiquement sous vos yeux cette suite brillante d’équipages,

et surtout ce délicieux alezan qui dévorait l’espace avec tant de

vitesse et de feu. Alors vous vous dites follement en vous-même:....

«Tiens, une idée lumineuse!... Si je prenais un cheval... alezan, et

un tilbury?... au fait, pourquoi pas?...» sans songer que vous n’avez

juste que ce qu’il vous faut pour subvenir à votre existence d’homme,

sans aller encore vous charger de la nourriture d’un quadrupède aussi

incommode et dispendieux à entretenir qu’agréable à voir. Et vous

vous couchez avec cette idée qui, au premier abord, n’est pas tout

à fait dépourvue de charmes; votre cheval vous galope sans cesse

dans la cervelle, vous entassez les unes sur les autres des visions

absurdes, et le lendemain, à votre réveil, vous haussez les épaules

en songeant à toutes les billevesées que cette idée saugrenue a fait

éclore dans votre imagination. Cependant, au point du jour, vous

êtes prodigieusement étonné de recevoir la visite d’un individu de

mise équivoque et d’aspect hétéroclite, qui s’avance vers vous après

avoir décrit un certain nombre de courbes, et après s’être acquitté

consciencieusement de plusieurs salutations d’une politesse inconnue

de nos jours. Vous faites asseoir l’aimable étranger qui, après

un préambule captieux sur les inappréciables qualités de la race

chevaline, finit par vous offrir un très-beau cheval de sang anglais

qui a paru aux dernières courses, et a été acheté 5,000 francs; il

vous le laissera, mais pour vous seul, au prix de 600 francs. Vous

commencez par tomber des nues, et vous vous demandez comment cet homme,

ange ou démon, a pu avoir connaissance d’une idée vague que vous-même

maintenant n’êtes pas bien sûr d’avoir eue. Êtes-vous somnambule, et

avez-vous été crier sur les toits que vous vouliez un cheval pur sang

anglais? Ou bien, ce farfadet, invisible à l’œil nu, s’est-il glissé à

travers les fissures de votre porte, pour écouter quoi...? vos pensées:

vous l’ignorez, et vous l’ignorerez probablement toute votre vie. Quoi

qu’il en soit, vous éconduisez aussi adroitement que possible votre

visiteur inattendu, et vous l’accompagnez jusqu’au seuil de la porte

de votre appartement, autant par politesse que pour bien vous assurer

qu’il ne vous emporte par distraction ni une montre, ni un couvert

d’argent. Et c’est par des soupçons aussi injurieux que vous savez

reconnaître sa prévenance désintéressée!

Si le maquignon brocanteur connaît certains marchands de chevaux, et se

trouve lié d’intérêts avec eux, alors sa clientèle s’étend et devient

de plus en plus profitable pour lui. Le marchand de chevaux qui ne peut

venir à bout de se défaire d’un cheval s’entend avec le maquignon,

et alors quel atroce guet-apens pour les malheureux acheteurs ne

résulte-t-il pas de cette conspiration à huis-clos, entre ces deux

Machiavels d’écurie? Le cheval invendable est mis en maison bourgeoise

(terme usité en pareil cas), dans une écurie louée à cet effet. Il

est annoncé sur les affiches comme appartenant soit à un gentilhomme

étranger sur le point de partir pour l’Orient, soit à un agent de

change obligé de s’enfuir en Belgique, etc. Le thème varie suivant

l’imagination du maquignon, et il en a toujours infiniment. Pendant

ce temps, celui-ci fait mousser l’animal qui ne tarde pas à trouver

un maître. C’est ordinairement quelque commerçant en détail, retiré

des affaires, qui s’abandonne aux voluptés d’une demi-fortune, et veut

avoir le noble coursier au rabais, tout comme un mouchoir de poche et

un bonnet de coton.

Tous ceux qui ont ou font semblant d’avoir la passion des chevaux,

passion aussi innocente que ruineuse, subissent directement ou

indirectement l’importante entremise du maquignon. Le dandy improvisé

sur lequel vient de tomber un gros héritage, et qui, dans le premier

vertige de la fortune, veut avoir le plus beau cheval de Paris, jette

l’or au maquignon, qui se baisse très-lestement pour le ramasser,

et lui procure bientôt ce qu’il demande; un animal d’une apparence

superbe, au poil brillant, à la robe bizarre, à la tête raide et toute

d’une pièce, dressé parfaitement à se tenir cambré comme ces chevaux de

carton qui servent de montre chez les selliers. Peu importe le reste,

c’est à-dire justement le plus essentiel. L’agent de change qui use un

cheval en six mois s’adresse, lui aussi, au maquignon: celui-ci, dans

le louable but de ne pas sacrifier une nouvelle bête, la lui donne

tout usée. La vieille comtesse ou baronne qui renouvelle ses équipages

est trop heureuse de trouver le maquignon qui, sous prétexte de lui

donner des chevaux normands, et de ne pas l’exposer à des dangers,

lui fabrique tout exprès un attelage de ces gros chevaux à queue rase

et à lourde tête qui ne vont jamais plus vite que le pas, et ne se

souviennent d’avoir pris le trot que le jour où on les essaya pour

la première fois. Que d’infortunés en outre qui n’ont pas assez de

temps, assez de patience, assez d’habitude pour chercher eux-mêmes des

chevaux, et remettent leur destinée entre les mains du maquignon, et

combien celui-ci se fait peu scrupule de leur faire casser le cou avec

un cheval vieux ou rétif, ou de les laisser en route avec des rosses

poussives et boiteuses!

Le maquignon a toujours en ville une ou deux écuries, où il place

incognito les objets de son trafic. C’est dans ces lieux qu’il

transforme un cheval usé, étique, amaigri, en une bête superbe,

pleine de bonne mine et de vigueur. C’est là qu’il restaure et remet

à neuf les rosses éreintées qu’il obtient à vil prix dans les ventes

après décès ou même au marché; là, qu’il les façonne à son gré, les

gonfle comme une bulle de savon, leur donne un poil lisse et uni;

là, qu’il leur coupe et leur rajuste les oreilles, si elles sont

longues et disgracieuses, qu’il leur met une fausse queue, si la

queue primitive est dénudée; là, qu’il fait disparaître pour quelques

jours les engorgements qu’ils ont aux jambes, qu’il leur peint les

sourcils pour dissimuler leur âge, etc. Malheur à vous si, attiré par

l’odeur du fumier, vous entrez dans ce laboratoire du maquignon, où il

escamote les défauts d’un cheval, et lui fait subir des métamorphoses

fabuleuses, vous n’en sortirez qu’avec une rosse de plus, et quelques

cinq cents francs de moins!

D’après ce tableau effrayant, on pourrait croire qu’il n’y a

possibilité d’avoir de bons chevaux qu’en les allant chercher soi-même

dans la Grande-Bretagne ou en Afrique. Ceci serait vrai, si ces pays

étaient encore primitifs et vierges; mais la civilisation y a fait

pousser le maquignon d’une façon toute _champignonne_, il y a des

maquignons anglais, et des maquignons bédouins; et ces derniers, soit

dit en passant, sont pour le moins aussi arabes que leurs chevaux. Or

donc, quoi que vous fassiez, vous qui avez le malheur d’être assez

riche pour nourrir des chevaux, il faut vous résigner à être dupé. Si

vous êtes assez novice pour vous adresser à un maquignon brocanteur,

vous méritez votre déconfiture, et je ne vous plains pas. Si vous

mettez aveuglément votre confiance en un marchand de chevaux, vous

êtes une excellente nature, digne sans doute d’un autre âge et d’un

meilleur sort; mais enfin à qui la faute? D’un autre côté, si vous

avez des prétentions à être connaisseur en fait de chevaux, il n’y a

pas d’artifice et de ruse qu’on ne mette en œuvre pour avoir raison

de votre prétendue habileté; et vous risquez fort de retomber dans la

catégorie générale. Que faire alors, dira-t-on, à moins de se résigner

à végéter toute sa vie en Omnibus de peur d’acheter des chevaux

poussifs et gras-fondus? Ma foi, je n’en sais rien, mais toujours

est-il que j’aimerais mieux acheter trois maisons qu’un seul cheval.

=Albert DUBUISSON.=

[Illustration]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 54 / 62 题