LE GARÇON DE CAFÉ.

UN homme porte des chemises en toile de Hollande, des bas de Paris; ses

souliers vernis ont été faits sur les dessins d’un bottier de la rue

Vivienne; il n’emploie, pour sa barbe, que du savon onctueux, pour ses

mains que de la pâte d’amandes douces; ses dents sont entretenues par

Desirabode, sa chevelure par Michalon; il a appris l’art du sourire

perpétuel dans la classe d’un vieux mime de l’Opéra; il est patient,

poli, aimable.....

Vous croyez qu’il est question d’un grand écuyer de prince, d’un

diplomate, d’un chanteur de romances?

Du tout: il s’agit d’un garçon de café.

On est assez généralement garçon de café de père en fils. Tel homme

qui sert des glaces au _Café de Foi_, ou des cerises à l’eau-de-vie

chez _la mère Saguet_, à la barrière du Maine, avait un trisaïeul dans

_la carrière_ qu’il exploite, comme aujourd’hui, un Séguier, un Molé,

un Crillon, dans l’armée ou dans la magistrature. L’art de verser le

café, la liqueur, de marcher au pas de charge, à travers des allées de

tables et de tabourets, en portant dans la main droite des buissons

de sorbets, un thé complet, ou une phalange de carafes d’orgeat, cet

art-là demande une grande habitude. Pour faire un bon garçon de café,

il faut avoir été pris tout petit, il faut avoir commencé ses exercices

sous les yeux d’un père.

Cependant il est quelques exceptions à cette règle: on rencontre, dans

l’intéressante classe qui nous occupe aujourd’hui, plus d’un praticien

qui n’a pas été bercé avec les traditions de café, et qui, à l’âge de

quinze ans, n’eût pas su laver une tasse sans en faire des morceaux.

C’est une variété de l’espèce, chez laquelle le génie a lui tout d’un

coup. Les antécédents de ceux qui la composent se perdent dans les

brouillards d’un passé orageux, dans la fumée de cent estaminets, dans

la chronique de la _Chaumière_ et de la _Courtille_. Ces garçons de

café-là ont, pour la plupart, hérité jadis d’un parent de la Normandie,

ou du Perche. Alors ils ont roulé dans les cabriolets de _régie_

pendant les jours gras de telle année; ils ont joué du cor chez tous

les marchands de vin de la rue Montorgueil; ils ont fatigué le sol

historique du bois de Romainville avec leur danse passionnée, puis, un

beau jour, ils ont porté leur dernier écu au _bureau de placement_. Ils

sont devenus garçons de café.

Ceux-là ne sont pas les moins habiles. Leur vieille expérience en fait

d’excellents arbitres dans une discussion de billard, de dames ou de

dominos; ils savent, de longue date, ce qui plaît aux _viveurs_ sortant

d’un bon repas, et ils n’ont pas peur des ivrognes.

Quels que soient d’ailleurs ses précédents, le garçon de café typique

est toujours un homme probe et bien portant: la vigueur de constitution

et l’honnêteté d’âme sont deux qualités sans lesquelles il ne saurait

être. L’œil du maître, on le comprend, ne peut toujours planer sur les

flacons, les carafes, les tasses et les cafetières du laboratoire.

Rien de facile comme de détourner, au milieu de la consommation

gigantesque de certains établissements, quelques gouttes de cet océan

de rafraîchissements et de liqueurs, quelques fractions de ce total

que le patron compte tous les soirs, à la grande mortification du

mauvais sujet retardataire échangeant sa dernière pièce de dix sous, à

minuit, contre une bouteille de bière blanche. Le garçon est donc, et

de toute nécessité, un honnête homme. Depuis le lever du soleil jusqu’à

l’extinction du gaz, il manipule le numéraire de son prochain: c’est un

serviteur de confiance, c’est un garçon de recettes à domicile.

Vigueur de constitution: vous allez voir qu’elle est indispensable

au garçon de café. Le jour paraît; le garçon de café qui, la veille,

a dû se coucher tard, doit se lever de bonne heure. Il n’y a guère

d’éveillés à Paris que les fruitières, les balayeurs et les porteurs

d’eau; eh bien! lui, homme élégant, lui qui passe son temps au milieu

d’épicuriens, lui qui fait incontestablement partie de la civilisation

avancée, de la vie de luxe, il faut qu’il s’arrache aux douceurs du

repos. Tous les jours le bien-vivre l’entoure de ses séductions, de

ses parfums, de ses joies, et lui, il doit vivre de la vie rude de

l’ouvrier; son maître veut qu’il ait, à la fois, l’élégance coquette

d’une jolie perruche et la vigilance pénible du coq. Il s’éveille donc,

il étend les bras, et ses doigts allongés vont frapper les pieds des

tables entre lesquelles il a jeté son matelas la veille, ou bien ils

labourent le sable que l’on sème tous les jours dans la _grande salle_.

Car, voyez-vous bien, il est condamné à se nourrir, à se reposer dans

cet espace où il fait son état; comme le soldat en campagne, il couche

sur le champ de bataille. Mais, en vérité, mieux vaut souvent le

bivouac, sur lequel la neige et la pluie ne tombent pas toujours, quoi

qu’en disent les _Victoires et Conquêtes_ et les vaudevilles militaires.

Au bivouac, l’air pur du matin, les feux du soleil levant, le chant

des oiseaux du ciel raniment le guerrier. Le garçon de café, à son

grand lever, ne trouve qu’une atmosphère lourde et tout imprégnée des

émanations trop connues du gaz, auxquelles se mêlent les odeurs,

hermétiquement renfermées par les volets de l’établissement, du

punch, du vin chaud et du haricot de mouton, que le propriétaire du

lieu a partagé à minuit avec tout son monde, sur la table numéro 1,

c’est-à-dire celle la plus rapprochée du comptoir. La seule clarté

qui vienne égayer le garçon de café à son réveil, est celle du

quinquet inextinguible qui veille toujours dans le laboratoire avec

l’obstination du feu de Vesta. Quant à ces harmonies matinales, qui

signalent le retour de la lumière, le garçon de café est tout à fait

libre de prendre pour telles les cris du chat, ou les sifflements

aigus des serins de madame qui pressentent le passage prochain de la

marchande de mouron.

Mais le piétinement du maître qui, à l’entre-sol, cherche ses bretelles

et sa cravate, fait trembler le plafond. En un clin d’œil les matelas

de tous les garçons sont enlevés. Ce travail demande peu de force,

car ces petits meubles qui tiennent beaucoup du silex pour la dureté,

participent encore plus de la plume pour la légèreté du poids. Tout

cela est jeté, pêle-mêle, derrière une vieille cloison, avec des

queues de billard au rebut, les arrosoirs d’été, des damiers cassés

et l’antique comptoir que le patron a jadis acheté avec le fonds. Les

volets sont détachés, la laitière arrive, le chef descend de sa chambre

avec un sac de monnaie sous le bras, madame songe à sa toilette, les

pains de beurre s’éparpillent dans des soucoupes, le garçon de fourneau

allume son feu, toutes les abeilles de cette ruche sont en mouvement,

l’heure du travail a sonné. Après ce premier coup de collier, le garçon

de café jouit, dans presque tous les quartiers de Paris, de quelques

instants de repos; en attendant la pratique, il arrache la bande des

journaux et il étudie la situation des choses dans le grand format, la

littérature dans le petit. Assez généralement le garçon de café marche

avec le gouvernement et la garde nationale en politique; en littérature

il est d’une force gigantesque sur la charade et le cours de la Bourse.

De huit heures à dix, _les cafés au lait_ occupent entièrement le

garçon. Cette première vente apporte peu de monnaie dans le tronc

bronze et or du comptoir. Les _déjeuneurs_ au café se composent en

général d’employés, de vieux garçons et de provinciaux logés dans les

petits hôtels du voisinage. Ces trois espèces d’individus ont une foule

de raisons toujours prêtes pour prouver l’utilité de l’économie. Le

garçon de café tient à ces clients-là comme à un casuel certain, mais

il est avec eux d’une politesse froide; il leur dit toujours que le

_Corsaire_ et le _Charivari_ sont en main, et, lorsqu’ils prennent

place devant la table de marbre, il n’a à leur service qu’un très-léger

coup de serviette. Il en donne deux pour le café avec _un_ beurre,

trois pour un café complet. C’est le tarif.

Mais, de midi à deux heures, le café noir, l’eau-de-vie, le rhum et

le kirsch absorbent toute son attention, toute sa politesse. Les

consommateurs de cette seconde période de la journée sont doucement

échauffés par le Chablis et le Grave que le restaurateur du quartier

leur a servis. Ce sont des citoyens dont l’unique métier est de

joyeusement vivre, ou bien des militaires qui se sont liés de cœur

et d’âme au camp de Compiègne, des commis voyageurs qui ont fait

avantageusement l’article à Reims ou à Sedan, des jeunes gens de

famille qui se sont battus le matin, et à trente-cinq pas, avec des

pistolets de poche. De pareils personnages paient sans compter, parce

qu’ils sont heureux; ils appellent le garçon «mon cher», ils lui

demandent du tabac et l’analyse de l’analyse de la pièce nouvelle dont

les journaux ont dû rendre compte. Quand ils quittent le café, ils

se tiennent immobiles une seule minute et, dans ce court espace, le

garçon les habille de leur paletot, manteau ou redingote, il les coiffe

de leur chapeau, il leur met gants et canne à la main et il termine

par une de ces révérences qu’on ne saurait rencontrer autre part

qu’à Paris. Ajoutez un peu plus de générosité d’un côté, un peu plus

d’empressement de l’autre et vous aurez une idée exacte des rapports du

garçon avec les consommateurs du café à l’eau après dîner.

Les mœurs, les habitudes, la toilette du garçon de café varient selon

le quartier où il travaille. Au Palais-Royal, sur les boulevards,

depuis la Madeleine jusqu’au faubourg du Temple, dans une partie

du faubourg Saint-Germain, le garçon de café est élégant, aimable,

attentif; la chemise de toile de Hollande ne lui suffit plus; il y

fait adapter une chemisette en batiste; il change de tabliers comme

on change de ministres; de ses cheveux, toujours taillés à la mode

qui vient de naître, s’exhalent les odeurs les plus douces et, par

conséquent, du meilleur goût; sa veste se venge de n’être qu’une

veste par la finesse de son tissu, par la grâce exquise de sa coupe;

ses mains sont fines, délicates; il a du ventre le moins possible.

Ce garçon de café-là n’emploie que des expressions choisies; il lit

dans de jolis in-18 dorés sur tranches et reliés en maroquin; quand

on se plaint à lui du café qu’il a servi, il lève les yeux au ciel,

il soupire, il vous donne une autre tasse et vous apporte la même

cafetière en disant:--Cette fois, monsieur sera content!--Si un

habitué entre en bâillant ou en accusant une migraine ou des douleurs

rhumatismales, le garçon de café réplique avec consternation:--Que

voulez-vous? nous avons une si odieuse température! Monsieur prend-il

du rhum?... Doué d’une imagination vive, d’un vaste amour-propre,

de maux de nerfs, d’une grande flexibilité d’esprit, de tout ce qui

constitue, enfin, l’homme infiniment civilisé, il prend les locutions,

les manières, l’humeur des individus qu’il sert habituellement. Le

garçon de café du boulevard Saint-Martin, un peu égrillard, parce que

la Courtille n’est pas loin, affecte, cependant, des airs d’homme

confortable. Il est extrêmement littéraire, parce qu’il apporte tous

les jours des rognons à la brochette aux fournisseurs ordinaires de

l’Ambigu, de la Gaieté et de la Porte-Saint-Martin. Il sait sur le bout

du doigt le nombre des représentations de _Gaspardo_ et du _Sonneur de

Saint-Paul_; il a l’honneur d’être tutoyé par quelques dramaturges,

il vous dira tous les bons mots de M. Harel, il a parlé deux fois à

mademoiselle Georges, et il prête souvent sa tabatière à Bocage. Le

garçon de café du boulevard Saint-Martin est, surtout, policé depuis

que les marchands de chevaux de la rue de Lancry sont allés faire leurs

élèves aux Champs-Élysées.

Au café de Paris le garçon connaît tous les détails, toute la mise en

scène d’une course au clocher; il accable de son mépris un pantalon

sans sous-pieds, un chapeau de soie; il exècre le bœuf bouilli; Duprez

commence à ne plus lui plaire, il dit: aller en véhicule, au lieu de:

aller en cabriolet et, dans ses jours de sortie, il ne fume que des

cigares à quatre sous.

Jadis, le garçon du café Desmares était prodigieusement militaire. Il

connaissait tous les officiers supérieurs de la garde royale, tous

les on dit de la caserne d’Orsay et de Belle-Chasse. Il a perdu

cette couleur martiale, mais il est resté aristocrate. Il soupire, il

s’ennuie. Comme le faubourg Saint-Germain, il attend.

Les garçons de café du quartier Latin ont aussi leur physionomie à

part. Les écoles, la science, la chambre des pairs ont depuis longtemps

façonné leur intelligence et leurs goûts. Ils sont de première force

aux dominos.

Le café de Foy est l’établissement où le garçon fait le plus vite

fortune; c’est du moins, ce que l’on dit partout. Quoi qu’il en soit,

il faut convenir que nulle part l’éducation de l’homme au tablier

blanc n’est aussi parfaite. Le garçon du café de Foy, empressé comme

celui du café Lemblin, coquet comme celui des boulevards, a, de plus

qu’eux tous, un certain air de dignité, de politesse diplomatique qui

annonce un contact plus fréquent avec la vraie bonne compagnie. Le

garçon du café de Foy ne ressemble pas aux autres: il est tout à fait

lui. Vous remarquerez, en entrant dans l’enceinte où il fonctionne,

que toujours il est d’une taille élevée. On dit dans l’arrondissement

du Palais-Royal: «Grand comme un garçon du café de Foy.» Militairement

parlant, on pourrait établir que les garçons de salle de Paris forment

un bataillon dont la compagnie de grenadiers est au café de Foy. Rien

de plus modeste, d’ailleurs, que les lambris sous lesquels il sert les

amateurs de café. Les dorures, les peintures, les glaces immenses, ne

scintillent pas autour de lui; le luxe ne peut pas lui monter à la

tête. Il va et vient dans une salle mesquinement décorée, soutenue par

de tristes piliers et chauffée par un poêle qui n’a rien de remarquable

que son ampleur. Sous le rapport de la décoration, le café de Foy vit

tranquillement, depuis des années, sur la renommée d’une caille, peinte

autrefois par Carle Vernet, au plafond sur lequel elle vole encore

à l’heure qu’il est. C’est une vieille maison de la bonne roche, où

le garçon est toujours un homme choisi. Il vient là tout jeune, il

y grandit, il y blanchit. Il met toute sa vie entre ces vingt pieds

carrés dans lesquels un public d’élite s’assied tous les jours. Ne pas

confondre avec les fumeurs de cigares qui, pendant l’été, entourent les

tables du jardin: nous parlons de l’intérieur, et il est bien convenu

que, nous autres amateurs du tabac de la Havane, nous sommes des gens

mal élevés.

Il y avait une fois un baron. Pauvre gentilhomme! il était bien à

plaindre. Son vieux castel de Bretagne avait été vendu comme propriété

nationale; ses bons chevaux de bataille avaient été tués dans les

guerres de l’émigration; il avait mis ses diamants en gage chez un

juif allemand, pour prêter de l’argent à un prince français qui ne le

lui avait pas rendu, selon l’usage. Il ne restait au baron de K......

qu’une rente de 1,200 livres et la liberté de vivre, que Bonaparte,

premier consul, lui avait fait expédier par la poste, dans un moment

de bonne humeur. De retour à Paris, M. de K...... avait sagement

arrêté avec lui-même qu’il n’irait plus à l’Opéra, qu’il ne jouerait

plus au pharaon, qu’il achèterait un parapluie et qu’il mangerait chez

un gargotier. Mais quoi! le bon compatriote de Bertrand du Guesclin

n’avait pu renoncer à son cher café à l’eau après le dîner: il y tenait

comme à sa croix de Saint-Louis, comme à son opinion politique. Brossé,

ciré, propre comme un vieux soldat, il venait tous les soirs au café de

Foy prendre sa demi-tasse; c’était sa seule joie au milieu des grandes

joies de cette époque, où la France fêtait Marengo et le repos de

la guillotine. Il avait adopté une table devant laquelle il prenait

place toujours. Par suite, il était toujours servi par le même garçon,

chacun des servants d’un café ayant une ligne de tables à surveiller.

M. de K......, élevé au sein de l’opulence, avait contracté l’usage

de l’or depuis ses dents de sept ans. Il était habitué à payer, et à

payer richement. Entraîné par cette douce routine, il entra un soir

au café de Foy sans un sou dans sa poche, et il prit son café comme à

l’ordinaire; puis, quand il voulut partir, il tira sa bourse! Le garçon

vit tout de suite, dans les traits consternés de l’émigré, le funeste

état des choses, et, en desservant sa pratique, il dit à voix basse:

«C’est payé!» En effet, il paya la demi-tasse. Oh! il faudrait un litre

d’encre, un paquet de plumes et deux rames de papier pour peindre les

combats que se livra M. de K...... le lendemain quand l’heure du café

sonna au cadran de ses habitudes, car le lendemain, comme la veille, le

pauvre soldat de Condé était, comme on dit, à sec. Que vous dirai-je?

il entra, possédé par ce besoin aussi terrible que la faim peut-être,

ou du moins qui est une faim d’un autre genre. Son café fut payé encore

par le garçon. Il le fut pendant plusieurs années, et le comptoir

ignora toujours ce détail de la grande salle. Seulement, le maître du

lieu ne cessait de s’extasier sur l’exquise politesse du _ci-devant_,

qui n’entrait, ne sortait jamais sans lui faire deux révérences

d’ancienne cour. Hélas! le vieux gentilhomme croyait saluer son

créancier, et son vrai créancier c’était le garçon, dont la discrète

bonté ne se démentit jamais, qui supportait patiemment les rebuffades

du baron quand le café était moins chaud que de coutume, et qui portait

tous les soirs à la dame du comptoir l’argent de la demi-tasse comme

s’il venait de le recevoir.

On sait que les émigrés furent indemnisés, un peu chèrement même! Un

jour celui dont il est question arriva au café de Foy avec une énorme

cocarde blanche et un portefeuille garni de billets de banque. Il

demanda son compte, et on lui dit qu’il ne devait rien. Étonnement,

stupéfaction. Le garçon fut appelé.

Le brave homme avoua, en rougissant, que, depuis des années, il payait

sans rien dire le café du baron, et le baron pleura, et il embrassa

devant tout le monde le garçon de café en disant: «Et toi aussi, mon

enfant, tu étais un courtisan du malheur!»

M. le baron de K...... a dépouillé le garçon de café de la serviette et

de la veste, et il lui a donné les fonds nécessaires pour acheter un

établissement.

_N. B._ Ce garçon de café-là était bonapartiste.

Les physionomies du garçon de fourneau et du garçon de billard forment

deux types à part et qui n’ont rien de commun avec celle du garçon de

salle. Ce dernier, serviteur de tout le monde, est connu de tout le

monde; les deux autres sont cloués à une place unique: l’un devant le

feu où il prépare le café, le chocolat, etc.; l’autre à un billard,

qu’il prend comme fermier au maître de la maison, et avec lequel il

spécule sur les passions des habitués de la poule. La physiologie

de ces deux individus ne peut être traitée que par un alchimiste et

un joueur de billard consommé. Or, je ne saurais mettre de l’eau en

ébullition sans me brûler les doigts, et je n’ai jamais fait au billard

qu’un _doublé_, encore était-ce un raccroc. _Non sum dignus._

Le garçon de café--genre moderne--ne s’embarrasse pas sitôt d’une

famille. Comme il est, de toute rigueur, bien fait et bien élevé,

il vit en sultan au milieu d’un nombre imposant de demoiselles de

comptoir. Il n’a, l’heureux homme, qu’à leur jeter le mouchoir,--je

veux dire la serviette.--Ce sont elles qui font plisser ses chemises,

qui harcellent la blanchisseuse pour que celle-ci tienne toujours le

linge d’Oscar ou de Frédéric dans un état de blancheur _entière_.

Confiant dans leur zèle, dans leur économie, le garçon de café leur

abandonne souvent même le soin de payer les mémoires. Quand cet

Alcibiade en tablier a trente ans, il songe à l’avenir. Il achète un

habit noir pour les jours de sortie, il mange de la pâte de Regnault

et place ses économies. L’ambition éclôt dans son cœur, il destitue

les inspectrices de sa lingerie, et, dans son sommeil tourmenté, il

ne rêve plus qu’établissement à son nom, que grande salle toute d’or,

comme les palais des _Mille et une Nuits_, avec un comptoir de bois

en citronnier, des torrents de gaz et des peintures de Cicéri. Dès ce

moment le garçon de café se fait inscrire dans une compagnie de la

garde nationale; il cherche une femme et une maison neuve formant coin

de rue. Quand il a trouvé l’une et l’autre, il s’entoure des artistes

les plus distingués, comme les vieux Médicis quand ils faisaient

construire leurs palais; et il fait travailler peintres, doreurs et

mouleurs dans le rez-de-chaussée qu’il a loué à raison de 20,000 francs

chaque année, sans compter le pot-de-vin. Les pots-de-vin se fourrent

partout aujourd’hui. A sa voix la palette de vingt Raphaëls s’épuise;

ces murailles nues, que les lourds Limousins construisaient encore

il y a trois mois, se chargent de fresques étincelantes. A la place

des Napoléons à petit chapeau et des inscriptions érotiques tracées

naguère au charbon par les gâcheurs, vous voyez de riches et beaux

Indiens,--des Indiens d’opéra,--poursuivre le tigre royal sur leurs

chevaux de race; vous voyez un tournoi où messire Bertrand du Guesclin

emporte le prix devant toute la noblesse de Bretagne; vous voyez des

nymphes nues, une Psyché qui s’envole, un Mercure qui porte dans les

airs les ordres de son patron; vous voyez des oiseaux de toutes les

nuances, des fruits de toutes les couleurs.

Le comptoir, chef-d’œuvre de l’ébénisterie moderne, se dresse dans

une niche dorée. Il est orné déjà de coupes en vermeil que Benvenuto

Cellini n’eût pas désavouées, et une beauté de choix a été retenue

d’avance pour occuper chaque jour, à raison de 100 francs par mois,

ce trône magnifique. Le garçon de café, devenu maître à son tour, a

obtenu un crédit chez les négociants qui vendent en gros les objets

de consommation qu’il va donner en détail au public. Une douzaine de

réclames, dans lesquelles les courtiers d’annonces citent, à leur

manière, les palais d’Armide et de Cléopâtre, sont lancées dans les

journaux. Le jour de l’ouverture arrive enfin.

L’établissement nouveau fait 6,000 francs de recettes. Le propriétaire

fait mettre des jabots à toutes ses chemises, il marchande un

tilbury et il se demande déjà s’il achètera un château en Beauce ou

en Normandie. Il jure sur son fourniment de garde national qu’il ne

céderait pas son fonds à moins de 600,000 francs, et il dit à tout

propos cette phrase qu’il s’est fait faire par un homme de lettres de

ses amis: Le bouge qui s’appelle le café de Foy!

Mais un autre fou ouvre dans le voisinage un café plus riche encore.

Il y a jeté 100,000 francs de dorures, de peintures et de glaces. Le

public qui aime à rire va s’engouffrer tous les soirs dans ce nouveau

palais de fée, et l’autre palais, comme celui d’un ministre disgracié,

devient une solitude.

Le maître du lieu, alors, est entièrement libre de déposer son bilan et

de donner trois pour cent à ses créanciers. Il met à couvert le plus

de fonds possible, et quand il a satisfait aux exigences de la loi qui

régit les faillites, il va vivre de son revenu au pays natal. Mais il

n’est qu’un petit rentier, il n’a qu’une maison chétive, deux carrés

de choux, une mare pour ses canards de Barbarie. La maladie des rois

détrônés le saisit un jour, et il meurt d’ennui au milieu d’une famille

inconsolable.

Le garçon de café rococo,--celui que ses camarades intitulent

dédaigneusement perruque,--a presque toujours une femme légitime et des

enfants en chambre dans le voisinage. La femme fait ordinairement des

gilets ou des pelotes médicamenteuses pour messieurs les chirurgiens

herniaires. Chaque tête de cette famille-là possède à son nom un livret

à la caisse d’épargne. Le chef met patiemment sou sur sou pendant des

années, et il crie toujours misère, puis un beau matin il prend aussi

un établissement. Mais il ne perd ni son temps ni son argent à créer

un palais de merveilles. A l’affût des faillites, il en trouve une sur

son chemin, qui lui donne, à un rabais fabuleux, pour 80,000 francs de

glaces, de peintures, avec un fonds bien commencé et un matériel tout

neuf. Assis sur les ruines des autres, le garçon de café achalande tout

doucement la maison dont il est devenu maître. En quatre ans il arrive

au chiffre de fortune qu’il a toujours ambitionné. Joueur prudent, il

cesse alors de tenter le destin, et il vend fort cher ce qu’il a acheté

presque pour rien. Vous le voyez ensuite faire l’usure dans une petite

maison isolée, dont la porte est garnie de ferrures, et la cour ornée

d’un chien de montagne toujours de mauvaise humeur.

Parvenu a cet apogée, il est facile à reconnaître: dans les cafés, il

paie toujours sa demi-tasse sans rien donner au garçon; il loge au

Marais, ou rue de Charonne, et aux Batignolles surtout; il a un col de

chemise très-haut, l’accent de la basse Normandie et un regard à quinze

pour cent.

Tolérant, laborieux, fidèle, de bonne compagnie, le garçon de café

supporte, sans hausser les épaules, les façons départementales de

certains consommateurs qui lui demandent effrontément _le bain de

pied_ et boivent dans leur soucoupe; il est debout du matin au soir

et souvent, par sa manière de servir, il achalande la maison pendant

que le maître joue aux dominos, ou à la hausse et à la baisse; témoin,

instrument des bénéfices énormes de ce patron, il amasse sans envie

des pièces de deux sous à côté de ce tas d’argent qui grossit tous

les jours; il oublie, il ignore que le tronc touche à la caisse; il

peut, dans l’occasion, répondre convenablement à l’homme du monde

qui est venu seul au café, et qui aime mieux la conversation que la

liqueur. Concluons donc, en présence de tant de qualités et de vertus,

qu’une foule d’hommes considérables dans l’armée, la magistrature,

la littérature, l’administration... dans l’instruction publique,

surtout... ne seraient pas dignes de porter le tablier blanc.

=Auguste RICARD.=

[Illustration]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 53 / 62 题