UN homme porte des chemises en toile de Hollande, des bas de Paris; ses
souliers vernis ont été faits sur les dessins d’un bottier de la rue
Vivienne; il n’emploie, pour sa barbe, que du savon onctueux, pour ses
mains que de la pâte d’amandes douces; ses dents sont entretenues par
Desirabode, sa chevelure par Michalon; il a appris l’art du sourire
perpétuel dans la classe d’un vieux mime de l’Opéra; il est patient,
poli, aimable.....
Vous croyez qu’il est question d’un grand écuyer de prince, d’un
diplomate, d’un chanteur de romances?
Du tout: il s’agit d’un garçon de café.
On est assez généralement garçon de café de père en fils. Tel homme
qui sert des glaces au _Café de Foi_, ou des cerises à l’eau-de-vie
chez _la mère Saguet_, à la barrière du Maine, avait un trisaïeul dans
_la carrière_ qu’il exploite, comme aujourd’hui, un Séguier, un Molé,
un Crillon, dans l’armée ou dans la magistrature. L’art de verser le
café, la liqueur, de marcher au pas de charge, à travers des allées de
tables et de tabourets, en portant dans la main droite des buissons
de sorbets, un thé complet, ou une phalange de carafes d’orgeat, cet
art-là demande une grande habitude. Pour faire un bon garçon de café,
il faut avoir été pris tout petit, il faut avoir commencé ses exercices
sous les yeux d’un père.
Cependant il est quelques exceptions à cette règle: on rencontre, dans
l’intéressante classe qui nous occupe aujourd’hui, plus d’un praticien
qui n’a pas été bercé avec les traditions de café, et qui, à l’âge de
quinze ans, n’eût pas su laver une tasse sans en faire des morceaux.
C’est une variété de l’espèce, chez laquelle le génie a lui tout d’un
coup. Les antécédents de ceux qui la composent se perdent dans les
brouillards d’un passé orageux, dans la fumée de cent estaminets, dans
la chronique de la _Chaumière_ et de la _Courtille_. Ces garçons de
café-là ont, pour la plupart, hérité jadis d’un parent de la Normandie,
ou du Perche. Alors ils ont roulé dans les cabriolets de _régie_
pendant les jours gras de telle année; ils ont joué du cor chez tous
les marchands de vin de la rue Montorgueil; ils ont fatigué le sol
historique du bois de Romainville avec leur danse passionnée, puis, un
beau jour, ils ont porté leur dernier écu au _bureau de placement_. Ils
sont devenus garçons de café.
Ceux-là ne sont pas les moins habiles. Leur vieille expérience en fait
d’excellents arbitres dans une discussion de billard, de dames ou de
dominos; ils savent, de longue date, ce qui plaît aux _viveurs_ sortant
d’un bon repas, et ils n’ont pas peur des ivrognes.
Quels que soient d’ailleurs ses précédents, le garçon de café typique
est toujours un homme probe et bien portant: la vigueur de constitution
et l’honnêteté d’âme sont deux qualités sans lesquelles il ne saurait
être. L’œil du maître, on le comprend, ne peut toujours planer sur les
flacons, les carafes, les tasses et les cafetières du laboratoire.
Rien de facile comme de détourner, au milieu de la consommation
gigantesque de certains établissements, quelques gouttes de cet océan
de rafraîchissements et de liqueurs, quelques fractions de ce total
que le patron compte tous les soirs, à la grande mortification du
mauvais sujet retardataire échangeant sa dernière pièce de dix sous, à
minuit, contre une bouteille de bière blanche. Le garçon est donc, et
de toute nécessité, un honnête homme. Depuis le lever du soleil jusqu’à
l’extinction du gaz, il manipule le numéraire de son prochain: c’est un
serviteur de confiance, c’est un garçon de recettes à domicile.
Vigueur de constitution: vous allez voir qu’elle est indispensable
au garçon de café. Le jour paraît; le garçon de café qui, la veille,
a dû se coucher tard, doit se lever de bonne heure. Il n’y a guère
d’éveillés à Paris que les fruitières, les balayeurs et les porteurs
d’eau; eh bien! lui, homme élégant, lui qui passe son temps au milieu
d’épicuriens, lui qui fait incontestablement partie de la civilisation
avancée, de la vie de luxe, il faut qu’il s’arrache aux douceurs du
repos. Tous les jours le bien-vivre l’entoure de ses séductions, de
ses parfums, de ses joies, et lui, il doit vivre de la vie rude de
l’ouvrier; son maître veut qu’il ait, à la fois, l’élégance coquette
d’une jolie perruche et la vigilance pénible du coq. Il s’éveille donc,
il étend les bras, et ses doigts allongés vont frapper les pieds des
tables entre lesquelles il a jeté son matelas la veille, ou bien ils
labourent le sable que l’on sème tous les jours dans la _grande salle_.
Car, voyez-vous bien, il est condamné à se nourrir, à se reposer dans
cet espace où il fait son état; comme le soldat en campagne, il couche
sur le champ de bataille. Mais, en vérité, mieux vaut souvent le
bivouac, sur lequel la neige et la pluie ne tombent pas toujours, quoi
qu’en disent les _Victoires et Conquêtes_ et les vaudevilles militaires.
Au bivouac, l’air pur du matin, les feux du soleil levant, le chant
des oiseaux du ciel raniment le guerrier. Le garçon de café, à son
grand lever, ne trouve qu’une atmosphère lourde et tout imprégnée des
émanations trop connues du gaz, auxquelles se mêlent les odeurs,
hermétiquement renfermées par les volets de l’établissement, du
punch, du vin chaud et du haricot de mouton, que le propriétaire du
lieu a partagé à minuit avec tout son monde, sur la table numéro 1,
c’est-à-dire celle la plus rapprochée du comptoir. La seule clarté
qui vienne égayer le garçon de café à son réveil, est celle du
quinquet inextinguible qui veille toujours dans le laboratoire avec
l’obstination du feu de Vesta. Quant à ces harmonies matinales, qui
signalent le retour de la lumière, le garçon de café est tout à fait
libre de prendre pour telles les cris du chat, ou les sifflements
aigus des serins de madame qui pressentent le passage prochain de la
marchande de mouron.
Mais le piétinement du maître qui, à l’entre-sol, cherche ses bretelles
et sa cravate, fait trembler le plafond. En un clin d’œil les matelas
de tous les garçons sont enlevés. Ce travail demande peu de force,
car ces petits meubles qui tiennent beaucoup du silex pour la dureté,
participent encore plus de la plume pour la légèreté du poids. Tout
cela est jeté, pêle-mêle, derrière une vieille cloison, avec des
queues de billard au rebut, les arrosoirs d’été, des damiers cassés
et l’antique comptoir que le patron a jadis acheté avec le fonds. Les
volets sont détachés, la laitière arrive, le chef descend de sa chambre
avec un sac de monnaie sous le bras, madame songe à sa toilette, les
pains de beurre s’éparpillent dans des soucoupes, le garçon de fourneau
allume son feu, toutes les abeilles de cette ruche sont en mouvement,
l’heure du travail a sonné. Après ce premier coup de collier, le garçon
de café jouit, dans presque tous les quartiers de Paris, de quelques
instants de repos; en attendant la pratique, il arrache la bande des
journaux et il étudie la situation des choses dans le grand format, la
littérature dans le petit. Assez généralement le garçon de café marche
avec le gouvernement et la garde nationale en politique; en littérature
il est d’une force gigantesque sur la charade et le cours de la Bourse.
De huit heures à dix, _les cafés au lait_ occupent entièrement le
garçon. Cette première vente apporte peu de monnaie dans le tronc
bronze et or du comptoir. Les _déjeuneurs_ au café se composent en
général d’employés, de vieux garçons et de provinciaux logés dans les
petits hôtels du voisinage. Ces trois espèces d’individus ont une foule
de raisons toujours prêtes pour prouver l’utilité de l’économie. Le
garçon de café tient à ces clients-là comme à un casuel certain, mais
il est avec eux d’une politesse froide; il leur dit toujours que le
_Corsaire_ et le _Charivari_ sont en main, et, lorsqu’ils prennent
place devant la table de marbre, il n’a à leur service qu’un très-léger
coup de serviette. Il en donne deux pour le café avec _un_ beurre,
trois pour un café complet. C’est le tarif.
Mais, de midi à deux heures, le café noir, l’eau-de-vie, le rhum et
le kirsch absorbent toute son attention, toute sa politesse. Les
consommateurs de cette seconde période de la journée sont doucement
échauffés par le Chablis et le Grave que le restaurateur du quartier
leur a servis. Ce sont des citoyens dont l’unique métier est de
joyeusement vivre, ou bien des militaires qui se sont liés de cœur
et d’âme au camp de Compiègne, des commis voyageurs qui ont fait
avantageusement l’article à Reims ou à Sedan, des jeunes gens de
famille qui se sont battus le matin, et à trente-cinq pas, avec des
pistolets de poche. De pareils personnages paient sans compter, parce
qu’ils sont heureux; ils appellent le garçon «mon cher», ils lui
demandent du tabac et l’analyse de l’analyse de la pièce nouvelle dont
les journaux ont dû rendre compte. Quand ils quittent le café, ils
se tiennent immobiles une seule minute et, dans ce court espace, le
garçon les habille de leur paletot, manteau ou redingote, il les coiffe
de leur chapeau, il leur met gants et canne à la main et il termine
par une de ces révérences qu’on ne saurait rencontrer autre part
qu’à Paris. Ajoutez un peu plus de générosité d’un côté, un peu plus
d’empressement de l’autre et vous aurez une idée exacte des rapports du
garçon avec les consommateurs du café à l’eau après dîner.
Les mœurs, les habitudes, la toilette du garçon de café varient selon
le quartier où il travaille. Au Palais-Royal, sur les boulevards,
depuis la Madeleine jusqu’au faubourg du Temple, dans une partie
du faubourg Saint-Germain, le garçon de café est élégant, aimable,
attentif; la chemise de toile de Hollande ne lui suffit plus; il y
fait adapter une chemisette en batiste; il change de tabliers comme
on change de ministres; de ses cheveux, toujours taillés à la mode
qui vient de naître, s’exhalent les odeurs les plus douces et, par
conséquent, du meilleur goût; sa veste se venge de n’être qu’une
veste par la finesse de son tissu, par la grâce exquise de sa coupe;
ses mains sont fines, délicates; il a du ventre le moins possible.
Ce garçon de café-là n’emploie que des expressions choisies; il lit
dans de jolis in-18 dorés sur tranches et reliés en maroquin; quand
on se plaint à lui du café qu’il a servi, il lève les yeux au ciel,
il soupire, il vous donne une autre tasse et vous apporte la même
cafetière en disant:--Cette fois, monsieur sera content!--Si un
habitué entre en bâillant ou en accusant une migraine ou des douleurs
rhumatismales, le garçon de café réplique avec consternation:--Que
voulez-vous? nous avons une si odieuse température! Monsieur prend-il
du rhum?... Doué d’une imagination vive, d’un vaste amour-propre,
de maux de nerfs, d’une grande flexibilité d’esprit, de tout ce qui
constitue, enfin, l’homme infiniment civilisé, il prend les locutions,
les manières, l’humeur des individus qu’il sert habituellement. Le
garçon de café du boulevard Saint-Martin, un peu égrillard, parce que
la Courtille n’est pas loin, affecte, cependant, des airs d’homme
confortable. Il est extrêmement littéraire, parce qu’il apporte tous
les jours des rognons à la brochette aux fournisseurs ordinaires de
l’Ambigu, de la Gaieté et de la Porte-Saint-Martin. Il sait sur le bout
du doigt le nombre des représentations de _Gaspardo_ et du _Sonneur de
Saint-Paul_; il a l’honneur d’être tutoyé par quelques dramaturges,
il vous dira tous les bons mots de M. Harel, il a parlé deux fois à
mademoiselle Georges, et il prête souvent sa tabatière à Bocage. Le
garçon de café du boulevard Saint-Martin est, surtout, policé depuis
que les marchands de chevaux de la rue de Lancry sont allés faire leurs
élèves aux Champs-Élysées.
Au café de Paris le garçon connaît tous les détails, toute la mise en
scène d’une course au clocher; il accable de son mépris un pantalon
sans sous-pieds, un chapeau de soie; il exècre le bœuf bouilli; Duprez
commence à ne plus lui plaire, il dit: aller en véhicule, au lieu de:
aller en cabriolet et, dans ses jours de sortie, il ne fume que des
cigares à quatre sous.
Jadis, le garçon du café Desmares était prodigieusement militaire. Il
connaissait tous les officiers supérieurs de la garde royale, tous
les on dit de la caserne d’Orsay et de Belle-Chasse. Il a perdu
cette couleur martiale, mais il est resté aristocrate. Il soupire, il
s’ennuie. Comme le faubourg Saint-Germain, il attend.
Les garçons de café du quartier Latin ont aussi leur physionomie à
part. Les écoles, la science, la chambre des pairs ont depuis longtemps
façonné leur intelligence et leurs goûts. Ils sont de première force
aux dominos.
Le café de Foy est l’établissement où le garçon fait le plus vite
fortune; c’est du moins, ce que l’on dit partout. Quoi qu’il en soit,
il faut convenir que nulle part l’éducation de l’homme au tablier
blanc n’est aussi parfaite. Le garçon du café de Foy, empressé comme
celui du café Lemblin, coquet comme celui des boulevards, a, de plus
qu’eux tous, un certain air de dignité, de politesse diplomatique qui
annonce un contact plus fréquent avec la vraie bonne compagnie. Le
garçon du café de Foy ne ressemble pas aux autres: il est tout à fait
lui. Vous remarquerez, en entrant dans l’enceinte où il fonctionne,
que toujours il est d’une taille élevée. On dit dans l’arrondissement
du Palais-Royal: «Grand comme un garçon du café de Foy.» Militairement
parlant, on pourrait établir que les garçons de salle de Paris forment
un bataillon dont la compagnie de grenadiers est au café de Foy. Rien
de plus modeste, d’ailleurs, que les lambris sous lesquels il sert les
amateurs de café. Les dorures, les peintures, les glaces immenses, ne
scintillent pas autour de lui; le luxe ne peut pas lui monter à la
tête. Il va et vient dans une salle mesquinement décorée, soutenue par
de tristes piliers et chauffée par un poêle qui n’a rien de remarquable
que son ampleur. Sous le rapport de la décoration, le café de Foy vit
tranquillement, depuis des années, sur la renommée d’une caille, peinte
autrefois par Carle Vernet, au plafond sur lequel elle vole encore
à l’heure qu’il est. C’est une vieille maison de la bonne roche, où
le garçon est toujours un homme choisi. Il vient là tout jeune, il
y grandit, il y blanchit. Il met toute sa vie entre ces vingt pieds
carrés dans lesquels un public d’élite s’assied tous les jours. Ne pas
confondre avec les fumeurs de cigares qui, pendant l’été, entourent les
tables du jardin: nous parlons de l’intérieur, et il est bien convenu
que, nous autres amateurs du tabac de la Havane, nous sommes des gens
mal élevés.
Il y avait une fois un baron. Pauvre gentilhomme! il était bien à
plaindre. Son vieux castel de Bretagne avait été vendu comme propriété
nationale; ses bons chevaux de bataille avaient été tués dans les
guerres de l’émigration; il avait mis ses diamants en gage chez un
juif allemand, pour prêter de l’argent à un prince français qui ne le
lui avait pas rendu, selon l’usage. Il ne restait au baron de K......
qu’une rente de 1,200 livres et la liberté de vivre, que Bonaparte,
premier consul, lui avait fait expédier par la poste, dans un moment
de bonne humeur. De retour à Paris, M. de K...... avait sagement
arrêté avec lui-même qu’il n’irait plus à l’Opéra, qu’il ne jouerait
plus au pharaon, qu’il achèterait un parapluie et qu’il mangerait chez
un gargotier. Mais quoi! le bon compatriote de Bertrand du Guesclin
n’avait pu renoncer à son cher café à l’eau après le dîner: il y tenait
comme à sa croix de Saint-Louis, comme à son opinion politique. Brossé,
ciré, propre comme un vieux soldat, il venait tous les soirs au café de
Foy prendre sa demi-tasse; c’était sa seule joie au milieu des grandes
joies de cette époque, où la France fêtait Marengo et le repos de
la guillotine. Il avait adopté une table devant laquelle il prenait
place toujours. Par suite, il était toujours servi par le même garçon,
chacun des servants d’un café ayant une ligne de tables à surveiller.
M. de K......, élevé au sein de l’opulence, avait contracté l’usage
de l’or depuis ses dents de sept ans. Il était habitué à payer, et à
payer richement. Entraîné par cette douce routine, il entra un soir
au café de Foy sans un sou dans sa poche, et il prit son café comme à
l’ordinaire; puis, quand il voulut partir, il tira sa bourse! Le garçon
vit tout de suite, dans les traits consternés de l’émigré, le funeste
état des choses, et, en desservant sa pratique, il dit à voix basse:
«C’est payé!» En effet, il paya la demi-tasse. Oh! il faudrait un litre
d’encre, un paquet de plumes et deux rames de papier pour peindre les
combats que se livra M. de K...... le lendemain quand l’heure du café
sonna au cadran de ses habitudes, car le lendemain, comme la veille, le
pauvre soldat de Condé était, comme on dit, à sec. Que vous dirai-je?
il entra, possédé par ce besoin aussi terrible que la faim peut-être,
ou du moins qui est une faim d’un autre genre. Son café fut payé encore
par le garçon. Il le fut pendant plusieurs années, et le comptoir
ignora toujours ce détail de la grande salle. Seulement, le maître du
lieu ne cessait de s’extasier sur l’exquise politesse du _ci-devant_,
qui n’entrait, ne sortait jamais sans lui faire deux révérences
d’ancienne cour. Hélas! le vieux gentilhomme croyait saluer son
créancier, et son vrai créancier c’était le garçon, dont la discrète
bonté ne se démentit jamais, qui supportait patiemment les rebuffades
du baron quand le café était moins chaud que de coutume, et qui portait
tous les soirs à la dame du comptoir l’argent de la demi-tasse comme
s’il venait de le recevoir.
On sait que les émigrés furent indemnisés, un peu chèrement même! Un
jour celui dont il est question arriva au café de Foy avec une énorme
cocarde blanche et un portefeuille garni de billets de banque. Il
demanda son compte, et on lui dit qu’il ne devait rien. Étonnement,
stupéfaction. Le garçon fut appelé.
Le brave homme avoua, en rougissant, que, depuis des années, il payait
sans rien dire le café du baron, et le baron pleura, et il embrassa
devant tout le monde le garçon de café en disant: «Et toi aussi, mon
enfant, tu étais un courtisan du malheur!»
M. le baron de K...... a dépouillé le garçon de café de la serviette et
de la veste, et il lui a donné les fonds nécessaires pour acheter un
établissement.
_N. B._ Ce garçon de café-là était bonapartiste.
Les physionomies du garçon de fourneau et du garçon de billard forment
deux types à part et qui n’ont rien de commun avec celle du garçon de
salle. Ce dernier, serviteur de tout le monde, est connu de tout le
monde; les deux autres sont cloués à une place unique: l’un devant le
feu où il prépare le café, le chocolat, etc.; l’autre à un billard,
qu’il prend comme fermier au maître de la maison, et avec lequel il
spécule sur les passions des habitués de la poule. La physiologie
de ces deux individus ne peut être traitée que par un alchimiste et
un joueur de billard consommé. Or, je ne saurais mettre de l’eau en
ébullition sans me brûler les doigts, et je n’ai jamais fait au billard
qu’un _doublé_, encore était-ce un raccroc. _Non sum dignus._
Le garçon de café--genre moderne--ne s’embarrasse pas sitôt d’une
famille. Comme il est, de toute rigueur, bien fait et bien élevé,
il vit en sultan au milieu d’un nombre imposant de demoiselles de
comptoir. Il n’a, l’heureux homme, qu’à leur jeter le mouchoir,--je
veux dire la serviette.--Ce sont elles qui font plisser ses chemises,
qui harcellent la blanchisseuse pour que celle-ci tienne toujours le
linge d’Oscar ou de Frédéric dans un état de blancheur _entière_.
Confiant dans leur zèle, dans leur économie, le garçon de café leur
abandonne souvent même le soin de payer les mémoires. Quand cet
Alcibiade en tablier a trente ans, il songe à l’avenir. Il achète un
habit noir pour les jours de sortie, il mange de la pâte de Regnault
et place ses économies. L’ambition éclôt dans son cœur, il destitue
les inspectrices de sa lingerie, et, dans son sommeil tourmenté, il
ne rêve plus qu’établissement à son nom, que grande salle toute d’or,
comme les palais des _Mille et une Nuits_, avec un comptoir de bois
en citronnier, des torrents de gaz et des peintures de Cicéri. Dès ce
moment le garçon de café se fait inscrire dans une compagnie de la
garde nationale; il cherche une femme et une maison neuve formant coin
de rue. Quand il a trouvé l’une et l’autre, il s’entoure des artistes
les plus distingués, comme les vieux Médicis quand ils faisaient
construire leurs palais; et il fait travailler peintres, doreurs et
mouleurs dans le rez-de-chaussée qu’il a loué à raison de 20,000 francs
chaque année, sans compter le pot-de-vin. Les pots-de-vin se fourrent
partout aujourd’hui. A sa voix la palette de vingt Raphaëls s’épuise;
ces murailles nues, que les lourds Limousins construisaient encore
il y a trois mois, se chargent de fresques étincelantes. A la place
des Napoléons à petit chapeau et des inscriptions érotiques tracées
naguère au charbon par les gâcheurs, vous voyez de riches et beaux
Indiens,--des Indiens d’opéra,--poursuivre le tigre royal sur leurs
chevaux de race; vous voyez un tournoi où messire Bertrand du Guesclin
emporte le prix devant toute la noblesse de Bretagne; vous voyez des
nymphes nues, une Psyché qui s’envole, un Mercure qui porte dans les
airs les ordres de son patron; vous voyez des oiseaux de toutes les
nuances, des fruits de toutes les couleurs.
Le comptoir, chef-d’œuvre de l’ébénisterie moderne, se dresse dans
une niche dorée. Il est orné déjà de coupes en vermeil que Benvenuto
Cellini n’eût pas désavouées, et une beauté de choix a été retenue
d’avance pour occuper chaque jour, à raison de 100 francs par mois,
ce trône magnifique. Le garçon de café, devenu maître à son tour, a
obtenu un crédit chez les négociants qui vendent en gros les objets
de consommation qu’il va donner en détail au public. Une douzaine de
réclames, dans lesquelles les courtiers d’annonces citent, à leur
manière, les palais d’Armide et de Cléopâtre, sont lancées dans les
journaux. Le jour de l’ouverture arrive enfin.
L’établissement nouveau fait 6,000 francs de recettes. Le propriétaire
fait mettre des jabots à toutes ses chemises, il marchande un
tilbury et il se demande déjà s’il achètera un château en Beauce ou
en Normandie. Il jure sur son fourniment de garde national qu’il ne
céderait pas son fonds à moins de 600,000 francs, et il dit à tout
propos cette phrase qu’il s’est fait faire par un homme de lettres de
ses amis: Le bouge qui s’appelle le café de Foy!
Mais un autre fou ouvre dans le voisinage un café plus riche encore.
Il y a jeté 100,000 francs de dorures, de peintures et de glaces. Le
public qui aime à rire va s’engouffrer tous les soirs dans ce nouveau
palais de fée, et l’autre palais, comme celui d’un ministre disgracié,
devient une solitude.
Le maître du lieu, alors, est entièrement libre de déposer son bilan et
de donner trois pour cent à ses créanciers. Il met à couvert le plus
de fonds possible, et quand il a satisfait aux exigences de la loi qui
régit les faillites, il va vivre de son revenu au pays natal. Mais il
n’est qu’un petit rentier, il n’a qu’une maison chétive, deux carrés
de choux, une mare pour ses canards de Barbarie. La maladie des rois
détrônés le saisit un jour, et il meurt d’ennui au milieu d’une famille
inconsolable.
Le garçon de café rococo,--celui que ses camarades intitulent
dédaigneusement perruque,--a presque toujours une femme légitime et des
enfants en chambre dans le voisinage. La femme fait ordinairement des
gilets ou des pelotes médicamenteuses pour messieurs les chirurgiens
herniaires. Chaque tête de cette famille-là possède à son nom un livret
à la caisse d’épargne. Le chef met patiemment sou sur sou pendant des
années, et il crie toujours misère, puis un beau matin il prend aussi
un établissement. Mais il ne perd ni son temps ni son argent à créer
un palais de merveilles. A l’affût des faillites, il en trouve une sur
son chemin, qui lui donne, à un rabais fabuleux, pour 80,000 francs de
glaces, de peintures, avec un fonds bien commencé et un matériel tout
neuf. Assis sur les ruines des autres, le garçon de café achalande tout
doucement la maison dont il est devenu maître. En quatre ans il arrive
au chiffre de fortune qu’il a toujours ambitionné. Joueur prudent, il
cesse alors de tenter le destin, et il vend fort cher ce qu’il a acheté
presque pour rien. Vous le voyez ensuite faire l’usure dans une petite
maison isolée, dont la porte est garnie de ferrures, et la cour ornée
d’un chien de montagne toujours de mauvaise humeur.
Parvenu a cet apogée, il est facile à reconnaître: dans les cafés, il
paie toujours sa demi-tasse sans rien donner au garçon; il loge au
Marais, ou rue de Charonne, et aux Batignolles surtout; il a un col de
chemise très-haut, l’accent de la basse Normandie et un regard à quinze
pour cent.
Tolérant, laborieux, fidèle, de bonne compagnie, le garçon de café
supporte, sans hausser les épaules, les façons départementales de
certains consommateurs qui lui demandent effrontément _le bain de
pied_ et boivent dans leur soucoupe; il est debout du matin au soir
et souvent, par sa manière de servir, il achalande la maison pendant
que le maître joue aux dominos, ou à la hausse et à la baisse; témoin,
instrument des bénéfices énormes de ce patron, il amasse sans envie
des pièces de deux sous à côté de ce tas d’argent qui grossit tous
les jours; il oublie, il ignore que le tronc touche à la caisse; il
peut, dans l’occasion, répondre convenablement à l’homme du monde
qui est venu seul au café, et qui aime mieux la conversation que la
liqueur. Concluons donc, en présence de tant de qualités et de vertus,
qu’une foule d’hommes considérables dans l’armée, la magistrature,
la littérature, l’administration... dans l’instruction publique,
surtout... ne seraient pas dignes de porter le tablier blanc.
=Auguste RICARD.=
[Illustration]
[Tête de page]