ON est destiné par son aptitude ou sa vocation à prendre place dans la
société soit comme magistrat, prêtre, soldat, industriel ou artisan:
mais je ne sache pas qu’un jeune homme ait jamais été élevé dans
la vue d’en faire un employé ou garçon de bureau, deux états sans
apprentissage que l’on n’embrasse, d’ordinaire, qu’après avoir manqué
ou usé plusieurs carrières, et parce que pour vivre il faut bien qu’on
fasse quelque chose. Emparons-nous du garçon de bureau.
Sous l’empire, cette grande époque des longues et glorieuses guerres et
des mutilations sans nombre, le type des hommes destinés à cet emploi
était bien moins varié qu’aujourd’hui. Napoléon avait voulu qu’on
réservât aux soldats qui lui étaient devenus inutiles le privilége
de ces places très subalternes, il est vrai, mais non entachées de
domesticité, puisqu’elles comportent uniquement un service rendu à
l’état, et payé par l’état. Dans ce temps, disons-nous, les bureaux
pouvaient être regardés comme une troisième succursale de l’hôtel
des Invalides. Mais depuis que le rétablissement du gouvernement
constitutionnel est venu rendre à nos chambres une si grande
prépondérance dans le règlement des affaires du pays; depuis que les
ministères ont été mis en coupe réglée, et pour ainsi dire annuelle,
depuis enfin qu’une infinité de législateurs ont admis, en principe,
que le complément de la confection des lois était l’obtention de toutes
les places pour des protégés ou des parents, la cause des vieux soldats
s’est amoindrie; leurs intérêts ont été négligés, et, qu’on me passe la
trivialité de l’expression, le troupier a été vaincu par le valet de
chambre.
Quoi! pour des places infimes de garçon de bureau?... Cela vous
étonne, n’est-ce pas? Eh bien, moi, je vous le déclare, et j’appelle
en témoignage tous les hauts barons de l’administration, il est moins
difficile d’enlever une sous-préfecture qu’une place de garçon de
bureau, et voici pourquoi.
D’abord, répondez-moi, jeunes lauréats aux couronnes déjà effeuillées,
jeunes avocats sans causes, vous tous solliciteurs aux démarches
instantes et multipliées, qu’avez-vous obtenu des protecteurs puissants
qui vous avaient promis tant et de si belles choses? De simples
apostilles sur vos placets, apostilles banales et décolorées, qui
bientôt ont été rejoindre leurs cent mille sœurs dans les cartons
hécatombes des ministères. Mais pour un vieux domestique, un fidèle
Caleb qui a rendu à l’homme qui navigue dans les eaux du pouvoir de
ces services de tous les instants, de ces services dont on aperçoit le
terme et qu’il faudrait récompenser d’une pension alimentaire, qu’il
est si commode et si doux de mettre à la charge de l’état; oh! pour ce
vieux serviteur-là, c’est différent, on ne se borne pas à apostiller
ses pétitions, on se dérange, on marche, on court, on vient voir le
ministère, on y retourne, on revient dix fois, cent fois, on importune
et on obtient.
Et puis les ministres eux-mêmes, qui ont passé plus ou moins rapidement
aux affaires, n’ont-ils pas eu à récompenser les gens de leurs maisons
privées et les dévouements intimes qu’ils ont eu l’occasion de mettre
à l’épreuve? A cet égard, Dieu sait s’ils s’en sont fait faute! à
ce point, que si quelque historien avait besoin de recourir à la
chronologie ministérielle de ces vingt-cinq dernières années, je lui
conseillerais d’entrer dans le premier ministère qui se trouverait sur
sa route, de demander qu’on en fit ranger tous les garçons de bureau
par ordre d’ancienneté, puis de leur faire nommer le bienveillant
patron qui les a pourvus de leur charge individuelle. A part plusieurs
doubles emplois, mon historien aurait sa chronologie avec la plus rare
exactitude.
Vous comprenez que cette diversité de provenances a causé celle des
types: aussi de nos jours le garçon de bureau se présente-t-il sous des
faces bien diverses et avec le caractère, les qualités et les défauts
qui sont le décalque des précédents de sa vie.
Voulez-vous me suivre un instant? venez avec moi dans un hôtel
ministériel dont je connais les détours: placez-vous derrière cette
porte vitrée, d’où vous pourrez tout voir et tout entendre; ils sont là
dans cette pièce (il n’y a plus d’antichambre), six garçons de bureau,
dont on peut dire ce qu’on dit des moines: ils sont entrés sans se
connaître; ils vivent ensemble sans s’aimer; ils se quitteront sans se
regretter.
Examinez d’abord le seul qui soit debout et toujours debout: quel
aplomb, quelle assurance, quel contentement de lui-même! c’est le
mouvement perpétuel, c’est la mouche du coche, c’est l’audiencier
général. Il s’occupe de tout, répond à tout, excepté pourtant à la
sonnette des chefs de bureau, dont il a délégué le service à ceux
que nous appelons ses camarades, et qui pour lui ne sont que des
inférieurs. Remarquez encore, je vous prie, comme cette plume mouillée
d’encre est fichée avec art le long de sa tempe droite, et comme elle
fait valoir le brillant de ces lunettes en chrysocale qui se meuvent
du front au nez, et _vice versa_, selon la gravité de l’interlocution.
Dans ce moment, il éconduit deux solliciteurs de province qui ont
la complaisance de s’incliner devant sa grandeur, et dont les têtes
respectueusement découvertes semblent en se baissant porter sur un
ressort qui fait relever d’autant celle du garçon de bureau. Retenez
bien la formule du refus d’entrée qu’il répète dix fois sans y rien
changer: «Non, messieurs, vous n’irez pas plus loin; j’ai mes ordres,
et je ne puis rien y _subroger_.»
Cet homme a nom André Pellerin. Il a servi pendant vingt-cinq années
en qualité de maître d’hôtel au Rocher de Cancale: il a assisté à bien
des repas politiques de diverses nuances; il a pu voir _inter pocula_
bien des séductions de tous genres; il a vu des hommes réputés bien
forts devenir subitement bien faibles. Enfin André Pellerin, en servant
le monde, l’a étudié avec assez d’intelligence pour remplir avec la
dignité que vous lui connaissez une place de garçon de bureau que lui a
fait obtenir, en souvenance d’une longue suite d’attentions prévoyantes
et confortables, un vieux conseiller gourmet, frère d’une de nos
excellences passées.
Ainsi, par ses précédents, Pellerin a de la tenue et de l’aplomb: il
est beau parleur par habitude, actif par devoir, adroit quand son
intérêt l’exige. Toutes ces qualités résumées font de lui un homme
important.
Un garçon de bureau important! Cela vous étonne? Ce n’est pas lui qui
s’est fait ainsi, c’est sa position, ce sont nos lois, c’est la société
dans laquelle il vit. Il est important! j’en connais dix qui le sont à
moins de frais que lui.
Sachez donc qu’en cumulant vingt-cinq ans de grasses économies
culinaires, André Pellerin s’est fait propriétaire dans la banlieue,
qu’il a pignon sur rue, qu’il dit Ma maison et Mes locataires; sachez
encore qu’il est électeur, et qu’a ce titre il a été visité, sollicité
par les plus notables champions du combat électoral. Il vous fera lire,
pour peu que vous le désiriez, trente lettres où l’on invoque ses
hautes capacités intellectuelles et ses lumières patriotiques. On vous
dira qu’un jour, ayant une discussion avec un employé, il la rompit
par ces paroles qu’il jeta avec majesté: Sachez, monsieur, que vous ne
faites que des lettres, et que moi je fais des députés!
J’ignore le nom de celui qui est assis devant ce bureau où sont
déposés des dossiers sur lesquels André Pellerin n’a pas encore jeté
son coup d’œil investigateur; mais ce que ce garçon de bureau fait en
ce moment, il le fait tant que la journée dure, il mange. C’est un
fricoteur perpétuel, et l’on a peine à comprendre que dents et estomac
d’homme puissent suffire à une telle mastication. Ce gaillard-là use
à se faire des cure-dents plus de paquets de plumes que l’écrivain le
plus laborieux. Ses approvisionnements de bouche, toujours copieux
et souvent très-recherchés, lui viennent de l’office ministériel,
qu’il dessert en extra les jours de grand gala. Il fournit au chef de
cuisine du papier pour ses enfants qui vont à l’école, et celui-ci,
par réciprocité de bons procédés, lui repasse les débris opulents
qui occupent son appétit dévorant. Regardez la table de ce garçon de
bureau, il en a fait un petit buffet à compartiments. Rien n’y manque,
pas même un fourneau économique sur lequel on réchauffe les salmis et
les émincés: et quand parfois on lui demande d’où peut provenir l’odeur
extra-bureaucratique qu’exhale cette cuisine privée, il ne manque pas
de répondre avec audace et malignité: «Ça vient de chez le ministre!»
Il ne ment pas.
Voici venir maître Colin, qui résume en lui la malpropreté, le
bavardage, la curiosité. Il a débuté dans le monde par l’état de
perruquier-coiffeur. Dans sa jeunesse, il obtint le service du théâtre
de sa petite ville; et, comme des coulisses à la scène, il n’y a qu’un
pas, et que d’ailleurs le terrain est glissant, Colin, quittant la
savonnette et la houppe, se lança dans l’emploi des amoureux de son
nom, chanta l’opéra-comique de l’époque, et se fit surtout applaudir
dans _Blaise et Babet_.
Le Colin que vous voyez est tant soit peu déformé; cependant il reste
encore vestige de comédien sur cette face légèrement ridée et sur
cette antique perruque à frisure hebdomadaire: mais avez-vous rien vu
de pareil à la saleté de son accoutrement? Ce malheureux porte depuis
quinze ans au moins le même habit. Toutes les fournitures qu’on lui
fait, toutes ses économies sont employées au soutien d’une moderne
_Babet_, qu’il idolâtre en souvenir de ses anciens succès. Aussi
l’habit de ce malheureux n’est que pièces, et quand il est obligé d’en
remplacer une, il coud en chantant avec un long soupir l’air de Dezède:
C’est pour toi que je les arrange!
Si Colin n’était malpropre que sur lui et seulement au profit de sa
passion artistique, il n’y aurait pas trop à se récrier, car enfin
il est célibataire et libre dans ses affections; mais ce qui est
plus grave et ce qui lui attire des réprimandes fréquentes, c’est
son indifférence complète pour le soin de ses bureaux; un balai lui
dure encore plus qu’un habit, et on n’a jamais eu à lui reprocher
la dégradation d’aucun meuble. Un jour, l’un de ses chefs, fatigué
d’une telle nonchalance, écrivit avec le doigt sur la glace du bureau
couverte d’une couche épaisse de poussière, ces mots, qu’un moment de
légitime colère peut bien faire excuser:
«Vous êtes un cochon!»
Vous pensez peut-être qu’après avoir lu ce reproche, Colin va se
l’adresser à lui-même; pas du tout: il le laisse subsister, et le
lendemain il attend l’arrivée du chef pour lui dire en confidence:
«Monsieur, je ne sais quel est l’employé qui a été assez osé pour vous
écrire de pareilles injures: ce qu’il y a de certain, c’est qu’hier
soir j’ai bien fermé les portes sans toucher à rien.--Je le crois
facilement, répliqua le chef, qui, pour dissiper tous les doutes de son
garçon de bureau, ajouta le soir au haut de la même glace:
«Monsieur Colin, vous êtes un cochon!»
Notre ci-devant Biaise fut très-piqué de ce reproche, car il était
devenu sale comme Sedaine a prouvé qu’on peut être philosophe,
c’est-à-dire sans le savoir. Sa mauvaise humeur éclata dans un propos
qui aurait pu lui coûter sa place avec un chef moins paternel: «Eh
bien, monsieur, s’écria-t-il, puisque vous êtes si ridicule, je veux
dire si exigeant,--demandez donc pour le service une fontaine filtrée
comme on en donne partout. Il n’y a plus que dans votre bureau qu’on
voit des cruches!»
Colin est encore plus curieux que malpropre; il passe à lire les
pancartes des employés le temps qu’il devrait mettre à les ranger et à
les nettoyer; et à cet égard sa naïveté et son imperturbable assurance
vont jusqu’à lui faire dire à ses supérieurs l’objet des lettres
cachetées qu’il leur remet. «Monsieur, voilà de bonnes nouvelles;» ou
bien: «_C’est des invitations pour dîner._»
Si Colin n’avait pas conservé les goûts de son ancien emploi théâtral,
s’il n’était pas toujours amoureux, il n’aurait pas cherché à suppléer
par une certaine adresse à l’insuffisance des ressources de son
médiocre état, qui ne rapporte plus ce qu’il produisait autrefois.
Depuis que le système des adjudications publiques a prévalu sur celui
des marchés de gré à gré, les petits bénéfices des garçons de bureau
ont considérablement diminué. Lorsqu’un traitant sortait du cabinet
directorial ou ministériel, avec la concession d’une vaste entreprise
dont les résultats avantageux étaient certains, puisque les prix n’en
avaient été que faiblement discutés, sa générosité allait au-devant de
toutes les exigences de la servitude bureaucratique. Mais à présent
que les opérations de cette nature se font à la clarté du jour et au
milieu d’une lutte acharnée, l’adjudicataire qui en sort vainqueur,
mais vainqueur épuisé, ne se croit obligé à aucune rémunération
gracieuse, qui deviendrait un surcroît de pertes et de sacrifices.
Il est bien vrai que tous les abus de l’ancien système ne sont pas
encore entièrement déracinés, et que, de temps à autre, on entend
encore parler de pots-de-vin. Sans nier le fait, nous affirmons que les
garçons de bureau ont cessé d’y avoir part.
Colin, pressé par les besoins de sa position, a jugé les funestes
effets de cette révolution administrative, et il s’est appliqué à les
conjurer. Tout aussi au fait de la correspondance que le ministre
qui la signe, il en prend soigneuse note; et le soir, en faisant son
courrier, il abandonne aux facteurs les lettres insignifiantes ou de
reproches; mais il se réserve les dépêches qu’il juge _agréables_, et
avant tout celles de ces dépêches qui annoncent aux fournisseurs ou
aux banquiers de prochaines remises de fonds. Il les porte lui-même
pour ne les rendre, autant que possible, qu’en mains propres, et se
fait annoncer en qualité d’employé (les garçons de bureau n’en prennent
jamais d’autres). Ces démarches porteront leurs fruits à l’époque des
étrennes, et Babet aura son tartan, peut-être un cachemire Ternaux:
Colin croit à la puissance des écus et aux profits de ceux qui en
annoncent la venue. Il est vrai que, dans son bon temps, on ne chantait
pas comme dans les opéras de nos jours:
L’or n’est qu’une chimère!
Le gros Auguste, qui arrive tout essouflé avec sa serviette sous le
bras, comme un garçon de restaurant, est aussi propre, aussi soigneux
que son collègue est négligé. Essuyer ce qui se trouve sous sa main est
pour lui l’occupation de tous les instants. Ce n’est point un travail,
c’est une habitude. Cet homme a toute sa vie été valet de chambre,
et dans l’administration il est resté valet de chambre. Comme ces
personnes qui, en causant avec vous, ont la manie de vous défaire les
boutons de votre gilet, lui, s’il a à donner quelques renseignements,
il utilise envers son interlocuteur la serviette qui ne le quitte
jamais, et tout en parlant lui essuie ses boutons, son habit, voire
même ses souliers. Auguste n’est pas du reste sans intelligence et sans
malice, vous allez en juger.
«Je désirerais parler à monsieur le directeur, lui dit un jeune
solliciteur fort empressé.--Monsieur le directeur n’est pas visible les
jours d’audience publique. Écrivez pour demander un rendez-vous.--Mais
je repars demain! (Auguste lui a pris son chapeau et l’essuie avec sa
serviette.)--Qu’y puis-je faire?--Quel contretemps! moi, le fils d’un
de ses meilleurs amis!--Cependant..., reprend Auguste, je vais voir si
monsieur le directeur consent.»
Entre l’assertion je suis le fils d’un ancien ami et le _cependant_
d’Auguste, il s’est opéré une manœuvre habile, une démonstration
efficace, qui n’ont point échappé à l’œil exercé du garçon de bureau:
la clef du cabinet directorial a passé de la poche du jeune solliciteur
dans la main d’Auguste, qui va s’en servir.
«Monsieur le directeur!--Eh bien, qu’est-ce?--Le fils d’un ancien
ami.--Auguste, vous m’obsédez!--Monsieur, le fils d’un ancien.... Jeune
homme, donnez-vous la peine d’entrer.» La place est emportée d’assaut;
mais il faut croire qu’on ne put s’entendre sur les articles de la
capitulation, car le solliciteur sortit avec l’air du mécontentement;
et quand il fut parti, la bruyante sonnette rappela Auguste, qui reçut
l’ordre très-sévère de ne plus désormais introduire son protégé, ce qui
le fit s’exclamer: «Le fils d’un ancien ami consigné! je parie qu’il
lui aura demandé quelque chose!»
Auguste a pour collègue un pauvre diable, espèce d’hébété, dont
l’infirmité est d’écorcher tous les noms propres qu’il est chargé
d’annoncer. Pas un n’est épargné. Je crois qu’il estropie même celui
de Napoléon. Je ne lui connais de comparable que l’huissier de la
direction des postes qui a transformé M. Pozzo di Borgo, en _M. de la
poste de Bordeaux_, et M. Dédelay d’Agier, en _M. le dey d’Alger_. Il y
a peu de jours, M. Marec, un des plus habiles et des plus consciencieux
travailleurs du conseil d’état (je lui demande pardon de me servir de
son honorable nom), ayant à conférer avec le président de sa section,
dut s’adresser, pour être introduit, au garçon de bureau dont il est
question. Celui-ci rapporte immédiatement du cabinet de M. de H***
cette inconcevable réponse qu’il brode à sa façon: «Mon brave homme,
vous pouvez vous retirer, monsieur le comte ne fera pas danser cet
hiver.--Comment, danser?--Fichtre...» Enfin tout s’explique: notre
impitoyable écorcheur, au lieu de M. Marec, maître des requêtes, avait
annoncé _M. Marc, maître d’orchestre_.
Cet autre est une victime des besoins de son incommensurable nez; il
est devenu chipeur pour satisfaire aux menues dépenses de son tabac,
dont il fait un usage presque immodéré; il récolte tous les vieux
papiers, et chaque soir s’en fait une cuirasse qui sert à dissimuler
son innocent larcin: je dis innocent, car pour beaucoup d’individus
ce n’est pas voler que voler le gouvernement; ce qui fait que notre
garçon de bureau se permet parfois d’entasser pêle-mêle les morts
et les vivants, et de jeter au vieux papier des pièces que leur
importance devrait préserver d’un trépas aussi prématuré: par bonheur,
les élucubrations ministérielles ne sont pas comme les fleuves qui
ne remontent jamais à leur source: elles y reviennent, flétries il
est vrai, mais elles y reviennent par l’entremise d’un charcutier qui
en a enveloppé des saucisses; la fruitière, du beurre; l’épicier, du
fromage; vaisselle plate des malheureux commis qui font à leur bureau
le modeste repas du matin.
Il y a des gens qui deviennent fous de leur propre fortune, celui-là
est devenu grotesquement orgueilleux de celle des autres. En effet,
tant qu’il n’a été attaché qu’à un simple chef de bureau, il était
d’une fréquentation facile; mais depuis que ce chef est devenu
conseiller d’état et député, B... s’est fait une dignité parallèle à
celle de son supérieur, et il se croit obligé de passer la durée des
sessions législatives dans la salle des conférences.
N’êtes-vous pas encore assez édifié? suivez-moi: tenez, regardez dans
ce corridor ce grand gaillard qui vient à nous; s’il y avait place
dans son cœur pour les remords, il serait accablé du poids de ceux qui
le rongeraient: il a fait, dans son temps, une horrible consommation
d’employés; il a desséché plus de poitrines que tous les plus habiles
médecins de France n’en ont guéri: et si la Providence est juste, il
sera condamné au feu éternel.
Cet homme aurait brûlé le ministère pour faire de la cendre à l’époque
où la cendre des foyers était l’immunité des garçons de bureau. Les
feux des cuisines de Corcelet, de Véfour et du Café de Paris ne sont
rien en comparaison de ceux qu’il préparait et entretenait pour ses
profits cinéraires; on eût dit qu’il avait pris à tâche de réaliser
de nos jours cette prédiction un peu hasardée de Sully, que la France
périrait par les bois.
Peu lui importait, à cet infernal rôtisseur d’employés, que les
thermomètres indiquassent que le degré de la chaleur de ses bureaux
dépassait celui qui est nécessaire pour faire éclore les vers à soie,
le feu ne cessait d’augmenter d’intensité, malgré les réclamations et
les plaintes des commis à moitié consumés, et qui, de guerre lasse, se
seraient vus forcés de se faire assurer si l’on n’eût mis ordre à une
telle dilapidation des bûches de l’état.
Depuis que les cendres administratives sont devenues la propriété du
domaine qui les vend pour le compte du trésor public, notre impitoyable
chauffeur s’est mis à combattre les spéculations du fisc et fait
maintenant de la braise au profit du fourneau de sa ménagère; pour se
procurer cette braise le moins ostensiblement possible, il faut la
retirer des feux allumés en dernier lieu, et alors, contrairement au
passé, les foyers restent dans un abandon presque complet durant toute
la séance, et ne sont alimentés qu’une demi-heure avant la clôture des
bureaux. Puis, lorsque les employés sont tous partis, on retire la
braise, on la met en cornets dans son chapeau, dans ses poches, pour se
soustraire à la surveillance du portier; quelquefois aussi le transport
s’en effectue dans un immense portefeuille qui est censé contenir le
travail du soir de messieurs les supérieurs.
Mais ce genre de larcin n’est pas sans danger, et il advint un jour
que notre chauffeur faillit subir la peine du talion. La braise
entassée dans ses poches avait été mal étouffée, et, à peine arrivé
sous le péristyle, une fumée noirâtre sortait des basques de son habit
enflammées déjà dans l’intérieur. A cette vue, le factionnaire, donnant
une interprétation générale à sa consigne, se met à crier: Au feu! au
feu! _Hors la garde!_ Le délinquant, qui ne voit et ne sent encore la
cause de cette clameur, tourne plusieurs fois sur lui-même en regardant
le haut des cheminées, et se prend aussi à crier: Au feu! au feu!
lorsqu’enfin deux sceaux d’eau bien mesurés et lancés en nappes sur
son individu lui indiquent qu’il porte avec lui le foyer d’un mobile
incendie.
Tenez, avant de nous quitter, contemplez ce vieillard dont la tête est
encore si belle et si martiale. Saluons-le; car s’il nous eût aperçus
le premier, il se serait levé de son siége et nous eût fait le salut
militaire: c’est un hommage qu’il ne refuse à personne, pas même aux
employés. Cet homme est un des rares débris de la glorieuse armée
d’Égypte: c’est dans l’administration le dernier survivant des protégés
de l’empereur. Il est décoré de longue date; mais il ne porte sa croix
que le dimanche sur ses habits de fête et en famille. On doit dire,
à la louange de ses chefs, que, par suite de la considération qu’ils
lui portent, son travail est à peu près volontaire. Mais voyez comme
on n’est jamais parfaitement heureux: le sort a donné pour collègue à
notre vieux soldat un ancien valet de chambre, que les événements de
la révolution ont jeté à la suite de l’émigration, et qui, plus tard,
a pris du service dans les troupes autrichiennes. Tant qu’il n’est pas
question du passé, les deux garçons de bureau vivent pacifiquement
ensemble: mais une fois que le mot de _dragon_ de la Tour est lâché, le
vieil Égyptien rugit comme un lion, s’empare des bâtons ou des règles
qu’il trouve sous sa main, et se met en devoir de charger, comme s’il
était encore en Italie ou à Wagram.
En dehors de ces différents types, il ne nous reste que la classe
insignifiante des garçons de bureau hommes d’état. Entendons-nous:
_hommes d’état_, c’est-à-dire exerçant, durant les repos que laissent
les sonnettes, des professions manuelles, telles que brossiers,
cartonniers, tresseurs de chaussons, etc. Parfois aussi les
antichambres des ministères sont transformées en ateliers de peinture
dont les artistes ont exposé au salon, ce qui ne prouve pas qu’ils
puissent renoncer au trop modique traitement qui leur est attribué.
Pris en masse et dans leurs habitudes générales, les garçons de bureau
sont, comme les employés, jaloux et défiants l’un de l’autre, égoïstes
par-dessus tout. Une bonne aubaine en réunit parfois quelques-uns à la
buvette clandestine contre laquelle sont déchaînés tous les marchands
de vin patentés du quartier. Mais ces réunions ne survivent pas aux
circonstances éventuelles qui les font naître. Ainsi point d’esprit ni
d’amitié de corporation et de position identique. Et puis la politique
est un obstacle à ce que ces hommes puissent s’accorder. Notez que
chacun d’eux représente un système qu’il défend avec acharnement, parce
que c’était celui du ministre qui l’a fait placer. Or, comptez combien
depuis vingt-cinq ans nous avons eu de systèmes et de ministres. C’est
à ne pas s’y reconnaître; c’est à se jeter les bouteilles par la tête.
Il faudrait que les maîtres pussent enfin s’entendre pour amener la
réconciliation des valets. A ce compte il est fort à craindre que la
désunion des garçons de bureau ne dure encore longtemps.
=J. V. Billioux.=
[Illustration: L’INVALIDE]
[Tête de page]