L’INVALIDE.

JE montai il y a quelques jours en voiture, à trois heures et demie,

pour aller visiter l’Hôtel-des-Invalides; j’ignorais que les portes de

cet établissement fussent fermées aux curieux à quatre heures précises.

Honteux d’avoir fait inutilement le voyage du Gros-Caillou, j’entrai

dans un des cafés de l’Esplanade pour y attendre l’arrivée d’un fiacre

qui me reconduisît à mes pénates. J’avais trouvé, au premier, une

petite salle isolée ayant vue sur l’Hôtel; on venait de me servir une

limonade gazeuse, quand j’entendis, à travers la cloison de mon cabinet

particulier, une conversation qui m’intéressa vivement. Les voix

parlaient du grand salon, et je ne tardai pas à quitter ma solitude

pour aller m’installer indiscrètement auprès de deux ouvriers assis

face à face, et ayant devant eux une bouteille de vin et une livraison

des _Français_. Ce dernier fait acheva d’exciter ma curiosité, et je

prêtai attentivement l’oreille aux paroles suivantes:

«Pourquoi es-tu venu si tard? Je ne peux plus te faire entrer aux

Invalides; la consigne est donnée: on ne passe plus. Il n’y a pas à

dire: Mon bel ami... Faut y renoncer pour aujourd’hui. C’est dommage;

car je peux me vanter que pas un cadet de Paris et de la banlieue ne

connaît son hôtel comme ton serviteur Colopeau. Garçon! une dame-jeanne

imbute de vignoble pour _Reims et Sedan_... Ah! ah! ah! ce serin de

garçon ne comprend nullement. Allons, vivement! du blanc à 1 franc.

--Comme tu te lances!

--Non pas, non pas... tu paieras celle-ci; je paierai la subséquente,

s’il y a lieu. Trinquons à Nini, à la Nini de mon cœur. Es-tu un bon,

toi?

--Oui, je suis un bon.

--Un _chouette_, là, un vrai?

--Certainement.

--Touche là. Je te confie mes projets. Tu sais que ton ami est

président de la société lyrique des amis des Trois-Couleurs, chantante

et dansante, les dimanches et les lundis, au père Gigot, marchand de

vins traiteur, au Grand-Vainqueur, barrière Mont-Parnasse, boulevard

extérieur; gaieté, franchise, honneur aux visiteurs, hommages aux

dames... Tout ça rédigé par moi... Alors que je suis son plus soigné

d’auteur à la société, et que je lui colloque des romances un peu

_chicardes_... Eh bien, mon ami, puisque tu es un bon, je vais te

confier mes œuvres posthumes avant la fin de mes jours... et que tu

auras le droit de les imprimer dans tes moments perdus...

--Oui, mais je ne suis pas compositeur, je ne suis qu’imprimeur.

--Moi, je suis compositeur, et pas du tout imprimeur. Voilà pourquoi

je ne fais pas connaître mes _exproductions_ lyriques; sans cela, je

ferais en ce moment une drôle de niche à la publication des _Français

peints par eux-mêmes_; que mon amour national de citoyen et de tambour

m’ont dicté de prendre un abonnement... Je te lui en flanquerais de

ces types à ton M. Curmer, qui ne fait que des types de comme il

faut, qui n’ont jamais pu d’exister... Je lui ferais le soûlard, le

braillard, l’argotier, le décrotteur, l’équarrisseur, le tripier,

le récureur d’égouts, le Limousin, ou l’étudiant de la Grève, le

limonadier à deux liards le verre, le marchand de pommes de terre

frites dans l’eau, la Compagnie-Hollandaise avec son bouillon de vieux

os, l’allumeur de réverbères, le jeune premier des Funambules, le ténor

de Lazari, le traître de madame Saqui, la souricière de la Halle, le

mouchard, le forçat délibéré, le filou _imperméable_, le carottier,

le tambour, l’invalide... et puis une masse d’autres, quoi!... Mais

c’est çà des types, et des _rupins_... C’est pas comme l’étudiant en

droit. Vlà-t-y pas... c’est-y malin l’étudiant en droit! ça demeure

faubourg Saint-Germain, voilà!... La grisette, c’est connu comme _chou

blanc_. Qu’ils y viennent donc un peu ces malins-là, Henri Monnier,

J. Janin, Gavarni!... Oh donc! je vas vous tambouriner le cuir un

petit peu, moi fanfan La Blague, le roi, le triomphateur des chanteurs

et des _gobichoneurs_... Si je le connaissais seulement de le voir,

ton Curmer, j’irais le lui donner tout cela, moi; et je lui dirais:

Voilà... je ne vous demande rien... Je fais la réputation de votre

livre; c’est bien... Je vous oblige; vous m’avez de la reconnaissance:

descendons prendre une bouteille, payez... et quand vous en voudrez

de l’écriture, venez me trouver... D’ailleurs, tu vas juger de la

façon dont je suis susceptible de te faire le portrait écrit du

premier venu... Et je te vas faire voir l’invalide, que je t’avais

apporté exprès pour te le lire après notre visite, et rédigé par ton

serviteur Colopeau, peintre en bâtiments de son état, et lyrique dans

ses loisirs. Voilà. Fais monter une bouteille, et je te promène sans

nous déranger par tous les Invalides, que tu as venu trop tard pour les

visiter. Holà! garçon, du même!»

La bouteille venue, le peintre en avala une rasade, se passa et repassa

la langue sur les gencives, fit diamant sur l’ongle, s’essuya les

lèvres, et entra corps et âme dans le rôle d’orateur. L’auditeur était

haletant d’amitié, de joie et d’intérêt.

«D’abord, sais-tu de quand que les Invalides sont inventés? Non... tu

ne le sais pas... Eh bien, c’est d’après les Enfants-Trouvés, deux

_chouettes_ inventions qui sont _contemporaires_... Et l’on peut dire

_métaphosphoriquement_ que le grand Louis XIV est le saint Vincent de

Paule des vieux troubadours de l’armée française: holà, et d’un!...

Pourtant qu’il faut être juste, et que Henri IV (qui n’était pas

manchot) en a eu la première idée; et de deux!... Et je connais un peu

tout ce que je dis... je suis le fils d’une jambe de bois... Dans ce

temps, Louis XIV dit à un nommé _Libéral Bruant_, un _architèque_: «Tu

vas me faire un plan soigné et bien entendu, pour faire demeurer tous

les estropiés militaires de mon armée... Mais je veux quelque chose de

bien; je ne regarderai pas à quelques pièces de cent sous de plus ou de

moins: tu sais que je ne suis pas un vieux ladre.--Connu...» lui répond

l’_architèque_; et de suite il lui flanque c’te maison que tu vois là

par la fenêtre... _Pige_-moi ça: regarde-moi un peu ce _chique_ que ça

a... On en fait plus des bâtiments comme ça; le moule est cassé!...

«Après, Louis XIV dit à un autre arrangeur de pierres: «Tu vas avoir

l’amitié de me faire une église avec un dôme tout en or.--Bon, que

répond le nommé Mansard, je vas vous exécuter une métropole un peu

_tapée dans le nœud_.» Et voilà ce chef-d’œuvre que tu le peux

voir encore par cette fenêtre... Alors tous les _esculpteurs_ et

les peintres en bâtiments et autres du temps sont venus y faire

un ouvrage d’enragé... Après cela, le conquérant d’amour et de

gloire, Louis XIV, roi de France et de Navarre, fit un testament,

au moment de passer l’arme à gauche... Attends... attends... que je

m’en rappelle de ces paroles mémorables... que je les ai apprises

étant jeune à l’école des Invalides... où que j’ai été tambour. Ah!

voilà... «Outre les différents établissements que nous avons faits

durant la longueur de notre règne, il ne c’en s’est pas de plus utile

à l’état que l’Esplanade des Invalides. Il est bien juste que les

soldats qui sont tués à la guerre aient la récompense de leurs longs

services afin qu’ils soient hors d’état de travailler et de gagner

leur vie... Les caporaux et les sous-officiers y trouvent une table

un peu _flambarde_... Et nous prions un peu le dauphin d’observer

qu’il faut avoir soin de l’établissement ainsi que nos successeurs.

Nous sommes persuadés d’avance qu’ils seront enchantés de nous être

agréables[13]...»

[13] Nous croyons devoir rétablir le véritable texte du

testament, légèrement altéré par notre ami Colopeau.

«Entre les différents établissements que nous avons faits pendant

le cours de notre règne, il n’y en a point qui soit plus utile

à l’état que celui de l’hôtel royal des Invalides. Il est bien

juste que les soldats qui, par les blessures qu’ils ont reçues

à la guerre, ou par leurs longs services et leur âge, sont hors

d’état de travailler et de gagner leur vie, aient une subsistance

assurée pour le reste de leurs jours. Plusieurs officiers qui

sont dénués des biens de la fortune y trouveront aussi une

retraite honorable. Toutes sortes de motifs doivent engager le

Dauphin et tous nos successeurs à soutenir cet établissement et

à lui accorder une protection particulière. Nous les y exhortons

autant qu’il est en notre pouvoir.»

«Plus tard régna le Louis XV, surnommé le Bien-Aimé, un petit-fils de

Louis XIV, un grand feignant qui dépensait toute l’argent du pauvre

peuple avec des drôlesses excessivement saint-simoniennes. Ce grand

escogriffe se fichait pas mal des extrêmes paroles de son grand papa...

Il oublia les services de ses vieux braves pour récompenser les

services de ses _ouris_... Mais, que tôt ou tard le crime est bien

puni, Pierroux, vois-tu... et la révolution est venue détruire Louis

XVI, pour la peine que son précédent s’était conduit comme un habitant

de la mer, que la politesse m’évite de nommer... Enfin, mon ami, ce

grand _noceur_ de Louis XV avait eu la vilainie de faire badigeonner en

jaune le dôme tout éblouissant que tu as là sous tes simples yeux... A

c’tépoque-là la maison était tenue comme quatre sous... Heureusement

la 93 est arrivée!... Mais on était trop occupé dans ce moment-là pour

penser aux Invalides... Il se démolissait plus d’hommes à la frontière

et à l’étranger que je n’ai de cheveux sur la tête... A cause de

quoi que le père l’Empereur sortit de son consulat pour entrer dans

l’_impérialisation_. Alors le grand petit homme rendit aux Invalides

son éclat créatif..... Il a fait redorer le dôme, et puis (ça, c’était

son état) il a fait cribler l’église des drapeaux pris à l’ennemi par

la valeur de son Ex.... et en même temps il envoya au bâtiment de

l’Esplanade le trop-plein de la chaudière de la colonne Vendôme... Bon,

voilà les Invalides un peu militairement et sanitairement installés...

Le plat d’argent circule dans l’hôpital comme sur la table de Napoléon

lui-même... Les cuisines ont des batteries chargées à mitraille,

qui vomissent tous les jours un tas de projectiles légumineux,

_viandineux_, farineux, savoureux, etc., etc., et une multitude de

douceurs... L’invalide peut, en vivant avec sa moitié, se consoler de

celle de son corps qu’il a perdue... On met les enfants en pension aux

frais du gouvernement... et tout va pour le mieux, à la condition que

l’on monte sa garde chacun son tour, et que l’on aime et respecte son

commandant de place, qui est tant soit peu maréchal de France... Et

puis tous les agréments possibles, jeu de quilles, jeu de boules, jeu

de Siam, jeu de tonneau, tous les jeux, quoi? Et de plus, une soignée

bibliothèque, et dedans le portrait de Napoléon Bonaparte... que ça me

rappelle une chose qu’elle m’a fait joliment pleurer... T’aurais vu ça

que t’aurais pleuré aussi... En vlà des hommes, et des vrais, ceux-là!

C’est ça des dévoués et des dans qui on peut se fier... Un vieux

là, un bon vieux, un vieux vieux, un vénérable, des cheveux blancs,

presque plus.... pas de souffle, les yeux en l’air pour regarder le

ciel où y doit être... A peine s’y peut parler... On s’empresse,

on fait silence... y va mourir... Mais avant y veut un bonheur, ce

pauvre soldat, y veut voir son empereur... C’est pas commode, il est à

Sainte-Hélène... C’est loin, et c’est expressément défendu d’y aller...

D’ailleurs l’vieux n’a pas le temps, y va passer tout à l’heure... Oh!

là, c’est lui qu’a l’idée.... lui qu’est malade... les bien portants

ne pensent à rien... «Devant le portrait de mon Empereur...» on le

porte... ah! ça me fend le cœur, quoi? ce pauvre brave homme... y

sourit... y pleure... y suffoque... tout le monde gémit... Il est

un peu plus tranquille, ses yeux sont séchés... y n’y avait plus ni

larmes ni huile dans la lampe..... Éteint! Dieu de Dieu, j’en pleure

encore et toi aussi... Allons, trinquons à sa mémoire... A la santé

des amis fidèles... Ah! ça me remet... J’aime décidément mieux arroser

mon estomac que mes joues... (Et il s’essuya l’œil.) Encore un petit

coup.... La bouteille est à sec... Garçon, du même!...»

L’ouvrier tira de sa poche des petits bons hommes dessinés sur carton,

et découpés; alors je m’avançai et demandai au peintre vitrier la

permission de me mêler à sa conversation, en lui expliquant le but

de ma présence dans le quartier du Gros-Caillou. Il parut flatté de

l’empressement que je portais à être son auditeur, et il commença ainsi:

La valeur n’attend pas le nombre des années...

Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux...

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux...

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire...

«_La valeur_, etc.... Voilà quelque chose qui est un peu vrai de par

rapport à ces vieux _bibards_ d’invalides qu’il a bien fallu qu’il

n’ait pas d’attendu le nombre des années pour venir glorieusement être

chauffés, nourris, logés aux frais du gouvernement.

«_Qui sert_, etc... Qu’il n’a pas de besoin d’aïeux que celle-ci de

_verse_ est encore fort juste... On n’a pas besoin d’aïeux pour être

invalide... On est assez âgé pour être son aïeul à soi-même...

«_Le premier qui_... Ceci est de plus en plus juste, car on voit

parfaitement que les invalides ne sont pas rois des Français. Ce qui

s’explique aisément par la chose que le premier roi a été un premier

soldat, mais que depuis ce temps y ayant eu pas mal de soldats et très

peu de rois, il n’est pas étonnant que l’invalide ne soit pas roi

de _France_. Ce qui ne prive pourtant pas l’invalide d’avoir été un

soldat parfaitement _heureux_, et d’avoir cuit dans son jus sous le

beau soleil de l’Égypte, pour après venir s’affranchir, dans la Russie,

d’une foule de glaces mieux faites, mais moins bonnes qu’au café des

Aveugles....

«_A vaincre_, etc... Voilà ce qui fait que nos vieux écloppés,

_torgnolés_, _esquintés_, échignés de grognards, se sont couverts et

se recouvreront perpétuellement de gloire sur toute la ligne, car leur

triomphe a toujours été accompagné de grands périls. Et là-dessus...

j’estime et j’honore le celui que je ne connais pas, mais qui est

un peu _mousseux_ dans sa façon de penser les _verses_ à l’égard

du militaire.... et que moi aussi j’en ferai des _verses_ sur le

militaire, que la première sera sur l’invalide, mais que il faut le

connaître comme je le connais pour lui en parler...» Alors je le priai

de commencer... Il calma un peu son enthousiasme, reprit haleine, et me

fit voir ses bons hommes.

[Illustration]

--«Voilà, monsieur, ce qui vous représente un petit garçon qui a un

tambour que il le tambourine.... Il a une uniforme qui est celle des

_tapins_ des invalides... C’est les enfants des estropiés de l’endroit

qui font partie du petit état-major de l’hôtel... Je vous en parle

savamment puisque j’ai un peu roulé la diane dans le bâtiment de Louis

XIV.

--«Ce que vous voyez après, les jambes crochues et le dos rond, en

uniforme et en bonnet de coton, c’est le caporal d’inspection qui se

rend à ses fonctions.

[Illustration]

--«Quel est de ce remue-ménage? quel est de ce tapage? Ah! c’est

l’heure du déjeuner... _Méli-méla_ général des vieilles machines

humaines qui marchent aussi bravement à la table qu’autrefois elles

marchaient au feu...

[Illustration]

--«Qu’est-ce que je vois là-bas, dans une brouette à perfection? Ah!

c’est un glorieux débris de l’Ex...! qui a perdu les deux jambes et les

deux bras... Il jouit parfaitement de son tronçon... Qu’apercevois-je

à ses côtés? Une jolie petite demoiselle qu’elle a l’œil doux comme

un velours et les manières d’une perruche... Ah! elle le vient de le

faire boire, le tronçon... Y a des _cancannants_ qui disent que c’est

sa fille. C’est vrai, enfoncée l’autre de l’ancienne qui nourrissait de

son sein son papa comme un moutard. Notre petite invalide est bien plus

forte, elle nourrit son papa de vin, son innocence ne lui permettant

pas de l’allaiter.

[Illustration]

--«Que revois-je, grand Dieu! qu’_apercevois-je_... le triomphe de

la chirurgie.... l’invalide à la tête d’argent! c’est le fameux

grenadier qui venait d’avoir la tête emportée par un boulet de canon,

au moment où il remerciait son empereur qui lui donnait la croix de la

Légion-d’Honneur, pour un trait de courage et de valeur. On a fait une

quête en sa faveur au bénéfice des Polonais, et voilà pourquoi que ses

moyens lui permettent de se caler sur les épaules une tête d’argent si

horriblement cher...

[Illustration]

--«Qu’est-ce qu’il a donc celui-ci qui court comme un _ahuri_ de

Chaillot... Où allez-vous, monsieur l’abbé, vous allez vous casser le

nez... Quelle bêtise! ce guerrier n’en a plus de nez.... Il vient se

cacher dans sa chambre pour se dérober à l’inspection (prétexte de

maladie). Il tremble pour les informations à l’égard de son nez, il

vient de le mettre au Mont-de-Piété.

--«Ah! mon Dieu! séparez-les, séparez-les... ils se sont battus à

mort... ils viennent de se disputer, ils ont raison tous les deux...

C’est celui qui n’a pas de bras qui a donné un soufflet à l’autre qui

n’a pas de jambe, parce que celui-ci y avait donné un grand coup de

botte dans un des endroits du premier invalide qui n’était pas en

argent...

[Illustration]

--«Ah! voici la sentinelle qui a une lance à la main... Non pas! non

pas!... la lance est tenue par un crochet de fer qui lui tient lieu de

toutes les phalanges de l’humanité...

--«Attention! un nouveau tableau: en voici quoique sans bras qui ne

sont pas manchots pour ce qui est de se bourrer la pipe à eux-mêmes.

Y a un bras qui tient le briquet, et l’autre du voisin qui tient la

pierre...

[Illustration]

--«Ah! en voici un qui est bien embarrassé; il pêchait à la ligne au

bord de l’eau, et il avait retiré ses jambes de bois qui s’en vont

sur la rivière comme de jolis petits bateaux... Heureusement voici un

camarade qui vient de laver son mouchoir à tabac sans en perdre...

et qui rattrape les jambes de son ami avec sa canne, d’autant plus

aisément qu’il s’était établi blanchisseuse dans une vieille toue à

écorcher...

[Illustration]

--Par où donc que vont ceux-là, avec leurs manchettes d’écrivains

publics... pour pas se salir... comme y sont en bon ordre! Ah! y

vont tirer les beaux canons qui sont dessus les bords des fossés de

l’Hôtel... C’est fête... fête militaire. Si vous saviez comme y sont

joyeux d’entendre les bruits de cette canonnade! On voit sur leur

physionomie les souvenirs belliqueux des tremblements de l’empire...

Derrière les _calonniers_, il y a d’autres invalides qui font tout

plein de ronds sur le sable avec leur canne...

[Illustration]

--«On a fini de tirer le canon... on fait la fine partie de boules

et de quilles... Ah! mon Dieu, de Dieu, de Dieu!... en v’là un sur

l’dos... tiens, y rit comme un bossu... quoi qu’y dit?... C’est la

boule qui s’est trompée de quille.... ah! ah! ah!.... y rit toujours.

[Illustration]

--«La nuit, en v’là un qui va se coucher... Il met sur son nez une

chenue paire de lunettes à un seul verre... Ah! il relit les Moniteurs

de la Grande Armée. Il paraît qu’il aurait une superbe envie de dormir:

il bâille et se détire les bras et les jambes comme si qu’il en

avait... Il pose la tête de dessus son traversin... Tiens, il oublie

d’éteindre sa lumière... Qu’est-ce qu’il fait là, il se gratte le

nez... Non, y retire ses lunettes. Oh! en v’là _une soignée_!... il

vient de mettre son nez sur la chandelle,... une éteignoire d’argent:

plus que ça de genre!... V’là qui dort!... Bonsoir...

[Illustration]

--«Allons, en v’là encore un sans bras qu’a la manie de se les croiser

sur la poitrine pour ressembler à son empereur.

--«Et celui-là, où qui va donc? Ah! il est aveugle et y marche comme

un éclairé. Ce que c’est que l’habitude! y régale les camarades... Il

est donc plus riche qu’eux... Eh! oui, puisqu’il n’a pas besoin de sa

ration de chandelles, il la fond en petits verres...

[Illustration]

--«De quoi, de quoi? qu’est-ce que c’est? où qui va avec son briquet ce

manchot-là? Tiens, y sort de l’Hôtel.... Ah! il est de garde au coin

du feu dans une guérite de parterre.... En v’là pour sa nuit dans les

démolitions: y s’y connaît un peu à cet état-là, lui qu’a été démoli

toute sa vie..... Tiens, y vient de rencontrer un autre manchot, son

ami intime, son bras droit.... qui lui est toujours d’un fameux conseil

pour la consomption de l’omelette.... mais les conseilleurs sont pas

les _peillieurs_.... Y s’disent adieu, qué chance! A eux deux y z’ont

juste ce qui leur faut de bras pour se serrer la main... Où qui va,

celui-ci? Ah! y va inspecter l’impôt des sous du pont de l’Université...

[Illustration]

--«Ah! v’là le père la joie: y joue à la marelle avec des moutards,

il est à cloche-pied, sa jambe de bois sous la moitié du bras qui lui

reste....

[Illustration]

En v’là, j’espère, des soignés d’abîmés, qui ne sont pas si feignants

que des tous entiers!..... Honneur au courage malheureux, respect aux

braves..... J’vas battre aux champs pour les vieux restes de l’armée

française. Oh! là NI ni, c’est fini. Passe-moi ma recette, une goutte

et une croûte.... Salut la société!.... Merci du pourboire...»

[Illustration]

Les images et les explications de Colopeau lui valurent les chaleureux

applaudissements de son compagnon, et j’y joignis volontiers les

miens. Cet échantillon populaire de style descriptif m’avait vivement

intéressé, et avait redoublé le désir que j’éprouvais de voir de

près les invalides et leur demeure. Mais des circonstances imprévues

m’ayant éloigné de Paris peu de jours après, j’adressai à mon ami E.

de la Bédollierre un compte rendu de ma promenade, en lui recommandant

de me communiquer les détails qu’il pourrait réunir sur l’objet qui

m’occupait; il me répondit en ces termes:

Mon cher Lorentz,

J’ai visité plusieurs fois l’hôtel dont vous n’avez pu franchir le

seuil, et je vous envoie le résultat de mes investigations. Que ne

puis-je, en vous le présentant, emprunter à votre peintre en bâtiments

sa verve et sa gaieté! Mais, comme tous les artistes ne voient et

ne reproduisent pas la nature sous les mêmes couleurs, tous les

observateurs n’envisagent pas les objets d’une manière identique. En

saisissant le côté plaisant du sujet, vous ne m’avez guère laissé que

le rôle d’Héraclite; c’est triste.

Vous connaissez l’extérieur de l’Hôtel des Invalides, et il est inutile

de vous le décrire. Vous avez été frappé sans doute de la majesté de

cet édifice, qui renferme une population égale à celle de la majorité

de nos petites villes. Ce n’est qu’en le parcourant en tous sens, en

errant de cour en cour et de jardin en jardin, en montant d’étage en

étage, qu’on peut se former une idée exacte de ce bâtiment colossal.

Il ressemble aux palais créés par le pinceau de Martin, et dont les

profils immenses se perdent dans un immense horizon.

Les nombreux visiteurs des Invalides n’emportent de leur excursion que

des notions vagues et confuses. Un guide les reçoit à la grille; après

avoir admiré sur le bord des fossés les pièces de canon conquises par

nos armées, ils entrent dans la cour royale, grand carré environné de

deux étages de galeries. Ils sont introduits dans les cuisines, où on

leur montre des marmites géantes, dont les deux principales contiennent

chacune six cents kilogrammes de bœuf. Puis ils examinent l’église avec

sa nef étriquée, son dôme imité de celui de Saint-Pierre de Rome, et

surtout ses voûtes frangées de drapeaux enlevés à toutes les nations.

En sortant, ils n’ont rien vu. Ils connaissent le corps et non l’âme

qui le vivifie; ils ont parcouru la maison sans être au fait des mœurs

et usages des locataires; on leur a montré une carapace, en leur

disant: «Ceci est une tortue.»

J’ai procédé autrement: est-ce avec succès? vous en jugerez. L’on

m’avait adressé à M. Teller, vénérable invalide de 81 ans, dont Henri

Monnier a si fidèlement reproduit les traits. En arrivant dans la cour

de l’Hôtel, je vis se découper sur le mur un vieillard courbé, assez

semblable de loin à une virgule peinte en bleu sur une enseigne. Je

l’abordai, le chapeau à la main, et lui demandai s’il connaissait M.

Teller.

«Plaît-il, monsieur?

--M. Teller, ex-trompette-major du régiment des dragons Dauphin.

--Je ne vous entends pas, monsieur.»

Je répétai ma phrase en grossissant ma voix.

«Je ne vous entends pas, monsieur.»

En effet, je m’étais adressé à un interlocuteur incapable de me

répondre. Une blessure l’avait privé de ce sens dont certains

orateurs nous font si cruellement expier la possession. Il m’expliqua

comment, depuis la bataille de Friedland, il avait l’oreille _un peu

dure_, façon euphémique d’établir qu’il était parfaitement sourd.

Je m’éloignai donc, et pénétrai dans un labyrinthe de corridors,

remarquant chemin faisant que tous portaient des noms de villes, et

lisant sur des murs en lettres majuscules: CORRIDOR DU HAVRE, CORRIDOR

DE PERPIGNAN, CORRIDOR DE HONFLEUR, etc. Sans chercher à me rendre

compte de ces dénominations géographiques, je poursuivis ma course

aventureuse, et parvins à un chauffoir, où j’entrai sans façon. Le

lieu était sombre, l’atmosphère chaude, l’air peu embaumé. Au bruit

qui se faisait, je compris qu’on parlait bataille et qu’on visait à

l’onomatopée. Je m’approchai d’une table, autour de laquelle plusieurs

invalides jouaient aux dominos.

«Monsieur, dis-je à l’un des joueurs, pourriez-vous m’indiquer M.

Teller, ex-trompette-major du régiment des dragons Dauphin?

--Plaît-il, monsieur?»

Je réitérai ma question, et cette fois je fus entendu.

«Je ne le connais pas, monsieur. Il faut vous adresser au bureau du

mouvement!

--Auriez-vous la bonté de m’y conduire?

Le joueur de dominos leva vers moi la tête avec surprise; il était

aveugle. J’étais au milieu d’aveugles qui, remplaçant par le toucher

l’organe absent, faisaient des parties de dominos, et même de cartes,

avec une inconcevable dextérité.

Je me retirai à la hâte, passai la journée à chercher mon futur

_cicerone_, et le découvris enfin. Je lui exposai le motif de ma

visite, et, comme je ne me pique nullement de manières aristocratiques,

je lui proposai de faire connaissance le verre à la main. Nous allâmes

à la cantine, espèce de boutique de marchand de vin à laquelle on ne

pouvait reprocher d’être mal décorée, car elle ne l’était pas du tout.

Je demandai des gâteaux et du chablis, j’allumai ma pipe, et, avisant

dans un coin un escabeau, je m’assis avant d’entamer la conversation.

«Monsieur, me dit civilement le cantinier, il est permis de fumer, mais

vous ne pouvez vous asseoir; c’est la consigne. Emportez du vin dans

votre chambre ou au chauffoir, si vous le voulez, mais il est défendu

de s’asseoir à la cantine.»

Fâcheux contretemps! être obligé de boire et de causer debout! la

position n’était pas tenable, et je remis l’entretien à un autre

jour. Je revins le lendemain à midi. La garde montante défilait dans

la grande cour sous les yeux d’un adjudant-major. Il y avait là une

centaine d’amputés à figure martiale, qu’on semblait avoir choisis

parmi les plus mutilés. La plupart étaient dans l’impossibilité absolue

d’obéir au commandement d’_arme-bras_ ou de _partir du pied gauche_ ou

du _pied droit_, et le _tapin_ qui tambourinait en tête de l’escouade

était seul intact et complet. Au milieu du groupe se trouvait celui que

je cherchais.

[Illustration]

J’allai le prendre au corps de garde. «Impossible, me dit-il, de vous

parler aujourd’hui, mais j’ai songé à vous, et cette note contient tous

les renseignements que vous désirez.»

Sur ce, il me glissa dans la main un papier que je me hâtai de déplier.

Il portait:

RELEVÉ DES SERVICES ET CAMPAGNES DE JEAN-CHRISTOPHE TELLER, NÉ A

STRASBOURG, EN JUIN 1758.

_Entré au service en 1777, au régiment de Dauphin (dragons)

actuellement 7e._

A fait les campagnes de 1792 à l’armée du Nord, sous Lafayette;

celles de la Champagne, sous Dumouriez. Il était à Valmy, à

Fleurus, à Maëstricht, etc., etc., etc.

A reçu, sous Véronne, dans le col, une balle qui est restée, et

un coup de sabre sur la tête, près Maubeuge.

A été retraité en 1813.

Le digne homme! en ayant l’idée que ses exploits étaient l’unique

objet de mes perquisitions, il m’avait révélé un trait distinctif

du caractère de l’invalide; mais cette note était peu instructive

relativement aux invalides en général. Je fus donc contraint à de

nouvelles courses, à de nouveaux interrogatoires, à de nouvelles

séances dans les chauffoirs et aux cantines, j’allai de table en table

dans les réfectoires, de lit en lit dans l’infirmerie, et finis par

recueillir les documents suivants, qui ne valent peut-être pas la peine

qu’ils m’ont coûté.

La condition première d’admission aux Invalides est une retraite

accordée comme indemnité: 1º de la perte d’un ou de deux membres, 2º de

blessures graves équivalant à la perte d’un ou de deux membres, 3º de

soixante ans d’âge et de trente ans de service. Le pensionné échange

sa modique annuité contre un asile dans l’Hôtel; les plus maltraités

sont les plus admissibles, les plus infortunés sont les plus heureux.

Eussiez-vous vingt blessures, si elles ne présentent pas le degré de

gravité requis, vous êtes exclu sans pitié. Vous étalez inutilement vos

vingt cicatrices; c’est beaucoup trop, mais ce n’est pas assez.

Les soldats invalides habitant l’Hôtel sont au nombre de trois mille

répartis en quatorze divisions, soldats de tous les corps, de tous les

régiments, assemblage d’éléments hétérogènes unis par une communauté

de vieillesse et d’infirmités. Chaque bataille a ses représentants.

L’un a perdu le bras à Aboukir, l’autre a eu l’épaule entamée à Hanau

par un hussard bavarois. Celui-ci a laissé un œil en Autriche, et une

jambe en Espagne; celui-là est demeuré sanglant et mutilé sur le champ

de bataille d’Iéna. Ce mulâtre au teint jaune était de la compagnie

des guides du général Moreau. Cet Arabe à face basanée, partisan

semi-volontaire des nouveaux maîtres de l’Algérie, a contribué à la

prise de Constantine. Tous ces braves gens sont autant de feuillets

vivants de notre histoire nationale, autant de médailles humaines où

sont gravées nos triomphes; ce sont les _victoires et conquêtes_ en

chair et en os.

Tous les gouvernements ont fourni leur contingent d’invalides. De là,

plusieurs physionomies distinctes, aussi tranchées que les systèmes

politiques dont elles sont une incarnation partielle. Un rien vous les

signalera, un coup d’œil, un geste, un détail de costume, une parole,

un refrain surtout. Chez les Français, peuple chanteur, la chanson est

la pierre de touche des caractères. On peut juger des hommes par les

couplets qu’ils affectionnent, et les invalides ne font pas exception à

la règle. Ainsi vous reconnaîtrez dans:

Les dragons Dauphin

Aiment le bon vin

Et la compagnie (_bis_);

Ils donnent le matin

A ce jus si divin,

Et la nuit à Sylvie.

l’invalide de Louis XVI; dans:

Plutôt la mort que l’esclavage,

C’est la devise des Français.

l’invalide de la république; dans:

Ah! qu’on est fier d’être Français

Quand on regarde la colonne!

le grognard de la vieille garde.

Procédons par ordre chronologique dans la peinture de ces trois

personnages.

[Illustration]

L’invalide de Louis XVI a fait la guerre de Hanovre, avant 1783; mais,

depuis cette époque, il a servi la Convention, le Consulat, l’Empire,

la Restauration, avec la même indifférence et la même fidélité passive.

Tant de révolutions se sont succédées sous ses yeux, qu’il n’a plus

de foi qu’en lui-même; cette croyance est celle de bien d’autres. On

assure qu’un noble sang coule dans ses veines; car il est convenu que

le même sang ne coule pas dans les veines de tous les hommes. C’est,

dit-on, son père, grand seigneur jouissant d’un revenu de cent mille

livres, qui a daigné lui laisser une rente de 650 francs 75 centimes.

Quoi qu’il en soit, il a tous les défauts et toutes les qualités d’un

gentilhomme. Il est poli avec prétention, galant avec afféterie,

coquet avec recherche. Il montre une mansuétude qui n’est point de la

bonté, une bonté qui n’est point de la bienveillance. Son embonpoint

et sa fraîcheur d’octogénaire témoignent des bons effets de la cuisine

de l’Hôtel, à laquelle sa gastronomie ajoute, de temps à autre, une

truite, un homard ou des truffes. Il s’est longtemps enorgueilli d’une

croix de Saint-Louis, dont Louis XVIII l’avait décoré; mais, depuis

1830, il met à la dissimuler autant de soin qu’il en mettait jadis à la

faire voir.

Sans lui tenir compte de cette renonciation volontaire, le troupier de

la république lui adapte l’épithète d’aristocrate. Celui-ci assistait

au siége de Bréda, et faisait partie du détachement de cavalerie qui,

en l’an III, s’empara de la flotte hollandaise retenue dans le Texel

par les glaces. Il a été réformé dès 1804, mais sa dernière blessure

date de 1814; il l’a reçue au siége de Paris. Il a horreur des prêtres,

et ne voit pas sa sœur, sa seule parente, gouvernante à la Visitation,

parce que, dit-il, elle est _de la calotte_. Son puritanisme n’a jamais

pu s’accoutumer à accoler au nom des rues la qualification de saints;

il dit la rue Dominique, le faubourg Honoré, et même la rue Roch, ce

qui n’est guère euphonique. Il regrette Hoche et Kléber, et persiste à

désigner Napoléon sous le titre de général Buonaparte.

«Buonaparte! s’écrie à ce sujet l’invalide de la vieille garde,

Buonaparte! dites donc Napoléon, s’il vous plaît, autrement nous

serions forcés de nous rafraîchir d’un coup de sabre, et ça deviendrait

désagréable. Tonnerre! c’était ça un homme! tous vos généraux à

cadenettes ne sont pas dignes de lui cirer ses bottes. Et dire que les

Anglais!... mais, non, allez, il n’est pas mort! ceux qui soutiennent

qu’il est mort ne le connaissent pas; il en est incapable. Dieu de

Dieu! s’il revenait... quel tremblement!...»

Ces paroles émanent d’un individu porteur d’une face balafrée, d’une

pipe culottée, d’un pantalon bleu et de guêtres blanches; on est en

décembre. Ce soldat modèle, plié à toutes les exigences du service, à

la discipline, aux fatigues, aux privations, est entré dans la garde à

la formation, et en est sorti au licenciement. Son existence a commencé

à Austerlitz et fini au Mont-Saint-Jean. La charge, la fusillade,

l’empereur galopant au milieu d’un nuage de poussière et de fumée,

voilà toute sa vie; avant et après, il n’y a rien. Il se croit encore

de la vieille garde; le ruban de sa croix est plié comme celui des

soldats de la vieille garde, et il a soin de faire retaper ses chapeaux

neufs dans le style vieille garde, par un de ses anciens camarades. En

s’appuyant sur une pièce de canon aux armes d’Autriche, il s’imagine

toujours être à Vienne. Le gouvernement de Napoléon est à ses yeux le

seul grand, le seul légitime, le seul logique. Si vous causez avec

lui du ministère: «Ne me parlez pas des ministres, dit-il; c’est des

_clampins_ qui _caponnent_ devant les puissances étrangères; l’empereur

se comportait autrement avec elles: votre coq ne vaut pas notre aigle.

--Ah! ils sont rudement travaillés par l’opposition...

--Ne me parlez pas de l’opposition, c’est un tas de criailleurs, qui ne

savent ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils veulent.

--Les journaux...

--Ne me parlez pas des journaux; l’empereur savait bien leur couper le

sifflet, à tous ces merles de journalistes.

--La chambre...

--Ne me parlez pas de la chambre; les députés sont tous des bavards,

l’empereur les jetait par la fenêtre; ils ne sont bons qu’à ça.

--Et de qui diable voulez-vous qu’on vous parle?

--De l’empereur.»

Ce fanatisme pour l’empereur est partagé par presque tous les

invalides. Les ornements de l’Hôtel ne consacrent guère que des faits

antérieurs à la révolution. Louis XIV y est partout; sa statue

équestre surmonte le portail principal; les quatre nations vaincues

par ses généraux se tordent aux angles de la façade; les fresques des

quatre réfectoires représentent les batailles gagnées par ses armées.

Napoléon n’a pour lui qu’une épreuve en plâtre de la statue de la place

Vendôme, et une peinture d’Ingres placée dans la bibliothèque. Mais si

la mémoire de l’empereur n’est point conservée en ces lieux par des

monuments, elle est dans tous les cœurs, et cela vaut mieux.

Il est vrai que les invalides doivent beaucoup à Napoléon, le plus

grand fabricateur d’estropiés des temps modernes. Depuis son règne,

ils sont traités comme des princes, et plus heureux que des princes,

car ils sont à l’abri des révolutions. La dotation de 1,800,000 francs

qu’il leur avait constituée a cessé de leur appartenir, mais ils ont

leur quote part du budget. Le grand conseil administratif et leur

état-major se composent de personnes honorées et dignes de l’être. Il

leur est alloué une paie de trois francs par mois (les anciens disent

trois livres), à la charge de donner un sou par barbe au perruquier qui

les rase. Leurs tables sont garnies deux fois par jour, à dix heures

et à quatre heures, de soupes succulentes et de ragoûts habilement

assaisonnés. L’ordinaire est de deux plats pour les soldats, de trois

pour les officiers. Le maigre exclusif est inconnu dans l’Hôtel, même

le vendredi saint. Le menu de chaque mois, dressé par l’état-major,

signé par le maréchal gouverneur, est affiché dans les réfectoires et

soumis à la censure des intéressés. Sitôt que le tambour a donné le

signal du repas, un cliquetis de casseroles ébranle les cuisines; de

grandes flammes s’élancent des fourneaux, et projettent de rougeâtres

clartés sur le cuivre des chaudières. L’argenterie des officiers,

présent de l’impératrice Marie-Louise, sort propre et luisante de son

armoire. Des légions de cuisiniers, de marmitons, de garçons de table,

entassent les mets sur des brancards, sur des camions, et les portent

ou les voiturent jusqu’à la salle du festin.

Exercent-ils des métiers hors de l’Hôtel, sont-ils concierges par

eux-mêmes ou par leurs femmes, les invalides, pourvu que leur conduite

soit régulière, obtiennent aisément la faculté d’emporter leurs rations

quotidiennes, et de les partager avec leurs familles. La discipline à

laquelle ils obéissent est d’une élasticité commode. Être présents à

l’appel à neuf heures du soir, quand ils n’ont pas l’autorisation de

découcher, assister en bonne tenue à l’inspection mensuelle, s’armer

de leurs sabres quand ils sont de service, voilà à peu près tout ce

qu’on exige d’eux. Ils se lèvent, rentrent, sortent, vont et viennent

à volonté. On en rencontre dans tous les coins de Paris, appuyés sur

leurs cannes, ou la portant suspendue à la boutonnière, sans compter

ceux qu’on emploie à surveiller les plâtras et à garder les pavés:

faibles défenseurs plus imposants par ce qu’ils furent que par ce

qu’ils sont.

Dulaure a prétendu que l’architecte de Louis XIV avait réservé de

vastes salles à l’état-major, et logé les invalides dans les combles;

mais Dulaure n’était point tenu d’être impartial à l’endroit des œuvres

de la monarchie absolue. Que les chambres d’invalides ne soient ni

lambrissées, ni tapissées, ni plafonnées, qu’elles ressemblent à celles

des auberges de village, _concedo_; mais la plus grande propreté y

règne; l’air et la lumière y circulent librement; les murs sont peints

en jaune à la colle et mouchetés de portraits de Napoléon; chaque lit

a pour annexe une armoire, et est au besoin entaillé au chevet d’une

échancrure où s’adapte la jambe de bois du dormeur. Si les dortoirs

ne sont point chauffés, du moins le nombre des couvertures accordé à

chaque pensionnaire est porté d’une à trois en raison de la rigueur du

froid, et, pendant les journées d’hiver, de spacieux chauffoirs sont

le point de ralliement de nombreux amateurs du piquet et des dominos.

Tout est si bien combiné pour le _comfortable_ des vieux serviteurs du

pays, qu’il y a des chauffoirs exclusivement réservés aux fumeurs, et

d’autres où la pipe est interdite.

La sollicitude dont on entoure les invalides redouble en proportion de

leurs infirmités. Le service de santé, organisé avec la régularité la

plus scrupuleuse, est divisé en deux sections, celle des affections

aiguës et celle des affections chroniques. La dernière comprend

des valétudinaires, soumis plutôt à un régime hygiénique qu’à un

traitement médical, et dont l’âge, compliqué par des rhumatismes, est

la principale maladie. La plupart s’accommodent difficilement de la

diète et de la tisane gommée, et, si le médecin en chef leur accorde la

permission de sortir, ils figurent souvent sur le rapport du lendemain

avec une note comme celle-ci:

«Nº 15. Rentré dans un état d’ivresse.»

L’infirmier ajoute sur la dictée du docteur:

«Lui supprimer le vin; ne lui laisser mettre que la capote de

l’infirmerie.»

Ceux dont les vieilles blessures ne se sont jamais complètement

fermées, se présentent tous les matins au bureau des pansements, où on

leur administre les secours que leur état nécessite. Les dimanches, les

officiers de santé s’assemblent en conseil, et reçoivent solennellement

les pétitions orales des invalides; il faut aux uns des gilets de

flanelle, aux autres des lunettes, des bandages herniaires, etc. La

concurrence est active, les réclamations sont nombreuses; ce que l’on

a accordé à Pierre, Paul veut l’obtenir, et les membres du conseil,

compatissants pour les faiblesses morales et physiques, mettent tout le

monde d’accord par une répartition presque égale de leurs bienfaits.

Les invalides sont-ils assez vieux pour avoir besoin des soins

accordés à l’enfance, assez près de la mort pour être nourris comme

des nouveau-nés, des mains officieuses les servent avec empressement.

On appelle ces quasi-centenaires les moines lais, nom donné jadis aux

soldats estropiés que le roi plaçait dans les abbayes de sa nomination.

Les plus décrépits sont relégués à l’infirmerie, et notamment dans _la

salle de la Victoire_, réceptacle des misères humaines affublé comme

par ironie d’une fastueuse dénomination, espèce d’antichambre de la

tombe, où chacun attend son tour avec une apathique philosophie.

«Eh bien, que faites-vous, _Bouffi_? dit le docteur, s’adressant à une

figure en lame de couteau, occupée à presser un bâton de sucre d’orge

entre ses mâchoires dégarnies.

--Dame! je reste ici: où voulez-vous que j’aille?

--Qu’est-ce que vous avez aujourd’hui?

--J’ai, que je suis mort à moitié.

[Illustration: L’INVALIDE.]

--Dans dix ans, reprend le bienveillant docteur, vous serez mort aux

trois quarts.

--Laissez donc; au fait, je ne sais pas pourquoi je ne veux pas en

finir... la paresse de me faire enterrer.»

Quelques-uns sont en proie à de continuelles hallucinations.

«Bonjour, camarade, demande le docteur, vos ennemis vous ont-ils

tourmenté cette nuit?

--Monsieur, c’est les courriers de la malle; impossible de m’en

dépêtrer; ils sont toujours après moi; il y a aussi les courriers de la

diligence qui me causent bien du _tintouin_.»

D’autres, cités jadis pour leur intelligence et même leur savoir, n’ont

pu, depuis de longues années, parvenir à combiner une seule phrase.

«Comment ça va-t-il, père Thomas?

--Oui, oui, oui.

--Voyons, contez-moi donc quelque chose.

--Oui, oui, oui.»

Et le vieil homme, qui penche comme une tour en ruines, tourne le dos à

l’interrogateur importun.

Pauvres hères! c’était bien la peine de n’être tués qu’à demi, pour

mener cette existence de bivalve! Souvent, dans leurs intervalles

lucides, ils se prennent à regretter de n’être pas restés sur le champ

de bataille, quand la mort leur apparaissait glorieuse, presque digne

d’envie, et le front ceint d’une radieuse auréole; mais, grâce au ciel,

leur étape en ce monde ne tarde pas à s’achever. En vain, chapelains,

chirurgiens, pharmaciens, leur prodiguent les secours spirituels et

temporels. Exhortations et médecines ne font que préparer au moment

suprême l’âme et le corps de ces moribonds, et leurs yeux sont fermés

par les sœurs de charité de Saint-Vincent-de-Paule, anges de paix qui

veillent au lit de mort des hommes de guerre.

Pourquoi la prévoyance du pouvoir ne s’est-elle pas étendue jusque

sur leurs cendres? Pourquoi n’a-t-on pas mis à exécution le projet de

Napoléon, qui songeait à convertir l’Esplanade en Élysée militaire? On

jette les soldats qui meurent à l’Hôtel dans un coin du cimetière du

Mont-Parnasse; leurs noms sont oubliés; quelques coups de fusil sont

toute leur apothéose, et la noire croix de bois qui s’élève un moment

sur leurs tombes se confond bientôt avec la poussière du dernier séjour.

Leurs enfants s’élèvent et grandissent pour les remplacer un jour

dans les cadres de l’armée et sur les rôles de l’Hôtel. Ils débutent,

et leurs pères finissent; ils montent et leurs pères descendent; ils

seront, et leurs pères ont été. Voués au service, et provisoirement

destinés à régulariser au son du tambour l’emploi de la journée, ces

apprentis-soldats ont déjà une allure militaire, voire même des mœurs

de garnison. «Ohé! criait l’un d’eux à un camarade, viens-tu jouer à

la pigoche?--J’peux pas, j’vas promener avec ma _femme_.» Celui qui

répondait ainsi était âgé de treize ans, et sa _femme_ était la fille

très-mineure d’une marchande de pommes du quinconce. Triste précocité!

[Illustration]

A la tête des jeunes _tapins_ se pavane, droit comme la canne qu’il

fait tournoyer, un élégant tambour-major. A sa tournure martiale, aux

cicatrices qui ennoblissent et détériorent sa physionomie, on voit

qu’il n’a pas toujours eu des enfants à conduire, et qu’il se rappelle

encore le temps où, placé en tête de son régiment, il était le premier

à offrir aux balles ennemies sa poitrine d’athlète. Ce beau cavalier

est un favori des dames, que son excellente tenue, la propreté de sa

mise, la grâce de ses entrechats, la galanterie de ses discours, font

rechercher dans les guinguettes des barrières voisines. Les conscrits

prétendent qu’il est _torrible avec les fommes_. Il prime au _Salon de

Mars_ et au _Grand Vainqueur_, où, tous les jours de fêtes, il consomme

un nombre incalculable de contredanses à dix centimes la pièce. Il n’a

d’autres rivaux qu’un sien collègue, amputé des deux jambes, instruit

jadis dans l’art de la danse par les jeunes filles d’outre-Rhin.

L’agilité de ce dernier est vraiment phénoménale. Les violons le

suivent à peine; la galerie le contemple avec admiration. Comme il

saute, comme il gambade, comme il pirouette, comme il tournoie, plus

solide sur ses jarrets de chêne qu’un habitant des Landes sur ses

échasses! C’est un zéphir en uniforme d’invalide; c’est Vestris en

jambes de bois.

[Illustration]

Les guinguettes où brillent le dimanche des danseurs plus ou moins

ingambes, sont journellement le rendez-vous d’un grand nombre

d’invalides. Le litre quotidien ne suffit pas à ces vieillards altérés.

Parfois même leur goût blasé dédaigne le vin comme un liquide trop

fade et trop insipide, et ils vendent leur ration pour se procurer du

_schnick_, boisson plus militaire, dont ils ont contracté l’habitude

dans les bivouacs.

Deux camarades de chambrée se rencontrent rarement sans être affectés

d’une soif contagieuse. «Est-ce que nous ne buvons pas une chopine?»

dit l’un; «Est-ce que nous _n’écrasons pas n’un grain_?» dit l’autre

avec plus d’emphase. Ils vont s’attabler dans un cabaret, dissertent

sur l’empire et sur l’empereur, et réunissent autour d’eux des groupes

d’auditeurs attentifs. Parfois la conversation s’échauffe; les convives

ne sont pas d’accord. Cette manœuvre a-t-elle été utile ou funeste? Ce

fait d’armes a-t-il eu lieu en Prusse ou en Champagne? Cette charge

a-t-elle été exécutée par les hussards ou par les dragons? «Je te dis

que c’est par le 7e dragons.

--Je te dis que c’est par le 3e hussards.

--Je te dis que si.

--Je te dis que non.»

[Illustration]

La querelle s’engage; les gros mots s’échangent, puis les coups

de poing. Les verres roulent, et les buveurs aussi; la discussion

commencée sur la table se termine dessous. C’est là d’ordinaire, au

milieu des verres cassés, que s’opère le raccommodement. On se relève

en s’embrassant; on s’essuie, on s’examine; personne n’est blessé; il

n’y a d’ouvrage que pour le tourneur, et l’un des antagonistes s’écrie

avec effusion:

«Garçon! du même, et qu’il soit meilleur; c’est moi qui régale.

--Ne l’écoute pas, garçon; la dépense est pour moi.

--Laisse-moi donc, laisse-moi donc.

--Non, je n’entends pas ça.»

De nouvelles disputes vont suivre cet assaut de générosité, mais

le premier interlocuteur a déposé son écot sur le comptoir, et son

camarade cède en disant: «Allons, puisque tu y tiens....»

[Illustration]

Bientôt le vin renverse ces inébranlables soldats; ils trouvent en lui

un ennemi plus perfide que l’Anglais, plus formidable que L’Autrichien.

Eux qui n’ont jamais bronché devant l’artillerie, rentrent en

chancelant à l’Hôtel, où les recevra la salle de police, où la capote

de punition remplacera leur uniforme souillé. Grâce pour les coupables!

ils ont parlé de leurs campagnes, et la gloire entre pour beaucoup dans

leur ivresse.

[Illustration]

L’absorption des spiritueux n’est pas le seul plaisir des invalides. Il

en est qui ont conservé pour le sexe (nous mentirions en disant pour

le beau sexe) un irrésistible penchant. Une jambe, un bras de moins,

n’empêchent point leur cœur d’être intact, et, pour être refroidies,

leurs ardeurs ne sont pas éteintes. Ils ne peuvent guère payer de leur

personne, mais ils sont dignes encore de celles qu’ils courtisent,

et dont ils charment les oreilles par des chansons grivoises et de

graveleux calembours. Leur galanterie a tourné à l’aigre, leurs défauts

sont devenus des vices. Il se passe dans les fossés du Champ-de-Mars

des scènes qu’heureusement la nuit dissimule: faisons comme la nuit; ne

dévoilons pas des passions sexagénaires, qu’irrite la comparaison du

présent avec le passé. Quand on a été l’amant heureux d’une infinité de

Flamandes, de Hollandaises, d’Italiennes, d’Espagnoles, de Viennoises,

de Berlinoises, voire même de Mauresques et d’Égyptiennes, il est

pénible d’en être réduit aux vénales beautés du Gros-Caillou... Mais

qu’y faire? à défaut de roses, les soucis.

[Illustration]

Cette comparaison botanique me rappelle qu’aux extrémités latérales

de l’Hôtel s’étend une file de petits jardins. Chaque invalide a dû

primitivement avoir le sien; mais la guerre a démesurément augmenté la

population de ces lieux; et, aujourd’hui, les jardinets sont accordés

par faveur spéciale après le décès des usufruitiers. L’invalide

horticulteur s’attache à la glèbe de son enclos, s’immobilise au

milieu de ses plantes chéries, se dessèche avec elles en hiver, et

renaît avec les premiers bourgeons. Sa vigne, arrondie en berceau, est

ornée d’une statue en plâtre de l’empereur, qu’on rentre avant les

gelées; c’est l’idole de l’horticulteur. Il la couronne, la couvre de

bouquets, l’embellit de drapeaux tricolores, la regarde avec adoration,

sans s’apercevoir que le contenu de son arrosoir s’épand en ruisseau

sur les objets voisins. La contemplation de son fétiche est seule

capable de détourner passagèrement l’infatigable jardinier de la

culture de ses dahlias, qui lui ont valu une mention honorable de la

Société d’encouragement. Malheur à qui chercherait à s’introduire dans

ce temple en plein vent élevé à Napoléon! Le vieux soldat a failli

assommer un _tapin_ que la curiosité avait amené aux pieds de la

statue, et il a laissé pour mort un chien qui en avait immodestement

sali le piédestal. C’est du reste un excellent homme.

L’invalide pécheur demande aux eaux des plaisirs non moins doux et

non moins tranquilles que ceux dont l’horticulteur est redevable à

la terre. Ce bipède amphibie, muni d’une boîte d’asticots et d’une

canne à ligne, s’établit dès le matin sur un train de bois, près de

l’embouchure d’un égout; situation peu _odoriférante_, mais propice

aux captures. Là, il attend patiemment que _ça morde_. _Ça_ désigne

un poisson quelconque, que le vieux Triton voit déjà sauter du

fleuve natale dans l’huile de la friture; mais le bateau à vapeur

de Saint-Cloud vient à passer, les roues géantes soulèvent d’énormes

flaques d’eau, et la proie espérée s’enfuit:

[Illustration]

«Au diable la vapeur! murmure l’invalide; pas moyen de pêcher une

ablette! Du temps de l’empereur, on ne tolérait pas toutes ces

saloperies, qui ôtent les bras du pauvre peuple.» Et rengaînant sa

ligne, il s’éloigne en accablant de malédictions la vapeur et ses

bateaux.

Il y a parmi les invalides une race d’élite, qui dédaigne également

le cabaret, les femmes, la culture et la pêche. Les membres de cette

société choisie se reconnaissent à leur physionomie distinguée, à

leur front chauve et lisse, coiffé d’une calotte de soie noire;

ils se rassemblent à la bibliothèque, promènent sur les journaux

leurs yeux armés de lunettes, et dévorent les nombreux mémoires de

l’époque impériale. Souvent aussi ils se groupent sous les portiques,

et discutent entre eux des points de tactique, comme des avocats

discuteraient des points de droit. Ils tracent des plans de bataille

avec leurs cannes, représentent les fleuves en abrégé, au moyen du

fluide que sécrètent leurs glandes salivaires, et marquent, par des

pincées de tabac, la place des batteries. Ils jugent les généraux et

font des parallèles à la manière de Plutarque. Vous sauriez, en les

écoutant, à qui est dû réellement le gain de telle ou telle bataille;

vous connaîtriez la cause de l’inaction de Bernadotte à Averstaedt,

et de tel autre général en Espagne; ils vous répéteraient le mot

énergique que prononça Cambronne à Waterloo. Passant de Hondschoote à

Weissembourg, de Borodino à la Bérésina, d’Iéna à Leipsig, ils donnent

un sourire de joie à tous les triomphes, une larme à tous les revers.

Grâce à Dieu, ils ont peu de larmes à verser!

En décrivant les Invalides de Paris, j’ai fait le tableau moral de

ceux d’Avignon, où est établie une succursale depuis l’expédition

d’Égypte. Ce sont les mêmes habitudes, modifiées par le calme de

l’existence départementale, et par une surveillance plus facile, en ce

qu’elle ne s’exerce que sur cinq cents hommes. L’état sanitaire est

plus satisfaisant, et la longévité plus grande sur les bords du Rhône

que sur les rives de la Seine. Quant aux bâtiments de la succursale

avignonnaise, ils se composent de deux maisons conventuelles, dont

l’ancienne distribution a été presque entièrement conservée. Au milieu

de la cour principale est une fontaine avec une inscription qui serait

peu goûtée des buveurs, s’ils entendaient le latin:

NAÏAS

HOSPITA

MARTIS.

Le parc de la succursale, planté d’ormeaux et de platanes, est divisé

en larges allées qui portent les noms d’Iéna, d’Austerlitz, de Wagram,

etc. Les murs qui l’environnent présentent un résumé de l’histoire

militaire de France depuis 1791 jusqu’à nos jours; des tableaux

graphiques y rappellent les principales batailles, leurs dates, les

noms de ceux qui s’y distinguèrent, leurs belles actions, leurs paroles

mémorables; c’est un Panthéon en plein vent.

Que de souvenirs se rattachent aux vétérans qui, dans ces deux

hospices, préludent au repos du tombeau par le repos de la vieillesse.

Que cette réunion d’hommes échappés au carnage est, malgré les

imperfections individuelles, imposante dans son ensemble! En

l’étudiant, mon cher Lorentz, je me suis senti pénétré de vénération.

Lors de ma dernière visite aux Invalides, j’étais allé dîner au café où

vous eûtes le bonheur de rencontrer Colopeau. Le crépuscule tombait;

l’obscurité naissante augmentait les gigantesques proportions de

l’Hôtel. Je songeai aux brillantes visions qui devaient à cette heure

planer sur cette enceinte, et dans une boutade poétique, j’écrivis les

vers par lesquels je clos ma trop longue épître.

La nuit, quand tout se tait et dort sur l’Esplanade,

A l’horizon lointain mugit la canonade;

Des rêves glorieux ont visité l’Hôtel.

Soudain, chaque bataille, au renom immortel,

Fille du peuple libre ou fille de l’empire,

Prend un corps, et, vivante, elle marche et respire.

Fleurus, demi-vêtue et le sein palpitant,

Croise la baïonnette, et triomphe en chantant.

Embabeh, refoulant les Arabes timides,

Contemple l’Orient du haut des Pyramides.

Vengeant de tristes jours de défaite et d’affront,

Marengo pleure un brave; Austerlitz à son front

Porte des rayons d’or éclatants comme un phare,

Et sur des lacs de glace entonne sa fanfare.

Voici venir Wagram et la sanglante Eylau;

Pâle de désespoir, voyez-vous Waterlo,

Au milieu des moissons que la guerre a foulées,

Disputer aux Anglais ses aigles mutilées?

Entendez-vous encor, par la paix endormis,

S’éveiller en grondant les canons ennemis?

Entendez-vous frémir comme au gré de la bise

Les drapeaux suspendus aux voûtes de l’église,

Et que peut contempler l’invalide joyeux,

Quand il élève au ciel sa prière et ses yeux?

Alors les vieux guerriers se raniment; leur bouche

A retrouvé des dents pour mordre la cartouche;

Feuillage printanier des arbres rajeunis,

Les cheveux ont couvert leurs crânes dégarnis.

Comme un fleuve ses bords, le sang bat leurs artères;

Ils renaissent au jour des fastes militaires,

Et leur jeunesse ardente, avide d’un grand nom,

Est digne qu’on la risque en face du canon.

Ils se lèvent; pour eux la lutte recommence;

Ils reprennent un rang dans la colonne immense.

Soldats de vingt pays, esclaves de vingt rois,

Anglais, Autrichiens, Prussiens, Bavarois,

Opposent à leurs coups une épaisse muraille,

Que perce et démolit l’incessante mitraille.

Mille ennemis sont là; mais eux, vaillants et forts,

Rompent des bataillons, escaladent des forts;

Et si, dans la mêlée, un boulet les emporte,

Si la balle en passant les renverse, qu’importe?

Car, pour les voir tomber et mourir sans terreur,

Ils ont deux grands témoins, la France et l’empereur.

Hélas! bientôt la nuit, la mère des mensonges,

Dans les plis de sa robe emporte tous les songes!

Le matin reparaît, mais il ne reste plus

Que de pauvres soldats, éclopés et perclus,

Débris de corps humains, vieilles lames rouillées,

Par l’âge et les combats moitiés dépareillées.

Ils accueillent souvent par un juron brutal

La goutte qui les tient sur un lit d’hôpital;

Mais leur caducité s’entoure de trophées;

Au feu des souvenirs leurs âmes réchauffées

Vers un passé sublime ont repris leur essor;

Ils ont rêvé de gloire!... ils sont heureux encor.

=E. DE LA BÉDOLLIERRE.=

Pour copie conforme:

=A. LORENTZ.=

[Illustration: LE RHÉTORICIEN.]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 44 / 62 题