Paris est la patrie des cantatrices de salon; il n’y a que là qu’elles
existent dans toute leur splendeur.--Il n’y a que là qu’une femme fasse
de son salon un théâtre, et d’elle-même une comédienne. Les femmes du
monde, à Paris, ont soif de représentation et de notoriété publique;
et foulant aux pieds la couronne impériale de leur modeste dignité
féminine, elles courent toutes blanches, toutes fraîches et toutes
parées, avec leurs bras nus et leurs poitrines découvertes, leurs
guirlandes de fleurs et leurs ceintures d’or, leurs robes de dentelle
et leurs écharpes de gaze, se livrer au public dans l’arène, et lutter
avec cette bête sauvage, la critique, devant trois mille spectateurs.
Dans ce siècle où tout le monde a une mission, où le poëte est
persécuté, le génie méconnu, la femme incomprise, ces dames ont la
mission de chanter. A la femme qui aime et à la femme qui souffre
(canonisées par tous nos poëtes depuis fort longtemps, et surtout
depuis 1830) vient se joindre, pour compléter la trinité, la femme qui
chante:
La femme qui chante est sacrée,
. . . . . . . . . . . .
La femme qui chante est bénie!
Et ces dames ont l’air de croire que beaucoup de péchés leur seront
remis parce qu’elles ont beaucoup chanté.
Le chant est leur baume de fier-à-bras; elles s’imaginent y avoir
découvert un spécifique infaillible contre tous les maux, et appliquent
un concert, comme remède universel, à toutes les plaies saignantes de
la malheureuse humanité.
Le chant et la charité ballottent entre eux ces dames. La charité
les pousse au chant, le chant les pousse à la charité. Rien n’est
charitable comme la femme chantante, et personne ne chante tant que la
femme charitable.
Un malheureux qui manque de tout, dont la femme est mourante et les
enfants affamés, et qui a entendu célébrer la bonté divine de ces sœurs
de charité chantante, s’adresse à une d’elles: elle l’écoute avec
une affabilité vraiment touchante, et puis, au lieu de lui donner de
l’argent, d’envoyer un médecin à sa femme et du pain à ses enfants,
elle lui répond: «Je parlerai à madame de B..., et nous donnerons un
concert pour vous.» Le pauvre misérable s’en va, accablé de douleur,
mourant de faim et de froid. La cantatrice, lorsqu’elle raconte
l’histoire à ses amis, le soir, a une attaque de nerfs; ce qui fait
dire à toute la société: «Quelle âme divine et quel cœur d’ange!»
à quoi elle répond: «Il est vrai, je suis trop sensible!» Et puis,
dirigeant un regard humide et languissant vers un grand et mélancolique
jeune homme à moustaches noires, avec lequel elle chante ordinairement
le duo des _Huguenots_, elle ajoute en soupirant: «Vous ne savez pas
comme je sens vivement! la sensibilité me tue!» Six semaines après, la
cantatrice, resplendissante de toilette, fraîche à force de blanc et de
rouge, brillante à force de bijoux, applaudie à force de dîners, chante
deux cavatines, deux duos, deux finales, et des romances sans nombre
devant six cents personnes, et se trouve mal à la fin.
Son concert fait fureur, et quand elle se prépare à donner quelques
secours à l’infortuné qui, sans le vouloir l’a aidée à écorcher
les oreilles à la moitié du monde élégant de Paris, elle est tout
étonnée d’apprendre que sa femme est morte depuis trois semaines, que
lui-même s’est brûlé la cervelle, et qu’on ignore ce que sont devenus
ses enfants. Elle lève ses yeux vers le ciel et dit avec un air de
résignation chrétienne: «Il y a dans ce monde des gens bien ingrats!»
Ses amis lèvent les yeux vers le ciel et disent: «Quelle femme sublime!
elle ne pense qu’aux autres!» Lorsqu’elle a secouru tous les pauvres
de son arrondissement, et tous les ouvriers malheureux des provinces,
que, grâce à elle, il n’y a dans son quartier plus de pauvres, et
dans les provinces plus d’ouvriers malheureux, sa charité inépuisable
prend son essor, traverse les mers, franchit tous les obstacles, ne
se laisse arrêter par rien, et finit par découvrir quelque village
africain ou américain dont les habitants _souffrent_ (c’est le mot),
quelques victimes du feu ou d’un tremblement de terre, d’une rivière
débordée, ou d’une révolution, d’une avalanche ou d’un volcan. Les
victimes nécessaires une fois trouvées, elle organise tout de suite un
concert, écrit des lettres humanitaires (car la femme chantante a aussi
parfois des prétentions littéraires), qu’elle termine d’ordinaire en
vous engageant à aller chez elle le lendemain à deux heures pour une
répétition.
Ceux qui n’y ont jamais assisté ne peuvent se faire une idée de ce que
c’est qu’une de ces répétitions où on exécute toutes sortes de chœurs
et de finales. Pendant un mois, la cantatrice qui doit organiser ce
concert-monstre en miniature demande des voix à tous ses amis, et
ferait au besoin chanter sa femme de chambre ou son portier. Quand tout
est arrangé, elle enferme soixante-dix individus mâles et femelles dans
son salon, et préside elle-même au charivari le plus épouvantable qu’il
soit possible de concevoir.
+«Sie toben wie vom bösen Geist getrieben,
«Und nennen’s freude, nennen’s Gesang.»+
On souffre la chaleur et la soif sans jamais se procurer de l’eau
ou de l’air, et on tombe de sommeil sans pouvoir s’endormir, car
l’orchestre et les voix grondent et mugissent comme une tempête, avec
cette différence que, dans l’orage véritable, le tonnerre ne tonne pas
toujours, tandis que dans ces ouragans improvisés, il ne cesse jamais
pendant au moins quatre heures.
Cet ange de charité à roulades fait prendre des billets en masse à
tous les jeunes gens qui ont le malheur d’être protégés par elle,
chante elle-même tous les plus beaux morceaux, et fait chanter à ses
amis tous ceux qui ne leur conviennent pas; puis, à la fin de cette
œuvre de bienfaisance mise en musique, «chose la plus lugubre, la
plus assommante que j’aie entendue de ma vie, et que je n’ai jamais
pu supporter une demi-heure sans gagner un violent mal de tête[12],»
les incendiés et les banqueroutiers, les estropiés, les sourds-muets
et les aveugles, les ouvriers de Lyon et les blessés de juillet, les
veuves des soldats tués à Constantine et les orphelins des curieux
écrasés dans les émeutes, les émigrés italiens et les exilés polonais,
les vieillards paralytiques et les enfants trouvés, enfin toutes les
_victimes_ possibles ou imaginables, crient _Gloria in excelsis_ autour
de la cantatrice de salon, et chacun d’eux lui dit:
[12] Rousseau, _la Nouvelle Héloïse_, lett. XXIII.
.... La voix qui me dit pleure,
Est celle qui vous dit chantez.
On a sa cantatrice à Paris comme on y a sa couturière; chaque quartier,
chaque société, chaque famille a la sienne. Il y a la cantatrice des
deux nobles faubourgs et de la Chaussée-d’Antin; celle-ci est la
cantatrice _grandiflora_ de l’espèce. Elle est pour le moins comtesse,
marquise ou princesse, et appartient de droit aux ambassadeurs, aux
ministres, aux banquiers et aux Anglais. Après cela, il y a les petites
cantatrices multiflores, qui poussent partout comme de mauvaises
herbes. Chez les femmes de notaires, d’avocats, de médecins, de
capitaines d’état-major et de journalistes, chez les vieilles comtesses
ruinées demeurant au quatrième, et chez les épiciers-propriétaires
demeurant à l’entresol; enfin chez tous les gens qui, lorsqu’ils
reçoivent, vous donnent du sirop de groseilles, et qui font des
parties pour aller à Saint-Germain par le chemin de fer, on est sûr de
rencontrer au moins une, et bien souvent plus, de ces petites filles
qui ne savent qu’une chose, le moyen de rendre plus insipides et plus
insupportables encore, par leur manière de les chanter, les romances
de mademoiselle Puget et de M. Grisar, qui pourraient bien, à cet
égard-là, se passer de leurs efforts.
On peut diviser toutes les cantatrices de salon en deux classes: celles
qui ne chantent qu’un morceau, et celles qui chantent _tout_. Il y en
a beaucoup parmi ces dames qui sont connues par un morceau qu’elles
répètent constamment: madame de C. ne peut chanter que le finale
d’_Anna Bolena_; mademoiselle de J. affectionne l’air de la _Norma_;
madame N. chante toujours la cavatine de la _Sonnambula_; madame R. la
Polacca des _Puritani_. Il serait plus court, ce me semble, d’appeler
ces dames par le nom de leur morceau favori; on dirait Anna Bolena,
Norma, la Sonnambula, la Polacca, etc., et l’on saurait tout de suite à
quoi s’en tenir avec elles. Quant aux cantatrices qui chantent _tout_,
elles sont bien plus nombreuses (non que je veuille dire que celles qui
ne peuvent chanter qu’un morceau soient rares), et plus dangereuses
que les autres: car au moins, avec la cantatrice à un seul ressort, on
est sûr que, une fois l’air de prédilection fini, elle n’ouvrira plus
la bouche de la soirée; tandis que les universalistes ne vous laissent
pas un instant de paix. Elles furetent partout afin de trouver des
morceaux qu’elles ont étudiés fort longtemps, et qu’elles chantent en
vous jurant qu’elles les voient pour la première fois. Quand elles
ne trouvent rien, elles se rappellent toutes sortes d’andantes et de
caballètes dépareillés par cœur, et si une fois elles se mettent en
train de faire cette mosaïque musicale, elles n’en finissent plus,
surtout si vous ne les avez pas priées de chanter. Il est à remarquer
que la cantatrice de salon ne chante jamais quand on l’y engage,
et ne cesse jamais quand on ne l’y engage pas, et les chanteurs et
cantatrices de nos jours sont ce qu’ils étaient du temps des Césars. Ce
qu’il y a de bien plus terrible encore chez la cantatrice qui chante
_tout_, c’est la manie de déchiffrer: ceci est un horrible guet-apens,
et, à juger d’après les apparences, doit être aussi ennuyeux pour la
cantatrice elle-même que pour ceux qui écoutent. Dès que la cantatrice
de salon commence à déchiffrer, elle devient myope, et tousse comme une
poitrinaire dans tous les endroits difficiles. Elle a beau se coller le
nez sur la partition, plus elle avance, moins elle voit; elle a beau
avaler de l’eau sucrée, la toux continue avec la même opiniâtreté, et
ne cesse que lorsque dans sa partie il se trouve une note à l’unisson
avec les autres voix, et qu’alors, comme preuve de bonne volonté, elle
se fait un devoir de chanter avec une force assourdissante.
Il est évident que le chant est très préjudiciable à la santé; car,
de toutes ces belles et brillantes cantatrices que nous couronnons
dans nos salons (et dont quelques-unes ont l’air de se porter même
_trop_ bien, si on ose s’exprimer ainsi), il n’y en a pas une qui n’ait
ses attaques de nerfs, ses palpitations de cœur, ses évanouissements
fréquents; il n’y en a pas une enfin qui ne soit _souffrante_, et
dont les souffrances ne proviennent de l’excès de sensibilité et
d’impressionnabilité nerveuse qu’a développé chez elle l’étude de la
musique vocale.
Savez-vous ce que c’est qu’une cantatrice de salon, vous qui vous
enivrez chaque soir des accents mélodieux qui sortent de ces bouches
divines? vous qui, pour leur exprimer votre admiration, vous
transformez en de véritables encensoirs ambulants? Insouciants!
ingrats! je le répète, savez-vous ce que c’est qu’une cantatrice de
salon? On vous a demandé si vous saviez ce que c’était que le cœur
d’une femme, que la tête d’un homme, que la vertu, que le vice, que le
conseil des Dix, qu’un galérien; on vous a fait subir un interrogatoire
d’inquisition sur tout ce que vous saviez ou ne saviez pas: mais jamais
ni M. Hugo, ni M. Dumas, ni M. de Musset, ne se sont avisés de vous
demander si vous saviez ce que c’était qu’une cantatrice de salon:
c’est une pendule à cavatines dont tout le monde a la clef et dont
personne ne peut arrêter le mouvement.
Vous vous êtes imaginé, peut-être parce que vous voyiez ces dames
s’empresser de courir de soirée en soirée, et de concert en concert,
parce que vous les voyiez négliger leurs devoirs de fille, d’épouse et
de mère (tous leurs devoirs sociaux enfin), que c’était le plaisir qui
les entraînait: vile pensée! pas du tout; elles remplissent une mission
sainte et sacrée; leur vie est une vie de fatigue, de privation et de
mortification. Elles sont poursuivies par l’envie, l’injustice et la
haine, et, pour comble de malheur, elles sont _incomprises_. Une de ces
dignes créatures, une de ces nobles femmes, me disait l’hiver passé:
«Je me lève bien souvent avant le jour, parce qu’il faut travailler ma
voix; je passe ma journée entière dans les répétitions, et je rentre à
deux heures du matin, accablée, brisée... je sens que cette vie-là me
tue; mais il faut se dévouer pour les autres.»
On pourrait faire deux questions à ces dames: qu’est-ce qui les force à
ce dévouement héroïque? et pour _qui_ se dévouent-elles? Des âmes bien
méchantes ont répondu à la première question: la vanité et le désir de
la publicité; ces dames disent: la charité et l’amour du prochain. La
seconde question est plus difficile; car, quand on voit d’innombrables
_dévouées_, on n’a pas encore découvert un seul individu qui ait
profité par ce beau dévouement. Ce monde pour lequel elles chantent,
et pour lequel elles souffrent, ignore quelle reconnaissance infinie
il leur doit, et se figure qu’elles s’amusent pour le moins autant que
lui; il apprécie le bienfait aussi peu que l’enfant auquel on inflige
une punition en lui disant que c’est pour son bien.
Après cela, ce n’est pas seulement la santé qu’on dépense à être
cantatrice de salon. Les succès coûtent autant dans les beaux hôtels de
ces dames qu’à l’Académie royale de musique; et les chefs de la claque
aristocratique exigent bien plus des comédiennes de salon, que ne font
ceux de la claque théâtrale des comédiennes de profession. Comment
peut-on ne pas applaudir une femme charmante qui vous bourre de dîners,
qui vous fait souper chez elle en petit comité jusqu’à cinq heures du
matin, et qui... mais la liste des bontés de ces dames serait trop
longue: parlons plutôt des attributs qui les distinguent du commun des
mortels.
Un de leurs principaux charmes est de ne vieillir jamais. Si, comme
le dit madame de Staël, le génie n’a pas de sexe, il est également
certain que la femme chantante n’a pas d’âge:
She is not of an age, but for all time.
Nous avons vu des exemples très remarquables de cantatrices de salon
qui n’avaient que trente-six ans, et dont les filles aînées en avaient
vingt-quatre.
La cantatrice de salon n’est jamais dans son _beau jour_; plus elle est
applaudie, plus elle a de succès, moins elle se porte bien; et quand
on lui fait des compliments, elle répond avec un soupir: «Ah! je ne
suis pas dans mon beau jour aujourd’hui!» Je défie qui que ce soit de
prouver qu’il ait jamais entendu une de ces dames admettre qu’elle fût
dans les conditions requises pour bien chanter; il n’y a qu’un moyen
possible de le lui faire dire: c’est lorsqu’elle a plus mal chanté
qu’à l’ordinaire, et que vous êtes assez son ami pour lui en faire la
remarque: il est sûr que dans ce cas-là elle vous dira avec un sourire
où, à la colère pour votre maladresse se mêle le mépris pour votre
jugement: «Je vous demande pardon, mais vous vous trompez complètement,
car je n’ai jamais été mieux en voix, et je n’ai jamais chanté mieux
que ce soir.» Ce qui est fort souvent d’une vérité incontestable.
La cantatrice de salon ne prend des _leçons_ de personne. Si vous lui
demandez le nom de son maître, elle vous répondra froidement qu’elle
_travaille_ avec M. Bordogni ou M. Géraldy, M. Banderali ou M. Carulli;
absolument comme les journaux disent que le roi a travaillé avec
messieurs les ministres de la guerre, de la justice et de l’instruction
publique.
Elle chante dans toutes les langues. Elle passe de l’air italien à la
romance française, de la romance française au _lied_ allemand, de là
encore au boléro espagnol, à la ballade écossaise, et, si besoin en
est, à des airs russes, grecs, islandais, indiens, lapons, esquimaux,
chinois ou turcs. Plus la chose est bizarre, plus elle est applaudie.
La cantatrice ne comprend pas un mot de ce qu’elle chante, mais si par
hasard il y a beaucoup de roulades dans le morceau, l’auditoire ne
manque jamais de s’écrier: «Quelle expression dramatique!»
Personne n’a moins peur que la cantatrice de salon, et personne
ne prétend en avoir autant. A l’entendre, elle est l’être le plus
timide qui existe; elle a peur de tout, peur de la moquerie, peur
des applaudissements, peur de ses rivales, peur de son maître, peur
d’elle-même et de ses émotions, peur de nous et de nos compliments; en
vérité, elle a tellement peur qu’on ne conçoit pas comment elle fait
pour chanter avec un aplomb si incroyable devant un public si nombreux.
On dit que rien n’est perfide comme la femme qui chante, que c’est
la nature la plus féline qui existe; qu’elle vous attire pour vous
égratigner, vous protège pour vous perdre; mais j’aime à croire le
contraire, car j’en ai vu protéger des jeunes personnes qui n’avaient
réellement pas le moindre talent: les méchants disaient que leur
manque de talent était précisément leur meilleur titre à la protection
de ces dames, c’est possible: mais aussi je les ai vues protéger de
jeunes filles pleines de moyens et qui avaient de magnifiques voix,
les pousser, les prôner, les mener partout, les faire chanter chez
elles enfin, les aider de tout leur pouvoir: et on vient me dire que
ces femmes sont envieuses, sont jalouses! Il est vrai que lorsque les
_protégées_ avaient des voix de contralto, elles étaient forcées de
chanter _la Reine de la Nuit_; tandis qu’au contraire, lorsqu’elles
avaient des voix de soprano, c’était le rôle d’_Arsace_ qui leur était
réservé; mais ces dames donnent pour cela une excellente raison: elles
disent qu’elles font monter le contralto jusqu’au _mi_ et descendre le
soprano jusqu’au _fa_, parce que chez le premier les notes hautes sont
aiguës, tandis que chez le second les notes basses sont faibles, et je
les crois.
Méfiez-vous de la femme chantante qui, lorsque vous l’invitez à une
soirée, et que vous lui demandez le nom de son accompagnateur, vous
répond avec un sourire charmant et une affectation de la plus parfaite
indifférence: «Que cela ne vous inquiète pas, je prendrai celui que
je trouverai chez vous: mon Dieu! je suis _si_ facile à accompagner.»
Soyez sûr qu’elle chantera on ne peut plus mal, et qu’elle vous dira
avec une colère sourde et à peine dissimulée: «En vérité, ce monsieur
ne se doute pas de l’accompagnement le plus simple; il ne peut pas
jouer en mesure.» (Pauvres accompagnateurs! ils jouent rarement en
mesure, selon ces dames.)
Le mari de la cantatrice de salon joue en amateur le rôle ridicule du
mari de la véritable _prima donna_, et, comme tous les amateurs, rend
son rôle plus ridicule encore que ne fait celui dont c’est le métier.
Il sert à aller chercher sa femme lors des répétitions le matin, et
à rassembler sa musique à la fin d’une soirée, fait la guerre aux
courants d’air, et parle des simples maux de gorge, des esquinancies
et des maladies du larynx; entortille le cou précieux de madame
d’innombrables châles, foulards et boas; l’empêche de manger trop
de glaces, ferme les fenêtres sur son passage, et pleure quand elle
chante: _Je te prends sans dot_, ou, _les hommes ne comprennent rien!_
Lorsque la cantatrice de salon est demoiselle, elle jouit ordinairement
d’une mère qui nourrit une haine profonde contre toutes les femmes qui
chantent, et qui répète tous les jours à sa fille qu’elle surpasse
madame Malibran. La mère éprouve un plaisir inouï à vous dire que
sa fille n’étudie jamais, que tout lui vient par intuition et par
inspiration; on a beau la gronder, elle n’étudie pas, et malgré cela...
La mère de la cantatrice de salon, sous ce point de vue, ressemble à
Arnal jouant le rôle d’un marchand d’allumettes, dans je ne sais plus
quelle pièce du Vaudeville: pour montrer au public l’excellence de
ses allumettes, il plonge l’une d’elles dans la petite bouteille de
phosphore, mais la retire sans qu’elle se soit allumée; il en essaie
une autre, même résultat, et ainsi de suite avec cinq ou six; puis
avec un aplomb imperturbable et un air de triomphe impayable, dit au
parterre: «Vous voyez! eh bien, elle sont toutes de même!» Il en est
ainsi avec la mère de la cantatrice: lorsque mademoiselle, en chantant,
a témoigné le dédain le plus superbe pour les entraves de la mesure
et de l’intonation, qu’elle a manqué ses traits, et exécuté un point
d’orgue qui fait terminer son morceau en _si bémol_, tandis qu’il eût
dû finir en _fa majeur_, l’heureuse mère se retourne, rayonnante et
glorieuse, et vous dit: «Vous l’entendez, monsieur, eh bien! elle fait
toute chose de la même manière.»
La musique sert de manteau aux cantatrices de salon, elles jouent
le Tartufe à leur façon, et la musique n’est qu’un instrument pour
atteindre le but que leur vanité se propose.
La musique, qui veut être plutôt sentie qu’étudiée, plutôt aimée que
comprise: la musique qui doit être l’expression de la sensation,
comme la parole est celle de la pensée, n’est pour la cantatrice de
salon qu’un moyen de faire parler d’elle. Elle la traite en véritable
Cendrillon, se moque d’elle en secret sans la comprendre, la défigure,
la dédaigne, et en même temps lui dit: «Aide-moi à me parer: fais-moi
belle pour que je puisse briller.»
Belles Polymnies de nos salons parisiens, vous faites des fioritures
à merveille (quelquefois), vous avez surtout de bien beaux yeux, et
des regards à troubler les méditations d’un saint. Vous le dirai-je?
vous ne sentez pas la vraie beauté de la musique; vous ne savez rien
de sa pureté, ni de sa poésie: vous ne savez pas que la musique est
une divinité à la fois timide et fière, qu’elle veut qu’on ait de
l’amour pour elle et de la foi en elle; qu’il faut être initié à ses
mystères pour qu’elle vous accorde sa confiance, ou qu’elle vous dise
le plus petit de ses secrets; et que c’est parce que vous ne saviez
pas un mot de la langue qu’il fallait lui parler, qu’elle ne vous
a jamais rien dit. Irritées de son inflexible silence, vous vous
êtes précipitées dans les plus profonds réduits de son temple, vous
l’avez arrachée à sa retraite mystérieuse, et après l’avoir dévoilée,
déchirée, défigurée de vos mains sacriléges, vous l’avez trouvée pâle,
décolorée et sans expression: c’est que vous possédez d’elle ce qu’à la
fin Méphistophélès possède de Faust, le cadavre de son corps, tandis
que son âme s’est envolée vers des régions où certainement vous n’avez
nulle chance de la suivre.
La musique est la plus sublime expression de l’amour et de la douleur:
et si vous avez tant de passion et tant de pleurs pour cinq cents
individus que vous connaissez à peine, dites-moi quel plaisir peut
éprouver celui que vous aimez, si, lorsque vous chantez le soir pour
lui tout seul, il aperçoit de la tendresse dans vos yeux et des larmes
dans votre voix?
Vraiment, mesdames, vous vous y êtes prises d’une singulière façon:
depuis que vous cultivez tant la musique, et que vous professez pour
elle un culte si effréné, elle a perdu la moitié de sa valeur. A force
de la faire sentir à tout le monde, elle n’a plus de parfum; à force
de la traîner partout, elle n’a plus de fraîcheur. Vous avez changé sa
nature: au lieu d’une petite violette qui demandait qu’on prît la peine
de l’aller chercher aux blancs rayons de la lune, dans sa couchette de
mousse verte et humide, vous en avez fait un grand tournesol bourgeois
qui se pavane en plein midi au bord de la grande route. Vous avez agi
avec elle, comme l’enfant avec le papillon: à force de le froisser, ses
couleurs sont fanées, et ses ailes ont perdu leur éclat.
=Maurice DE FLASSAN.=
[Illustration]
[Tête de page]