OUI, n’en déplaise à l’Université, le précepteur est de fait un
membre du grand corps enseignant. Il n’a point pris ses grades dans
la chancellerie des salons ministériels, ses capacités n’ont subi
aucun contrôle. Sans titres, sans bonnet, sans hermine, il ignore
jusqu’au chemin de la Sorbonne, et ne s’en donne pas moins pour maître
ès-lettres et ès-sciences. Dix ans et plus d’apprentissage!... tels
sont ses droits. Jeté par sa position dans les premiers rangs de la
société, à lui appartient plus spécialement de former cette jeunesse
d’élite qui doit un jour commander, donner l’exemple et exercer une
haute influence. Le précepteur a pénétré jusque dans la maison des
rois. Il s’assied à leur table, participe à leurs honneurs, se mêle à
leurs conseils, fait leur _premier Paris_, et rédige les ordonnances.
Là il est tout-puissant, décoré, riche et grand seigneur. Le précepteur
royal fait exception à la règle, et se tient à une longue distance du
commun des précepteurs: c’est une variété de l’espèce. Pour bien le
juger et saisir ses proportions, il faudrait l’avoir vu de près; or,
ces gens-là sont toujours dans des buissons ardents: à ceux qui peuvent
les approcher, de les peindre; nous ne les connaissons que de nom,
et nous préférons, pour type, le professeur plébéien, qui se laisse
toucher par tout le monde; sa nature doit être plus prononcée, ses
allures plus franches.
Ordinairement le précepteur est quelque séminariste défroqué; jeune
homme sans vocation pour la prêtrise, il abandonne le cloître, et se
trouve, dépourvu de toute pensée d’avenir, à l’entrée d’une infinité de
carrières. Il saisit la plus facile, celle qui n’en est pas une, mais
qui a l’avantage incontestable de lui offrir des ressources immédiates.
Il devient précepteur.
Rien au monde ne peut égaler sa bonne volonté: c’est un ouvrier
consciencieux jusqu’au scrupule, il fait assurément tout ce qu’il
peut. Malheureusement son bagage scientifique n’est pas très lourd:
de grâce, ne lui en voulez pas; il est parfaitement innocent. Il sait
ce qu’on lui a appris: du latin et un peu de grec, un peu de grec
et du latin. Le français, c’est à peine s’il le parle. Il ignore
absolument l’histoire, ne connaît la géographie que de nom, et croit
que les mathématiques sont des sciences creuses et superflues. Il avait
jusque-là regardé la chimie comme l’art des sortiléges, et la physique
comme le gagne-pain des escamoteurs, ventriloques, saltimbanques, et de
tous autres Bohémiens et faiseurs de tours. Et cependant, savez-vous ce
qu’on attend du précepteur? connaissez-vous sa tâche? Elle est grande,
elle est immense! le plus rude académicien reculerait devant une
pareille besogne. Il n’y a que le précepteur qui, dans sa simplicité,
puisse l’envisager de sang-froid. Je dis _simplicité_: oui, le
précepteur est simple et très simple; il en sait tout juste assez pour
s’apercevoir qu’il ne sait rien, il tâchera de suppléer à son ignorance
par un travail opiniâtre.
On demande en lui un professeur de langues anciennes et vivantes, de
musique, de botanique, de dessin, d’histoire naturelle. On veut qu’il
remplace tous les donneurs de leçons au cachet, excepté le maître
de danse: celui-là est inimitable. La danse a fait de tout temps le
désespoir des précepteurs. Que fera-t-il? La nécessité, dit-on, est
la mère de l’industrie, mais d’une industrie honnête, s’entend; les
circonstances enfantent les hommes capables. Il se met donc franchement
à l’étude, déchiffre la musique, analyse les fleurs, parcourt Buffon,
dévore Rollin, lit et relit l’arithmétique de Bezout; bref il défriche
les éléments de toutes les sciences, et le voilà universel. Il enseigne
à mesure qu’il apprend. Excellent moyen suivant les plus grands
maîtres, qui conviennent que la meilleure manière de s’instruire
est d’instruire les autres. Le précepteur ne tarde pas à en sentir
l’efficacité, à en recueillir les fruits; et, par son louable artifice,
il se fait un petit fonds de connaissances qui lui permettent de
devancer son élève de quelques pas.
Ce qui fait du précepteur débutant un être à part, une existence
infiniment et douloureusement excentrique, c’est la vie dont il doit
vivre, c’est l’atmosphère qu’il est obligé de respirer. Sans aucune
idée des convenances, ce pauvre précepteur se trouve tout-à-coup
précipité au milieu d’un monde dont il ignore jusqu’aux moindres
manières. C’étaient choses niaises et frivoles aux yeux de ceux qui
l’ont _éduqué_. Il a bien lu, si vous voulez, la _Civilité puérile et
honnête_; mais, qu’est-ce qu’un livre pour apprendre à devenir aimable,
poli, courtois, complaisant avec délicatesse, sociable sans afféterie,
gai sans exagération? Aussi le précepteur au début n’a-t-il d’autre
ressource, pour se tirer d’embarras, que de pivoter sur ce qu’il nomme,
dans son langage ascétique, _humilité_. Baisser les yeux et écouter
sans rien dire, deux qualités indispensables chez les reclus de la
Grande-Chartreuse, telle sera sa tactique. Humilité incarnée, espèce
d’_ecce homo_, il se tient à table et au salon comme le dieu Terme sur
une grande route.
Avez-vous un ami grand seigneur, ou épicier châtelain, partisan déclaré
de l’éducation privée, pour obéir à une conviction, ou seulement pour
ne pas déroger aux us et coutumes de ses aïeux, il prétend à tort ou à
raison que son fils soit, comme lui, élevé au foyer paternel. Il s’est
muni d’un précepteur fraîchement débarqué du séminaire et portant des
certificats de bonne conduite. Madame l’a examiné des pieds jusqu’à
la tête; s’est informée de son âge, de ses goûts; son extérieur est
passable, et plus heureux que La Mennais, si outrageusement rebuté par
la fière _Tory_, en pareille circonstance, notre homme de lettres est
retenu au grand rabais. Car, hâtons-nous de le dire à la louange du
précepteur, ses intérêts pécuniaires le touchent peu; l’avarice est
assurément son moindre défaut. «Ce qu’il vous plaira, et votre amitié,
dont je me trouverai toujours trop honoré.» Peut-on demander de plus
modestes appointements. Partant, le contrat est bientôt passé, tout se
fait verbalement: le précepteur est engagé, c’est une affaire convenue.
Pour les habitants du château, il y a un tout petit événement dans
l’apparition d’un précepteur; mais pour lui commence une torture qui
doit durer plusieurs semaines. C’est le premier quart d’heure d’un
drame héroï-comique.
Vous venez passer six mois à la campagne de votre ami, et vous arrivez
justement quelques jours après l’installation du précepteur. C’est
l’heure du dîner, la cloche a sonné, tout le monde est à table, excepté
le précepteur et son élève. Averti de la présence d’un étranger,
il a vite cessé sa classe, dépouillé ses bras des fausses manches
qui garantissent son unique redingote, et ouvert sa _Civilité_. La
_Civilité_!... Oh! oui, c’est son étude de chaque jour; c’est son code,
sa règle de conduite, son magasin de belles choses. Il réfléchit à la
manière de se présenter; il s’étudie, combine mille positions, mille
tours de phrases. Il retarde autant qu’il peut le moment de paraître,
car il redoute singulièrement les figures nouvelles. Cependant son
élève l’attend, le presse; le laquais, de sa voix la plus grosse, lui
fait entendre le redoutable _c’est servi!_ Il faut partir. Il arrive
à la salle à manger, son sang se fige dans ses veines: il ouvre enfin
par un mouvement convulsif, et pousse son élève en avant. Il paraît
ensuite, encore pâle et tout tremblant, fait, dès la porte, un premier
salut jusqu’à terre, un second de même nature vers le milieu de sa
route, et puis un autre, appuyé sur le dossier de sa chaise: trois
temps bien accentués, selon la règle; il s’avance vers vous, vous
souhaite le bonjour, et vous demande comment vous vous portez; il
croit que c’est d’urgence. Faites-lui la grâce de ne pas lui rire au
nez. Vous accueillez l’élève comme une nouveauté; vous l’embrassez,
vous le caressez, vous le complimentez sur sa bonne mine: bref, vous
n’oubliez aucun des petits riens d’usage en pareille occasion. Pour
le précepteur, il a perdu son temps et sa peine; vous n’avez point
répondu à ses saluts de cérémonie; vous êtes resté indifférent et muet
à ses questions de santé, c’est tout naturel, le bon ton l’exige: un
précepteur! c’est-à-dire un intrus, dans le palais du seigneur votre
ami. Fi des manants!
La dame de la maison, désireuse de faire remarquer le précepteur de son
fils, et pour le forcer à produire un échantillon de son esprit, lui
adresse des reproches aimables sur son retard. Le précepteur rougit
pour toute réponse; s’il lui arrive de hasarder une phrase, il a besoin
de tout son savoir, il appelle à lui toute son énergie pour l’achever.
Ne lui faites pas de questions, vous le mettrez en peine, et votre
curiosité ne sera payée que d’un _oui_ ou d’un _non_ prononcé bien bas.
La seule chose qui absorbe alors ses facultés, le seul objet sur
lequel il concentre son attention, c’est la civilité. Il tâche de s’y
conformer en tous points. Par exemple, il attache avec une épingle sa
serviette à son estomac (vieux style), tient rigoureusement sa cuillère
et sa fourchette de la main droite; mange sans bruit, condamne ses
yeux à rester collés sur son assiette, et ne se moucherait pas pour
un empire. Vous vous apercevez que le précepteur a bon appétit. Vous
l’avez peut-être déjà accusé du plus vilain des sept péchés capitaux;
parce qu’il mange de tout, vous vous êtes dit: C’est un glouton! Infâme
calomnie! En effet, ce que vous prenez pour un acte de sensualité
n’est rien autre chose qu’un poignant martyre; et ne voyez-vous pas
qu’il n’ose rien refuser, le malheureux! C’est dans ses principes une
malhonnêteté à faire. Après le repas, il passe au salon pêle-mêle avec
les dames, sans offrir son bras à aucune d’elles. Le jour où il se
permettra une pareille galanterie, il se croira le plus audacieux des
Don Juan. Il prend place sur le canapé pour ne pas priver le _sexe_
des chaises et des fauteuils. Quelquefois, pour se débarrasser de
lui-même, il se plante en contemplation devant un tableau, ou regarde
à la fenêtre par manière de rêverie. La gazette est une de ses grandes
ressources; il feuillète aussi volontiers les cahiers de musique. En
homme discret et qui sait vivre, il ne se mêle point aux différents
cercles, ne prend jamais part à la conversation, et s’esquive à petit
bruit, le plus tôt qu’il peut. Il regarde comme la dernière des
incongruités de se chauffer le dos tourné à la cheminée en relevant les
pans de son habit. Se croiser les jambes et s’étendre insouciamment au
fond d’une bergère est une indécence qu’il ne pardonne pas, et blâme
hautement comme un des plus insignes abus du siècle des lumières. Pour
joindre la pratique à la théorie, quand il est assis, il se tient raide
et tout d’une pièce sur le bord de sa chaise. Vous le verrez donner
encore dans mille autres travers. Le chapitre de ses gaucheries vous
prêtera à rire plus d’une fois sans doute. Il vous amusera longtemps
de ses bévues, et cela sans mauvaise intention, sans malice aucune, le
pauvre garçon! Encore une fois, ne lui en voulez pas!
A côté de ces défauts brillent de précieuses qualités. Le précepteur
est d’une douceur angélique et d’une rare bonhomie. Figurez-vous
que son élève lui fait impression. Aussi l’appelle-t-il M. Eugène,
M. Arthur ou M. Raoul. Il l’amadoue, le cajole, le trouve charmant,
enfin le gâte jusqu’à la moelle des os; le tout par respect pour sa
naissance. C’est vraiment une bonne fortune pour un fils de haute
lignée qu’un précepteur. Il est toujours dans les meilleurs termes avec
lui. Des congés autant que d’heures par jour! Jamais de punitions!
Le système d’un précepteur ne les comporte pas. C’est au cœur que le
précepteur s’adresse; il veut tout obtenir par la voie des sentiments.
Je vous défie de lui arracher un renseignement au désavantage de
M. Arthur. M. Arthur est un terrain précieux à cultiver; c’est un
enfant d’une espérance gigantesque; il promet à la patrie un citoyen
distingué. M. Arthur s’acquitte de ses devoirs dans la perfection. Il
sait très bien ses leçons, explique très bien son latin, dessine très
bien, chante très bien, botanise très bien, est très honnête, très
gentil: rien que des superlatifs! Réservé à l’élève de les démentir
quelquefois.
Ainsi par un beau jour il vous prend fantaisie de sonder le terrain.
Vous pénétrez dans le sanctuaire, c’est-à-dire dans la chambre à
coucher du précepteur: c’est là qu’il fait ses études et ses classes.
Vous trouvez le maître et l’écolier engagés dans la plus vive
discussion: les conversations sont la condition _sine quâ non_ de
succès pour le précepteur. Le préceptorat peut se traduire par des
causeries perpétuelles. On y instruit en riant, et quelquefois aussi
en dormant. Et ne vous scandalisez pas trop si vous surprenez les
deux champions ronflant à qui mieux mieux. Éveillez-les doucement et
interrogez. Gardez après cela le résultat de vos investigations pour
vous; surtout n’en dites rien à la mère. Madame n’entend pas que son
fils soit brusqué. Son précepteur est plein de mansuétude; il lui
convient à ravir.
«Mes enfants ont beaucoup perdu en perdant ce bon M. Morin, me disait
un jour madame la baronne de ***. C’était un jeune homme soumis, doux
et facile à vivre, toujours content, toujours de votre avis. Il avait
pour eux tous les égards et les ménagements possibles. Et puis de la
méthode... ah!... il suivait exactement mes principes, ne faisait rien
sans me demander conseil; enfin, c’était un homme tout à fait à sa
place. Quel excellent caractère!»
C’est bien là en effet le précepteur débutant, le précepteur encore
enfant. Les grands airs lui font peur; timide jusqu’à ramper, il n’a
de volonté que celle des autres, et se laisse mener à la lisière au
lieu de régenter comme il en aurait le droit. Mais il grandira, et en
devenant homme il s’émancipera, il se mettra à l’aise.
Peu à peu le précepteur s’enhardit et dépouille ses langes de
pusillanimité. Voilà quelques mois seulement qu’il foule les tapis
d’Aubusson, assiste à de brillantes soirées, fait de grands dîners,
et déjà il n’est plus reconnaissable. On s’accoutume si vite à ces
choses-là! il prend goût aux concerts, aime l’éclat des bougies, ose
danser le galop, et conduit son élève en visite particulière.
Je vous l’avais dit: il est philosophe, et en a pris son parti; il
domine maintenant les hommes et les choses; il va se venger des
désagréments qu’il a essuyés, par la vie de château arrangée à sa
manière et appropriée à sa nature.
Ne pourra-t-il donc pas aussi, lui, remplacer sa classique redingote
par un habit noir? jusqu’ici il avait eu une chaussure neutre; ce
n’était ni des escarpins, ni des souliers proprement dits; c’était
quelque chose qui n’a pas encore de nom dans le manuel du savetier; lui
défendrez-vous de se commander une paire de bottes? sera-t-il condamné,
par un stupide préjugé, à ne jamais porter de canne, de lorgnon et de
pantalon collant? Pourquoi, comme les hommes de la _bonne société_,
ne causerait-il pas de tout, ne trancherait-il pas sur tout? il est
homme, morbleu! et dorénavant il aura une petite canne noire en bois
peint, il portera des conserves d’un bleu tendre, jouera de la flûte,
touchera le piano, parlera spectacles, littérature, fleurs, chasse,
chantera et dansera à rendre jaloux le coryphée des dandys. Le voilà
qui devient plus jaloux de sa personne. Il se fait la barbe trois
fois par semaine, tourmente ses cheveux, se savonne les mains, et se
tient devant sa glace pour faire réciter les leçons. Que sais-je, moi!
l’homme est singe de sa nature, il fait ce qu’il voit faire. Et notre
pauvre précepteur pourrait bien tout à l’heure tomber dans l’excès
contraire à celui qui affligeait son noviciat. Mais non, il ne dépasse
guère certaines limites, sa raison sévère repousse l’excentricité, il
ne s’habille jamais à la dernière mode, rejette les bottes vernies
et les gants jaunes. Les barbes d’Aaron éveillent en lui des idées de
républicanisme et de sans-culottisme qui le font frémir. Ses cheveux
resteront éternellement à la _Titus_. Il a les coiffures du moyen-âge
en horreur, attendu que cette mode sent trop pour lui le séminaire.
Il n’est ni pimpant, ni pincé, ni musqué; avenant sans être diaphane
ou aériforme, sa démarche n’est point sautillante; ses manières sont
aisées et ses gestes faciles. A force de se frotter avec les gens du
monde, il se polit et se redresse.
Je ne vous dissimulerai pas même qu’en y réfléchissant à plusieurs
reprises, il sent pointer en lui un petit germe de vanité. Et qu’on
ne vienne pas, dans ces moments-là, lui faire la loi ou lui tracer
la marche à suivre, il a sa réplique toute prête: «Monsieur, ou plus
souvent encore, madame, sachez que je suis ici précepteur et non
valet! Je n’ai d’ordres à recevoir de qui que ce soit. En me confiant
l’éducation de votre fils, vous m’avez sans doute jugé capable de la
diriger, laissez-moi donc agir à ma guise.»
Après ce coup d’éclat, qui peut être regardé comme le dénoûment
du drame, le précepteur est chez lui, il se considère comme de la
famille, il fait les honneurs du salon, reçoit ses amis à l’office,
donne ses ordres aux domestiques, et commande les chevaux et les
voitures. Son chemin commence à se border de roses, il lui est enfin
donné de savourer les joies de l’existence. On l’écrasait quand il se
faisait petit; on le respecte quand il se fait grand. On avait poussé
l’impudence jusqu’à le reléguer dans sa chambre les jours de nombreuses
réunions; sous prétexte que l’enfant ne devait pas paraître dans ces
solennités, on les éloignait tous deux, l’un comme un obstacle, l’autre
comme une honte. Désormais il aura sa revanche. L’élève, dit-il, doit
prendre de l’exercice; il ne doit rien ignorer des usages du monde; il
faut le mettre le plus souvent possible en contact avec ces usages;
d’un autre côté, l’œil de son précepteur ne doit jamais le quitter.
Donc nous serons de toutes les parties; et l’élève, en compagnie du
précepteur, se promène, voit tout, s’amuse bien; il subit même, en
public, des examens où son maître cite du latin à faire pâlir dix
émigrés. Aux soirées, le précepteur joue au furet ou au colin-maillard
avec les demoiselles, il fait aussi de la tapisserie. Oui, vraiment, de
la tapisserie! Tenir une aiguille et tisser sur la toile le renard de
La Fontaine et ses raisins trop verts, ou bien encore quelque sujet des
églogues de Virgile, ne sied pas mal au précepteur. Ces délassements
ne sortent pas de son caractère. Quelquefois il occupe ses loisirs à
cultiver un petit carré de jardin. Il aligne ses plates-bandes; il sème
des fleurs, plante des arbres à fruits, les arrose et met son plaisir à
les voir venir. C’est pour lui un champ fertile où il recueille maintes
comparaisons qui stimulent son élève et provoquent souvent une noble
émulation.
La politique, comme on sait, trouve ses dévots les plus ardents au fond
des châteaux. Le précepteur ne se mêle pas volontiers à ces sortes de
querelles. L’économie sociale n’est point sa spécialité; il n’a jamais
rêvé d’utopie, et les grands mots de _liberté_, d’_ordre public_, de
_progrès_, le trouvent froid comme un marbre: il est généralement
légitimiste, cela va sans dire: il est ce qu’on l’a fait, ce que sa
position veut qu’il soit. Ses opinions en littérature sont autrement
retrempées. Le précepteur essentiellement classique, et classique
enragé, c’est le mot, défend à outrance les patriarches de la logique
et du bon sens, comme il les appelle. Il est aux anges quand il peut
trouver l’occasion de rompre une lance avec un partisan de la nouvelle
école. Pour le coup, vous ne le démonterez pas; il déploiera toutes ses
ressources pour tomber à bras raccourci sur le romantisme. Dans quel
enthousiasme il s’écrie qu’il n’a jamais pu comprendre Victor Hugo, que
Janin n’est qu’un beau diseur, Alexandre Dumas un libertin littéraire,
et Lamartine un farceur! Avec quel air béat il jette de la boue à
pleines mains au visage de leurs adeptes. Le nom de George Sand ne sort
de sa bouche qu’avec des flots d’imprécations; La Mennais est à ses
yeux un véritable antéchrist, un homme envoyé pour bouleverser le monde.
Depuis que les commis et les clercs de notaires peuvent acheter des
diplômes, le précepteur n’en veut plus: son antipathie et sa répugnance
pour la feuille de parchemin à 82 francs sont bien formelles. Il
a déclaré une guerre à mort aux professeurs _diplômés_, patentés,
licenciés; il a voué toute sa haine à leurs institutions, et dirige
ses efforts vers leur ruine. Il vit et meurt indépendant de toutes les
académies.
Ne l’admirez-vous pas se promenant dans les rues avec son élève au
bras, pour faire croire que c’est son neveu, son cousin, ou quelqu’un
des siens? Vient-il à voir défiler une bande de collégiens, son cœur se
gonfle; il se dresse de toute sa hauteur et a l’air de dire: Pauvres
pédagogues, que vous me faites pitié! et vous, jeunes gens, victimes
malheureuses d’une funeste éducation, que votre sort est à plaindre!
Vous grandissez comme des esclaves ou des prisonniers parqués entre
quatre murs, au milieu d’une effrayante démoralisation! Son élève, au
contraire, les dévore de l’œil, lui, ces charmants écoliers, avec leur
air lutin, leur habit uniforme, ces palmes, ces lyres et ces boutons
emblématiques.
Vous dirai-je les amours du précepteur?... Décidément ce malheureux
est né sous une mauvaise étoile, et vous conviendrez avec moi que
celui de qui relèvent les destinées humaines aurait dû rayer de ses
largesses, à l’égard du précepteur, le don fatal d’aimer. Mais, hélas!
il en a ordonné autrement. Sous cet extérieur raboteux se cache un cœur
sensible et tendre; sous cette enveloppe de candeur et d’innocence
brûle un feu dévorant. Longtemps sevré des séductions et des plaisirs
du monde, l’ex-séminariste s’élance avec impétuosité dans les sentiers
attrayants de l’amour.
Cependant où va-t-il? vers qui montent ses aspirations? quelle est donc
la dame de ces pensées? Ici, pleurons sur son sort, un dieu l’a voué
à la plus aveugle fatalité... c’est le comble de la dérision!... une
atroce parodie du supplice de Tantale!
L’objet des amours du précepteur est toujours une blonde et jolie
châtelaine de quinze à seize ans, à qui il donne des leçons de
botanique et d’histoire. Il ne lui a jamais fait de déclaration, il
se contente d’aimer, sans savoir s’il est payé de retour. Ses amours,
du reste, sont excessivement platoniques: en adorant la beauté, c’est
à la vertu qu’il rend ses hommages. A l’époque de ses folles amours,
époque qui n’est pas la moins critique de sa vie, le précepteur devient
sombre et mélancolique. Il met alors toute sa joie et sa félicité à
aller mystérieusement, le soir, soupirer sous les fenêtres de sa Julie;
il s’adonne à la chasse, n’aime plus que les bois et les bruyères.
Au lever du soleil, on l’entend pleurer sous le feuillage, avec le
rossignol. On trouve sous son chevet, dans ses poches et sur la table,
les lettres d’Héloïse et d’Abeilard, ou la Jérusalem délivrée. Il ne se
nourrit plus que de romans; aussi dépérit-il à vue d’œil. La poésie
occupe la plus large place dans ses loisirs, il fait des vers sur
l’inconstance, sur l’absence, sur l’indifférence, sur un ban de gazon
où _elle_ s’est assise, sur _ses_ cheveux, sur l’anniversaire de _sa_
naissance.
Dans les familles où les mœurs patriarcales se sont conservées, on
observe, avec le culte religieux dû à la tradition, les fêtes des
parents et des grands parents. Les attributions du précepteur lui font
un devoir de diriger ces cérémonies de circonstance. Deux ou trois mois
à l’avance, il met sa verve en campagne à la recherche de tous les
lieux communs dits et lus jusqu’à lui. Il fait des compliments à tous
et pour tous. Grande dépense de style et d’esprit! C’est une espèce
d’oracle qu’on croit devoir indispensablement consulter; il prête à
qui les demande des vœux et des souhaits. La fête de la demoiselle
a son tour: c’est pour celle-là qu’il s’est préparé! c’est cette
fête qu’il veut présider à lui seul. Ce jour-là le précepteur est au
troisième ciel: il met dans la bouche de son élève un compliment!...
son chef-d’œuvre!... l’expression de ces sentiments. Comme les autres
il offre son bouquet, au milieu duquel s’épanouissent plusieurs
myosotis; comme les autres aussi il peut donner son baisemain. Trop
courts instants! sensations délicieuses, mais trop fugitives! La
fête ne reviendra qu’après douze mois révolus, et, en attendant,
le dard s’enfonce plus acéré dans la plaie. Ce sont des tourments
insupportables. Le délire s’empare du précepteur, qui s’avoue vaincu
et demande à mourir.--Dieu est bon, il veut la conversion du pécheur,
et non sa mort!--Le ciel prend pitié de sa victime, une inévitable
péripétie est imminente.
Le cercle des humanités est parcouru: l’élève sait même empailler les
oiseaux et jouer la comédie en petit comité. Arrivent la philosophie et
les voyages, complément obligé de toute éducation tant soit peu comme
il faut. C’est l’âge d’or du précepteur: le voilà complètement émancipé
et hors de toute tutelle. Il prend son passeport, s’intitule HOMME DE
LETTRES, et voyage à petites journées, comme un secrétaire d’ambassade.
En visitant les capitales de l’Europe, il séjourne de préférence à
Rome, à Naples ou à Venise, et oublie, l’ingrat! en voyant les belles
filles de l’Italie, celle qui n’a jamais songé à lui.
Après avoir parcouru une bonne partie du globe avec le dépôt confié à
sa garde, il revient radicalement guéri de l’amour pour les dames et
les demoiselles du grand monde.
Sa mission est accomplie. Il peut être fier des talents et des vertus,
fruit de son enseignement. Il a payé son tribut à la régénération
sociale.
Autrefois, quand il avait perfectionné trois ou quatre éducations, de
père en fils, sous le même toit, le précepteur émérite achevait ses
jours au milieu de la famille, entouré de respects et d’égards. C’était
le temps de la reconnaissance. Aujourd’hui, les choses ont changé.
Quelque institutrice, sa voisine, rompue comme lui aux habitudes de la
vie du château, comme lui chargée de gloire et de mérites encore plus
que d’écus, lui offre sa main. Elle est musicienne et parle anglais.
Son âge est incertain, n’importe! elle a de l’esprit. Le précepteur
se hâte d’accepter, se marie en habit bleu de ciel, et poursuit son
existence dans une heureuse médiocrité.
=Stanislas DAVID.=
[Illustration: LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE.]
[Tête de page]