LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE.

M. ARISTIDE a longtemps tenu le haut emploi de tragédie et comédie

dans diverses troupes d’arrondissement: Angers, Dunkerque, Bayonne,

Saint-Flour, Limoges, Tours et Brives-la-Gaillarde lui ont tour à

tour tressé des couronnes et adressé de petits vers tout parfumés

d’esprit provincial. Cela se passait sous l’empire, et les triomphes

de M. Aristide coïncidaient de façon merveilleuse avec ceux du plus

grand capitaine des temps modernes. Au même moment où Vienne et

Berlin ouvraient leurs portes à Napoléon, Quimper-Corentin et Pézénas

recevaient dans leurs murs Titus et Hippolyte.

Mais bientôt le répertoire de MM. Scribe, Auber, Planard, Mélesville,

etc., vint remplacer en province le vénérable répertoire classique; les

concetti et les flonflons succédèrent aux longues tirades.

Les directeurs furent obligés d’aller demander aux correspondants

dramatiques des Gavaudan, des Elleviou, des Gonthier et des Léontine

Fay, au lieu de se fournir chez eux de soubrettes, de confidents et de

grandes livrées.

La tragédie et la comédie éplorées se réfugièrent dans trois ou

quatre grandes villes, Lyon, Bordeaux, Marseille, Rouen. Là seulement

Terpsichore et Euterpe voulurent bien céder un petit coin à Melpomène.

Racine, Corneille et Molière obtinrent deux ou trois fois par semaine

les honneurs peu enviés du lever du rideau.

Mais, hélas! le répertoire classique ne devait pas même jouir longtemps

de cette triste tolérance... Son destin le condamnait à être chassé de

ces derniers asiles où il avait trouvé à reposer sa tête couronnée de

lauriers flétris. Les dures épreuves de la chlamyde, du cothurne et de

l’habit brodé n’étaient point encore arrivées à leur terme!

Le drame vint... le drame avec sa bonne dague de Tolède, ses moustaches

retroussées, sa chevelure pendante, son chaperon posé sur le coin de

l’oreille, ses jurements de par Dieu et maître Satanas. Il s’empara

brutalement et victorieusement du terrain qu’on avait abandonné par

pitié à la tragédie et à la comédie. A la vue de ce croquemitaine

littéraire, les deux chastes sœurs s’enfuirent vers la capitale, où

elles entrèrent par la barrière des Martyrs.

Quant à Aristide, sa douleur fut sans égale. Il versa des larmes

amères, se couvrit la tête de cendres, et résolut de quitter la scène

plutôt que d’accepter un rôle moyen-âge. «Moi!... échanger le casque de

Pyrrhus contre le castor d’Antony, et la toge d’Horace contre l’ignoble

jaquette de Buridan... Non... jamais! jamais!»

Après ce court et chaleureux monologue, Aristide tourna à son tour les

yeux vers Paris.

A Paris, rue Richelieu, tout près du Palais-Royal, se trouvait un grand

établissement dramatique, appelé la _Comédie-Française_. Là, grâce à

une subvention du pouvoir, la tragédie se jouait encore; je me hâte

d’ajouter que ce n’était que pour la forme. Vous vous souvenez tous de

ces déplorables soirées, dans lesquelles les grands maîtres de notre

scène étaient périodiquement immolés sur l’autel de la médiocrité;

vous vous souvenez de ces héros à la voix chevrotante et aux gestes

compassés, de ces amoureux de quarante ans qui débutaient sans cesse,

de ces décors fanés et percés à jour, de ces huit gardes aux pantalons

de tricot blanc et aux hallebardes rouillées, de ce public enfin

composé de trois vieux habitués qui venaient faire un petit somme dans

leur stalle, et de la famille des ouvreuses de loges, des machinistes

et des pompiers. Ce serait une bien curieuse et bien grotesque histoire

à écrire que celle de la tragédie à cette époque, de la tragédie si

heureusement ressuscitée aujourd’hui. L’énergique et spirituel crayon

de Daumier a déjà esquissé quelques traits de ce tableau. On ne saurait

rien voir de plus épouvantablement vrai que les physionomies de ceux

qui s’intitulaient, il y a quelques années, les interprètes de Racine

et de Corneille, les héritiers de Lekain et de Talma. Daumier les a

toutes saisies sur la scène, c’est-à-dire au moment du flagrant délit.

C’est bien la décrépitude prise sur le fait, c’est bien l’école de

déclamation traduite au tribunal de la charge, c’est bien la médiocrité

conventionnelle mise au pilori.--Ce monument restera; c’est l’histoire.

Certes, nous venons d’apprécier à sa juste valeur, peut-être

même un peu durement, l’hospitalité donnée par messieurs de la

Comédie-Française à la tragédie après sa fuite devant l’épée

flamboyante et les grandes phrases du drame moderne. Mais quelle

qu’elle fût, cette hospitalité exerçait bien des séductions sur

l’esprit d’Aristide, ce Français qui ne savait pas trop s’il était plus

Grec que Romain. Il fallait absolument qu’il pénétrât, lui aussi, dans

le sanctuaire de la rue Richelieu.

Il fit tant et si bien que, grâce à la protection d’un sociétaire

émérite qu’il avait souvent servi dans ses représentations de tournée

en jouant à côté de lui, tout chef d’emploi qu’il était, mais dans une

pensée d’avenir, les rôles les plus humbles du _grand trottoir_[11],

il fut admis comme pensionnaire dans la troupe des comédiens ordinaires

de Sa Majesté. Vous comprenez sa joie. Mais il visait plus haut

encore.--Jamais la comédie n’eut de pensionnaire plus dévoué et plus

utile: toujours chapeau bas devant monsieur le commissaire royal,

devant messieurs les sociétaires et mesdames les sociétaires, il

ne refusait aucune corvée, se résignait même quelquefois à remplir

l’emploi subalterne et quasi muet, qui est si naïvement et si

admirablement défini par ces deux vers:

Monsieur, c’est une lettre,

Qu’entre vos propres mains on m’a dit de remettre.

[11] Terme d’argot comique; _grand trottoir_ veut dire _haut

répertoire_.

Enfin après trois ans de Narcisse, de Phorbas, d’Alain, de Diafoirus

père et autres déboires, notre homme parvint à faire mettre sur le

tapis la question de son admission parmi les sociétaires. Il rendait

de si bons services, il avait tant d’expérience et de _traditions_,

il était en de si excellents termes avec tout le monde, que le comité

le reçut d’emblée. De ce moment M. Aristide, qui était connu pour

avoir l’épine dorsale très flexible, et pour balayer avec son front

la poussière des coulisses du théâtre et du parquet des antichambres

de toutes les influences du lieu, se releva comme Sixte-Quint, porta

la tête haute, fit la roue, prit des airs de grand seigneur et de

puissance, et se montra enfin tel qu’il est aujourd’hui.

Voyez-vous ce monsieur au toupet blond ébouriffé, au jarret

péniblement tendu, au visage plissé, mais soigneusement enduit de

pâtes conservatrices, à la poitrine portée en avant, au ventre chargé

de breloques, à la démarche prétentieuse, qui s’avance sous le

péristyle du Théâtre-Français: c’est l’illustre Aristide. Il ne faut

pas l’examiner longtemps pour reconnaître que c’est un _roquentin_ qui

cherche à se donner des allures jeunes, non point dans des pensées de

galanterie, mais dans un intérêt d’ambition et d’amour-propre. Depuis

que M. Aristide a sa part d’influence dans les conseils de la Comédie,

il s’est adjugé un emploi important; il a prétendu aux jeunes premiers

rôles en chef et sans partage, et malgré son âge, malgré son talent

négatif, malgré les ridicules de son débit et de sa tournure, il n’a

pas rencontré d’obstacle, car bien d’autres ont fait planche pour lui,

et presque tous ces messieurs et ces dames de la société sont dans une

situation identique.

Suivez-le bien des yeux... il distribue de petits coups de tête

protecteurs à tous les feudataires du théâtre, à la bouquetière, au

marchand de brochures, au décrotteur, au limonadier du coin, qui

s’inclinent devant lui comme devant la plus parfaite image de l’art

dramatique sur la terre. Il sort du comité de lecture et paraît

radieux. C’est qu’il vient de se donner une petite revanche à lui-même.

Hier il avait été obligé de recevoir une pièce en cinq actes dans

laquelle on ne lui avait point fait de rôle, mais qui était très

spécialement recommandée par le cabinet du ministre de l’intérieur.

Aujourd’hui il a refusé une comédie en trois actes d’un écrivain

débutant, qui avait commis la double maladresse de ne point lui

destiner une création et d’oublier de se faire recommander par le

ministère. Oser se présenter devant un comité avec le seul appui de

son talent. Vraiment la jeunesse est aujourd’hui d’une audace! Encore

si ce petit jeune homme avait été protégé par quelque sociétaire!

Ces messieurs et ces dames du comité ont l’habitude de se rendre de

petits services de ce genre. Passez-moi le drame de mon cousin, je vous

passerai la comédie de votre frère, ou de l’ami de votre famille. Mais

quant on fait le premier pas dans la carrière, et qu’on n’est pas le

favori du pouvoir, ou le cousin de l’une de ces dames, ou le parent de

l’un de ces messieurs, ou qu’on n’a point écrit des rôles d’un effet

égal pour _tous_ les membres de la société, c’est avoir perdu la tête

que de venir solliciter le vote du comique aréopage.

En attendant l’heure du dîner, Aristide se rend, suivant la saison,

au café Minerve, ou sous les ombrages poudreux du Palais-Royal.

Là, entouré de quelques comédiens de province que les destins

contraires ont jetés sur le pavé de Paris, ou de cinq ou six vieux

rentiers littéraires qui n’ont rien de mieux à faire pour le moment,

il pose en maître de l’art, il dit les préceptes, enseigne la

pratique, et développe un vaste plan de réforme dramatique qui doit

incontestablement sauver le théâtre en France. Ce plan a déjà plusieurs

fois été soumis au gouvernement, et en 1814, si l’empereur Napoléon

n’avait pas été aussi occupé de sa lutte désespérée contre l’étranger,

il aurait certainement fait une application gigantesque des idées

d’Aristide. Il le lui a fait dire par l’un de ses valets de chambre.

Il n’est sans doute pas besoin de vous apprendre que M. Aristide

est un détestable acteur. Né en Gascogne, cette terre des esprits

aventureux et des audaces heureuses, ce pays qui nous envoie tant de

garçons coiffeurs, d’hommes d’état et de barytons d’opéra-comique, il

s’élança d’un atelier de frisure sur les planches de certain théâtre

bourgeois de Bordeaux. Il _patoisait_ effroyablement, il avait beaucoup

de chaleur méridionale, il criait à faire plaisir à un sourd, il

gesticulait à démonter les coulisses, enfin il avait quelque chose

du tragédien Lafond, qui était aussi un produit du sol, et dont le

succès à Paris était pyramidal dans ce moment-là; il se vit applaudi à

outrance, et dès lors sa vocation fut décidée.

Et ici, permettez-moi une réflexion. L’une des plaies actuelles du

théâtre, plaie qui heureusement commence à se cicatriser, c’est que

trop longtemps, vers l’aurore de ce bienheureux dix-neuvième siècle,

il a recruté son personnel dans une classe fort estimable sans doute,

mais où n’avaient encore pénétré ni l’instruction, ni l’habitude des

manières sinon élégantes, du moins convenables. Avant notre grande

et mémorable révolution de 89, de quels éléments se composaient les

troupes dramatiques?--D’abord d’anciens enfants de la balle, ainsi

qu’on disait alors, c’est-à-dire de fils d’acteurs qui avaient été

élevés, comme Fleury, sur les genoux des reines et avaient pris,

au contact de la belle et folle société d’alors, un vernis de

gentilhommerie et de grandes façons qui leur allait à ravir à la scène

et hors la scène; puis, de quelques jeunes gens de famille ruinés par

les cartes, le vin et les femmes, qui se jetaient au théâtre pour faire

oublier, sous un nom supposé et dans une profession nouvelle, certaines

habiletés de main ou quelques longues et sanglantes batailles de nuit

avec le guet, et qui portaient sur les planches les allures noblement

dégagées et la tenue de bon goût auxquelles ils étaient faits de longue

main. C’était là sans contredit une société un peu mêlée, mais où l’on

trouvait avec une facilité merveilleuse des chevaliers de Dancourt, des

marquis de Marivaux et des Don Juan de Molière.

La révolution vint porter une rude atteinte à tous les préjugés, sans

oublier celui qui défendait l’abord de la scène aux gens du grand

monde, par respect pour eux-mêmes, aux petites gens, par habitude

et par superstition. Mais au premier moment ce préjugé-là ne perdit

guère de sa force que dans la classe infime; les autres étaient trop

occupées ailleurs. La noblesse émigrait et vivait à l’étranger, et la

bourgeoisie avait assez à faire de prendre dans le gouvernement, dans

la politique, dans la diplomatie, dans les finances, dans l’armée, les

positions qu’on lui abandonnait.

Alors le théâtre fut envahi par beaucoup d’aventuriers de bas étage,

sans tenue, sans éducation, sans avenir, qui se firent comédiens faute

de pouvoir trouver mieux. Ils étaient admirablement propres à jouer les

rapsodies républicaines dont s’appauvrissait alors notre répertoire;

mais il ne fallait pas leur demander autre chose. La scène française

a été pendant vingt ans la proie de ces _galvaudeurs_ dramatiques et

de leurs imitateurs; on en trouve encore quelques-uns (Aristide en

fait foi) qui sont debout pour la perte et le déshonneur de l’art, et

qui déparent les meilleures combinaisons comiques. Heureusement que

ces taches s’effacent tous les jours de plus en plus. Depuis quelques

années le préjugé anti-dramatique a perdu toute sa force, même dans les

hautes régions de la société. Nous avons vu dans ces derniers temps,

des jeunes gens de cœur et d’avenir, des esprits ornés, des manières

nobles et distinguées se produire à la scène aux applaudissements de

tous. Un début au théâtre n’est plus regardé comme une prise de métier,

mais comme une affaire d’art.--Cependant le mieux ne doit point faire

oublier le mal: c’est pourquoi nous allons continuer la flagellation de

M. Aristide.

Le prétendu talent de M. Aristide se compose de beaucoup d’ignorance,

d’imitations nombreuses, d’une certaine pratique de la scène et de

quelques habitudes des théâtres de province. Avec ce mince bagage, M.

Aristide est pourvu d’un immense amour-propre. Il se croit le seul

comédien de l’époque; selon lui, Talma n’aurait pas obtenu le titre

de _Roscius français_, il n’aurait point atteint le haut degré de

réputation auquel il est parvenu, si Aristide avait mis un peu plus

tôt le pied sur une scène de la capitale. Il ne peut pas se dissimuler

que, lorsqu’il joue, la salle est vide et que les buralistes n’ont pas

la moindre besogne; mais le goût du public ne saurait être égaré pour

longtemps, et bientôt il reviendra au seul et vrai beau! le beau, c’est

un Aristide, c’est la tragédie classique jouée par M. Aristide!

M. Aristide n’est-il pas le seul homme en France qui possède les

_traditions_? Les traditions! voilà son grand cheval de bataille! Il

n’admet ni les études personnelles, ni les inspirations en scène, ni

le génie, ni le progrès. Les traditions! les traditions! là est la

perfection, là est le _criterium_ du talent, là sont les colonnes

d’Hercule de l’art dramatique! Il faut porter son chapeau comme Baron,

mettre son épée comme Lagrange, s’asseoir comme Molé, marcher comme

Damas, se moucher comme Préville, parler comme Bellerose. Aristide

vous apprendra au juste avec quelle inflexion de voix Lekain disait

le _qu’il mourût_! et combien la Clairon mettait d’intervalle de

respiration entre ces deux hémistiches:

O haine de Vénus!------ô fatale colère!

Si vous lui demandez par quelle voie ces traditions sont arrivées

jusqu’à lui, il se contentera de hausser les épaules et de vous lancer

ce mot: _traditions_! Si vous lui faites observer que les saines

doctrines se sont peut-être corrompues par une transmission infidèle,

que telle ou telle inflexion de voix, qui était aiguë en 1720, a bien

pu, après avoir passé de bouche en bouche, devenir grave et même très

grave en 1840: il vous jettera toujours dédaigneusement la même réponse.

Vous voyez bien que M. Aristide, l’homme aux traditions et aux saines

doctrines, est très apte à devenir professeur de déclamation; aussi

ne s’en fait-il faute. En attendant que le gouvernement songe enfin à

lui donner une classe au Conservatoire et à lui faire confectionner

des automates aux frais du budget, il tient école chez lui; il a des

élèves des deux sexes. De petits Mithridates, des Monimes en herbe, des

Assuérus en première fleur, poussent pêle-mêle dans sa serre chaude

dramatique. Toutes les prétentions théâtrales qui grouillent sur le

pavé de Paris et des quatre-vingt-six départements trouvent asile chez

lui. Étudiants en droit de dixième année, fleuristes et chamarreuses

pleines d’ambition, jeunes artisans sans ouvrage ou plutôt sans

courage, femmes de loisir équivoque qui veulent mettre leur beauté en

étalage sur la scène, s’y donnent fraternellement la main.--Aristide

est magnifique dans l’exercice de ses fonctions d’instituteur; il

prend une contenance plus superbe que jamais, se drape dans sa robe

de chambre à ramages et, la brochure à la main, arpente d’un pas

majestueux sa longue salle d’exercice. Prêtez bien l’oreille à ses

observations:

--Monsieur Alfred, c’est ici que feu Dazincourt levait la jambe droite

et pirouettait sur lui-même! Diable! n’y manquons pas.

--Allons donc... mademoiselle Herminie... mettez-moi là les deux

soupirs d’une seconde chacun que se permettait la Dumesnil...; ça

repose...

--Ah! monsieur Polydor, ce n’est pas dans cette posture que Brizard

recevait les coups de bâton de Scapin... Il faisait dos rond... On les

reçoit mieux de cette façon et la situation est plus comique... Vous,

vous rentrez en vous-même comme si vous aviez peur... Ce n’est pas

ainsi qu’on joue la comédie, mon cher monsieur...

Aristide fait tous les six mois au moins débuter un de ses élèves,

mais jamais dans son emploi; ils obtiennent tous le même succès,

c’est-à-dire qu’ils sont engagés... à retourner dans le sein de leurs

familles dont ils sont appelés à faire l’ornement. Ces échecs fréquents

et successifs ne découragent pas M. Aristide; il se contente de dire

qu’il n’a pas la main heureuse. Et voici de quelle façon il console,

après leur disgrâce, ses élèves des deux sexes:

--Jeune homme ou jeune fille, vous n’avez rien à vous reprocher...

vous étiez initié par moi aux plus secrets mystères de l’art; mais la

nature n’a rien fait pour vous... Allez!

A l’époque où il fut reçu sociétaire, M. Aristide, tout fier de sa

position nouvelle, voulut imiter quelques-uns de ses camarades et aller

donner des représentations en province.

C’est une existence si belle que celle de l’acteur de Paris qui voyage!

Quand il doit honorer une localité de sa présence, il est annoncé deux

mois d’avance par la gazette... Le jour de son arrivée est pour la

ville un jour de fête... Les camarades et les jeunes gens du pays vont

à deux lieues au-devant de lui... Il entre dans la cité entouré d’une

brillante cavalcade, comme un souverain en voyage, et toutes les dames

de la ville, dès qu’elles entendent le roulement de sa chaise de poste,

se mettent au balcon dans leurs plus beaux atours et lui jettent au

nez les bouquets les plus odoriférants! Il y avait là de quoi séduire

une tête plus forte que celle de M. Aristide! Et ses rêves, à lui,

était encore plus magnifiques que la réalité... Il se voyait porté en

triomphe par la population empressée... On lui décernait des statues...

On donnait son nom à des quais et à des places publiques... Il revenait

à Paris chargé de couronnes de laurier et le portefeuille garni d’un

nombre infini de billets de banque... La fortune et la gloire!--Hélas!

que le réveil fut triste!

M. Aristide alla à Rouen. Le premier jour, il fut _siffloté_ dans

le rôle de _Néron_, et le lendemain il fit 59 francs 25 centimes de

recette.

L’année suivante, M. Aristide alla à Amiens. Le premier jour, il fut

siffloté dans le rôle de _Néron_, et le lendemain il fit 29 francs 15

centimes de recette.

L’année suivante, M. Aristide alla à Villers-Cotterets. Le premier

jour, il fut siffloté dans le rôle de _Néron_, et le lendemain il fit 7

francs 09 centimes de recette.

Après ces malheureuses tentatives M. Aristide, gémissant sur la

dépravation de l’intelligence publique, fut obligé de renoncer aux

tournées départementales: ce qui ne l’empêche pas de se proclamer

le premier tragédien de France et de Navarre. Si vous le rencontrez

dans quelque théâtre secondaire, où souvent il y a des talents fort

naturels, fort estimables, fort supérieurs aux talents de convention

et de routine, vous le verrez hausser les épaules de pitié et donner

des marques du plus profond dédain: «Ces gens-là ne savent pas marcher,

s’écriera-t-il tout haut. Ces gens-là ne savent pas dire deux mots de

suite!» Le public applaudit; Aristide se déchaîne contre le public.

Il n’y aura véritablement de théâtre en France que lorsque tous les

acteurs seront du genre Aristide, que lorsque le parterre ne sera

composé que de spectateurs capables de comprendre et d’approuver

l’Aristide.

Lorsque M. Aristide doit jouer dans la pièce d’un auteur commençant,

il le désespère aux répétitions par ses observations continuelles, il

le met au supplice par ses critiques maladroites, il l’aveugle des

bouffées de son amour-propre; mais il est toujours d’une docilité et

d’une soumission parfaites devant les poëtes d’administration, devant

les Térence des bureaux ministériels.

La principale occupation de M. Aristide consiste à éloigner du théâtre

les jeunes acteurs qui donnent des espérances et surtout ceux qui

auraient la prétention de débuter dans son emploi. Il ne permet l’accès

qu’à la médiocrité, qui ne saurait lui causer d’ombrage. Du reste il y

a sur ce chapitre, entre ces messieurs et ces dames de la Comédie, une

société d’assurance mutuelle. Le vieux comique prête volontiers secours

au vieil amoureux contre l’invasion d’un talent frais et jeune, à

condition que le même service lui sera rendu demain. Jamais M. Aristide

n’a donné sa voix pour l’admission d’un aspirant qui aurait pu rendre

ses beaux jours à la Comédie. Ah! monsieur Aristide, si le public avait

comme vous voix au comité, ne crierait-il pas de toute la force de ses

convictions et de ses goûts: «Je suis fatigué de voir des bouches sans

dents, des têtes sans cheveux, des bras décharnés, de vieux mollets

qui font grimacer l’étoffe... Je suis fatigué d’entendre de beaux vers

chantés sur la mesure d’une sempiternelle mélodie, et je ne veux plus

des restes réchauffés de Lekain et de Dugazon!... Arrière les Achille

qui portent perruque, et les Iphigénie à la voix chevrotante!

Mais malheureusement le public ne peut protester que par son absence,

et M. Aristide et ses camarades se consolent de la faiblesse des

recettes par les satisfactions données à leur vanité. Ils bannissent

impitoyablement du théâtre tout ce qui n’a pas passé la quarantaine:

la verdeur est un titre d’exil. La Comédie n’est plus qu’un hôtel des

Invalides. On cite un figurant de cinquante ans qui a été chassé comme

dangereux, parce qu’il ne toussait pas au mois de janvier.

Si quelque débutant, grâce à une haute protection ou aux suffrages

de la foule, parvient à prendre pied en dépit d’eux, ils lui font

subir tant de disgrâces, ils lui imposent tant de rôles qui sont des

repoussoirs ou des écueils, ils l’étouffent si bel et si bien, que le

pauvre néophyte est bientôt réduit à aller chercher des cieux plus

cléments. Il n’est arrivé que dans ces derniers temps, et une seule

fois encore, qu’une actrice de vingt ans saluée par les acclamations

unanimes de la foule et soutenue par quelques écrivains de goût, ait

pu s’asseoir triomphalement sur le siége tragique de Clairon et de

Duchesnois, malgré l’opposition des anciennes reines du métier et des

médiocrités en place. Croyez-vous que dans l’intérêt de l’art et de la

caisse on s’en soit réjoui au sein des conciliabules de la Comédie?

Non... Prêtez l’oreille aux causeries de coulisse et de foyer... Vous

entendrez des doléances sur les erreurs du vulgaire et des malédictions

contre l’influence pernicieuse de la presse.

M. Aristide se retirera le plus tard qu’il le pourra; mais enfin il

se retirera, nous l’espérons bien. On donnera une représentation à

son bénéfice, après je ne sais combien d’années _de bons et loyaux

services_; on jouera _le Malade imaginaire_, il y aura une cérémonie

dans laquelle paraîtront tous les sujets de la troupe: Aristide fera

ses adieux au public dans le costume du rôle qu’il a joué _avec le plus

d’agrément_; il versera des larmes d’attendrissement et s’évanouira

entre les bras d’Argan et d’Agrippine. C’est là le programme ordinaire.

Puis il ira manger sa pension, rue de l’Ancienne-Comédie, en face de

l’ancien Théâtre-Français, au-dessus du café Procope, au troisième

étage. Et comme un vieux comédien aime toujours à sentir l’huile des

quinquets et à voir les banquettes de parterre, il enrôlera de jeunes

ouvriers et des grisettes, montera des parties dramatiques pour les

environs de Paris, promènera l’_Étourdi et Manlius_ de Choisy-le-Roi

à Pontoise, et de Saint-Germain à Saint-Maur, et cabotinera comme un

héros de roman comique, jusqu’à la dernière heure de sa vie.

=L. COUAILHAC.=

[Illustration]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 40 / 62 题