DANS un vaste et bel hôtel du faubourg Saint-Germain, au fond d’une
chambre élégante et blanche de jeune fille, toute parfumée d’un frais
parfum, et tout ornée de mille petits riens charmants, mademoiselle
Marguerite de Bussy était assise devant une table en bois de
palissandre chargée d’une écritoire d’écaille incrustée d’or, avec tous
ses accessoires de papier armorié, de cire odorante et de cachets aux
fines et délicates devises.
Elle écrivait depuis un moment, et sa plume courut d’abord avec une
grande rapidité, mais tout-à-coup elle s’arrêta. La jeune fille parut
rêver, voulut recommencer à écrire; mais, soit qu’il y eût dans la
lettre dont elle s’occupait quelque pensée difficile à exprimer, soit
qu’elle songeât à trop de choses ensemble, les mots ne coulaient plus,
elle s’arrêta tout à fait et resta pensive.
Mademoiselle de Bussy était une jolie personne assez grande, un peu
pâle, frêle, délicate, blonde, avec des mains et des pieds d’enfant,
un air de distinction et d’élégance exquises, une physionomie fine,
mobile, un peu moqueuse, et cette assurance spirituelle que possèdent
toutes les jeunes personnes élevées au milieu du grand monde; elle ne
marchait, ni ne s’asseyait, ni ne parlait, ni ne se taisait, sans qu’on
comprit qu’elle était née dans un noble hôtel du noble faubourg, tant
elle était belle et grande dame depuis les pieds jusqu’à la tête.
Elle avait donc interrompu sa lettre, et rêvait avec un air assez
triste quand un coup très léger se fit entendre à sa porte, et une
jeune femme entra dans sa chambre sans s’être fait annoncer.
«Comment! c’est vous, chère Diana! quel bonheur inespéré de vous voir!
s’écria Marguerite. Je vous croyais à Londres, et, tenez, je vous
écrivais.
--Chut! dit la jeune femme en mettant deux doigts sur sa bouche en
signe de mystère; ne me nommez pas, chère Marguerite; je ne fais que
traverser Paris, et je tiens beaucoup à ce que mon passage n’y soit pas
connu. Vous n’en parlerez pas même à votre mère. Je sais qu’elle est
sortie; je m’en suis assurée avant d’entrer chez vous.
--Pourquoi tout ce mystère, chère lady L...? dit Marguerite.
--Oh! pour rien, je vous conterai cela plus tard, répondit la jeune
femme avec un léger accent anglais, plein de grâce dans une jolie
bouche. Un voyage, une partie, un coup de tête; une misère enfin,
ajoute-t-elle d’un ton qu’elle cherchait à rendre léger, mais où
perçait cependant quelque embarras. Je ne verrai personne à Paris.
--Comment! pas même ma mère, qui aurait été si aise de vous voir?
--Non, personne... On ne voulait pas non plus que je vous visse; mais
je n’ai pas voulu traverser Paris sans embrasser ma chère Marguerite.»
Et la belle et jeune femme jeta ses bras autour de la taille de son
amie avec ce mélange de gaucherie et de grâce dont l’une appartient à
la nature anglaise, et dont l’autre est inséparable de la jeunesse et
de la beauté.
Marguerite lui rendit ses caresses et lui témoigna la joie que lui
causait son arrivée inattendue.
«J’ai tant de choses à vous dire, continua mademoiselle de Bussy quand
elles se furent toutes deux assises sur une petite causeuse où elles se
tinrent quelque temps embrassées. Mais avant tout parlez-moi de lord
L... Il est ici, sans doute?
--Non, répondit-elle avec un peu d’embarras. Et, voyant l’étonnement
de son amie, elle se hâta d’ajouter, en rougissant comme un enfant qui
ment: «Il doit me rejoindre dans peu... Et ses chevaux, ses chiens...
Il aime énormément ses chevaux et ses chiens, et ne pouvait pas les
quitter si vite!
--C’est donc avec votre mère que vous voyagez?
--Pas davantage; mais de grâce ne mettez pas votre esprit à la torture
pour deviner les circonstances de mon voyage; je vous conterai cela
plus tard, et parlons de toutes ces choses que vous aviez à me dire;
j’ai très peu de temps à vous donner, et je veux savoir tout ce qui
vous touche. Nous avons été si séparées depuis deux ans... et Dieu sait
quand nous nous reverrons! murmura-t-elle, mais si bas que Marguerite
n’entendit pas ces derniers mots.
--Ah! oui, nous avons été bien séparées, chère Diana. Heureusement vous
arrivez au moment où j’ai le plus besoin de vos conseils et de votre
amitié, non pour me décider, car je le suis, mais pour m’aider à suivre
vaillamment mes résolutions.
--Mon amitié est tout à vous, chère petite, vous le savez bien; quant
à mes conseils, ils ne passent pas pour très bons, je vous en avertis.
En disant ces mots, Diana s’était levée comme pour arranger ses boucles
brunes et soyeuses que le vent avait un peu dérangées, et la glace
refléta l’un de ces visages qu’on ne trouve que dans les rêves, ou en
Angleterre.
--Mais avant tout, continua Diana, faites bien défendre votre porte,
pour qu’on ne puisse nous interrompre ni me voir chez vous, et vous ne
parlerez de ma visite à personne, entendez-vous bien...
--Mon Dieu! ma chère Diana, je vous trouve un air distrait et agité qui
m’alarme; que vous est-il donc arrivé?
--Rien... il ne m’est rien arrivé, je vous assure... C’est sans doute
la joie de vous revoir qui me donne cet air préoccupé... Ah! chère
Marguerite, votre vue me rappelle de si doux souvenirs! quel temps
plein de charme il retrace à ma mémoire!
--Celui de votre mariage, n’est-ce pas, où je vous vis si heureuse, si
éperdument éprise du beau Jemmy?
--Oh! non, en vérité, ce n’est pas à ce temps-là que je pensais, mais
au contraire à celui où j’étais encore une heureuse fille insouciante,
ayant tout l’avenir, l’espace, le monde à moi, et portant mes rêveries
sur les grèves enchantées qui bordent la mer; mes espérances étaient
grandes comme elle alors.
--Oh! plaignez-vous, belle songeuse, d’avoir échangé de vagues
illusions contre un mariage d’amour... Et que diriez-vous donc, ma
pauvre Diana, si vous aviez échangé tous les trésors, toutes les joies
de ce ciel étoilé que chaque jeune fille porte en elle-même, contre les
froides et lourdes chaînes d’un mariage semblable à celui que je vais
faire?
--Vous allez vous marier, chère Marguerite; oh! j’en suis bien aise;
contez-moi tout cela.»
Dans la manière dont ces derniers mots étaient dits par lady L...,
peut-être aurait-on pu voir percer, à travers l’intérêt que lui causait
cette nouvelle, un certain soulagement d’échapper aux investigations de
son amie, en portant toute l’attention de Marguerite sur elle-même.
«Oh! vous allez vous marier? reprit-elle, en voyant que mademoiselle de
Bussy ne disait plus rien.
--Oui, mais il n’y a rien là de très gai, je vous assure.» Elle essaya
de sourire tandis que dans ses yeux brillaient deux larmes qu’elle
essuya furtivement avec l’un de ses doigts et reprit: «Pour moi ce
ne sont pas, comme pour ma belle Diana, toutes les joies d’un amour
partagé; ce ne sont pas des promenades infinies au clair de la lune;
ce ne sont ni des soupirs, ni des extases de bonheur à faire rêver
longtemps une pauvre fille élevée comme moi à la française, et destinée
à se marier à la française, c’est-à-dire de la plus sotte façon du
monde; ô ma Diana, que je vous ai enviée alors!
--Quel mariage faites-vous donc? interrompit lady L... avec un sourire
indéfinissable, où paraissait percer une sorte d’impatience irritée.
--Quel mariage je fais? Ah, mon Dieu! je fais un mariage à peu près
comme tous ceux que je vois faire autour de moi, un mariage à pleurer
d’ennui en attendant qu’on y pleure de tristesse, et qu’on y meure de
consomption.
--Et pourquoi le faire?
--Pourquoi? mais, mon Dieu, parce qu’il faut bien en finir.
--Bonne raison! dit Diana éclatant de rire involontairement, malgré la
gêne et la contrainte qui avaient paru la dominer depuis un moment.
--Mais oui, pour en finir, reprit mademoiselle de Bussy; vous ne me
comprenez pas, je le vois bien, parce que vous ne savez point ce
que c’est en France que d’être cette chose insipide, ennuyeuse et
embarrassante qu’on appelle une fille à marier.
--Que ne suis-je encore cette chose-là! dit Diana en étouffant un
soupir.
--Vraiment, reprit mademoiselle de Bussy, je ne suis pas surprise de
votre étonnement. En Angleterre, l’état de jeune fille est une royauté
charmante; une jeune fille règne sur tout ce qui l’entoure; toutes les
fêtes, tous les plaisirs sont pour elle: son printemps est plus riant
et plus beau que celui de l’année. Tant qu’une Anglaise n’a point subi
le joug quelquefois un peu rude du mariage, c’est une reine, c’est une
fée autour de laquelle tout est sourire et bonheur; elle est libre,
elle est fière et dicte des lois à tout ce qui l’approche. Il y a
longtemps qu’on l’a dit, il faudrait être jeune fille en Angleterre et
femme en France.
--J’aurais assez aimé à cumuler ces deux libertés, dit Diana moitié
gaie, moitié triste.
--Il ne tient qu’à vous, chère Diana, venez passer l’hiver prochain à
Paris.
--Je ne sais point ce que je ferai l’hiver prochain, je vis au jour le
jour, n’aimant pas à songer au lendemain: mais dites-moi quelle est
l’existence des jeunes filles en France; vous ne m’en avez jamais parlé?
--Je ne m’en rendais pas encore bien compte dans ce temps-là: mais
deux ans apportent bien des changements. A notre âge, qui est celui de
toutes les curiosités, on regarde et on apprend mille choses auxquelles
on ne faisait point attention; eh bien! voici notre vie: les jeunes
personnes, comme on nous appelle, eussions-nous trente-six ans, si nous
sommes encore à marier, les jeunes personnes ne comptent pour rien dans
notre faubourg Saint-Germain: tout se fait _pour elles_, dit-on, mais
rien _par elles_.
--C’est là une maxime que les gouvernements voudraient bien adopter
pour les peuples.
--Oui, mais les peuples se révoltent; et nous, dont l’état est d’être
agneaux ou colombes, nous subissons la loi commune, et on en abuse, du
moins dans les familles qui n’ont point encore adopté la nouvelle mode,
et où l’on ne nous contraint pas à faire des mariages d’inclination.
--Contraindre à faire des mariages d’inclination! allons, vous vous
raillez de moi, pauvre étrangère.
--Non, je ne me raille point, c’est une nouvelle mode; mais il faut
être énormément riche pour la suivre; il faut avoir cent mille livres
de rente, une mère dont l’amie intime a un fils qui n’en a que
cinquante tout au plus, mais en revanche un titre ou un très beau nom,
de ces noms qui sont à eux seuls une dignité; alors les mères arrêtent
le mariage de leurs enfants dans un jour d’expansion sentimentale
auquel on a pensé depuis dix ans. Cependant on décide qu’on ne doit
unir les jeunes gens que quand ils s’aimeront, et on débite là-dessus
de charmantes maximes, car nos mères aiment toutes à parler d’amour.
A dater de ce moment, le jeune homme reçoit l’autorisation de chercher
à se faire aimer, et comme les cent mille livres de rente lui plaisent
prodigieusement, il se promet bien de réussir; il abandonne le
Jockey’s-Club et les parties ruineuses qui pourraient lui faire du
tort si on les savait, il vient au bal et ne fait danser que sa future
fortune; il vient caracoler au bois autour de la calèche où elle est
promenée par sa mère. Si elle aime les chiens, il se met à aimer les
chiens; si elle est musicienne, il aime la musique; si elle est gaie,
il est gai; si son humeur est mélancolique, il est mélancolique et ne
lit que Byron et nos poëtes ténébreux; enfin, pendant six mois, il
est aussi parfaitement hypocrite qu’on nous force à l’être du berceau
jusqu’à notre contrat de mariage.
--Mais les parents, les amis, ne disent-ils rien?
--Non: les parents, les amis sont dans le secret, et chacun dit:
«Comme monsieur tel est bien! qu’il est agréable! comme il monte bien à
cheval! comme il a bon air! etc., etc. La mère dit à sa fille:--Comme
il aime sa mère! qu’il est bon, distingué, spirituel! il sera pair
un jour, et certainement il se fera remarquer à la chambre;» car si
beau que soit un nom, voyez-vous, maintenant on sent bien qu’il faut
retremper ses titres dans un peu de mérite personnel.
--Et que dit la jeune fille à cela?
--La jeune fille rougit un peu, elle se rappelle un soupir qu’il a
fait semblant d’étouffer en apprenant qu’elle part pour la campagne;
et pourtant c’est à la campagne que se frapperont les grands coups,
d’autant qu’on a remarqué qu’à force d’entendre vanter les mariages
d’inclination, la pauvre fille a pris la chose au sérieux, et semble
accorder quelque préférence à... son cousin; car les cousins, on dit
que c’est la peste des familles, et peut-être on a raison.
--Et vous, Marguerite n’avez-vous pas un cousin?
--Oui, le prince de M..., dit Marguerite en rougissant un peu; mais ce
n’est pas de moi que je vous parle, laissez-moi vous achever le mariage
d’inclination.
On part pour la campagne; huit jours après, le jeune homme arrive
avec sa mère, le temps presse, on craint le cousin, qui doit venir à
l’automne. Alors il tombe éperdument amoureux; on le laisse gémir et
soupirer pendant trois mois, plus ou moins; mais au bout de ce temps il
faudrait avoir bien du malheur ou de la maladresse pour qu’une jeune
fille ne finît pas par se croire un peu éprise.
--Marguerite, je vous trouve bien savante, vous m’étonnez! Où donc
avez-vous appris tout cela?
--J’ai appris tout cela d’une de mes amies, laquelle a été ainsi
conduite à épouser un homme qu’elle ne pouvait pas souffrir, et avec
qui elle est fort malheureuse, parce qu’il aimait passionnément sa
fortune et qu’il se souciait fort peu d’elle.
--Vos mariages d’inclination sont très plaisants!
--Pas trop, je vous l’assure.
--Alors ce n’est pas un mariage d’inclination que vous faites?
--Non, non! je ne suis pas assez riche et je ne dois m’éprendre de
personne. On répète très souvent devant moi qu’une fille bien née ne
doit avoir aucune préférence dans le cœur. Seulement, si un grand
seigneur très riche voulait bien devenir follement amoureux de moi,
ma mère serait la plus heureuse et la plus triomphante des mères.
Pauvre femme! elle attendra longtemps. Les jeunes gens ont trop
bien appris l’arithmétique depuis un certain temps pour songer à
moi. L’arithmétique est l’ennemie jurée des jeunes filles; c’est un
préservatif assuré contre l’amour qu’elles pourraient inspirer.
--Cependant vous êtes riche, je crois?
--Non, pas du tout. Ma mère a un très beau douaire, et paraît riche;
mais j’ai des frères et des sœurs tous mariés et en possession de
légitimes héritiers. J’ai dix mille livres de rente, pas davantage:
donc je ne puis plaire qu’à ceux qui n’ont rien.
--Et pourquoi cela? Je ne comprends pas la logique de ce raisonnement.
--Parce que ceux qui possèdent, ne fut-ce que six mille livres de
rente, sont infiniment plus riches vivant garçons qu’ils ne le seraient
avec seize mille livres de rente et une femme à loger, vêtir et
nourrir. Ma mère sait merveilleusement cela; aussi elle a placé ses
espérances ailleurs; et pour essayer de l’effet de mes charmes, elle me
mène depuis deux ans à toutes les ambassades afin d’y rencontrer des
étrangers.
--Pourquoi des étrangers?
--Parce qu’ils passent pour plus riches et moins bons calculateurs que
les Français.
--On pourrait bien se tromper.
--Peut-être. Et d’ailleurs que voulez-vous? je ne sais pas être aimable
pour tous les vieux princes russes, allemands, goths, visigoths ou
ostrogoths à col tordu, borgnes, bossus, boiteux ou manchots, que nos
mères se sont mises à cajoler pour nous. Aussi la mienne dit-elle en
riant, mais avec un grand fond de tristesse, que je suis d’une très
difficile défaite.
--Eh bien, pourquoi veut-elle donc se défaire de vous?
--Parce qu’il faut bien marier sa fille.
--Mais quelle nécessité?
--C’est l’usage, et une mère ne passe pour avoir bien rempli son devoir
maternel que quand, vaille que vaille, elle a marié tous ses enfants.
--Votre société française est singulière, en vérité! Donc, pour vous
conformer à l’usage, vous, ma chère Marguerite, à qui j’ai vu de tout
autres idées, vous vous mariez seulement pour en finir, ainsi que vous
disiez tout à l’heure. Et quel homme est celui que vous devez épouser?
--Je ne sais trop, répondit nonchalamment Marguerite.
--Est-il beau?
--Voilà bien une question d’Anglaise. Non, il n’est ni beau ni laid.
--Est-il jeune?
--Ni vieux ni jeune, trente-trois ans à peu près.
--Est-il riche?
--Non, je dirai qu’il n’est ni riche ni pauvre, si ce n’est qu’il
n’est vraiment pas assez riche à beaucoup près pour vivre dans la
haute société, dans laquelle son mariage va le placer, et qu’il faudra
nécessairement que nous passions ensemble beaucoup de temps à la
campagne, non pour y avoir une belle et large existence comme on la
mène en Angleterre, mais pour y vivre mesquinement pendant huit mois,
afin d’en passer quatre à Paris convenablement.
--A-t-il de l’esprit pour défrayer tout ce long temps que vous passerez
ensemble éloignés du monde?
--Eh non! il n’est point sot, mais il n’a point d’esprit; il n’est pas
bon, du moins de cette bonté forte et généreuse qui n’appartient qu’aux
gens d’élite, mais on dit aussi qu’il n’est pas méchant; il n’est pas
grand, il n’est pas petit; il n’a pas l’air extrêmement provincial
quoiqu’il vienne, comme Petit-Jean, _d’Amiens pour être suisse_; il n’a
pas un grand nom, il n’en a pas un trop obscur; il est dans le medium
de tout; et jusqu’à sa voix (car il chante) a subi cette loi fatale de
juste milieu dans lequel il semble avoir été pétri de toute éternité:
c’est un baryton, la seule voix pour laquelle je me sente une aversion
prononcée.
--Mais, ma pauvre enfant, vous qui n’aimez que les extrêmes et à qui le
médiocre a toujours été odieux, comment allez-vous faire?
--Je n’en sais rien.
--Je ne vous donne pas deux ans pour mourir de dégoût et d’ennui.
--Je le crois.»
Et mademoiselle de Bussy, la tête appuyée sur sa main, faisait danser
un de ses petits pieds dans une cadence rapide, ainsi qu’il arrive
quand on veut paraître calme au dehors et que cependant on éprouve une
grande agitation intérieure.
«Quelle folie! reprit Diana; en vérité, Marguerite, je ne vous
comprends pas. On voit bien que vous ne savez guère encore ce que c’est
que le mariage, ses difficultés, ses exigences, son despotisme. Vous
ne comprenez pas à quel point il faudrait profondément se convenir
pour s’y trouver longtemps heureux. Ce n’est pas même toujours assez
de l’amour pour opérer une complète fusion de deux êtres; il peut
s’éteindre, ajouta-t-elle d’une voix profondément triste, et montrer
qu’on s’est étrangement mépris quand on s’est cru faits l’un pour
l’autre: voyez-vous, Marguerite, il faut être de la même sphère, du
même pays moral, pour ainsi dire; autrement on souffre chacun toutes
les peines des exilés qui n’entendent plus jamais parler le langage
de la patrie. Et encore, si c’était là tout! mais, mon enfant, dans
l’angoisse qu’on éprouve d’une telle torture, on peut perdre la raison,
on peut écouter des accents qui répondent à toutes les pensées de votre
cœur, se laisser fasciner, séduire, succomber sous le charme, et ne
comprendre le danger que quand il n’est plus temps de le fuir, car on
est devenue coupable...»
Marguerite leva les yeux sur lady L... et vit qu’elle pleurait.
Diana baissa ses regards sous ceux de son amie; sa poitrine se
soulevait oppressée de sanglots, mais elle reprit brusquement:
«Il faut rompre ce mariage, il le faut!»
Marguerite essuya ses yeux; en voyant pleurer Diana, dont elle croyait
que les larmes coulaient pour elle, la jeune fille avait perdu quelque
peu de sa fermeté.
«Non, répondit-elle, il est arrêté, et le contrat doit se signer ce
soir: ce serait un esclandre; d’ailleurs, que gagnerais-je à attendre?
ce mariage est encore un des meilleurs de ceux qu’on me propose depuis
longtemps; tout est dit, il en sera ce qu’il pourra.
--Mais, mon enfant, expliquez-moi ce qui a pu vous conduire, vous que
j’ai vue décidée dans un temps à faire, comme nous autres Anglaises, un
mariage d’amour, à faire aujourd’hui la sotte affaire que vous êtes sur
le point de conclure? y a-t-il de votre part inclination contrariée,
dépit, désespoir? En vérité, je ne comprends rien à cette décision.
--Il n’y a rien au monde que l’ennui d’être ce qu’on appelle une
fille à marier: je me marie pour être mariée et qu’il n’en soit plus
question; pour ne pas être, par exemple, un jour comme ma tante
Éléonore: pauvre créature, elle a vieilli sous le harnais d’une fille
à marier, et je la vois encore, malgré ses quarante-cinq ans, se
redresser et faire la charmante quand un célibataire passe auprès
d’elle: elle me rappelle toujours le cheval du grand Frédéric, qui
dressait l’oreille et piaffait encore dans sa vieillesse quand il
entendait sonner de la trompette.
--Si vous riez, Marguerite, nous voilà perdues; c’est un indice certain
que vous allez vous affermir dans votre folie.
--Folie! folie! demandez à ma mère si je ne fais pas une action très
raisonnable. Écoutez, je veux bien vous le dire en confidence; malgré
l’air de jeunesse que me donnent mes cheveux blonds et une certaine
délicatesse répandue dans toute ma personne, j’ai vingt-quatre ans
passés. Quand les vingt-cinq auront sonné, j’aurai perdu toutes les
chances de me marier en jeune fille, on ne pensera plus pour moi qu’aux
hommes de quarante ans au moins; puis, si j’ai le malheur d’arriver
à trente, il ne tiendra qu’à moi de croire qu’il n’y a plus au monde
que des hommes de cinquante ans (bien conservés, à la vérité); ensuite
chaque année comptera quadruple, et en peu de temps je deviendrai
une _fille de mérite_, et je ne devrai plus aspirer qu’aux veufs de
soixante ans, goutteux, asthmatiques ou sourds, qui penseront à moi
pour _mes vertus_, parce qu’ils auront besoin de cataplasmes, de
tisanes et de soins dans leurs vieux jours. Hélas! hélas! c’est ma
dernière année de jeunesse comme fille à marier, et j’en veux profiter.
--Pour faire une belle fin, vraiment!
--Que voulez-vous, Diana, les choses sont arrangées en France de façon
que je n’ai point de chance de mieux faire, puisque je suis arrivée
jusqu’ici sans changer d’état.
--Pourquoi aussi ne vous êtes-vous pas mariée plus tôt?
--Oh! pourquoi, répondit Marguerite en soupirant, parce que j’avais
un brin de roman dans le cœur, et que ma mère avait dans la tête dix
grains d’ambition; à mon entrée dans le monde on me trouva jolie.
--Je vous trouve encore plus charmante cette année.
--C’est possible, mais il y a huit ans qu’on me voit, et cela me fait
perdre infiniment de valeur; enfin, n’importe! aux premiers moments de
mon apparition j’eus, comme dirait ma mère, le bonheur de plaire au
jeune prince héréditaire de N...
--Le prince Frédéric de N...! répéta Diana d’un ton assez singulier.
Une rougeur rapide passa sur son visage et la laissa très pâle.
--Lui-même; ses assiduités furent assez marquées pendant tout l’hiver.
--Et vous plaisaient-elles? reprit Diana du même ton...., il passe
pour.... très agréable.
--Elles ne me déplaisaient pas, parce qu’elles me mettaient à la mode.
--Seulement pour cela?
--Oui, car il est très blond, et je n’aime point un homme blond.
--Allons, allons, c’est une bonne raison, dit Diana en riant à demi.
--Quant à ma mère, elle était d’une joie contenue, digne et pleine de
convenance dans le monde, mais qui éclatait parfois dans l’intérieur.
--Eh bien, il me semble que tout allait fort bien, reprit Diana d’une
voix un peu amère.
--Oui, mon histoire aurait pu devenir un roman et finir de bonne heure;
mais le vieux prince de N... n’était pas si joyeux, et un beau matin il
emmena son fils en Allemagne; depuis, ma mère m’a dit (pour se consoler
elle-même) qu’il avait assez mal tourné, et qu’il avait fait beaucoup
parler de ses aventures galantes en Allemagne et aussi en Angleterre.»
Lady L.... ne répondit rien, mais elle parut oppressée et souffrante:
cependant elle se contint et dit:
«Eh bien, après celui-là ne vint-il pas quelque noble et beau
prétendant?
--On m’a proposé pendant deux ans d’excellents partis: je disais non,
parce qu’aucun n’était l’idéal que mon imagination avait forgé: et ma
mère disait aussi non, parce qu’aucun n’était ni duc ni prince, et que
le prince Frédéric avait élevé très haut le diapason des espérances
de ma mère; je ne pouvais point, à son avis, être moins que duchesse;
les pauvres mères s’abusent souvent beaucoup: de refus en refus,
je gagnai vingt-un ans. Cette année-là fut bien terrible, j’allais
être _majeure_; majeure, c’est la un mot épouvantable pour une jeune
personne. Et pour éviter d’être publiée _fille majeure_, je crois que
nous aurions renoncé, moi à mes rêves, et ma mère à me voir titrée.
C’était une véritable désolation: mais que faire? il faut s’accoutumer
à tout, même à vieillir, reprit Marguerite avec une moue charmante;
et jetant un coup d’œil à la glace de sa toilette placée vis-à-vis
de la causeuse, elle ne put s’empêcher de sourire, car la figure
qu’elle y vit n’était rien moins que vieille assurément. Cependant,
continua-t-elle, après le jour irrévocable qui m’enrôlait dans les
filles majeures, après avoir évoqué tous les exemples des temps passés
et présents qui pouvaient nous rassurer, nous avons repris peu à peu
chacune nos espérances et nos illusions.
--Et comment n’avez-vous pas rencontré, chemin faisant, votre idéal?
cela se rencontre toujours, reprit Diana en rougissant.
--Que sais-je? ceux-ci ne me plaisaient pas, je ne plaisais point à
ceux-là. En France, les jeunes gens font la cour aux femmes et non pas
aux jeunes personnes, attendu que les usages nous enjoignent de ne
parler de rien _par innocence_.
--Pourtant j’ai ouï dire qu’à Paris la conversation était souvent
très libre, et je pense que vous devez parfois entendre des choses
singulières.
--Oui, on parle de tout devant nous, d’histoires galantes, d’anecdotes
passablement scandaleuses, de bons mots qui ne sont pas toujours
très châtiés; mais malheur à nous si nous comprenions le langage le
plus clair! nous ne devons ni sourire ni rougir, sous peine de passer
pour savoir plus de choses qu’il ne convient à notre état de jeunes
personnes.
--Et êtes-vous en effet si ignorantes?
--Oh! je crois, dit Marguerite en riant dans sa jolie figure fine,
que nous sommes un peu comme les enfants muets dont les nourrices se
vantent avec orgueil: «Il ne parle pas encore, disent-elles, mais il
n’ignore de rien.»
--Vous vous vantez, ma chère enfant, reprit Diana avec une certaine
pédanterie de femme mariée.»
Marguerite rougit et craignit d’avoir outre-passé sa pensée, mais
elle continua: «Vous voyez qu’avec ce système qui nous rend stupides
à plaisir devant les hommes, il est très difficile à une jeune fille
de faire sortir son roman de l’état d’abstraction. J’ai donc ainsi
gagné vingt-quatre ans, autre année fatale! depuis près de dix mois que
j’y suis entrée, ma mère a quitté toutes ses espérances, et un désir
effréné, une impatience sans espoir s’est emparé d’elle; elle en parle
le jour, elle y rêve la nuit; tous ses amis sont en campagne, et nous
ne passons jamais une semaine sans faire au moins une entrevue.
--Qu’est ce qu’une entrevue? dit lady L....
--O bienheureuse Anglaise! qui ne sait pas ce que c’est qu’une
entrevue, s’écria Marguerite avec une emphase plaisante: une entrevue
est une invention assommante et saugrenue de notre civilisation
matrimoniale; c’est une rencontre fortuite où l’on fait trouver
ensemble une jeune personne qui _ne se doute de rien_ et un homme à
marier. Avez-vous jamais vu vendre un cheval?
--J’en ai du moins vu beaucoup acheter.
--Vous avez alors vu comme on le fait marcher au pas, au trot, au
galop; on montre ses pieds, ses dents, on dit s’il a de bons poumons,
s’il est bon coureur, s’il est facile à ferrer, s’il se nourrit
bien; que sais-je encore? Eh bien! cette exhibition de toutes les
qualités chevalines n’est rien auprès de celle d’une créature soumise
à l’entrevue: on la pare des pieds à la tête de tout ce qui peut
l’embellir, on la place sous son meilleur jour; si le bal lui va bien,
c’est au bal qu’on la montre; si elle chante, c’est au concert; si elle
n’est point trop sotte, c’est à un dîner, où chacun l’interroge, qui
sur ses talents, qui sur ses goûts; l’un lui parle musique, l’autre
dessin, un autre lui demande qui elle admire le plus, de Victor Hugo
ou de M. de Lamartine, le tout pour la faire briller. Pour moi, j’en
ai fait partout, et je les avais prises dans une telle horreur que
je les manquais toutes! Au bal, quand j’avais soupçonné l’entrevue,
j’étais mal coiffée et je me sentais gauche, ce qui est le meilleur
moyen pour l’être en effet: tout me mettait à la gêne sous des regards
inquisiteurs; au concert je chantais faux, et j’étranglais toutes mes
roulades.
--Mais aux dîners, du moins, vous n’étiez point sotte, j’imagine?
--Eh bien! vous vous trompez, ma chère; je trouvais presque toujours à
soutenir, je ne sais par quelle fatalité, quelque thèse odieuse à tous
les maris. Un jour entre autres (je n’étais pas, il est vrai, dans la
confidence de l’entrevue), je voulus prouver de la meilleure foi du
monde et sans songer à mal, je vous l’assure, que les seules femmes
heureuses que je connusse étaient toutes de jeunes veuves; ma mère
toussa: je la pris à témoin; elle toussa plus fort, mais j’étais en
verve de gaieté, j’allai mon train, accumulant les exemples, et je ne
m’arrêtai que quand le monsieur de l’entrevue me dit d’un air gonflé
de colère: «Mademoiselle, si l’état de veuve est celui qui vous paraît
déjà le plus désirable, je pense que peu de gens seront ambitieux de
vous offrir les moyens d’y arriver.» Je le regardai très surprise, et
je lui vis un air de dignité blessée, si sotte et si plaisante, que je
fus prise d’un fou-rire inextinguible.
--Oh! le triste animal que celui qui ne sait pas rire d’une
plaisanterie!
--D’autres fois je disais que j’aimais le monde devant un homme qui
n’aimait que la campagne, ou que j’avais une santé délicate devant
un jeune homme qui avait horreur d’une femme malade. On a dit qu’un
courtisan ne doit avoir ni humeur, ni honneur; eh bien! ma chère
enfant, une fille à marier ne doit avoir ni cœur, ni foie, ni poumons,
ni goûts, ni opinions, ni esprit, ni yeux, ni oreille, de peur que
si elle vient à montrer une de ces choses, ce ne soit pas celle qui
cadre avec les idées hétéroclites du seigneur et maître qui vient
l’observer dans une entrevue. J’ai connu deux mères qui portaient si
loin les précautions, qu’elles n’avaient fait embrasser à leur fille
aucune religion, afin qu’elles pussent épouser, selon l’occurrence,
un catholique ou un protestant; mais ces choses sont rares, parce que
tous les hommes, quelles que soient d’ailleurs leurs idées religieuses,
aiment à trouver une femme pieuse.
--S’ils ne sont pas dévots, que leur importe?
--Ils disent que c’est une garantie.
«On pourrait faire un livre de toutes mes entrevues; je n’y plaisais
guère à personne, et personne ne m’y plaisait. Il faut dire aussi
que l’homme du monde le plus séduisant devient intolérable dans une
entrevue, et qu’une femme y est affreuse, et guindée et stupide.
Voyez-vous bien, c’est une galère, et depuis que ces malheureux
vingt-quatre ans sont venus mettre ma mère en émoi, je fais
perpétuellement de ces malheureuses rencontres; et, je dois dire avec
tristesse que tous les jours les qualités du prétendant diminuent; nous
écoutons maintenant des propositions qu’on n’eût jamais osé nous faire
il y a quelques années; c’est triste, voyez-vous, d’être au rabais,
et à moins de quelque bonne succession qui relève nos actions, on ne
sait où cela peut s’arrêter. La fable de La Fontaine prend une réalité
désespérante, et voilà ce qui fait qu’en un mot j’en veux finir.
--Mais ce cousin dont vous ne voulez point que je vous parle, je l’ai
vu dans un temps avoir pour vous une de ces tendres affections qui
naissent dans l’enfance et peuvent durer toute la vie.
Marguerite rougit beaucoup, mais elle reprit avec impatience: «Roger a
cinquante mille livres de rente, sa mère lui a défendu de songer à moi;
quoiqu’il prétende vouloir attendre qu’il l’ait fléchie, je ne veux
pas être une pierre d’achoppement entre ma tante et lui, et, quoique
j’aie pour lui, non de l’amour, mais une bonne et sincère affection, je
n’attendrai point l’incertaine bonne volonté de la princesse de M...,
ni qu’il soit revenu d’un long voyage qu’elle lui a fait entreprendre:
en un mot, j’en veux finir.
--Quel refrain! et ne vaudrait-il pas cent fois mieux rester fille
toute sa vie, que de finir par une détestable union.
--Ah, fi! rester fille comme ma tante Éléonore, j’aimerais autant
être enterrée vive; j’aime assez le monde, et une vieille fille y
joue un rôle insupportable; elle y devient ridicule; elle y vit sans
considération, sans appui; de plus, elle y vit sans fortune; il n’y a
point d’âge où des parents consentent à donner à leur fille ce qu’ils
donneraient à leur gendre: on est en tutelle tant qu’on a le bonheur
de conserver son père ou sa mère. On est à peine logée; vous voyez,
j’habite le cabinet de toilette de ma mère, sans qu’elle trouve qu’il
soit nécessaire de me donner un appartement plus agréable et plus
commode: je vais me marier, dit-elle toujours. On me pare pour me
montrer, mais je manque de beaucoup de choses nécessaires. A quoi bon
faire ceci et cela, ne vais-je pas avoir un superbe trousseau! pourquoi
le moindre bijou, ne vais-je pas avoir une ravissante corbeille! Gêne
et ennui, voilà pour l’intérieur; position fausse et désagréable, voilà
pour l’extérieur. Il résulte de tout cela, ma belle Diana, qu’au lieu
d’avoir pu faire comme vous un choix qui assure un bonheur romanesque
à la vie entière, je vais m’ensevelir dans le plus triste de tous les
tombeaux, un mariage de convenance qui ne me convient pas. Mais, paix!
voilà la voiture de ma mère.»
Diana se leva précipitamment en s’écriant:
«Mon Dieu, comment faire? il ne faut pas absolument qu’elle me voie
ici.»
Marguerite réfléchit un instant, et, se levant à son tour, elle dit:
«Venez vite; on ne sort de ma chambre qu’en passant par celle de ma
mère, mais vous pourrez la traverser avant qu’elle y soit arrivée.»
En disant ces mots, elle conduisit lady L... toute tremblante à travers
l’appartement de madame de Bussy, et, lui ouvrant la porte d’un très
petit cabinet et d’une chambre de la femme de chambre, où venait
aboutir un escalier dérobé, elle lui indiqua les moyens de regagner la
voiture qui l’attendait à quelque distance: mais prête à la quitter,
Marguerite lui dit:
«Chère Diana, pourquoi ce trouble et cette fuite précipitée? pourquoi
me quitter sitôt? Tout votre air m’inquiète.
--Il le faut, il le faut! vous saurez tout, je vous écrirai....
aimez-moi toujours. Hélas! bientôt peut-être vous serez la seule au
monde! Et la belle jeune femme se jeta en sanglotant dans les bras de
la jeune fille alarmée; puis, ayant entendu quelque bruit, elle s’en
arracha et se hâta de descendre le petit escalier... Après en avoir
franchi quelques marches, elle se retourna et dit à Marguerite:
«Mon enfant, je vous en supplie, promettez-moi de ne pas vous marier
ainsi... ni par amour, c’est le malheur de la vie.» Et elle disparut au
tournant de l’escalier.
«Voilà qui est inexplicable: «ni ainsi, ni par amour,» Mon Dieu!
qu’a-t-elle? Serait-elle malheureuse?»
Marguerite retourna pensive dans sa chambre; madame de Bussy y entra un
instant après: elle paraissait agitée, mais singulièrement heureuse.
«Marguerite, chère enfant, lui dit-elle en la baisant au front, et
s’asseyant tout émue à la place que lady L... venait de quitter, je
t’apporte de grandes nouvelles. Tout va bien pour toi, et, Dieu merci!
je l’ai su à temps! Oh! que je suis heureuse! notre vieux cousin le
marquis de Bussy est mort.
--Oh! j’en suis bien fâchée, dit Marguerite; il était si bon pour moi!
--Sans doute, sans doute; je le regrette aussi beaucoup, mais en
mourant il s’est souvenu qu’il t’avait tenu sur les fonts de baptême,
et au lieu de disséminer sa fortune entre ses vingt neveux, il te
laisse cinquante-cinq mille livres de rente, sans compter un très bel
hôtel à Paris. Te voilà un des bons partis de la société, et déjà
le duc de C..., le parent du marquis de Bussy, en me mandant cette
nouvelle, te demande en mariage, pour resserrer, ajoute-t-il, de plus
en plus les liens d’amitié qui l’unissent à ma famille.
--Et mon beau fiancé de ce soir, dit Marguerite avec sa jolie
physionomie moqueuse, qu’allez-vous en faire?.
--Ce matin même, de chez mon notaire, où je viens d’apprendre ton
changement de situation, je lui ai écrit, avant que la nouvelle fût
ébruitée, pour lui dire que des réflexions sur la différence de vos
goûts et de vos caractères me faisaient renoncer à l’honneur de son
alliance.
--Vraiment, reprit Marguerite, je n’en suis assurément pas fâchée;
pourtant, s’il faut le dire, ce procédé me semble un peu dur. Le
trouver bon pour dix mille livres de rente, et le rejeter quand on en a
cinquante; comment pourra-t-on traduire cela dans le monde?
--C’est mon devoir de mère de bien établir mes enfants, et personne
ne saurait me blâmer de le remplir, répondit madame de Bussy d’un air
digne mais positif; à présent tu peux aspirer à tout, et j’espère te
faire faire un magnifique mariage.
--Allons, me voilà fille à marier comme devant; mais, ma bonne mère,
maintenant que je suis riche, pourquoi n’essaierais-je pas un mariage
d’inclination, non pas à la française, mais à l’anglaise, comme lady
L...? Vous en souvenez-vous? quand nous étions en Angleterre, c’était
bien beau, bien séduisant! O maman, la fortune doit servir, ce me
semble, à tout autre chose qu’à chercher la fortune; ne le pensez-vous
pas?
--Un mariage d’amour comme lady L..., c’est en effet une belle chose;
attendez. Madame de Bussy sonna sa femme de chambre, et lui dit de lui
apporter un journal anglais resté sur sa toilette; elle y lut ce qui
suit:
«Lady Diana L..., une belle et charmante personne de la haute société
anglaise, à la suite de vifs chagrins intérieurs, est partie de son
hôtel, dans Portland-Place, avec le prince Frédéric de N..., connu en
Angleterre par des succès de plus d’un genre; les fugitifs se rendent,
dit-on, en Italie en passant par la France.»
Marguerite restait confondue. Madame de Bussy, très fière de son
argument, encore que ce fût la fille d’une amie qui le lui fournît,
ajouta en regardant Marguerite:
--Voilà ce que sont tous les mariages d’amour.
--Je n’en reviens pas, répondit la jeune fille: c’est là l’explication
de... Mais craignant de trahir le secret de la visite du matin, elle
s’arrêta; un moment après elle reprit: En vérité, je ne comprends pas
comment il faut se marier, si les mariages de seule convenance et les
mariages d’amour sont tous également redoutables.»
Elle y pensa quelques mois encore, non plus avec les idées que le monde
lui avait faites, mais avec des idées sérieuses et vraies que lui
suggérèrent le malheur de lady L... mariée par amour, et celui de la
plupart des femmes qui l’entouraient, mariées par convenance de nom,
de fortune et de position. Madame de Bussy, pendant ce temps, nouait,
dénouait, renouait un nombre infini de négociations auxquelles sa fille
donnait peu d’attention.
A cette époque, Roger de M..., son cousin, revint de ses voyages.
C’était un homme sérieux; le temps ne l’avait point détaché de ses
souvenirs et de ses affections d’enfance. Son esprit s’était développé,
son cœur s’était mûri. Il rapportait un livre dont il avait connu
l’auteur en parcourant l’Allemagne et la Prusse, où il était voyageur
comme lui. Ce livre avait beaucoup servi à donner une direction élevée
aux pensées de son cœur; il voulut le faire connaître à Marguerite,
et tous deux le lurent plusieurs fois ensemble. Roger n’avait plus de
mère, et d’ailleurs Marguerite était devenue riche; ils se convenaient
donc par tous les rapports extérieurs, et de doux souvenirs d’enfance,
des rapports vrais, des convenances d’âge, d’esprit, de goût et de cœur
les unissaient. Voici les pensées qu’ils méditèrent en peu de temps:
«Pense et prie avant de choisir, choisis avant d’aimer, et ne confie le
secret de ton cœur qu’après en avoir longtemps causé avec Dieu et avec
ceux qui t’aiment.
«Et si Dieu et ceux qui t’aiment approuvent ton amour, noue-le par le
lien de la promesse au cœur de ta fiancée, de peur qu’il ne tombe de ta
main comme les choses qui ne tiennent pas.
«Et quand tu lui auras donné ta foi et que tu auras reçu la sienne, ne
ferme point tes lèvres aux pensées de ton cœur, et laisse ta fiancée
appuyer sa vie sur ton bras et ses espérances sur ton cœur.
«Et le ciel, où l’on aime sans fin ni mesure, s’inclinera vers vous,
et les anges prendront vos cœurs dans leurs mains et les aideront à
s’aimer[10].»
[10] LIVRE DES PEUPLES ET DES ROIS, chap. _aux Jeunes Gens_.
Beaucoup d’autres maximes étaient dans ce livre, et leur firent
comprendre à tous deux le mariage sous un jour sérieux et vrai; ils
s’aimèrent, et Marguerite se maria, mais pour devenir bonne et tendre
épouse, et non plus comme elle l’avait longtemps voulu, seulement pour
ne plus être cette chose à ressort, cette chose inerte, qui n’ose ni
penser, ni agir; cette chose artificielle, sans réalité, sans couleur,
sans saveur, sans personnalité propre; cette chose insaisissable,
inexplicable, qui n’est rien, ne sait rien, ne veut rien; qui voudrait
être seulement ce qui doit plaire à tous, et qu’on appelle _une
demoiselle à marier_.
=ANNA MARIE.=
[Illustration: LE PRÉCEPTEUR]
[Tête de page]