LE COCHER DE COUCOU.

DE tous les véhicules de l’Époque-Rococo, il ne reste que le cocher

de Paris et la vinaigrette de Lille: le coucou, humble boîte à

compartiments que traîne un cheval poussif, la vinaigrette qui tient le

juste-milieu entre la chaise à porteur et la brouette.

C’est la vieillesse qui a conservé la vinaigrette, c’est la jeunesse

qui fait vivre le coucou! C’est une si charmante voiture! On y est si

bien pressé, si bien serré, si bien étouffé! Elle rappelle si bien

l’époque où les Desgrieux des gardes françaises et de la basoche

allaient manger une matelotte à la Râpée avec les Manon Lescaut des

piliers des halles! Comme tout ce bon attirail de cheval et de voiture

unis ensemble respire le parfum de la galanterie joyeuse, vive et folle

du bon temps, du temps où les grisettes portaient les jupes courtes,

faisaient gaiement claquer leurs galoches sur le pavé, se décolletaient

comme des marquises et se moquaient de tout avec Madelon Friquet! Oh,

la charmante voiture! comme le coude touche le coude, comme le genou

presse le genou, comme la taille des jeunes filles est abandonnée sans

défense aux entreprises des audacieux!

Nos pères étaient plus mauvais sujets que nous, le coucou est là pour

le prouver. Nous avons beau nous moquer de leurs culottes courtes et

de leurs perruques, ils étaient plus avancés que leurs fils dans la

science des folles joies. Ils connaissaient tous les raffinements,

toutes les délicatesses, toutes les petites choses de la passion.

Certes il ne leur serait jamais venu en tête d’inventer l’omnibus des

environs de Paris, où huit imbéciles assis de chaque côté se regardent

curieusement, où chaque couple est sous la surveillance immédiate de

quatorze argus qui épient tout ses mouvements. Jamais ils n’auraient

même eu l’idée, pour aller à Saint-Cloud ou au moulin de Javelle, de

prendre un fiacre à six et de mettre ainsi les ébats de l’amour en

contact avec les regards jaloux ou méchants des cousins, des oncles,

des tuteurs... Non... Mais ils ont inventé le coucou! honneur à eux!

Vous êtes-vous jamais, par un beau soleil de juillet, promené le

dimanche matin du côté de la place de la Bastille? Avez-vous vu le

départ du coucou pour Saint-Mandé, pour Fontenay-sous-Bois, pour

Nogent, pour Neuilly-sur-Marne, pour Noisy-le-Sec, tous ces délicieux

petits villages jetés sur la lisière d’un grand bois, ou sur les bords

de la plus jolie rivière du monde? Avez-vous vu arriver par essaims

les grisettes du quartier Saint-Denis et les étudiants du quartier

latin?... Eh bien! vous avez dû le remarquer: les couples les plus

gais, les plus amoureux, les plus beaux, les plus jeunes n’hésitent pas

un seul instant. Ils ne s’arrêtent pas devant le cabriolet solitaire,

ils ne débattent pas de prix avec le triste carrosse numéroté, asile

ordinaire des familles bourgeoises chargées de provisions diverses

pour le dîner sur l’herbe. Ils ne s’emprisonnent pas dans les lourdes

diligences de l’entreprise Touchard, où l’on se trouve entre un

voyageur pour l’article _vins_, et un lieutenant d’infanterie de la

garnison de Corbeil, tout comme si on allait faire une excursion de

cent lieues. Une diligence au long cours comme au cabotage serait

incomplète, si elle ne recélait pas dans ses flancs un lieutenant

d’infanterie et un voyageur pour l’article _vins_.

Ils s’élancent tout d’abord, nos couples les plus gais, les plus

amoureux, les plus beaux, les plus jeunes, ils s’élancent dans les

coucous! Appelez cela de l’intelligence, appelez cela du caprice,

appelez cela de la reconnaissance: peu m’importe... Il n’en est

pas moins vrai que, tandis que les autres voitures n’ouvrent leurs

portières qu’à toutes les infirmités morales et physiques de la race

parisienne, les coucous sont aussitôt chargés d’une verte et rayonnante

jeunesse.

Et fouette cocher!

Si le coucou est une institution, le cocher de coucou est un type.

L’institution s’en va, hélas! tous les jours; le type s’efface!

Hâtons-nous de lui donner place dans notre galerie.

Jacques, notre cocher de coucou, n’est plus jeune. Il a pris les

guides des mains de son père vers l’année 1790. Son coucou est un

coucou héréditaire; plus heureux que maint fils de roi, plus heureux

par exemple que ce pauvre enfant royal, dont nous avons vu tant

de mauvaises contrefaçons dans ces derniers temps, Jacques a pu

tranquillement s’asseoir après son père sur le trône, je me trompe,

sur le siége de ses aïeux. Il regarde son coucou comme son patrimoine,

comme son berceau: il a pour lui le respect qu’avait autrefois le

jeune noble pour le vieux manoir féodal, archives de pierres de sa

famille; il a pour lui l’amour du propriétaire parisien pour sa maison,

de l’usurier pour son gros sac de louis neufs, de l’enfant pour son

premier jouet. Il n’est heureux que lorsqu’il roule dans sa voiture, le

fouet en main et la tête haute, entre deux belles allées de peupliers,

sur une route plate et unie, loin de la grande ville, de son fracas, de

ses inspecteurs, de ses calèches bourgeoises et de ses cochers anglais

à perruque de laine.

Jacques n’a rien de la passion ordinaire des cochers pour leurs

chevaux. Il ne voit, il n’aime que son coucou. Ses chevaux ne lui

semblent bons et utiles que parce qu’ils sont attelés à son coucou;

il les traite comme _un roi constitutionnel traite ses ministres_.

Lorsqu’ils sont fourbus et éreintés, il les met à la retraite. Il veut

que son coucou soit bien traîné. Un roi constitutionnel a quelquefois

le tort de laisser trop longtemps attachés au char de l’État des

coursiers qui ne peuvent plus marcher droit, malgré les fréquents et

sonores encouragements que leur applique le fouet de l’opinion. Jacques

ne commet jamais cette faute. Pour que son char roule gentiment, il

n’hésite pas à changer souvent de ministres.

Le cocher de coucou a vu les dernières fêtes de l’ancien régime, les

cérémonies patriotiques de la révolution, les orgies du Directoire,

les victoires de l’Empire, les processions de la Restauration et le

triomphe populaire de juillet. Sa chevelure tire sur le blanc de neige,

mais sa mine est toujours fraîche et réjouie. Et quand, par une belle

journée, il a son chapeau sur le coin de l’oreille et une rose à sa

boutonnière, il est encore digne de mener aux lilas la plus jolie paire

d’amoureux qu’on ait vue depuis Héloïse et Abeilard, ou, si vous aimez

mieux, depuis Héro et Léandre.

Son costume porte le cachet de toutes les époques qu’il a traversées;

1790 lui a légué le tricorne et la queue; de l’Empire il a conservé le

pantalon charivari qui flattait infiniment les vieux grognards de la

garde impériale; 1818 a chargé ses épaules d’un carrik café au lait.

Ainsi affublé, notre homme est un monument historique qui mériterait de

prendre place dans un musée.

Jacques est un véritable Automédon des anciens jours. Il regrette

le temps où c’était la voiture qui faisait la loi au voyageur et

non pas le voyageur à la voiture. Tout lui semble perdu depuis que

l’on a établi des départs à heure fixe, depuis que le conducteur

et le postillon ne sont plus, entre les mains du commis de bureau,

que des machines réglées comme des montres de Bréguet. Quelle belle

époque que celle où un voiturier ne partait qu’à sa guise, lorsque sa

cargaison était complète, lorsqu’il avait bien digéré, lorsqu’il avait

suffisamment embrassé sa femme et ses enfants, lorsqu’il avait le

cœur content, lorsqu’il voyait le ciel pur et sans nuages, lorsqu’il

daignait dire au voyageur comme le capitaine du brick marchand au

passager: «Allons, le vent est favorable!»--Aux yeux de Jacques, le

coche était le beau idéal de l’art des transports... le coche, qui

marchait deux heures dans la soirée pour éviter la grande chaleur

du jour, qui s’arrêtait complaisamment aux fêtes de village et aux

réjouissances religieuses des cités, et qui, sur la demande d’une

nourrice inquiète, attendait pour se remettre en route que l’enfant eût

achevé de faire sa première dent. Quelle différence avec le régime des

malles-postes, qui partent et arrivent à une minute près, et ne donnent

pas aux Ulysses contemporains le temps de demander un bouillon par la

portière.--Jacques n’a pas voulu se soumettre au joug du départ à heure

fixe. Il a conservé toute son indépendance, et c’est en lettres d’une

couleur fort vive et d’une taille démesurée qu’il a fait écrire sur son

coucou ces mots si fiers: «VOITURE A VOLONTÉ;» ce qui ne veut pas dire

que la voiture soit à la volonté des voyageurs... au contraire... mais

bien que les voyageurs et la voiture sont à la volonté du cocher...

Voilà en quoi la devise de Jacques rappelle le beau serment des

Arragonais: «Sinon, non.» Jacques est si jaloux de son libre arbitre,

il craint si fort de ressembler à ceux qu’il appelle les esclaves de

l’heure fixe, qu’il ne néglige aucune occasion de bien constater son

indépendance. Par exemple, lorsqu’un bourgeois le fait demander pour

neuf heures du matin, il a soin de n’arriver qu’à dix, et encore, en

se présentant devant la pratique, ne manque-t-il pas de jeter sur elle

un regard de défi. Autre exemple: lorsque les voyageurs ont pris place

dans sa machine roulante, il les fait fort longtemps attendre sous

un prétexte ou sous un autre, avant de donner le signal du départ,

et cela pour prouver d’une manière victorieuse que son coucou n’est

pas une diligence. Dernier exemple: si pendant la route quelqu’un de

la compagnie l’engage à prendre un sentier qui tourne à gauche, il

s’empresse de lancer son cheval au grand galop dans le sentier qui

tourne à droite.--C’est à l’aide de ces protestations continuelles

contre l’état de choses actuel, que Jacques parvient à satisfaire sa

rancune et à soutenir son courage.

Le cocher de coucou est le meilleur guide que l’on puisse choisir pour

parcourir les environs de Paris. Ce n’est point un savant, ce n’est

point un ami des arts et de la belle nature, il ne vous indiquera pas

les magnifiques points de vue, les ruines historiques, les monuments

célèbres; mais il vous conduira chez les restaurateurs en renom, il

vous enseignera les cuisines les mieux famées et les retraites les plus

mystérieuses.--C’est bien quelque chose.--Lorsqu’on sort des barrières

de la grand’ville, ce n’est guère pour faire de l’archéologie. Où

trouverait-on matière pour de telles études? La bande noire y a mis

bon ordre. Excepté Saint-Denis et ses tombeaux regrattés, Versailles

et son palais, vous ne verrez plus autour de Paris que des gargottes

dans lesquelles on vend du vin à tout prix, des canards aux navets et

d’excellent lapin sauté. Que faut-il de plus au bourgeois qui veut se

distraire et qui d’ailleurs n’a jamais lu l’histoire que dans M. Le

Ragois? Quant aux points de vue, vous savez si on les a gâtés à plaisir

depuis quelques années. Partout les arbres et les buissons touffus

font place à de petites maisons blanches qui portent écriteau tous

les six mois, qui ont cave, grenier, cinq pièces et jardin d’un quart

d’arpent, et dans lesquelles le boutiquier du quartier des Bourdonnais

et du Palais-Royal vient oublier le dimanche ses additions et ses

soustractions de toute la semaine. Pour trouver la véritable campagne,

il faut aller maintenant à trente lieues de Paris. Aussi Jacques, qui

reste toujours dans un rayon plus modeste, a-t-il bien raison de n’être

ni un savant, ni un ami de la belle nature, et de se contenter du rôle

d’intelligent auxiliaire des gastronomes en voyage. Lorsqu’il entend

quelque bon rentier du Marais dire à sa femme au moment du départ:

«Allons, bobonne, nous allons prendre le grand air et respirer sous

l’ombrage», il ne peut s’empêcher de sourire, lui qui sait qu’aux

environs de Paris il n’y a pas grand air, et qu’on y trouve encore

moins d’ombrage que dans la ville, où du moins les grands murs et les

hauts édifices vous protègent quelquefois contre les ardeurs du soleil.

Si notre Jacques rend des services réels à tous les Vatels de la

banlieue, ceux-ci ne sont pas ingrats. Il y a toujours pour lui une

place au feu et à la table: à lui les meilleurs morceaux, à lui les

sourires et les compliments. Dès que la maîtresse de la maison voit se

dessiner dans le lointain, au milieu de la poussière de la route, le

cheval étique et le coucou séculaire, vite on ajoute un couvert, et si

le père Jacques, comme on l’appelle, ne veut pas s’arrêter et descendre

de son siége, la servante de la maison lui apporte sur une assiette

bien blanche un verre de petit vin du crû. Tout en buvant, Jacques, qui

a toujours été gaillard, jette un regard en coulisse à la Maritorne,

puis il lui prend le menton, et lui souhaite en guise de remerciement

un bon mari pour l’année prochaine.

Quelquefois il ne montre pas tant d’égards pour ses voyageurs: il

n’a pas encore déjeuné, il est travaillé par le plus robuste des

appétits; il met pied à terre, et accepte l’invitation qu’on lui

fait de manger un morceau sur le pouce. Mais il n’est encore qu’à

Sèvres, et sa destination est pour Versailles. Que lui importe? Sa

conduite dans cette circonstance ne rentre-t-elle pas dans le grand

système d’indépendance absolue qu’il a adopté vis-à-vis du public? Les

voyageurs ont beau tempêter et maugréer, il met de temps en temps le

nez à la fenêtre, les regarde d’un air narquois, et continue à déguster

la portion de succulent ragoût aux pommes de terre que l’on a placée

devant lui.

«Mais, cocher, dit une petite dame aux yeux brillants, cocher, partons

donc... Mon cousin m’attend à onze heures dans le parc, et voilà qu’il

est bientôt onze heures et quart.

--Cocher, mon cher cocher, reprend un vieux monsieur qui a des ailes

de pigeon et dont la boutonnière est ornée d’une décoration de

Saint-Louis, mettez-vous donc en route... Mon ami le chevalier de

Vorbel m’attend pour déjeuner, et en qualité d’ancien marin il est

d’une exactitude désespérante.»

Rien ne peut émouvoir le père Jacques: il continue d’un air impassible

à faire honneur au festin. Mais, s’il est sourd, il n’est pas muet; il

jette une gaudriole au milieu des verres, et désopile la rate de ses

excellents hôtes.

«Ah! c’est vraiment insupportable, s’écrie tout-à-coup une espèce de

Prud’homme qui sue à grosses gouttes au fond de la voiture, où il est

pressé entre une dame de la halle et un carabinier superbe... c’est

insupportable, cocher, je me plaindrai à votre inspecteur.»

Jacques rit beaucoup de cette saillie, lui qui ne connaît ni lois ni

maître, et qui a l’habitude de se servir d’inspecteur à lui-même.

Enfin un jeune homme, qui paraît plus pressé que les autres, se jette à

bas du coucou et se met à courir du côté de Versailles à toutes jambes

et à travers champs. C’est un amoureux. Cette fugue jette peu de souci

dans l’âme du père Jacques. Ses places sont payées d’avance. Et puis le

jeune homme était un _lapin_, c’est-à-dire qu’il avait une place sur

le devant, à côté du cocher. Son absence mettra le père Jacques plus à

l’aise, ou du moins lui permettra de prendre à la sortie de Sèvres un

nouveau _lapin_ de douze sous pour Versailles.

Enfin il a humé le café, le pousse-café; il a cajolé la maîtresse et la

servante, il a caressé le chien de la maison, il a vidé sa pipe et l’a

remise dans son étui... il se décide à reprendre le fouet et les rênes.

Les imprécations et les injures pleuvent sur sa tête: son sang-froid

ne l’abandonne pas un seul instant: il fredonne l’air de _la colonne_,

fait la conversation avec Cocotte ou crie d’une voix de Stentor: «Un

lapin pour Versailles! un lapin pour Versailles!» Il a trouvé son

lapin: il s’arrête encore quelques minutes, et ne se remet en route

qu’après avoir bu la goutte avec la nouvelle pratique que le ciel lui

envoie.

A midi, il fait son entrée triomphale dans Versailles, et en débarquant

ses voyageurs sur la place d’Armes, il ne craint pas de leur dire:

«Partis de Paris à huit heures et trois quarts... N’est-ce pas, mes

petits amours, que c’est bien marcher!»

Jacques ne redoute pas les rancunes et les colères du public; il y a

trop longtemps qu’il roule sur le pavé des routes royales et sur le

caillou des chemins de traverse pour ne pas savoir que, par un beau

temps, cent mille Parisiens s’élanceront toujours hors de la ville et

se disputeront aux barrières tous les véhicules en disponibilité. Il a

confiance dans le soleil et dans la pluie.

Quoique menant la vie nomade de l’Arabe, Jacques ne s’est point

soustrait aux obligations que la société impose. Il a une femme et

des enfants; mais il se livre peu aux épanchements de famille. C’est

à peine si deux ou trois fois par semaine il vient reposer sa tête

sous le toit conjugal. Il ne respire pas à son aise dans l’enceinte

qu’embrasse la vaste ceinture des boulevards extérieurs. Souvent,

plutôt que de rentrer en ville, il s’arrête à mi-chemin, et après avoir

dételé Cocotte, il passe la nuit sur les coussins assez peu moelleux de

sa voiture. Il est bien rare que le lendemain matin il ne trouve pas

quelque couple attardé qui lui paie au poids de l’or toutes ses places.

Le couple se blottit sur la dernière banquette, Jacques fait semblant

de dormir, et Cocotte, fière de la confiance de son maître, ne s’arrête

qu’au milieu de Paris, après avoir évité tous les accidents, tous les

chocs, toutes les mauvaises rencontres.

Vous ne sauriez trouver pour la banlieue de Paris un guide

administratif plus complet et plus détaillé que notre brave père

Jacques. Il connaît les noms de tous les maires, de tous les adjoints,

de tous les gardes-champêtres, des quatre-vingt-quatre communes.

Grâce à lui, vous saurez que Fontenay-sous-Bois est gouverné par un

boulanger, Fontenay-aux-Bois par un laboureur, Saint-Maur par un

rentier. Il vous racontera, jour par jour, heure par heure, les faits

et gestes de M. le sous-préfet de Sceaux et de M. le sous-préfet de

Saint-Denis. Il vous dira tous les cancans de localité, toutes les

histoires de veillée. C’est un impitoyable chroniqueur.

Père Jacques est aussi un excellent calendrier. Il sait la date et

le programme de toutes les fêtes de villages qui peuvent attirer le

Parisien.--Nogent-sur-Marne, 15 août, feu d’artifice, course de bagues,

danses sous l’ormeau, un adjoint décoré de son écharpe tricolore,

trois gendarmes, dont un brigadier en grande tenue, des grisettes et

plusieurs commis-marchands.--Montmorency, 1er mai, feu d’artifice,

courses de bagues, danses sous l’ormeau, un adjoint décoré de son

écharpe tricolore, trois gendarmes, dont un brigadier, en grande tenue,

des grisettes et plusieurs commis-marchands.--Charenton, 5 juillet,

feu d’artifice, courses de bagues, danses sous l’ormeau, un adjoint

décoré de son écharpe tricolore, trois gendarmes, dont un brigadier,

en grande tenue, des grisettes et plusieurs commis-marchands.--S’il

est vrai que les plaisirs valent quelque chose par la variété, on

devrait considérablement s’ennuyer aux fêtes des environs de Paris.

Et cependant on s’y amuse! car il est toujours divertissant de voir

de grosses et fraîches paysannes se trémousser au son d’un orchestre

criard, de voir monsieur le maire donner des accolades au jeune garçon

qui est arrivé le plus vite au but, et madame la mairesse frapper trois

coups dans sa main pour faire partir les six fusées et le maigre soleil

du feu d’artifice champêtre! voilà qui sera éternellement gai.

Faut-il maintenant vous peindre le père Jacques comme parfait

physionomiste? Un jeune dandy et une figurante de l’Opéra montent en

riant dans son sapin; il les conduit au Ranelagh. Deux jeunes époux à

l’œil tendre le prennent sur le boulevard Saint-Denis; il les mène tout

droit à l’Ile-d’Amour! les vieux soldats au Gros-Caillou, les marchands

de vin à Bercy, les modistes à l’île Saint-Denis, les poëtes râpés à

Montmartre, les peintres barbus à Versailles, les actionnaires des

sociétés en commandite à Charenton. Jamais il ne se trompe.

Le père Jacques est aussi un Mathieu Laënsberg de premier ordre. Il

prophétise le beau temps, il sent l’orage un mois d’avance. Lorsque

vous le voyez passant l’éponge sur la caisse de sa vieille voiture pour

en raviver les couleurs, lorsqu’il tire de sa boîte le pinceau et le

pot au noir pour donner une teinte plus coquette aux harnais de son

cheval, soyez convaincu que le baromètre est pour longtemps au beau

fixe. Mais lorsqu’il contemple d’un œil indifférent les nombreuses

injures qui ont rejailli du ruisseau bourbeux sur la robe de son coucou

bien-aimé, c’est que l’horizon est gros de nuages encore invisibles.

Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas. Père Jacques est un

véritable nautonnier sur terre ferme. Tenez... nous sommes au dimanche

matin... le ciel est pur et le soleil fait des nids d’azur et d’or dans

l’épais feuillage des arbres... Les Parisiens remplissent à l’envi les

fiacres, les coucous, les tapissières, les cabriolets de toute forme...

Cet empressement fait sourire le père Jacques, car il a ouvert ses

larges narines et il a aspiré la pluie... Aussi tout en faisant monter

les voyageurs dans sa machine, dit-il à voix basse à un camarade qui se

trouve près de lui: «Hé donc... compère Landry... en voilà joliment des

canards pour ce soir!»

On a beaucoup vanté le sang-froid du conducteur de diligence au

milieu des périls de la route; on a célébré son courage en prose

quasi-poétique; on a fait passer sa présence d’esprit en proverbe:

voilà bien les hommes! Toujours les flatteries ont été pour les grands,

et l’on n’a jamais couronné que les têtes élevées. Du sang-froid!

mais si le cocher de coucou n’en avait pas dans les artères et dans

les veines, est-ce qu’il pourrait consacrer sa vie à faire tous les

jours le même voyage dans un espace de temps chaque fois plus long,

et cela malgré les bruyantes réclamations dont il est continuellement

assailli?--Du courage! Ne s’est-il pas battu cent fois avec le

militaire aviné, avec l’ouvrier tapageur qui, pour avoir trop bu,

lui refusaient insolemment le pour-boire auquel il croyait avoir

droit.--De la présence d’esprit! Mais il ne se passe pas un seul jour

de printemps, de cette époque irrésistible des parties d’amour et de

campagne, que Jacques ne prévienne par un cahot prémédité deux jeunes

amants qui vont se presser la main au moment où le papa tourne la tête

de leur côté. Après cela le cocher de coucou n’a pas de vanité! Exaltez

à ses dépens d’autres héros plus heureux ou plus haut placés que lui;

seulement payez votre place quelques sous de plus, et il vous tiendra

quitte de vos éloges.

Jacques est bon homme et son cœur est sans fiel. Cependant il a une

antipathie qu’il ne sait pas dissimuler. Il déteste les commis de

l’octroi, qu’il appelle des gabelous et des rats de cave. La vue de

leur uniforme vert le fait toujours tressaillir. On dirait que dans

son idée la visite qu’il est obligé de subir de leur part souille sa

chère voiture, et pendant tout le temps qu’elle dure, il marmotte entre

ses dents mille imprécations cabalistiques, comme s’il exorcisait le

diable. Mais il ne se risque plus à l’exorciser trop haut, depuis que,

certain jour, un employé de mauvaise humeur lui a déclaré procès-verbal

en injures, et lui a fait dépenser pour amende tout son gain d’une

quinzaine. Aux yeux du père Jacques, le siége de la véritable tyrannie

est dans l’administration des octrois de Paris; les oppresseurs du

peuple, ce sont les commis. Et, sans respect pour la rime, il serait

assez disposé à entonner une Parisienne qui se terminerait ainsi:

En avant! marchons

Contre leurs bureaux,

A travers, etc., etc.

Père Jacques est l’irréconciliable ennemi des chemins de fer. Le

jour où l’on a inauguré celui de Versailles, il a mis un crêpe à

son chapeau. C’est avec une tristesse bien sentie qu’il parle du

tort que lui fait cette détestable invention. Vingt fois par jour il

envoie James Watt et M. Pereyre à tous les diables. Depuis deux ans,

il n’a pas vu Saint-Germain; il ne verra plus Versailles: il fuit

devant la fumée des locomotives comme devant la peste, et il craint

que l’œuvre du démon ne vienne étreindre de ses bras gigantesques

les lieux mêmes qu’il a choisis aujourd’hui pour retraite. Quand il

a lu dans un journal que l’on songeait à faire un chemin de fer de

Paris à Saint-Maur, en passant par Vincennes, il a versé des larmes

amères. Où le coucou se réfugiera-t-il, si on lui enlève la partie

la plus riche de son empire, le diamant le plus beau de son écrin?

Comment! il ne transporterait plus les couturières qui vont danser

au bal du Corybante avec les sous-officiers d’artillerie; les amants

qui vont rêver sous les frais ombrages au Fond de Beauté tout plein

de doux souvenirs d’Agnès Sorel; les Anglais qui vont voir l’arbre de

Papavoine; les bourgeois qui vont manger une friture sous le pont de

Joinville, au beau milieu de cette jolie rivière de Marne, si folle et

si rieuse? Que deviendrait donc alors le coucou? Il serait réduit à

porter des légumes au marché, ou à prêter sa caisse pour qu’on en fît

un wagon. Abomination! Je partage sincèrement les douleurs du coucou;

le chemin de fer peut être utile au négociant qui est pressé de faire

ses affaires, ou au porteur des dépêches du gouvernement. Mais, pour

certains voyageurs, sa ligne droite vaudra-t-elle jamais les charmantes

erreurs du coucou et de la diligence? J’en appelle à tous les poëtes,

chevelus ou non chevelus!

Les années commencent à peser sur la tête du père Jacques. Sa main

tremble et sa vue baisse. Bientôt il cédera son numéro à Jacquot, son

aîné, qu’il a élevé dans les bons principes; et, quant à lui, il se

réfugiera sur le sommet de la butte Montmartre, loin des chemins de

fer, des voitures partant à heure fixe et des conducteurs d’omnibus.

Fasse Dieu qu’il n’ait pas la douleur de survivre à la ruine totale des

coucous!

=L. COUAILHAC.=

[Illustration]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 35 / 62 题