LA fille aînée des rois a subi bien des assauts, souffert bien
des humiliations, dévoré bien des outrages, et pourtant, debout
encore, l’Université gouverne toujours notre enfance, et préside aux
destinées de l’avenir. C’est que, malgré tous ses défauts, le système
universitaire a été sauvé par les défauts plus grands des systèmes
qui ont prétendu lui faire concurrence. La vérité sur l’intérieur des
colléges n’est pas très belle à voir; la vérité sur l’intérieur des
pensions est effrayante. Le collége est le principe de plus d’un vice,
la pension en est le développement.
Au reste, hâtons-nous de le dire, ce n’est pas sur les maîtres que doit
retomber le blâme, mais sur les familles qui font les maîtres ce qu’ils
sont.
Une pension est un asile ouvert à la faiblesse des parents qui
redoutent pour leurs fils la discipline des colléges, à la faiblesse
des enfants que les complaisances maternelles ont de bonne heure
corrompus, à la faiblesse des intelligences rachitiques qui ont épuisé
sans fruit toutes les formules universitaires. C’est l’hospice des
infirmités intellectuelles et morales de toute une famille. Or ces
infirmités sont incurables, et pour des plaies incurables un médecin
est inutile. De pareils malades veulent un charlatan; le maître de
pension doit l’être en dépit de sa conscience. On lui amène un enfant
à redresser, et on plie l’enfant en sens contraire; on lui demande des
conseils, et on lui impose une opinion; on exige de lui la vérité, et
l’on s’offense de tout ce qui n’est pas mensonge. Pour le maître de
pension, tromper, c’est vivre; ne pas tromper, c’est mourir. Dans ce
cruel dilemme entre la vie et la mort, le choix est obligé; et c’est
ainsi que les mêmes faiblesses qui ont rendu nécessaires les pensions
rendent nécessaires les vices des pensions.
L’éducation est un fait social tellement sérieux, qu’on ne saurait
assez déplorer de voir l’avenir des générations abandonné comme
un jouet aux caprices d’une faible femme. La plupart des mères
s’accoutument à considérer leurs enfants comme une propriété: c’est
même celle dont elles se montrent le plus jalouses; car, pour gouverner
cette propriété, il n’est pas besoin de la signature du mari. Aussi
ne se font-elles pas faute, selon la définition romaine, d’user et
d’abuser. Un enfant est un meuble qu’elles parent, qu’elles arrangent,
qu’elles décorent pour s’admirer dans leurs œuvres; c’est tantôt une
idole, tantôt un esclave: elles croient encore jouer à la poupée.
On comprend qu’avec ces manies qu’elles appellent des principes,
elles n’envoient pas leurs fils au collége; mais on comprend aussi
quelle suite de dégoûts elles préparent au maître de pension. Que de
restrictions elles lui imposent en lui confiant leur propriété! Que de
précautions elles accumulent! Elles font leurs réserves; elles prennent
leurs garanties: chacune de leurs conditions renferme une clause
résolutoire; chacune de leurs recommandations est un _sine quâ non_;
enfin, elles tracent autour du maître un cercle d’entraves tellement
resserré, que dès le premier jour son autorité se trouve compromise et
son influence perdue.
Il y a bien des hommes qui sont femmes sous ce rapport. «Je suis le
meilleur juge, s’écrie-t-on, de l’éducation qui convient à mon fils.»
Eh! c’est là précisément ce que je vous conteste. Vous n’avez rien de
ce qui convient à un juge. Un juge doit être impartial, et vous êtes
passionné; un juge doit être fort, et vous êtes faible; un juge doit
être clairvoyant, et vous êtes aveugle. Adorez vos enfants, puisque
telle est votre fantaisie; vouez-leur un culte fanatique, encensez-vous
dans votre image; mais n’entrez pas dans le temple de l’éducation,
vous n’y commettriez que des sacriléges, vous n’y proféreriez que des
blasphèmes.
Quelques naïfs provinciaux, quelques bourgeois de la rue Saint-Denis
choisissent aussi la pension par des motifs d’économie. Ils
s’imaginent, les bonnes gens, qu’ils n’auront à payer que le prix brut
de la pension. Mais il y a dans ces budgets de famille, ainsi que
dans les budgets de l’État, le chapitre des dépenses extraordinaires,
supplémentaires et complémentaires; et la pension à bon marché rentre
dans la classe des mêmes illusions que le gouvernement à bon marché.
Il y a dans la vie du maître de pension un moment bien doux: c’est
lorsqu’il voit entrer dans son salon un étranger conduisant par la main
un petit garçon de dix à douze ans. Et pourtant, avant de posséder ce
nouveau commensal, avant d’ajouter une tête à son troupeau, combien de
sots commentaires et d’impertinentes dissertations il est contraint de
subir! Aujourd’hui que la grande voix de la réforme s’attaque à tous
les anachronismes de nos vieilles institutions, il n’est certes pas
étonnant que l’esprit novateur veuille s’introduire dans l’éducation,
c’est même par là que toute bonne réforme doit commencer. Mais ce qu’il
y a d’étrange, c’est que très souvent des partisans acharnés du _statu
quo_ politique se donnent des airs de rénovateurs dans les détails
de la vie domestique. Le défenseur immobile du juste-milieu dans la
grande famille sociale se fait révolutionnaire dans sa petite famille,
d’autant plus opiniâtre dans ses réformes qu’il y a apporte moins de
logique.
Ces réformateurs sans principes sont pour le maître de pension les
clients les plus désespérants. On les rencontre surtout parmi les
médecins et les avocats; leur rhétorique fougueuse attaque sans pitié
les plus graves questions. «Monsieur, s’écrie l’un d’eux, l’éducation
universitaire est un contre-sens dans notre siècle. A quoi servent, je
vous le demande, le grec et le latin, triste héritage des jésuites?
Les sciences naturelles, Monsieur, les sciences naturelles doivent
former la base de toute bonne éducation.» Cette apostrophe est suivie
d’une longue harangue physiologique, que l’instituteur se garde bien
d’interrompre; car une des vertus de sa profession est de ne jamais
avoir d’esprit mal à propos. Le père continue: «Surtout, Monsieur,
point de bigoterie, point de ces préceptes étroits qui obscurcissent
l’esprit d’un enfant. D’abord, je n’entends pas que mon fils aille à
confesse: ce n’est pas la peine qu’il revienne sur ses sottises, et je
m’en rapporte à vous pour lui infliger des pénitences.»
A peine débarrassé de cet esprit fort, le maître de pension reçoit
la visite d’une pieuse mère, qui vient s’adresser à lui parce que
les colléges lui paraissent des antres d’irréligion; elle espère
rencontrer dans une institution particulière les saintes traditions
qui s’effacent, et quelques rayons de la foi exilée des établissements
royaux. Voilà donc le maître de pension obligé d’afficher autant de
dévotion qu’il avait tout à l’heure montré d’indifférence. Il trouve
des paroles onctueuses, cite à propos quelque texte de l’Évangile,
déplore la corruption du siècle, et gagne un pensionnaire de plus.
Ainsi se passe sa vie, tiraillée en sens contraires, heurtée par les
idées les plus opposées, et les acceptant toutes, pour n’en faire
triompher aucune. Tous les préjugés s’adressent à lui, et il les
caresse; toutes les vanités lui imposent leurs lois, et il s’humilie
devant elles; toutes les faiblesses l’invoquent, et il leur promet
son appui: ne l’accusez point d’hypocrisie: c’est la condition de son
existence, c’est la loi de son être; c’est le chemin de sa vie, dont
il ne peut s’écarter sans tomber dans un précipice. Que parlez-vous de
vérité? Pour lui, la vérité serait un suicide.
Plus il compte d’élèves, plus il a de transactions à subir, de caprices
à ménager, de passions à caresser. Son abnégation morale doit être
en raison directe de sa recette, sa recette en raison inverse de sa
probité.
On comprend aisément qu’au milieu de toutes les exigences qui
l’oppriment, il ne peut y avoir dans les études ni ordre ni unité.
Comme la pension a été préférée pour ne pas subir les lois du collége,
chacun apporte à la pension sa loi particulière. Il y a des élèves
qui sortent tous les quinze jours, d’autres toutes les semaines; l’un
sort le samedi soir, l’autre le dimanche matin, l’un avant la messe,
l’autre après la messe. L’un apprend le grec et le latin, l’autre le
latin sans le grec; l’un n’étudie que les langues vivantes, l’autre
que les sciences naturelles; l’un suit la méthode Jacotot, l’autre
la méthode Robertson, un troisième ne suit aucune méthode; c’est son
père qui l’entend ainsi. L’anarchie est imposée au maître, et le
maître accepte l’anarchie et s’en désole; et les élèves acceptent
l’anarchie et s’en amusent. Anarchie dans les études, anarchie dans la
discipline, anarchie dans les mœurs. Ceux qui veulent lutter contre ces
nécessités entrent dans une voie terrible de fatigues et de combats.
Beaucoup y succombent: quelques-uns, et ce sont de rares exceptions, en
triomphent; le plus grand nombre accepte le joug, et s’en trouve bien.
Mais nul n’a mieux profité de son inaltérable dévouement aux pères de
famille, que l’honnête M. Moisson.
M. Moisson est un homme de cinquante ans, gros et rabougri, vif
et sémillant malgré sa rotondité, remuant et loquace malgré ses
prétentions à la dignité. Ses petits yeux brillants roulent sans cesse
dans leur orbite, comme s’il était toujours en présence d’une bande
d’écoliers indisciplinés. On voit qu’il est accoutumé à multiplier
ses regards. Dans toute son allure, il y a un mélange de hauteur et
de servilité, d’humilité et d’orgueil, qui témoigne que sa vie est
un composé de ces deux éléments. Mais ils sont distribués à doses si
égales, qu’on ne saurait dire si c’est en obéissant qu’il apprit à
commander, ou en commandant qu’il apprit à obéir.
A côté de lui fleurit, dans toute la béatitude d’une union bien
assortie, madame Moisson, gardienne jalouse des clefs de la cave,
dragon vigilant qui protège les farineux classiques contre les
déprédations des domestiques et des écoliers. C’est elle qui manipule
l’abondance, distribue les rations de pain, et découpe les viandes en
surfaces égales, mais non sans se rappeler la définition géométrique de
la surface: «C’est ce qui a longueur sans épaisseur.»
Madame Moisson paraît rarement au salon: c’est le garde-manger qui est
son temple, la cuisine son sanctuaire. C’est là qu’elle reçoit les
hommages des mères prévoyantes qui veulent étudier l’hygiène culinaire
de la pension. Elle leur montre avec orgueil le bouillon surchargé de
caramel, et se vante de n’y pas mettre d’oignon brûlé. Elle surveille
avec une inquiète sévérité tous les mouvements des domestiques,
leur dispute un moment de loisir, met la main à tout, tire profit
de tout, et se glorifie, non sans raison, d’être la clef de voûte
de l’établissement. Pour qu’un maître de pension réussisse, il faut
qu’il se pourvoie d’une femme qui ne craigne ni l’odeur du charbon ni
les taches de graisse. Celui qui préfère les qualités aimables d’une
compagne aux rustiques habitudes d’une servante ne fera jamais fortune;
il n’aura même jamais la croix.
Madame Moisson se réserve aussi la direction de la lingerie. Son
orgueil de ménagère se complaît à étaler, dans leurs compartiments
de sapin, les trousseaux numérotés. Pour lui rendre justice, la
blancheur du linge n’a rien d’équivoque, et les reprises ne sont pas
trop apparentes. Mais nous sommes obligés de convenir que dans chaque
trousseau il manque régulièrement deux ou trois serviettes. Comme les
parents ne peuvent constater le déficit qu’à la sortie de l’élève, il
est facile de le mettre sur le compte de l’étourderie naturelle au
jeune âge, ou bien de l’imputer aux ravages du temps, plus destructeur
encore qu’un écolier.
Il entre ainsi dans la discipline de la maison de prélever
officiellement sur chaque trousseau, lors du départ d’un élève, une
paire de draps pour le service de l’infirmerie. Or cette infirmerie
est toute nominale; car dans le cas de maladie grave, la maman reprend
toujours son enfant chez elle, et pour les indispositions légères,
l’écolier reste toujours à la lingerie, où on l’abreuve d’une tisane
de bourrache et de chiendent, qui lui fait bien vite regretter le
réfectoire.
Il n’y a pas de réclamation à élever contre cette contribution
indirecte qui pèse sur les draps; c’est une condition énoncée dans le
prospectus, et les prospectus sont comme les lois: tout le monde est
censé les connaître.
Quoi qu’il en soit, cet article est d’un très beau rapport pour madame
Moisson. Fille de fermier, elle a conservé pour les amas de linge le
goût fanatique des paysannes; aussi en a-t-elle pour le service de
plusieurs générations: c’est un genre d’avarice rustique et primitif.
Au lieu de cassette, on a une armoire. Cette passion pour le tissu de
lin donne à madame Moisson un stoïcisme superbe, lorsqu’on vient lui
annoncer le départ imprévu d’un élève. Aux regrets de son mari, elle
oppose cette puissante consolation: «Mon ami, c’est une paire de draps
de plus.»
Le prospectus de M. Moisson contient quelques phrases ampoulées sur
la nourriture du corps et de l’esprit. Mais dans sa maison le corps
est mal nourri, l’esprit plus mal encore; et cependant ses classes
sont pleines, ses dortoirs encombrés: c’est qu’il a fait une longue
étude des caprices et des fantaisies maternels, qu’il exploite avec
une rare habileté. Nul ne connaît avec plus de précision le degré de
complaisance et de flatterie qu’il faut toujours témoigner à l’enfant
qu’on amène; nul ne sait plus adroitement rendre compte de la conduite
d’un élève dont un autre ne saurait que faire: s’il est étourdi, cela
tient à sa vivacité; s’il est capricieux, cela tient à sa santé; s’il
est paresseux, cela tient à sa croissance. M. Moisson couvre les
fautes graves d’un voile complaisant, tonne avec sévérité contre les
peccadilles, met en saillie les heureuses dispositions, fait sortir en
relief les qualités qu’affectionne la mère; et celle-ci se retire fière
d’avoir un tel fils, fière d’avoir pour lui un tel mentor.
Quant à l’instruction de ses élèves, c’est ce dont M. Moisson s’occupe
le moins. Il a un moyen sûr d’obtenir les succès classiques, qui
font de si nombreuses dupes dans les quatre-vingt-six départements.
Consultant chaque année la liste des lauréats au concours général, il
prend des renseignements sur la position sociale des parents: ceux
dont la fortune est humble sont aussitôt visités par lui; il leur
propose de recueillir leur fils _gratuitement_ dans sa maison. «C’est
une règle, dit-il, qu’il s’est faite, de pourvoir à l’éducation des
enfants pauvres et méritants.» Il voile ainsi sa spéculation sous le
désintéressement. Il est rare que cette offre soit rejetée; car les
parents eux-mêmes, mentant à leur conscience, se persuadent qu’ils
obéissent à l’impulsion généreuse du maître, tandis qu’à vrai dire
ils font marchandise de leur enfant. C’est une nouvelle espèce de
traite, où se vendent de jeunes âmes, où tout ce qu’il y a de pur
dans l’intelligence est livré en échange d’une maigre pitance et de
soins équivoques. Ainsi l’innocente gloire des concours académiques
devient une chaîne pour le jeune triomphateur: on exploite ses succès,
on escompte ses veilles; et, comme l’esclave romain, il livre à son
maître tous les fruits matériels de ses travaux. Grâce à ce trafic
bien dirigé, l’institution Moisson figure avec éclat dans les luttes
universitaires. Aussi l’habile négociant ne manque jamais de parcourir
tous les ans le marché, et de renouveler les provisions intellectuelles
qui sont pour lui une double source de profits. Les enfants laborieux
du pauvre travaillent à sa réputation; les enfants dissipés du riche
assurent sa fortune.
Il est su de tout le monde que dans une pension la distribution des
prix n’est qu’un partage à peu près égal de couronnes qui tombent sur
tous les fronts. M. Moisson connaît trop bien son métier pour ne pas
se conduire _selon l’usage antique et solennel_. Depuis le philosophe
émérite jusqu’à l’enfant qui bégaie les premières lettres, tous
sont appelés, tous sont élus. Cette flatterie est si grossière, ce
mensonge si patent, qu’on s’étonne qu’ils puissent, sans éclairer les
plus aveugles, se renouveler avec cette opiniâtreté périodique. Eh
bien! l’on a tort de s’étonner, on a tort surtout d’en faire un crime
au maître de pension. C’est encore là pour lui une nécessité fatale.
Il n’y a pas de mère, que dis-je? il n’y a pas de père qui n’impute
au maître le défaut de succès de son fils: il faut donc lui créer un
succès. Il n’y a pas de père qui voie une faveur dans le triomphe de
son fils: il pourra bien se plaindre de la multiplicité des prix, mais
ceux qui tombent dans sa famille lui semblent tous honnêtement gagnés.
C’est ainsi que les décorés du ruban rouge ne cessent de gémir sur la
prostitution de la croix, jetée au hasard sur des gens sans mérite, et
il ne leur vient jamais en pensée que le reproche puisse retomber sur
eux-mêmes.
M. Moisson sait tout cela, et M. Moisson se garderait bien de perdre
un élève par pur dévouement pour la vérité. Il n’aime pas les
abstractions: cela ne rapporte rien; s’il n’aime pas les faiblesses, il
les accepte et en profite: cela rapporte beaucoup.
Du reste, il s’efforce de mettre dans cette cérémonie une gravité
consciencieuse, qui ajoute aux illusions maternelles. Il y apporte
aussi une certaine pompe destinée à rehausser l’éclat des triomphes.
Les couvrepieds rouges des lits se déroulent en tentures improvisées,
dans le réfectoire débarrassé de ses tables. Des guirlandes de lierre
retombent en festons sur les murs, dont la couleur douteuse et les
taches mal effacées sont dissimulées à peine par des dessins des
artistes les plus éminents de la pension et les pages d’écriture des
plus habiles calligraphes. Un tapis antique recouvre des gradins
échafaudés à la hâte, au haut desquels se dresse une longue table,
surchargée de livres et de couronnes. Au centre, sont rangés trois
fauteuils en velours d’Utrecht: l’un est destiné au mentor qui va
distribuer les faveurs, les deux autres au curé de la paroisse et au
maire de l’arrondissement. M. Moisson a pour principe d’être toujours
dans de bons rapports avec les autorités spirituelle et temporelle.
C’est donc accompagné du représentant de l’église et du fonctionnaire
municipal, appuyé sur l’autel et le trône, que M. Moisson fait son
entrée. Son pas est grave, sa figure radieuse, son regard illuminé:
on dirait qu’il y a dans cette tête un monde de pensées. Il monte
lentement les gradins, offre d’un air modeste le fauteuil à ses deux
augustes hôtes, et se pose d’un air méditatif, le jarret tendu, le
ventre proéminent, la tête haute. Silence! il va parler. «Jeunes
élèves! (_ici, première pause solennelle, qui tient en émoi tout
l’auditoire._) Il a donc enfin lui ce beau jour qui doit servir de
terme et de récompense à vos travaux (_deuxième pause solennelle_).
Qu’il m’est doux de proclamer ici les noms glorieux des jeunes
lauréats que mes leçons ont appelés à la victoire! Triomphes
touchants, luttes pacifiques, où les rivaux sont des frères, où
vainqueurs et vaincus se confondent dans une mutuelle affection!»
(_troisième pause solennelle_.) Nous ne pouvons suivre M. Moisson
dans tous les développements de sa rhétorique. Mais si son discours
n’est pas une œuvre littéraire d’un grand mérite, c’est du moins une
œuvre industrielle très remarquable. Toutes les tendres allocutions
qui doivent agir sur les fibres maternelles, toutes les pompeuses
apostrophes qui doivent chatouiller les vanités paternelles, sont par
lui tour à tour habilement employées. Sa voix se plie aux modulations
les plus diverses, tantôt douce et chantante lorsqu’il célèbre les
joies de sa famille, tantôt vibrant comme les éclats d’une trompette,
lorsqu’il proclame la gloire des lauréats. Enfin, après avoir rapporté
le fameux mot du maréchal de Villars, il termine par ces paroles,
péroraison stéréotypée de toutes ses harangues officielles: «Accourez
donc, jeunes athlètes, aimables champions de la science; venez recevoir
le prix de vos généreux efforts. Il vous est permis sans doute de vous
enorgueillir de vos précoces victoires; mais parmi les vainqueurs, nul
n’aura de plus justes sujets d’orgueil que celui qui va les couronner.»
A ces mots un tonnerre d’applaudissements part de tous les coins de
la salle; les mamans agitent leurs mouchoirs, et le bruit ne cesse
que pour recommencer après chaque nom proclamé, jusqu’à ce que tous
aient été proclamés, et tous applaudis. Alors M. Moisson se dérobe
avec modestie aux empressements de toutes ces dupes volontaires, qui
s’extasient sur les mérites d’une pension où tous les écoliers sont des
écoliers d’élite.
Il y a dans les années de M. Moisson un autre jour d’éloquence et de
somptuosité: c’est le jour de sa fête. Son patron est celui de la
grande majorité de la classe moyenne, saint Jean, le saint le plus
fêté, sans conteste, de tout le Paradis.
Quelques semaines avant le bienheureux anniversaire, le principal
maître d’études, que l’on décore du titre d’inspecteur, fait écrire aux
élèves une circulaire, qui commence toujours à peu près en ces termes:
«Ma chère maman,
«Comme nous voulons ménager une surprise à notre bon maître, etc.»
La lettre est écrite de préférence aux mères, parce qu’elles se
laissent plus facilement toucher par ces amabilités de commande qui
simulent la reconnaissance. Le père de son côté tient à honneur de ne
pas donner moins qu’un autre; de sorte que la fausse sensibilité des
femmes, combinée avec la vanité puérile des maris, élève rapidement la
somme qui doit formuler la reconnaissance.
Comme c’est l’inspecteur qui est le confident de la surprise, c’est
lui qui est le percepteur de la contribution; c’est lui aussi qui se
charge de choisir le cadeau destiné à représenter les sentiments réunis
des élèves. Mais, comme on le pense bien, il a soin de consulter M.
Moisson. Or, M. Moisson a les goûts solides, et d’habitude il désigne
quelque pièce d’argenterie, qui n’ôte que peu de chose à la valeur du
capital monétaire. C’est ainsi que par une longue suite de surprises
habilement combinées, l’industriel de l’enseignement s’est acquis, sans
bourse délier, une riche vaisselle qui aurait fait envie à plus d’un
grand seigneur, lorsqu’il y en avait. Mais en homme modeste, M. Moisson
ne met au jour ces trésors que dans les cérémonies d’apparat, lorsqu’il
convie à un dîner solennel le proviseur du collége et autres officiers
universitaires, dont il a besoin pour appuyer ses succès.
Le jour de l’offrande venu, les écoliers, qui savent qu’on leur réserve
aussi la surprise d’un congé, endossent dès le matin leurs vêtements
du dimanche, et immédiatement après le déjeuner, rangés en bataille,
l’inspecteur en tête, ils entrent au pas de charge dans le salon de
leur directeur, qui, par un singulier hasard, s’y trouve en grande
tenue. M. Moisson prend son air d’étonnement annuel et de bonhomie
périodique. Enfin, quand toute la troupe est rangée en cercle, la
pièce d’argenterie est déposée sur le guéridon, et le plus habile
des rhétoriciens débite une pièce de vers latins à l’usage des bons
maîtres. A mesure que se prolonge la harangue virgilienne, l’émotion du
mentor redouble; sa poitrine se gonfle; il promène des yeux attendris
sur les élèves et la vaisselle plate. «Mes amis, s’écrie-t-il après que
l’orateur a fait silence, mes chers amis, mon cœur est trop plein pour
que je puisse répondre dignement à cette attention délicate, si peu
attendue et si peu méritée. Je regrette que vous ayez cru nécessaire
de me témoigner votre affection par une aussi somptueuse offrande.
Une fleur, une simple fleur m’eût suffi comme souvenir, si une fleur
pouvait durer autant que mes sentiments pour vous.» Puis, en forme de
péroraison, il les invite à venir dîner avec lui sur le gazon champêtre
du bois de Boulogne.
Il ne faut pas croire pourtant que pour ce repas de corps M. Moisson
ait recours aux dispendieux services d’un restaurateur: ce serait payer
trop cher le cadeau du matin. Dès la veille, les gigots froids ont été
préparés, la charcuterie a fourni ses nombreux saucissons, et quelques
poulets étiques complètent le festin.
Bientôt on se met en route, chacun portant sa charge, qui les
assiettes, qui la viande, qui le pain; quant au vin, M. Moisson
l’achète sur les lieux: hors barrière, c’est tout profit.
Il faut assurément avoir le cœur ouvert à toutes les joies faciles de
l’enfance, pour trouver quelque charme à un dîner sur l’herbe. Mal
assis, mal servi, mal abreuvé, on passe son temps à faire la guerre aux
insectes, et à disputer sa ration aux coléoptères. C’est vraiment par
trop patriarcal. Mais pour les écoliers tout changement est un bonheur.
Toujours condamnés au silence pendant leurs repas, ils se sentent
libres en vociférant, et se croient puissants à force de bruit. Les
élèves de M. Moisson usent largement de ces jouissances inaccoutumées,
et s’enivrent de paroles.
Au dessert, M. Moisson leur adresse une nouvelle allocution; après
s’être applaudi sur toutes les félicités du jour, il s’excuse
modestement sur la simplicité du repas. «Toutefois, ajoute-t-il,
lorsque je contemple toutes ces figures heureuses qu’animent les joies
pures de cette fête de famille, il m’est permis de répéter avec le
poète:
«Forsan et hæc olim meminisse juvabit.»
Depuis longtemps M. Moisson a recueilli le fruit de ses patientes
déceptions. Propriétaire de plusieurs immeubles, il est devenu
successivement électeur et éligible. Il se promet bien, quand il
prendra sa retraite, de se faire nommer député, et de diriger les
destins de la France, lorsqu’il sera trop vieux pour diriger sa
pension. Alors il se réserve de demander hautement la liberté de
l’enseignement, la clôture des petits séminaires, et de faire entendre
aux ministres son QUOUSQUE TANDEM sur la tyrannie de la rétribution
universitaire.
=Élias REGNAULT.=
[Illustration]
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