L’ÉCOLIER.

L’écolier n’est pas seulement un type, c’est un principe. L’école,

c’est le creuset où s’élabore l’avenir d’une génération, où fermentent

toutes les imaginations que la science éclaire de sa flamme vive, et

dont elle fait ou un métal commun qu’on rejette, ou un joyau précieux

qui éblouit. Par le mot ÉCOLIER nous entendons tout ce qui reçoit un

enseignement, depuis le bambin déguenillé qui épèle l’alphabet sous le

doigt d’un frère _ignorantin_, jusqu’au dandy de philosophie, qui, sur

les gradins d’un cours public, écoute avec une complaisance nonchalante

les dissertations filandreuses du professeur sur Locke, Hobbes ou

Spinosa.

Il nous suffit d’avoir indiqué seulement les disciples des frères et

de l’enseignement mutuel; leur carrière scolastique n’est pas assez

étendue pour trouver une longue place ici. Après quelques éléments

plus ou moins incomplets de lecture, d’écriture et d’arithmétique, ils

revêtent, pour la plupart, le tablier de cuir ou de serge, attribut

des apprentis. Nous nous occuperons spécialement de cette jeunesse

d’élite qui consacre ses plus belles années aux études sérieuses, et

qui fournit des écrivains, des médecins, des légistes à la société, des

orateurs à la tribune, des hommes de talent et de savoir à la nation.

[Illustration]

Le collége autrefois était un bâtiment triste et sombre, avec des murs

épais et des fenêtres hérissées de barreaux. Au dedans, un silence

de cloître, de vastes solitudes, des grilles au lieu de portes, des

guichets derrière lesquels un œil sournois observait, des corridors

ténébreux où l’on voyait des ombres noires aux visages renfrognés

se glisser le long des murailles. Puis, c’étaient des châtiments

terribles, une concurrence de sévérité qui fait hésiter les

vieillards entre les Oratoriens et les Bénédictins, mais dont les

Joséphistes emportent le prix. Maintenant la physionomie du collége

est moins austère; c’est une maison blanche et riante, que les rayons

du soleil inondent à pleines croisées; ce sont des salles aérées, un

jardin dont les arbres touffus tendent au-delà des murs leurs rameaux,

comme des bras, au père de famille. Le correcteur, bourreau grotesque,

acteur nécessaire du système pénitentiaire vieilli, a disparu. Ce n’est

plus le régent en habit noir, aux sourcils froncés, à la physionomie

d’inquisiteur; c’est un directeur aimable, empressé, quasi-galant,

mielleux comme un prospectus, qui promet bien-être, soins paternels,

nourriture saine et abondante. Certes, il y a progrès du passé au

présent, mais trop souvent cet extérieur séduisant n’est qu’un appât de

plus: à l’intérieur la spéculation siége; la parcimonie ou l’incurie

arrêtent la réalisation de réformes utiles.

Dans les colléges comme dans les institutions particulières, il y

a deux sortes d’écoliers: le pensionnaire et l’externe. L’externe,

c’est l’être envié, l’être heureux qui a un pied dans ce monde du

dehors que le pensionnaire ne fait qu’entrevoir. A celui-là la liberté

d’action, les dissipations, la vie extérieure, les plaisirs de la

ville, l’intimité de la famille, les soins affectueux; à l’autre, la

dépendance complète, l’uniformité monotone des devoirs journaliers, la

limite d’horizon, l’isolement. Aussi le pensionnaire livré à lui-même,

malpropre, chagrin par la répercussion de son malaise physique sur son

malaise moral, ressemble aussi peu à l’externe, enfant gai, allègre,

coquettement vêtu, que ces chiens mal soignés, de mauvaise humeur,

assis tristement près du foyer, à la levrette fringante, folâtre, qui

bondit sur ses souples jarrets. L’externe devient un lien qui rattache

le pensionnaire au monde dont on l’isole: c’est lui qui importe les

balles, les toupies, les jouets de toutes sortes, et surtout les

provisions qui changent en régal le sobre ordinaire des colléges à deux

repas du jour. C’est lui aussi qui introduit ces délicieuses brochures

que l’on dévore à l’ombre d’un dictionnaire, tandis qu’un livre est

hypocritement ouvert au sommet d’un pupitre, et que la main semble

tracer des caractères sur le papier.

Cette distinction des élèves en pensionnaires et externes est une

distinction de fait, de laquelle résultent deux nuances bien tranchées.

Les professeurs établissent encore deux catégories, celle des élèves

forts dans leurs classes, des travailleurs, et celles des faibles,

qu’on flétrit du nom de paresseux (en style technique, les _piocheurs_

et les _cancres_); car la faiblesse est toujours considérée comme

provenant de la paresse et non de l’incapacité, vu que le directeur

déclare indistinctement à chaque parent que _l’enfant a des moyens_.

Mais l’écolier n’admet pas cette classification: la paresse est un

fruit savoureux dont il se gorge avec trop de délices pour en faire une

cause de dégradation. Il établit la supériorité de la force brutale,

de la force matérielle, de la loi du coup de poing, sur la force

intellectuelle qu’il méprise, le plus souvent par impuissance. Cette

aristocratie est encore assez bien entendue, en ce que le partage

de la force appartient ordinairement aux plus avancés en âge, et

partant en études, de sorte que la considération croît en proportion

de l’élévation des classes. Au reste, si l’insolence envers la roture

peut être admise comme preuve de noblesse, cette aristocratie en est

possédée au plus haut degré, et l’égalité tant vantée du collége

n’existe pas réellement. Ces patriciens superbes comprennent toute la

plèbe qui les entoure sous la dénomination injurieuse de _moutards_ ou

de _mômes_, et se livrent à leur égard à des extorsions et à des abus

de pouvoir qui caractérisent un despotisme effréné.

Sous le rapport physique, généraliser la physionomie de l’écolier

est difficile; néanmoins, suivant le point de vue ordinaire, nous

lui accorderons une expression espiègle, des yeux hardis, un sourire

perpétuel sur les lèvres, un nez retroussé à la Roxelane, indice de

la malice et de l’effronterie; des joues roses, des cheveux autrefois

en vergette, mais qu’on a soin maintenant de laisser croître, depuis

qu’une ordonnance ministérielle a précisément ordonné le contraire.

Les vêtements sont une partie trop intégrante de l’écolier pour que

nous n’en fassions pas mention. On comprend que nous allons parler de

l’interne de pensionnat, et non de l’interne du lycée, où la coupe de

l’habit est invariable.

[Illustration]

L’écolier a d’abord la tête ombragée d’une casquette, laquelle est

ornée d’une visière démesurée que le possesseur taille en dentelle à sa

fantaisie avec un eustache, pendant ses heures de loisir. La visière

n’est perceptible que pendant les premiers jours de la possession

de la casquette: un prompt divorce fait justice de cet accessoire

incommode. Un col de chemise chiffonné s’échappe inégalement de la

cravate noire qui est jetée négligemment autour du cou, et dont les

bouts, après un nœud préalable, retombent sur la poitrine. La blouse

est l’habillement le plus ordinaire de l’écolier pendant les premières

années des classes, mais ce costume enfantin est bientôt remplacé par

un de ces habits ambigus qui participent à la fois de la veste et de

l’habit. Les manches en sont courtes, étriquées: l’étoffe, usée jusqu’à

la trame, se contracte entre les coutures: elle est mouchetée de

taches monstrueuses: le collet est fripé, les parements sont graisseux

(quelques-uns enserrent précieusement leurs avant-bras dans des manches

de percaline, mais on les flétrit du nom d’épiciers). A la boutonnière

pend une ficelle élégante qui soutient la clef du pupitre ou de la

_baraque_. Vient ensuite le gilet, trop court, demi-attaché, faute

de boutons, qui semble se séparer avec horreur du pantalon, tant est

grande la distance qui laisse entrevoir des bretelles de lisière, et

donne à la chemise un interstice favorable pour se produire: le gilet

est un vêtement de passage; il disparaît avec les premières chaleurs de

l’été. Le pantalon témoigne de la croissance de son maître; il laisse

à découvert des bas indigo qui se perdent dans des souliers informes,

au cuir inflexible, aux semelles épaisses, aux clous acérés. Des livres

maculés, déchirés, sont artistement ficelés et pendent sur l’épaule.

Quelquefois on leur substitue un vaste carton vert bourré de livres,

maintenu par une corde en bandoulière sur la poitrine. Il est inutile

d’ajouter que les gants sont proscrits. Un écolier qui s’aviserait d’en

mettre serait appelé fat pour ce raffinement de coquetterie.

[Illustration: LE COLLÉGIEN.]

Un des mérites les plus saillants de l’écolier, c’est l’effronterie: au

moyen de cette précieuse qualité il dément sans rougir une accusation,

lors même qu’il est _collé_ en flagrant délit: «Vous causez, monsieur!»

Il interrompt la phrase commencée avec un voisin, et répond avec

énergie un _Non_ où l’expression d’un étonnement hypocrite se mêle à

l’accent de l’innocence injustement soupçonnée. Pour s’excuser d’une

infraction à la règle disciplinaire, il sait aussi construire avec

promptitude une _gausse_ dont un expert chercherait en vain le côté

faible. Il est donc essentiellement menteur, et à tel point que la

franchise est considérée comme une preuve d’idiotisme, et le mensonge

comme un accessoire nécessaire, dont le succès a le double avantage de

détourner une punition et de duper un _pion_.

Car l’écolier se fait gloire de combattre le maître d’études. On

respecte celui-ci dans les colléges, où c’est presque un fonctionnaire

public, où il s’étaie du formidable proviseur, qui n’hésiterait pas à

renvoyer un élève indocile; mais dans les pensions, l’exil du coupable

diminuerait d’autant le revenu du directeur; aussi l’écolier, fort

de cette considération, entretient soigneusement une lutte avec le

pouvoir, lutte aussi haineuse, aussi acharnée que celle de Guelfes

et des Gibelins, lutte qui se poursuit de génération en génération,

et fait couler des flots d’encre. L’élève y met son indocilité, ses

dispositions hargneuses, ses moqueries tracassières, son opposition

d’inertie; le maître y pèse de toute l’autorité qui lui est dévolue,

et de sa prodigalité dans la répartition aveugle des _pensums_, des

_retenues_ et des _mauvais points_. Ce dernier est d’ordinaire un

fils d’artisan, qui sort du collége avec des connaissances à peine

ébauchées, et un profond dédain pour les travaux manuels de son père.

Avec cet immense orgueil qui est le privilége de l’ignorance, il

s’assied au faîte par la pensée; mais vient le jour où son incapacité

se révèle, jour de déchéance où, simple soldat, il revêt les épaulettes

de laine dans la milice de l’instruction publique: il devient _pion_.

Sa position varie suivant son caractère. S’il est ce qu’on appelle un

_pion bon enfant_, il est traité comme le soliveau de Phèdre, ce roi

inerte que les grenouilles, ses sujettes, couvrent de boue et de fange:

on le raille, on le berne, on le trompe, on le hue, on l’insulte; il

n’est aucun excès qu’on ne se croie permis dès qu’il y a indulgence

plénière et impunité. La classe alors est un foyer de désordre;

des causeries actives, des dérangements continuels, des querelles

commencées avec la langue, terminées avec le poing, viennent y jeter le

trouble. Les avertissements bienveillants du maître sont accueillis

par des huées. L’écolier ne sait pas user, il ne sait qu’abuser: aussi

il arrive ordinairement que le pion aigri fait succéder une rigueur

inusitée à son humeur débonnaire: il devient _chien_.

Se montrer impertinent et raisonneur envers le maître, lui jeter

au visage des épithètes injurieuses, avoir avec lui une _affaire_,

c’est un titre d’honneur pour un écolier. Celui qui ose affronter la

_tyrannie_ est généralement estimé de ses condisciples, il est de

toutes les parties, de tous les jeux, il a de nombreux _copains_. Être

copain, c’est se joindre par une union fraternelle avec un camarade, et

mettre en commun jouets, _semaines_, confidences, tribulations; c’est

une amitié naïve et vraie, sans arrière-pensée d’égoïsme ou d’intérêt,

qu’on ne trouve guère qu’au collége.

Les autres défauts capitaux de l’écolier sont la paresse et une

intempérance fabuleuse de langue; il n’est pas de lazzarone qui se

livre avec plus de délices aux charmes du _dolce far niente_; il n’est

pas de nonne ou de perroquet disert, instruit par une vieille femme,

qui ait un pareil épanchement de paroles; ce sont deux hydres aux cent

têtes que les _pensums_ et les _retenues_ terrassent vainement. Ce

n’est pas seulement la paresse qui trouve l’oubli des devoirs dans des

distractions frivoles; c’est la paresse inerte, brutale, la paresse qui

fait de la machine humaine une horloge arrêtée, la paresse du sauvage

qui tient dans une léthargie absolue les ressorts de la pensée et de

l’action. Cet amour du babil, que nous signalons, est un trop-plein qui

déborde, ou plutôt une inondation immense devant laquelle il faut se

résigner et croiser les bras; c’est comme les économies d’un muet qui a

recouvré la parole.

Les dispositions querelleuses que l’écolier témoigne envers ses

supérieurs se retrouvent dans leurs relations mutuelles. On sait qu’il

n’est pas de plus grand plaisir que celui de _houspiller un nouveau_,

pauvre provincial engourdi que chacun s’empresse de tourmenter. La

taquinerie est l’arme du faible qui, par ses provocations, blesse

des susceptibilités: _indè iræ!_ de là des combats grotesques. Dès

que deux combattants se prennent au collet, on accourt, un cercle se

forme, cercle animé d’où partent des interpellations.--Tape dessus,

va!--soigne-le;--des huées ou des applaudissements, suivant qu’un

_pochon_ bien appliqué vient nuancer un œil ou foudroyer un nez. Le

pion joue ici le rôle des dieux d’Homère, il intervient, et envoie

vainqueur et vaincu expier en pénitence victoire ou défaite.

La gourmandise a aussi une place d’honneur dans le cœur de l’écolier;

mais comme c’est un vice réclamé par les _moutards_, la honte de

paraître _gueulard_ comme eux en arrête la manifestation parmi

l’aristocratie. Elle consiste chez les petits à faire entre eux un

échange de provisions, à _chipper_ quelques friandises, et à faire une

consommation fanatique de croquets et de sucre d’orge, dits _suçons_.

Ces derniers sont d’un puissant secours contre la longueur des soirées

d’études. Plus tard, les instincts gastronomiques se modifient et

viennent comparaître devant Félix, le dimanche, jour de sortie.

A tout ce que nous venons de dire, qu’on ajoute un grand amour pour

le jeu, l’étourderie ordinaire de la jeunesse, un fonds de malice

nationale, et l’on aura le caractère de l’écolier, chez qui, comme

l’on voit, les défauts l’emportent singulièrement sur les qualités;

mais du moins ils n’excluent pas la bonté du cœur, l’amour du bien au

fond de l’âme, et, combattus incessamment par les soins de la famille,

ils disparaissent avec l’âge et les progrès du discernement.

[Illustration]

Il est une manie que je n’oublierai pas de mentionner en parlant de

l’écolier, c’est celle d’élever des animaux. Quand la règle n’est

pas trop sévère, on tient en cage quelques pierrots, quelques pies;

dans le cas contraire, on cloître des vers à soie dans sa baraque, et

ce n’est pas une tâche facile que de leur procurer des feuilles de

mûrier, et de les empêcher d’être confisqués par les pions; mais si le

bienheureux écolier s’épanouit sous la domination bénigne d’un pion

_bon enfant_, une paire de souris blanches trouve un asile hospitalier

dans son pupitre. Il faut voir alors avec quel soin, avec quel amour il

choie ses jeunes élèves; quelle jolie petite calèche il sait façonner

avec les couvertures de ses grammaires, pour y atteler son couple

chéri; comme les bandelettes de cuir de sa casquette se transforment

en harnais élégants, et avec quels yeux d’envie ses camarades dévorent

son triomphe! Si ces béatitudes lui sont interdites, l’écolier se

console avec les hannetons, les biches, les cerfs volants et autres

lamellicornes. C’est alors qu’il déploie avec un rare bonheur ses

heureuses dispositions pour le dessin et l’histoire naturelle; soit

qu’il transforme ces malheureux coléoptères en prédicateurs dans leur

chaire, ou bien encore en combattants bariolés de diverses couleurs

et armés d’allumettes, soit qu’il leur applique sur le dos un morceau

de carton figurant quelque larve satanique: quelle est sa joie,

quand le pion stupéfait recule devant ce promeneur qui prélasse son

travestissement au beau milieu de l’étude, et procure d’ordinaire à

toute la classe la faveur d’une retenue générale!

L’écolier est un sujet d’études curieuses: ses sentiments, ses

passions n’ont pas encore appris à se cacher sous un masque, elles se

dissimulent mal sur ce visage inhabile. Vous voyez à nu toutes ces

dispositions de jalousie, d’envie, de sot amour-propre que l’homme du

monde ne laisse pas transpirer au dehors. L’émulation tant vantée de

l’instruction commune sert admirablement à développer ces instincts

honteux. Dans une lutte d’intelligences rivales, le vainqueur a en

partage un orgueil misérable, le vaincu une basse envie qui cherche

à rabaisser le talent de l’adversaire, ou à attaquer comme entaché de

partialité l’arrêt du juge. Ce sont ces considérations qui font du

piocheur un être peu aimé. On rit de ses angoisses dans l’incertitude

d’une lutte, de son dépit après la défaite, de sa méfiance comique

qui guette les regards plagiaires des voisins; on est enchanté qu’il

soit vexé et qu’il _bisque_. On trouve odieux son égoïsme; et pour ne

pas avouer une infériorité humiliante, on convient entre soi «que les

succès du collége sont loin d’être décisifs pour évaluer la portée

intellectuelle; que tel ou tel est très fort en thème et n’est qu’un

sot, et qu’en définitive ces météores éclatants qui ont brillé dans

l’enceinte du lycée vont s’éteindre dans quelque petite ville de

province, où ils déposent leur auréole lumineuse pour prendre en main

l’aune héréditaire.»

Je ne terminerai pas ce portrait général de l’écolier sans signaler la

position précaire des _boursiers_, pauvres diables auxquels le pion se

croit en droit de demander un travail plus soutenu, une conduite plus

régulière que celle des autres, pour mériter la faveur dont ils sont

gratifiés. En pension, les boursiers n’existent pas, mais, par une

manœuvre intéressée, les directeurs donnent une éducation gratuite à

des enfants sans fortune; bien entendu que ces actes de bienfaisance

sont étalés avec ostentation et répétés cruellement aux oreilles de

ceux qui en sont l’objet, s’ils ne la récompensent pas par des succès

aux cours publics.

L’écolier se lève à cinq heures en été, à cinq heures un quart en

hiver; la cloche l’arrache au sommeil, aux songes où il rêvait de

la famille; aussi la cloche est peu populaire. Après la révolution

de juillet une réaction militaire s’opéra dans les colléges, la

proscription de la cloche fut obtenue, et le tambour l’a remplacée,

mais non dans les pensions, ni dans les pensionnats de demoiselles.

L’écolier reste couché, en la maudissant, jusqu’à ce que les vibrations

en soient éteintes; alors il se lève les paupières gonflées, bâillant

et se tirant les bras; il s’habille à la hâte, et pour gagner les

_quartiers_ traverse demi-vêtu des corridors où un vent glacial

circule. Après la prière on procède à des mesures hygiéniques de

propreté, dont l’écolier use avec modération, surtout en hiver où l’eau

des ablutions est glacée. Après le laps de temps accordé, chacun prend

place devant son pupitre, et en exhume les livres nécessaires; le

pion s’asseoit magistralement dans sa chaire, qui domine les tables,

et d’où il peut surveiller les élèves. Le matin est ordinairement

consacré aux leçons; chacun tour à tour, après un travail de mémoire

plus ou moins long, vient les réciter au maître sur un ton monotone

et chantant, avec des hésitations, des répétitions, des ânonnements

entre-mêlés d’un _euh! euh!_ fort divertissant pour le patient qui suit

sur le livre. Qu’on juge de la position d’un homme contraint d’écouter

pendant plusieurs heures des lambeaux de latin ou de grec, épiant

chaque élève pour ne pas se laisser tromper par les ruses usitées en

pareil cas, telles que, lire sur son voisin, coller la page sur la

chaire ou dans une casquette, se faire aider d’un souffleur, écrire

la leçon sur ses ongles et ses doigts; et qui, la tête alourdie, ne

quitte cette tâche que pour retomber dans une récréation bruyante où

il doit jouer le rôle de surveillant. A cette récréation le déjeuner

vient faire une agréable diversion. Chacun est mis en possession d’un

énorme morceau de pain (heureux celui que le hasard gratifie du

croûton, morceau par excellence, pétitionné par tous les gourmets)! Les

élèves dont la baraque est approvisionnée creusent dans leur portion un

sépulcre énorme où s’ensevelissent les confitures ou le beurre salé;

puis tous se divertissent en hâte comme des gens pressés de jouir. De

nouvelles heures de travail succèdent à un court moment de plaisir,

et se prolongent jusqu’au dîner, qui a lieu au milieu de la journée.

Nous ne parlerons pas de la parcimonie, de la négligence qui président

ordinairement à la partie culinaire dans une pension, chacun peut

consulter ses souvenirs et se rappeler l’_abondance_, eau rougie dans

sa plus simple expression et dont le nom est la critique amère; les

potages lymphatiques, les haricots nageant dans une sauce limpide:

Apparent rari nantes in gurgite vasto;

et toutes les plaisanteries sur les divers plats du réfectoire; mais

nous dirons en passant combien nous semblent odieuses ces spéculations

qui attaquent le bien le plus précieux, la santé, et combien seraient

nécessaires des mesures qui garantiraient aux internes une nourriture

simple, mais saine. On nous dira que l’Université envoie un inspecteur

dans les établissements pour juger du personnel, de l’ordre intérieur,

du bien-être matériel, de même qu’elle envoie un examinateur pour

s’assurer du progrès intellectuel et des avantages du mode adopté

d’enseignement; mais à cela nous répondrons que l’on donne au dernier

des machines dressées par demandes et par réponses; qu’au premier on

fait goûter le bouillon de madame, et boire le vin des demi-bouteilles

accordées journalièrement aux maîtres, que devant tous deux on joue une

comédie.

Après le dîner, un intervalle d’étude sépare du repas de quatre heures,

fidèle reproduction de celui du matin: du pain, de l’eau; et la cloche

rappelle de la récréation au travail, jusqu’à la fin de la journée.

L’approche de la nuit fait allumer des quinquets, dont je ne saurais

peindre la malpropreté, la piètre et fumeuse lueur. C’est le moment

où les poëtes de collége trouvent leurs inspirations, car le soir, le

silence du dehors et du dedans, la fatigue du jour qui concentre la

pensée, ont le singulier privilége de donner une certaine exaltation

aux idées. Vient enfin l’heure du sommeil, heure favorite où, après un

souper indigeste, l’écolier reprend la possession de lui-même. Tapi

sous les draps, on trouve une chaleur bienfaisante, que l’on ne peut

se procurer dans la journée avec un poêle de fonte aux flancs vastes

comme ceux du cheval de Troie, où quelques bûchettes noircissent sans

se brûler à la flamme. On peut penser, s’absorber dans ses rêves et

ses souvenirs, sans qu’un pion crie à l’inaction, et le sommeil vient

continuer en songe ces douces pensées.

Les jours se suivent ainsi avec une régularité désespérante, mais le

dimanche ouvre miséricordieusement les portes aux captifs que des

pensums ou des retenues n’ont pas atteints. Le cœur tressaille lorsque

l’_exeat_ contresigné dit, _Sésame, ouvre-toi_, et que, debout sur le

seuil, on met le pied dans cette rue animée où tout un monde bourdonne,

où l’on va se mêler à la foule pendant quelques heures de liberté.

Aussi la _retenue_ est une grande puissance du maître: c’est un frein

à l’indocilité, un aiguillon à la paresse; aussi pour conquérir cette

précieuse _sortie_ on subit toutes les exigences, et pourtant elle

entraîne une triste, mais naturelle conséquence: _la rentrée_.

Le jeudi est au dimanche ce que le reflet est à la lumière, car la pâle

liberté qu’il donne est illusoire. Elle consiste à circuler dans les

promenades publiques, en rang, deux à deux, captifs au milieu de ces

gens libres. Des marchands de gâteaux, de massepains, de fruits, les

escortent avec les prières les plus pressantes, les insinuations les

plus adroites; mais la règle défend d’acheter, et le pion fixe sur tous

son œil d’Argus comme un douanier vigilant: personnification humaine du

châtiment qui attend la chute.

Outre ces jours réservés et les fêtes religieuses, les écoliers ont

encore leurs fêtes particulières. La Saint-Charlemagne, qui convie à un

banquet annuel l’élite des lycées; la distribution des prix, épilogue

de l’année scolaire, préface des vacances, et à ce double titre

accueillie avec transport. On a trop souvent tourné en ridicule le

pédantisme des maîtres, la partialité qui s’y déploie, l’improvisation

méditée à l’avance, la solennité de la cérémonie, l’inévitable comédie

de Ducerceau, l’orgueil des parents et des lauréats, le désespoir

et la morne attitude des vaincus, pour que nous voulions nous y

appesantir; nous dirons seulement qu’on avait voulu en faire un moyen

d’émulation, et que les directeurs en ont fait une _réclame_ pour leurs

établissements.

Nous avons décrit la physionomie ordinaire de l’écolier, nous

avons fait l’historique de sa journée, mais l’on doit comprendre

que son caractère et ses habitudes, à une époque de progrès et de

développement, doivent se modifier et s’altérer à mesure que son

accession au monde devient plus immédiate. Ce sera donc compléter

le tableau, que de suivre année par année ces modifications, ces

changements dont nous avons été obligés de confondre les nuances dans

un portrait général.

En _neuvième_ et _huitième_, c’est le bambin en blouse qui le matin

traverse la rue avec un panier d’osier, dans lequel reposent deux

tartines tendrement accolées, et dont le couvercle béant donne

passage au goulot d’une bouteille d’eau, ou d’eau rougie. Je signale

le panier d’osier au premier chef, parce qu’il joue un grand rôle

dans ces premières années. Il est l’agent nécessaire des _dînettes_,

le thermomètre des amitiés de cet âge. Dans ces classes, le maître

est despote avec impunité, il impose par le regard, par la voix, il

fait trembler toutes ces petites créatures; la férule (que quelques

vieillards regrettent à tort) se retrouve pour meurtrir ces mains

délicates. Mais quand vient le soir, pénitences et bonnets d’âne,

Chapsal et Lhomond, Epitomé et Selectæ, tout est oublié, les élèves

sortent en essaims bourdonnants, font en passant _la nique_ à

l’épicier, lui volent ses pruneaux et crachent dans ses barils de

sardines. Ils rapportent à leurs familles des billets de contentement,

et quelquefois (_ô decus_) la médaille.

La _septième_ est la porte par où l’on entre au collége; les septièmes

sont les plébéiens du lycée; ce sont eux que l’on voit à la tête des

phalanges, salis, déchirés, crottés, noircis d’encre, pliant sous

le faix de livres innombrables. Le septième est le bouc émissaire

d’Israël; les élèves le traitent avec une dédaigneuse pitié, les

_pions_ le rudoient, les professeurs le criblent de pensums et de

devoirs; car, par la manœuvre la plus intelligente, les devoirs

s’éclaircissent en proportion des progrès et de l’avancement. Les

connaissances littéraires du septième se bornent à Berquin et à

Robinson Crusoé, et il reçoit en prix _Numa Pompilius_ ou _les

Aventures de Télémaque_.

S’il est quelqu’un de plus orgueilleux que le premier, c’est certes

l’avant-dernier. Le _sixième_ en est la preuve. Nous parlions

tout-à-l’heure du dédain des grands envers les septièmes: de sa part

il y a mépris, il y a l’arrogance ridicule d’un subalterne envers

le nombre restreint de ses inférieurs. Pourtant le sixième diffère

à peine du septième, comme lui il manipule des boulettes, il édifie

des cocottes, et couvre ses cahiers de _bons-hommes_; comme lui il

accueille avec transport les livres neufs, proscrit la blouse, mais

reste fidèle à la collerette, partage les amours de Némorin pour la

gracieuse Estelle, et les terreurs de Robinson dans son île.

La première communion est ordinairement du domaine de la _cinquième_

et répand sur cette année un parfum de béatitude. On s’isole des

conversations profanes, on se montre au doigt comme un phénomène

étrange l’écolier de philosophie que le bruit public accuse d’une

maîtresse; on rougit, on balbutie quand sous le doigt, en expliquant

Quinte-Curce, se rencontre un mot tel que _pellex_ ou _scortum_. Le

Mois de Marie, le Pensez-y bien, les Histoires édifiantes ajournent les

romans et les pièces de théâtre.

En _quatrième_, le voile officieux que la religion avait jeté sur les

yeux est soulevé peu à peu: l’oreille s’habitue aux propos obscènes,

la pensée s’enhardit au désir. Ceux qui ne suivent pas ce progrès sont

qualifiés d’innocents, et il n’est pas de mauvaise plaisanterie qu’on

épargne à leur naïve simplicité. C’est l’âge des amours pour de jolies

cousines, ou pour les femmes de trente ans; amours bucoliques, s’il en

fut, semés de soupirs et d’extases. La poésie vient prêter ses ailes

à ces inspirations platoniques. Les satires contre les pions, écrites

avec les secours de toutes les divinités mythologiques, font place à

des strophes mystiques, à des stances élégiatiques:

Oh! c’est toi, toi sylphe, ange avec un nom de femme,

(Que sur mon chemin comme un joyau j’ai trouvé),

Étoile dans ma nuit! que reflète mon âme.....

Oh! c’est toi que j’avais rêvé!...

Vers que l’on cache aussi bien aux camarades qu’aux maîtres, car la

littérature latine a seule droit de cité au collége.

En _troisième_, ces passions douces tournent au brutal. Pigault-Lebrun

et Paul de Kock sont feuilletés avec transport, les passages équivoques

sont disséqués jusqu’à l’os, les réticences sont complétées avec une

prodigieuse fécondité d’imagination. Quelques tentatives sont faites

pour fumer des feuilles de tabac roulées dans le papier-chandelle

distribué au collége, et je ne dirai pas où on le fume pour absorber

l’odeur par un système homéopatique (_similia similibus_). Précaution

inutile du reste! car de funestes résultats décèlent infailliblement le

coupable.

Le _seconde_ est petit-maître, il se fait friser le dimanche quand il

sort et met des gants. Faublas et Casanova courent sous son chevet;

ces lectures dangereuses troublent son imagination et brûlent ses

sens, aussi il en est dont on peut dire comme de Jehan de Frollo: «Ses

débordements, horreur dans un enfant de seize ans! allaient souventes

fois jusqu’à la rue de Glatigny.» Une dame galante, quand les doguins

ou les perruches ne sont pas à la mode, se charge quelquefois de

son éducation, ou bien quelque grisette découplée à qui il promet

sérieusement mariage pour sa majorité. C’est alors qu’on voit éclore

des satires mordantes sur la fragilité des femmes. C’est aussi à

cette époque qu’indigné de voir la France indigente de poème épique,

l’écolier se met résolument à l’œuvre pour en doter la nation.

La _rhétorique_ est divisée en deux sections: les _vétérans_ et

les _nouveaux_. Les vétérans sont sordides et négligés comme des

savants; ce sont des élèves consciencieux, mais routiniers; pauvres

diables confinés dans les colléges; à qui le monde n’a pas envoyé ses

rayonnements; qui ont pour maîtresse Didon et Lavinie, lisent La Harpe

et les modèles de littérature, écrivent sur leur bannière: Racine, et

rompent des lances contre Victor Hugo. Entre eux et les nouveaux il

y a schisme. Ceux-ci poursuivent de leurs huées le pédantisme de ces

embryons de savants et leur zèle courtisan. Le nouveau a des principes

de moustache, des gants blancs, des éperons, un cigare qu’il jette sur

le seuil du collége. An lieu de lire Horace et Virgile et de s’occuper

de discours latins, il se forme le style dans la lecture des romans, et

apprend l’éloquence dans les journaux qui rapportent les séances de la

chambre. Les moins hardis font des vaudevilles.

Le _philosophe_ ne s’avoue membre du collége qu’en rougissant; il s’y

rend en amateur, et change les classes en promenades par un beau jour

de printemps ou d’automne. Il a deux routes à suivre: ou bien, fils de

famille, dandy, il siége aux stalles de l’Opéra et chevauche au bois

de Boulogne: ou bien il prélude à la vie d’étudiant en copiant ses

allures négligées, sa pipe chargée de _caporal_, et ses assiduités à

la Chaumière. Il est libre et flâneur émérite, mais l’examen jette de

l’ombre sur ses joies: son admission au baccalauréat clôt son existence

d’écolier et notre sujet, et nous ne le prolongerons pas jusqu’à

la biographie de l’étudiant, car ce serait de la témérité après le

portrait minutieux qu’une plume exercée a peint, comme chacun sait,

avec un rare bonheur et une merveilleuse fidélité dans les pages de ce

recueil.

Voilà quelles sont les différentes physionomies de l’enfant et du jeune

homme dans nos écoles et nos lycées, mélange de vices et de qualités,

et comme la statue du Scythe Babouc, formé de pierres précieuses et

d’argile. Nous l’avons dépeint d’après des souvenirs récents, et si la

critique vient mettre en pièces le moule de notre pensée, en accuser

les formes irrégulières et nous crier:

Tu chantes faux à rendre envieuse une orfraie,

nous lui répondrons comme le Gracieux à Laffemas:

Maître, le chant est faux, mais la chanson est vraie.

=Henri ROLLAND.=

[Illustration]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 34 / 62 题