VOUS voyez un homme gros et court, bien portant, vêtu de noir, sûr de
lui, presque toujours empesé, doctoral, important surtout! Son masque
bouffi d’une niaiserie papelarde, qui d’abord jouée a fini par rentrer
sous l’épiderme, offre l’immobilité du diplomate, mais sans la finesse,
et vous allez savoir pourquoi. Vous admirez surtout un certain crâne
couleur beurre frais qui accuse de longs travaux, de l’ennui, des
débats intérieurs, les orages de la jeunesse et l’absence de toute
passion. Vous dites: Ce monsieur ressemble extraordinairement à un
notaire. Le notaire long et sec est une exception. Physiologiquement
parlant, le notariat est absolument contraire à certains tempéraments.
Ce n’est pas sans raison que Sterne, ce grand et fin observateur,
a dit: _le petit notaire_! Un caractère irritable et nerveux, qui
peut encore être celui de l’avoué, serait funeste à un notaire:
il faut trop de patience, tout homme n’est pas apte à se rendre
insignifiant, à subir les interminables confidences des clients, qui
tous s’imaginent que leur affaire est la seule affaire; ceux de l’avoué
sont des gens passionnés, ils tentent une lutte, ils se préparent à
une défense. L’avoué, c’est le parrain judiciaire; mais le notaire
est le souffre-douleur des mille combinaisons de l’intérêt, étalé
sous toutes les formes sociales. Oh! ce que souffrent les notaires
ne peut s’expliquer que par ce que souffrent les femmes et le papier
blanc, les deux choses les moins réfractaires en apparence: le notaire
résiste énormément, mais il y perd ses angles. En étudiant cette figure
effacée, vous entendez des phrases mécaniques de toute longueur, et,
disons-le, plusieurs lieux communs! L’artiste recule épouvanté. Chacun
se dit affirmativement: Ce monsieur est notaire. Il est perdu, celui
qui donne lieu à ces étranges soupçons, car le notaire a créé _l’air
notaire_, expression devenue proverbiale. Eh bien! cet homme est une
victime. Cet homme épais et lourd fut espiègle et léger, il a pu avoir
beaucoup d’esprit, il a peut-être aimé. Arcane incompris, vrai martyr,
mais volontairement martyr! être mystérieux, aussi digne de pitié
quand tu aimes ton état que quand tu le hais, je t’expliquerai, je
te le dois! Bon homme et malicieux, tu es un Sphinx et un Œdipe tout
à la fois; tu as la phraséologie obscure de l’un et la pénétration
de l’autre. Tu es incompréhensible pour beaucoup, mais tu n’es pas
indéfinissable. Te définir, ce sera peut-être trahir bien des secrets
que, selon Bridoison, l’on ne se dit qu’à soi-même.
Le notaire offre l’étrange phénomène des trois incarnations de
l’insecte, mais au rebours: il a commencé par être un brillant
papillon, il finit par être une larve enveloppée de son suaire et
qui, par malheur, a de la mémoire. Cette horrible transformation d’un
clerc joyeux, gabeur, rusé, fin, spirituel, goguenard, en notaire, la
société l’accomplit lentement; mais, bon gré, mal gré, elle fait le
notaire ce qu’il est. Oui, le type effacé de leur physionomie est celui
de la masse: les notaires ne représentent-ils pas votre terme moyen,
honorables médiocrités que 1830 a intronisées? Ce qu’ils entendent,
ce qu’ils voient, ce qu’ils sont forcés de penser, d’accepter, outre
leurs honoraires; les comédies, les tragédies qui se jouent pour eux
seuls devraient les rendre spirituels, moqueurs, défiants; mais à eux
seuls il est interdit de rire, de se moquer et d’être spirituels:
l’esprit chez un notaire effaroucherait le client. Muet quand il parle,
effrayant quand il ne dit rien, le notaire est contraint d’enfermer
ses pensées et son esprit, comme on cache une maladie secrète. Un
notaire ostensiblement fin, perspicace, capricieux, un notaire qui ne
serait pas rangé comme une vieille fille, épilogueur comme un vieux
sous-chef, perdrait sa clientèle. Le client domine sa vie. Le notaire
est constamment couvert d’un masque, il le quitte à peine au sein
de ses joies domestiques; il est toujours obligé de jouer un rôle,
d’être grave avec ses clients, grave avec ses clercs, et il a bien
des raisons d’être grave avec sa femme! il doit ignorer ce qu’il a
bien compris et comprendre ce qu’on ne veut pas lui trop expliquer.
Il accouche les cœurs! Quand il en a fait sortir des monstres que le
grand Geoffroy Saint-Hilaire ne saurait mettre en bocal, il est forcé
de se récrier:--Non, monsieur, vous ne ferez pas cet acte, il est
indigne de vous. Vous vous abusez sur l’étendue de vos droits (phrase
honnête au fond de laquelle il y a, vous êtes un fripon). Vous ignorez
le vrai sens de la loi, _ce qui peut arriver au plus honnête homme du
monde_; mais, monsieur, etc.... Ou bien:--Non, madame; si j’approuve
le sentiment naturel, et jusqu’à un certain point honorable qui vous
anime, je ne vous permettrai pas de prendre ce parti. Paraissez
toujours honnête femme, même après votre mort. Quand la nomenclature
des vertus et des impossibilités est épuisée, quand le client ou la
cliente sont ébranlés, le notaire ajoute:--Non, vous ne le ferez pas;
et moi, d’ailleurs, je vous refuserais mon ministère! Ce qui est la
plus grande parole que puisse lâcher un officier ministériel.
Les notaires sont effectivement des officiers: peut-être leur vie
est-elle un long combat? Obligés de dissimuler sous cette gravité de
costume leurs idées drolatiques, et ils en ont! leur scepticisme, et
ils doutent de tout! leur bonté, les clients en abuseraient! forcés
d’être tristes avec des héritiers qui souvent crèveraient de rire s’ils
étaient seuls, de raisonner des veuves qui deviennent folles de joie,
de parler mort et enfants à de rieuses jeunes filles, de consoler les
fils par des totaux d’inventaire, de répéter les mêmes paroles et les
mêmes raisonnements à des gens de tout âge et de tout étage, de tout
voir sans regarder, de regarder sans voir, de se mettre fictivement
en colère, de rire sans raison, de raisonner sans rire, de faire de
la morale comme les cuisiniers font de la sauce, les notaires sont
hébétés, par la même raison qu’un artilleur est sourd. Il y a plus de
sots que de gens d’esprit, autrement le sot serait l’être rare, et
le notaire, obligé de se mettre au niveau de son client, se trouve
constamment à dix degrés au dessous de zéro: chacun connaît la force
de l’habitude, ce rôle devient une seconde nature. Les notaires se
matérialisent donc l’esprit, hélas! sans se spiritualiser le corps.
Sans autre caractère que leur caractère public, ils deviennent ennuyeux
à force d’être ennuyés. Perdus par l’usage des lieux communs dans
leur cabinet, ils les importent dans le monde. Ils ne s’intéressent à
rien à force de s’intéresser à tout, ils arrivent à la plus parfaite
indifférence en trouvant l’ingratitude au bout de tous les services
rendus, et deviennent enfin cette création pleine de contradictions
cachées sous une couche de graisse et de bien-être, ce petit homme
arrondi, doux et raisonneur, phraseur et parfois concis, sceptique
et crédule, pessimiste et optimiste, très bon et sans cœur, pervers
ou perverti, mais nécessairement hypocrite, qui tient du prêtre, du
magistrat, du bureaucrate, de l’avocat, et dont l’analyse exacte
défierait La Bruyère s’il vivait encore. Eh bien! cet homme a ses
grandeurs, mais ce qui rend le notaire grand est précisément ce qui
le fait si petit: témoin de tant de perversités, non pas spectateur,
mais directeur du théâtre de l’intérêt, il doit demeurer probe; il voit
creuser le lac Asphaltite où s’engloutiront les fortunes, sans pouvoir
y pêcher; il minute l’acte aux commandites, et doit se tenir sur le
seuil de la gérance comme un marchand de piéges qui ne s’intéresse ni à
la proie ni au chasseur. Mais aussi quelles incarnations différentes,
quel travail! Jamais essieu ne fut mieux battu, ni plus essayé. Admirez
ses transitions, et voyez si la nature, qui met tant de temps et de
soins à faire quelque magnifique coquille, n’est pas surpassée ici par
la civilisation dans ce produit crustacé nommé le notaire?
Tout notaire a été deux fois clerc, il a pratiqué plus ou moins
longtemps la procédure: pour savoir prévenir les procès, ne faut-il pas
les avoir vu naître. Après deux ans de cléricature chez un avoué, ceux
qui conservent des illusions sur la nature humaine ne seront jamais ni
magistrats, ni notaires, ni avoués: ils deviennent actionnaires. De
l’étude d’un avoué le clerc s’élance dans une étude de notaire. Après
avoir observé la manière dont on se joue des contrats, il va étudier la
manière dont on les fait. S’il ne procède pas ainsi, le futur notaire
a pris l’état par ses commencements, il s’est engagé petit clerc comme
on s’engage soldat pour devenir général: plus d’un notaire de Paris fut
saute-ruisseau. Après cinq ans de stage dans une ou plusieurs études
de notaires, il est difficile d’être un jeune homme pur: on a vu les
rouages huileux de toute fortune, les hideuses disputes des héritiers
sur les cadavres encore chauds. Enfin, on a vu le cœur humain aux
prises avec le Code. Les clients d’une étude exercent une horrible et
active corruption sur la cléricature. Le fils s’y plaint du père, la
fille de ses parents. Une étude est un confessionnal où les passions
viennent vider le sac de leurs mauvaises idées, consulter sur leurs
cas de conscience en cherchant des moyens d’exécution. Y a-t-il rien
au monde de plus dissolvant que les inventaires après décès? Une mère
meurt entourée des respects et de la tendresse de sa famille. Quant,
en fermant les yeux, le rideau tombe sur la farce jouée, le notaire et
son clerc trouvent les preuves d’une vie intime épouvantable, il les
brûlent; puis ils écoutent le panégyrique le plus touchant de la sainte
créature ensevelie depuis quelques jours, ils sont forcés de laisser à
cette famille ses illusions, ils se taisent par un sublime mensonge;
mais quels rires, quels sourires, quels regards, le patron et son
clerc n’échangent-ils pas en sortant? Pour eux, le politique immense
qui trompait l’Europe était trompé comme un enfant par une femme: sa
confiance avait le ridicule de celle du malade imaginaire avec Beline.
Ils cherchent quelques papiers utiles chez un homme dit vertueux et
bienfaisant, sur la tombe duquel on a brûlé l’encens de l’éloge et fait
partir les décharges les plus honorables de l’artillerie des regrets;
mais ce magistrat, ce vénérable vieillard était un débauché. Le clerc
emporte une horrible bibliothèque qui se partage dans l’étude. Par un
usage et par un calembour immémorial, les clercs s’emparent de tout ce
qui peut offenser la morale publique ou religieuse et qui déshonorerait
le mort. Ces choses infâmes constituent la _cote_ G. Personne n’ignore
que les notaires cotent par les lettres de l’alphabet les papiers, les
documents et les titres. La cote G (j’ai) contient tout ce que prennent
les clercs.--_Y a-t-il de la cote_ G? est le cri de l’étude quand le
second clerc revient d’un inventaire.
Le partage fini, le diable inspire les commentaires qui se font entre
la poire cuite du troisième clerc, le fromage du second et la tasse
de chocolat du principal. Croyez-vous que sept ou huit gaillards,
dans la force de l’âge et de l’esprit, ennnuyés du travail le plus
ennuyeux, aplatis sur des pupitres à copier des actes, à étudier des
liquidations, échangent des maximes de Fénelon et de Massillon au
moment où, le patron sorti, restés seuls, ils prennent une petite
récréation? L’esprit français, comprimé par les cartons poudreux du
minutier, éclate en saillies et recule les limites du drolatique. La
langue de Rabelais y a le pas sur celle de Florian. On y devine les
intentions des clients, on commente leurs friponneries, on les bafoue.
Si les clercs ne bafouaient pas les clients, ils seraient des monstres:
ils seraient notaires avant le temps. Ces débuts de la pensée dans
la froide carrière du calcul ou du libertinage sont terminés par le
grand mot du principal: «Allons, messieurs, on ne fait rien ici!» Ce
qui certes est vrai. Le clerc parle beaucoup, il conçoit tout et reste
vertueux comme un as de pique, faute d’argent. La grande plaisanterie
des études à l’égard des nouveau-venus est de leur présenter comme
existants de chimériques, de monstrueux usages: quand le clerc y croit,
le tour est fait. On rit.
Ces plaisants concertos ont lieu devant un petit garçon de dix à douze
ans, l’espoir de sa famille, à tête blonde ou noire, à l’œil vif, le
petit clerc! cet empereur des gamins de Paris qui joue le rôle de fifre
dans cet orchestre où chantent les désirs et les intentions, où tout
se dit, où rien ne s’exécute. Il sort des mots profonds de cette petite
bouche parée de perles, de ces lèvres roses qui se flétriront si vite.
Le petit clerc joute de corruption avec les clercs, sans connaître la
portée de sa parole. Une observation expliquera le petit clerc. Tous
les matins au bureau de la légalisation des signatures notariales, il
y a une assemblée de petits clercs qui frétillent comme des poissons
rouges dans un bocal, et qui font tellement enrager le personnage vieux
et soucieux chargé de ce service, qu’il est à peine à l’abri de ces
jeunes tigres derrière son grillage. Cet employé (il a failli perdre
l’esprit) aurait besoin d’un ou deux sergents de ville dans son bureau.
On y a songé. Le préfet de police a craint pour ses sergents. Ce que
disent ces petits clercs ferait dresser les cheveux à un argousin, et
ce qu’ils font attristerait Satan. Ils se moquent de tout, savent tout
et disent tout, ne pouvant encore rien faire. Ils composent à eux tous
une espèce de télégraphe singulier qui transmet dans les études et au
même moment toutes les nouvelles du notariat. La femme d’un notaire
a-t-elle mis un de ses bas à l’envers, a-t-elle trop toussé la nuit,
a-t-elle eu des querelles avec son mari, le bas, le haut, le milieu,
tout se sait par les cent petits clercs du notariat parisien, en
rapport au Palais avec les cent petits clercs des avoués.
Jusqu’au grade de troisième clerc, les jeunes gens qui se destinent
au notariat ressemblent assez à des jeunes gens. Un troisième clerc a
déjà vingt ans: il commence a pâlir devant les contrats de vente, il
étudie les liquidations, il pioche son droit s’il ne l’a pas pratiqué
chez un avoué, il porte les sommes importantes à l’enregistrement, il
va recevoir sur les contrats de mariage les signatures des personnages
éminents, il aperçoit dans la discrétion et la probité l’élément de
son état. Déjà le jeune homme prend l’habitude de ne pas tout dire, il
perd cette gracieuse spontanéité de mouvement et de langage qui mérite
ce reproche: Vous êtes un enfant! à quiconque la garde, à l’artiste,
au savant, à l’écrivain. Ne pas être discret, ne pas être probe,
pour un troisième clerc, c’est renoncer au notariat. Chose étrange!
les deux éminentes vertus de l’état préexistent dans l’atmosphère
des études. Peu de clercs ont subi deux remontrances à ce sujet. A
la seconde, d’ailleurs, ils seraient renvoyés et déclarés incapables
d’être dans les affaires. Au second clerc commence la responsabilité.
Caissier de l’étude, il tient le répertoire, il est chargé du scel,
de la signature, de l’enregistrement en temps utile, de la collation
des actes. Le troisième clerc rit déjà moins que les autres, mais le
second clerc ne rit plus: il met plus ou moins de gaieté dans ses
mercuriales, il est plus ou moins sardonique; mais il sent déjà sur
ses épaules le petit manteau officiel. Cependant il est plus d’un
second clerc qui se mêle encore à la vie des clercs, il fait encore
quelques parties de campagne, il se risque à la Chaumière: mais alors
il n’a pas vingt-cinq ans: à cet âge tout second clerc pense à traiter
de quelque charge en province, effrayé du prix des études à Paris,
lassé de la vie parisienne, content d’une destinée modeste, pressé
d’être, selon la plaisanterie consacrée, son propre patron, et de se
marier. Les piocheurs de la confrérie des clercs ont un divertissement
particulier appelé _conférence_. L’esprit de la conférence consiste à
se réunir dans un local quelconque pour y agiter les questions ardues
de la jurisprudence; mais ces assemblées aboutissent toujours à des
déjeuners dominicaux, payés par les amendes encourues. On y parle
beaucoup, chacun en sort persistant dans son opinion, absolument comme
à la Chambre, mais il y a le vote de moins.
Là se termine la première incarnation. Le jeune homme s’est façonné
lentement, il a eu peu de jouissance: les clercs sortent tous de
familles plus ou moins laborieuses, où leur enfance a été sans cesse
rebattue de ce mot: Fais fortune! Ils ont travaillé du matin au soir
sans quitter l’étude. Les clercs ne peuvent se livrer à aucune passion;
leurs passions polissent l’asphalte des boulevards, elles doivent se
dénouer aussi promptement qu’elles se nouent, et tout clerc ambitieux
se garde bien de perdre son temps en aventures romanesques; il a
enterré ses fantasques idées dans ses inventaires, il a dessiné ses
désirs en figures bizarres sur son garde-main, il ignore entièrement
la galanterie, il tient à honneur de prendre cet air indéfinissable
qui participe à la fois de la rondeur des commerçants et du bourru
des militaires, que souvent les gens d’affaires outrent pour se faire
valoir ou pour élever par leurs manières des chevaux de frise entre eux
et les exigences des clients ou des amis.
Enfin, tous ces clercs rieurs, gabeurs, spirituels, profonds, incisifs,
perspicaces, arrivés au principalat, sont à demi notaires. La grande
affaire du maître clerc est de donner à penser que sans lui le patron
ferait de fameuses boulettes. Il tyrannise quelquefois son patron, il
entre dans son cabinet pour lui soumettre des observations, il en sort
mécontent. Il est beaucoup d’actes sur lesquels il a droit de vie et
de mort, mais il est des affaires que le patron seul peut nouer et
conduire; généralement, il est à la porte de toute les confidences
sérieuses. Dans beaucoup d’études, le premier clerc a un cabinet
qui précède celui du patron. Ces premiers clercs ont alors un degré
d’importance de plus. Les premiers clercs, qui signent _pp{al}_ et
s’appellent entre eux _mon cher maître_, se connaissent, se voient et
se festoient sans admettre d’autres clercs. Il est un moment où le
premier clerc ne pense qu’à traiter, il se faufile alors partout où
il peut soupçonner l’existence d’une dot. Il devient sobre, il dîne à
deux francs quand il n’est pas nourri chez le patron, il affecte un
air posé, réfléchi. Quelques-uns empruntent de belles manières et se
donnent des lunettes afin d’augmenter leur importance, ils deviennent
alors très visiteurs, et dans les ménages riches, ils lâchent des
phrases dans le genre de celle-ci: «J’ai appris par le beau-frère
de monsieur votre gendre que madame votre fille est rétablie de son
indisposition.» Le maître clerc connaît les alliances bourgeoises,
comme un ministre français auprès d’une petite cour allemande connaît
celle de tous les principicules. Ces sortes de premiers clercs
professent des principes conservateurs et paraissent extrêmement
moraux; ils se gardent bien de jouer publiquement à la bouillotte; mais
ils prennent leur revanche dans leurs réunions entre maîtres clercs,
qui se terminent par des soupers bien supérieurs à ceux des dandies,
et dont le dénouement leur évite de jamais faire aucune sottise
sentimentale: un premier clerc amoureux est plus qu’une monstruosité,
c’est un être incapable. Depuis environ une douzaine d’années, sur
cent premiers clercs il en est une trentaine emportés par le désir
d’arriver qui abandonnent l’étude, se font commanditaires d’entreprises
industrielles, directeurs d’assurances, hommes d’affaires; ils
cherchent une charge sans finance, et peuvent ainsi conserver une
physionomie: ils restent à peu près ce que la nature les a faits.
Après sept ou huit ans d’exercice, vers trente-deux à trente-six ans,
le principal est pendant quelques jours visiblement perturbé: il est
atteint par une charge au cœur. Mais dans aucune partie, ni dans
l’église, ni dans le militaire, ni à la cour, ni sur le théâtre même,
il n’y a de changement analogue à celui qui se fait chez cet homme,
en un moment, du jour au lendemain. Dès qu’il est reçu notaire, il
prend ce visage de bois qui le rend plus notaire qu’il ne l’est avec
son petit manteau officiel. Il a les façons les plus solennelles, les
plus graves, avec les premiers clercs ses amis, qui cessent aussitôt
d’être ses amis. Il est entièrement dissemblable de l’homme qu’il était
la veille; le phénomène de sa troisième incarnation entomologique est
accompli: il est notaire.
Frappés des désavantages de leur position au centre d’une ville pleine
de jouissances, qui tend sa robe à tout venant, qui la relève d’une
façon si séduisante à l’Opéra, les notaires au désespoir d’être, dans
leur vêtement moral, comme des bouteilles de vin de Champagne dans
la glace, froids et pétillants, comprimés et animés: sous l’Empire,
les notaires avaient établi, disait-on, à mots couverts dans les
études, une société de riches notaires, laquelle était au notariat ce
qu’une soupape est dans une machine à vapeur. Secrètes étaient les
assemblées, secrets étaient les intermèdes, étrangement drolatique
était le nom de cette société, où le grand commanditaire était le
plaisir, où Paphos, Cythère et même Lesbos étaient membres du conseil
de discipline, où l’argent, principal nerf de cette association
mystérieuse et joyeuse, abondait. Que ne disait pas l’histoire? On y
mangeait beaucoup d’enfants, on déjeunait de petites filles, on soupait
de mères, on ne s’apercevait plus ni de l’âge ni du sexe, ni de la
couleur des grand’mères sur le matin, après des bouillottes échevelées.
Héliogabale et les empereurs n’étaient que des petits clercs auprès
de ces grands et gros notaires impériaux, dont le moins intrépide, le
lendemain, apparaissait grave et froid comme si son orgie n’avait été
qu’un rêve. Aussi, grâce à cette institution où le notaire déversait
les inspirations du malin esprit, le notariat parisien eut-il alors
moins de faillites à compter que sous la Restauration. Peut-être cette
histoire est-elle un conte. Aujourd’hui les notaires parisiens ne
sont plus autant liés qu’autrefois, ils se connaissent moins, leur
solidarité s’est dénouée avec les transmissions trop répétées des
offices. Au lieu d’être notaire quelque trente ans, la moyenne de
l’exercice est de dix ans au plus. Un notaire ne pense qu’à se retirer:
ce n’est plus le magistrat des intérêts, le conseil des familles; il a
tourné trop au spéculateur.
Le notaire a deux manières d’être: attendre les affaires ou les aller
chercher. Le notaire qui attend est le notaire marié, digne; il est le
notaire patient, écouteur, qui discute et tâche d’éclairer ses clients.
Il est susceptible de voir tomber son étude. Ce notaire a trois saints
différents: il se tortille en s’inclinant devant le grand seigneur; il
salue en balançant la tête le client riche, donne un petit coup de tête
aux clients dont la fortune se dérange, et ouvre sa porte sans saluer
aux prolétaires. Le notaire qui cherche les affaires est le petit
notaire à marier: il est encore maigre, il va dans les bals et les
fêtes, il court le monde, il y prend des airs penchés, il s’y insinue,
il transporte l’étude dans les nouveaux quartiers, et ne nuance pas ses
saluts: il saluerait la colonne de la place Vendôme. On dit du mal
de lui, mais il se venge par ses succès. Le vieux notaire complaisant
et bourru est une figure presque disparue. Le notaire, maire de
son arrondissement, président de sa chambre, chevalier d’un ordre
quelconque, honoré par le notariat entier, et dont le portrait décorait
tous les cabinets de notaire, qui respirait enfin l’air parlementaire
des conseillers d’avant la révolution, est le phénix de l’espèce: il ne
se retrouvera plus.
Le notaire pourrait se consoler des affaires par l’amour conjugal,
mais pour lui le mariage est plus pesant que pour tout autre homme.
Il a ce point de ressemblance avec les rois, qu’il se marie pour son
état et non pour lui-même. Le beau-père voit également en lui moins
l’homme que la charge. Une héritière en bas bleus, la fille née avec
les bénéfices d’une moutarde quelconque, ou de quelque bol salutaire,
du cirage ou des briquets, il épouse tout, même une femme comme il
faut. Si quelque chose est plus original que la plate-bande des
notaires, peut-être est-ce celle des notaresses. Aussi les notaresses
se jugent-elles sévèrement: elles craignent avec de justes raisons
d’être deux ensemble, elles s’évitent et ne se connaissent point entre
elles. De quelque boutique qu’elle procède, la femme du notaire veut
devenir une grande dame, elle tombe dans le luxe: il y en a qui ont
voiture, elles vont alors à l’Opéra-Comique. Quand elles se produisent
aux Italiens, elles y font une si grande sensation, que toute la
haute compagnie se demande: Que peut être cette femme? Généralement
dénuées d’esprit, très rarement passionnées, se sachant épousées pour
leurs écus, sûres d’obtenir une tranquillité précieuse, grâce aux
occupations de leurs maris, elles se composent une petite existence
égoïste très enviable; aussi presque toutes engraissent-elles à ravir
un Turc. Il est néanmoins possible de trouver des femmes charmantes
parmi les notaresses. A Paris le hasard se surpasse lui-même: les
hommes de génie y trouvent à dîner, il n’y a pas trop de gens écrasés
le soir, et l’observateur qui rencontre une femme comme il faut peut
apprendre qu’elle est notaresse. Une séparation complète entre la
femme du notaire et l’étude a lieu maintenant chez presque tous les
notaires de Paris. Il n’est pas une notaresse qui ne se vante de ne
pas savoir le nom des clercs et d’ignorer leurs personnes. Autrefois,
clercs et notaire, femme et enfants dînaient ensemble patriarcalement.
Aujourd’hui ces vieux usages ont péri dans le torrent des idées
nouvelles tombées des Alpes révolutionnaires. Aujourd’hui, le premier
clerc seul, dans beaucoup d’études, est logé sous le toit authentique,
et vit à sa guise, transaction qui arrange mieux le patron.
Quand un notaire n’a pas la figure immobile et doucement arrondie que
vous savez, s’il n’offre pas à la société la garantie immense de sa
médiocrité, s’il n’est pas le rouage d’acier poli qu’il doit être; s’il
est resté dans son cœur quoi que ce soit d’artiste, de capricieux, de
passionné, d’aimant, il est perdu: tôt ou tard, il dévie de son rail,
il arrive à la faillite et à la chaise de poste belge, le corbillard du
notaire. Il emporte alors les regrets de quelques amis, l’argent de ses
clients, et laisse sa femme libre.
=DE BALZAC.=
[Illustration: LE PÊCHEUR.]
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