CONDAMNÉS à la rude épreuve de donner chaque jour du nouveau, encore
du nouveau, n’en fût-il plus au monde, la presse et le théâtre vont
demandant des sujets à toutes les classes de la société. Boudoir et
mansarde, palais et guinguette, il n’est aucun lieu, si haut placé
qu’il soit, si intime qu’il puisse être, où leur pied hardi ne se
pose, aucune variété de l’espèce humaine qu’ils n’analysent dans ses
moindres détails: une seule jusqu’ici semble avoir échappé à leur œil
scrutateur. Est-ce dédain, est-ce oubli? je n’ose me prononcer entre
cette alternative, et cependant le fait est vrai, le malheureux inédit
existe, il est là près de moi, réduit à réclamer par ma voix sa place
au soleil de la publicité... PAUVRE CONDUCTEUR!!!
C’est à toi cependant qu’auteurs et vaudevillistes doivent la primeur
des productions étrangères, source inconnue de bien des œuvres! à toi
le doux cigare
Dont la blanche fumée
Fait naître la pensée.
Par toi, dans leurs réunions bachiques, Strasbourg et Toulouse, Ostende
et Périgueux viennent à l’envi se placer sur leurs tables! par toi,
l’hiver voit renaître les richesses de l’été! par toi, le printemps
devient automne! Et lorsque le festin s’avance, lorsqu’impatiente de
bondir, la parole frémit aux lèvres des convives, qui donne l’essor à
cette noble aventurière? qui couronne la bacchante de ses grappes les
plus vermeilles? n’est-ce pas toi, avec la précieuse liqueur que tu
apportas des coteaux de la Champagne? Sans toi, plus de _Caveau_, plus
de _Rocher_; sans toi, plus d’esprit, plus d’amours!
Et cet ami qu’ils attendent, cette femme qu’ils brûlent de presser
sur leur cœur, qui donc les leur rendra? Aux mains de qui, pendant
des jours, des nuits entières, la vie de ce qu’ils ont de plus cher
est-elle aveuglément confiée? aux tiennes, aux tiennes seules,
conducteur, et ils te méconnaissent, ils te préfèrent le postillon,
ce ministre aveugle de tes volontés! Ils le promènent en triomphe sur
la scène, ils lui réservent les parfums les plus suaves, les roulades
les plus flexibles. Ils ne refusent aucun laurier à sa gloire, et font
chanter ses louanges aux harmonieux accords de l’orgue de Barbarie. Ils
ont tout dit sur lui, tout... excepté ce qui est.
Là commence ta vengeance!... Ton fidèle portrait va faire justice de
leurs dédains.
Le conducteur est au civil ce que le hussard est au militaire:
même conscience de sa supériorité, même esprit de corps et
d’insubordination, même coquetterie dans la tenue; il n’est pas un
jeune gars dont le village soit traversé par une route royale plus ou
moins bien entretenue, pas une fille de ferme ou d’auberge au cœur plus
ou moins susceptible d’impression, qui puissent résister au pouvoir
d’attraction dont le conducteur, comme le hussard, semble avoir été
doué par la nature. Où chercher la cause de cette vertu puissante?
Réside-t-elle dans cette veste dont la coupe élégante et dégagée laisse
chez tous les deux deviner les formes du modèle, dans ces riches
brandebourgs dont les fils artistement tressés en spirales semblent
autant de liens indissolubles, dans ce _charivari_ enfin dont un cuir
élégamment ciré protége les parties inférieures?
Tous deux, il est vrai, sont soumis à une discipline sévère, à une
subordination passive à l’égard des chefs, depuis le colonel jusqu’au
brigadier, depuis l’administrateur jusqu’au contrôleur de bureau.
Au hussard, l’entretien pénible du fourniment; au conducteur, le
soin de sa ferrière[6]; au premier, l’inflexible théorie; au second,
l’inexorable règlement; au troupier, les corvées, la consigne et la
salle de police; au bourgeois, la mise à pied, la responsabilité la
plus étendue et les amendes qui, partant du chiffre 5, attribué aux
dernières peccadilles, suivent arithmétiquement la progression du délit
et s’élèvent, sans grand effort, jusqu’à 500 francs, punition ordinaire
de la fraude avec récidive.
[6] On appelle ainsi la réunion des divers outils, tels que cric,
hache, ciseau, etc, dont le conducteur doit toujours être muni,
afin de parer en route aux accidents les plus ordinaires.
Ce sont là de rudes épines, mais on ne les connaît qu’à la pratique, et
les fleurs du métier jettent à l’extérieur un si vif éclat!
Est-il rien de plus séduisant en effet que la moustache retroussée,
le riche dolman, le colback bleu de ciel du hussard; rien de plus
entraînant que la casquette à la forme inclinée et gracieuse, que le
collet brodé, où l’or, l’argent et la soie se disputent coquettement
le soin de rendre le conducteur plus beau, la gloire de le faire plus
brillant? puis la sacoche de ce dernier renferme de nombreux écus dont
quelques-uns demeurent à chaque voyage, sa propriété. Décidément
l’avantage lui reste sur son concurrent...
Pour le conducteur, le langage des emblèmes n’a point vieilli; nouveau
chevalier toujours errant, sa dame est l’administration qu’il sert; on
la reconnaît à la couleur et à l’écusson qu’elle lui permet de porter.
Voyez celui-ci: le cornet d’or du paladin Roland brille à son cou, sa
belle est la _Royale_, et ce talisman, source de tant de merveilles,
explique les prodiges de richesse dont elle se glorifie encore sous nos
yeux.
Celui-là se pare du caducée d’argent: la _Générale_ est sa maîtresse;
en se plaçant sous l’aile de Mercure, elle invoque tout à la fois le
dieu des messagers et celui des commerçants, symbole ingénieux du
secours réciproque que doivent se porter ces deux industries.
Ce troisième enfin obéit aux lois de la _Française_; nouvellement
descendu dans la lice, il étale avec orgueil l’or et l’argent de sa
double branche de chêne. Puisse-t-elle être pour lui le rameau d’or!
«L’union fait la force:» telle est sa devise. Que Dieu et sa dame lui
soient en aide!
Combien d’emblèmes encore faut-il renoncer à décrire! ici la corne
d’abondance, là le rameau d’olivier, plus loin le chiffre entrelacé;
partout de l’éclat, de la dorure partout.
Arrière, arrière, vous autres tous qui usurpez ce nom, conducteurs de
coucous, de wagons, d’omnibus..., arrière! Parcourir, à l’aide d’une
mauvaise carriole, un chemin de quelques heures à peine; regarder sans
fatigue la vapeur dérouler ses mille anneaux de fumée; compter, le
jour entier, les pavés boueux de notre Lutèce; Est-ce là les fonctions
d’un véritable conducteur? Comme lui une fois assis sur votre siége,
avez-vous à votre tour des voyageurs à commander, des relayeurs à
menacer, des postillons à punir! _Grand roi_ sur votre voiture,
pouvez-vous comme lui vous exclamer: _L’administration, c’est moi!...._
Celui que vous parodiez se repose-t-il chaque soir dans un lit bien
chaud? trouve-t-il, à l’heure dite, son repas qui l’attend? n’a-t-il
à redouter comme vous ni le soleil brûlant des Landes, ni les glaces
du Jura? Non sans doute; privations de tout genre, dangers de toute
espèce, accidents de toute nature, voilà sa vie, sa vie de toutes les
heures, de tous les instants.
Place, place au vrai conducteur!
Il existe dans cette nombreuse famille vouée au culte des grandes
routes, différents genres bien tranchés, tous également faciles à
reconnaître. Nous citerons les principaux; ce sont: _la Jambe de
laine_, _le Fashion_, _la Bamboche_, _le Potin_, _le Flambant_, et
enfin _le Pur sang_.
_La Jambe de laine_ se reconnaît à son air gauche, à sa marche pesante,
à sa tenue sans goût, rehaussée, en dépit de l’uniforme, d’un col de
chemise d’une hauteur démesurée. Son accent est auvergnat ou flamand;
à ses oreilles se balancent agréablement deux grandes boucles d’or;
incapable, au moral comme au physique, de surveiller toutes les parties
de son chargement, chaque voyage est pour lui le sujet d’une perte
nouvelle. En route, le moindre accident apporte un retard considérable
à sa marche; sans autorité sur les postillons qui rient de sa
maladresse à escalader l’impériale, sans influence sur l’aubergiste
qui, lorsque son jour est venu, fort de son impéritie à manier la plume
et la parole, réchauffe à loisir et sans crainte de rapport, le dîner
de la veille; chevaux, repas, rien n’est prêt, rien n’obéit à sa voix.
La jambe de laine peut à elle seule désorganiser le service le mieux
monté, et, cependant, c’est un homme honnête, doux, économe, incapable
de s’approprier un centime mal acquis. Aussi se plaint-il pour la
première fois, lorsqu’enfin, dans son propre intérêt, on le force à
se retirer, et n’est-ce le plus souvent qu’après avoir absorbé les 4
ou 5,000 fr. de cautionnement déposés par lui suivant l’usage, qu’il
consent à retourner aux mottes et au charbon dont il n’aurait jamais dû
se séparer.
_Le Fashion_ est le Dandy, le Lion de la partie.
Jeune homme bien élevé, il s’est assis autrefois dans l’étude de
l’avoué ou dans le comptoir du marchand de nouveautés. Quelques
fredaines, le désir de voir le pays l’ont amené à changer d’état;
mais il ne peut entièrement perdre ses premières habitudes. Son linge
est toujours blanc, son uniforme du drap le plus fin, ses ongles
soigneusement conservés. Le cambouis, l’huile de pied de bœuf sont pour
lui des objets d’aversion. Sa parole est légèrement affectée; il aime à
étaler son savoir aux yeux des voyageurs fatigués de sa familiarité; sa
suffisance le fait haïr des directeurs de route et punir de ses chefs.
«_Il fait le monsieur._» Une fois prononcé par les camarades, ce mot
fatal vole rapidement sur la ligne que le fashion doit parcourir; il le
précède au relais, à l’auberge, dans les bureaux, partout... et, soit
envie, soit esprit de vengeance de la part de ceux qu’il y rencontre,
le service n’est jamais plus mal fait qu’en sa présence. Car avant
tout, dans notre métier de _Messagiste_, il faut prêcher d’exemple.
On a remarqué qu’aucun fashion n’avait encore pu blanchir sous la veste
du conducteur. Six mois, un an au plus, suffisent pour le guérir de ses
caprices voyageurs.
La jambe de laine et le fashion sont les deux plaies de toute
entreprise de diligences.
Également riches en défauts et en qualités, la _Bamboche_ et le _Potin_
forment deux variétés du genre, d’une nature tout à fait opposée.
L’un est la gaieté personnifiée; l’autre, la tristesse incarnée. Que
Démocrite et Héraclite reviennent en ce monde pour endosser la veste à
brandebourgs, et le premier sera bamboche, le second potin.
La bamboche rit de tout, plaisante sans cesse. Actif et intelligent, il
obtient par ses lazzis ce que le potin doit à son ton hargneux, à son
air renfrogné. Idole des postillons qui l’on surnommé le _bon enfant_,
il les grise à force de leur payer à boire et manque de verser, en
_blaguant_ sans relâche avec eux.
Son opposé ne dit mot et n’échappe que par miracle au même accident,
le postillon, ayant, au risque de se casser le cou à lui-même, tourné
court dans une descente, pour se venger d’un _pourboire_ retenu à la
course précédente.
L’un et l’autre manient bien la courroie et les guides; le métier leur
est familier; le détail d’une voiture, parfaitement connu. Ils seraient
sans reproche, si toujours disposé à se plaindre de tout et de tous, le
potin ne soufflait parfois la cabale et si la bamboche ne le secondait
par cela seul qu’il se promet de trouver du plaisir dans les troubles
intérieurs qui en seront la suite; et puis, l’un est maussade avec les
voyageurs; l’autre, trop jovial. C’est le potin qui, pour ne pas perdre
la place qu’il s’est ménagée sur le _pavillon_, afin de dormir plus à
l’aise, refuse, malgré les plus vives prières, de charger la boîte où
repose le chapeau destiné à orner le front d’une jolie voyageuse; c’est
la bamboche qui, bravant le règlement, s’assied avec hardiesse dans le
coupé, sollicite et obtient parfois de la belle qui l’occupe seule, des
arrhes que cette fois il négligera de porter sur _feuille_.
Tous deux sont également bien avec les employés du fisc et les agents
de l’ordre public; celui-ci excite leur hilarité, et chacun sait que
faire rire un gendarme, c’est le désarmer; celui-là, grâce à ses formes
âpres, grâce à son extérieur de grognard, n’est pas même soupçonné;
aussi avec eux rien de plus rare que les procès-verbaux, ou les
_amendes_. L’état deviendrait pauvre, je vous assure, si le potin et la
bamboche trônaient exclusivement sur le siége des voitures publiques.
Mais heureusement pour lui, le _Flambant_ existe. Cette espèce,
toujours en guerre avec les droits réunis dont, par instinct, elle
réussit souvent à tromper les agents, est l’objet d’une surveillance
particulière de leur part. Semblables à l’épervier qui mire
l’hirondelle en planant sur sa tête, ils s’attachent à ses pas. ils
épient ses moindres mouvements, mesurent sa marche des yeux et quand
ils peuvent la saisir, comme ils l’étreignent avec joie, comme ils lui
vendent cher sa liberté, cette liberté dont elle est si jalouse!
Le flambant se reconnaît à cent signes divers; sa tenue plus riche,
plus soignée, dépasse toujours l’ordonnance; de quelque sévérité qu’on
use à son égard, on le rendrait plutôt muet que de l’empêcher de
porter un galon plus large, une tresse plus fournie; tantôt il pare
sa casquette d’un gland d’officier; tantôt, au jour du départ il se
ceint le corps d’une large écharpe rouge. La chaîne en cheveux, la
montre d’or, le jabot complètent sa toilette fanfaronne. Son front est
empreint d’une mâle hardiesse, à laquelle se mêle une teinte prononcée
d’insolence; une large mouche décore son menton; les mains dans les
poches, les jambes écartées, il aime à se _poser_; quoique soumis à
une certaine oscillation volontaire, sa démarche est aisée, gracieuse
même; aussi pas une Charlotte de taverne, pas une Paméla d’hôtel ne
peut lui résister. Il serait plus facile de nombrer les innombrables
petits verres dont chaque jour il abreuve son gosier, que de compter
les succès qui l’attendent sur sa route.
Le flambant s’estime égal à tous, et bien supérieur aux simples
employés pour lesquels il ne consent qu’à grand renfort d’amendes à
porter le bout des doigts à l’extrême bord de sa coiffure. Généreux
du reste, sa bourse s’ouvre d’elle-même à la première pensée d’une
action charitable; ses camarades le trouvent toujours prêt à
l’occasion; néanmoins, ils ne l’aiment pas; jaloux de ses promptes
arrivées, de sa témérité, de son talent à sonneries fanfares, que
sais-je? ils lui prodiguent en arrière les noms d’_avale-tout_, de
_gâte-métier_, et cependant ils s’efforcent à l’imiter et y réussissent
merveilleusement... quant aux défauts.
Malheur à qui oserait médire devant lui de l’administration qu’il
représente! La concurrence est son rêve, sa félicité, son dieu. Rude
jouteur, il met hors de combat les champions et les chevaux qui luttent
avec lui, et ne craint pas, pour _brûler_ un rival, de descendre la
côte au triple galop, imprudence extrême que couronne le plus souvent,
il faut le dire, un extrême bonheur.
C’est lui qui dans sa verve distribue les _noms de guerre_; c’est
lui qui enrichit le dictionnaire messagiste de quelque mot nouveau;
dans sa bouche, la voiture devient _une bagnole_ ou _une ferrayeuse_,
l’inspecteur de route _un christ_, le renvoi de l’administration, un
_balancement_, etc., etc.
Rempli d’effroi pour le mariage, les médisants prétendent qu’il ne
craint pas la bigamie. Quoi qu’il en soit, il respecte les convenances,
et la femme de Lyon ne connaît jamais celle de Paris.
Son jeu favori est le billard où il excelle; le piquet et les dominos
reçoivent parfois ses hommages.
J’aurais un faible pour le _Fringant_, si la fraude et quelque peu
de contrebande ne venaient de temps à autre ternir sa gloire; mais
son imagination ne peut demeurer inactive; il faut un but à ses
inventions toujours neuves, souvent ingénieuses, et, par malheur,
c’est le commerce qu’il choisit pour objet de leur application: non
pas ce négoce honnête qui, soumis aux lois, paie bourgeoisement tout
ce qu’on lui demande, mais cette industrie coupable qui ne connaît ni
frontières, ni règlements, ni tarifs. Étrange anomalie des sentiments
qui fermentent dans le cœur humain! Ce même homme que l’idée du
moindre larcin ferait rougir, vole sans honte les revenus publics, et
sa probité, à l’épreuve en tout autre cas, ne sent aucun remords des
recettes fraudées à ses patrons. Cette action l’ennoblit à ses yeux, et
rien ne lui semble plus digne de pitié qu’un confrère qui ne sait pas
_travailler_.
Préférable aux autres genres, le fringant à son tour ne peut entrer
en parallèle avec le conducteur _Pur sang_; celui-là est vraiment le
modèle des conducteurs. Pourquoi faut-il que l’espèce en soit si rare!
Le conducteur _pur sang_ n’est plus de la première jeunesse; vert
encore, ses cheveux rares et grisonnants annoncent de longs et
honorables services; son embonpoint prononcé, partage ordinaire des
hommes de cheval et de voiture, loin de nuire à son extérieur, lui
donne un certain aplomb qui lui sied à ravir. Joignez à cela l’accent
allemand, la pipe d’écume ou de buis, complément indispensable de
la tenue, d’ailleurs strictement conforme à l’ordonnance, et vous
reconnaîtrez dans cet ensemble le _chique_ du métier auquel, parmi tant
d’aspirants, si peu d’élus peuvent atteindre.
Trois objets se partagent presque également le cœur du vrai conducteur:
sa voiture, sa femme et son chien.
Il m’en coûte de mettre l’_épouse_ en seconde ligne, mais avant tout un
historien doit être vrai, et si un doute peut être admis dans l’ordre
de ses affections, je suis forcé d’avouer que ce n’est réellement
qu’entre les deux dernières.
Le chien est si fidèle! Compagnon inséparable de son maître, il lui
fait oublier les ennuis de la route, veille à la sûreté de son coffre,
quand il descend; s’assied éveillé près de lui lorsqu’il dort, le
flatte à son réveil.
D’un autre côté, bonne ménagère et nourrie dans les vieilles
traditions, la femme, pendant l’absence du mari, fait prospérer le
commerce de comestibles qu’il alimente à son retour; restée en dehors
du tourbillon de luxe qui entraîne aujourd’hui toutes les classes
de la société, elle a conservé son allure plébéienne, et ne cherche
à s’élever que par ses enfants, en leur donnant une éducation plus
soignée que celle de leur père.
Néanmoins parvenus à l’âge voulu, ceux-ci s’élancent, pour la plupart,
sur l’impériale, habitués qu’ils sont dès leur premier âge à la
regarder comme leur patrie, et continuent noblement la carrière ouverte
devant eux. C’est ainsi que de nos jours le pur sang se perpétue:
puisse-t-il ne rien perdre de sa verdeur en coulant dans des veines
plus jeunes, de son éclat, en vivifiant des tiges cultivées à plus
grands frais!
Rien n’égale l’amour du conducteur pour sa voiture: c’est la tendresse
d’une mère pour son nouveau-né, la première passion d’un cœur de seize
ans; il la contemple avec délices, et, dans le voyage, le moindre choc
vient-il à l’atteindre, comme son œil inquiet cherche à sonder la
plaie, comme sa main habile trouve dans sa ferrière le remède propre à
guérir la blessure!
Chéri de tous, une nombreuse clientèle attend _son tour_ pour partir;
ce jour venu, il reconnaît lui-même à l’avance chacun des articles qui
lui sont confiés, indique aux chargeurs les colis dont se composera
le _talon_[7], visite les _agrès_[8], la _bâche_, et, son inspection
terminée, lorsque les chevaux hennissent, impatients de franchir la
barrière, lorsque l’heure du départ commence à vibrer, regardez-le
donner le signal, et, le portefeuille dans les dents, s’élançant d’un
seul bond au sommet de son siége, ne quitter la courroie que pour
entonner la fanfare d’adieu.
[7] Le talon est la partie du chargement placée à l’extrémité du
pavillon. Sa hauteur combinée avec celle de la voiture ne doit
pas, suivant les règlements de police, dépasser 3 mètres à partir
du sol.
[8] Le sabot, la mécanique, etc.
La voiture roule; dès lors ce n’est plus un simple mortel, c’est
un demi-dieu sur son char de triomphe; à lui les vertes campagnes,
les coteaux dorés, les riants vallons qu’il va parcourir; à lui les
meilleurs postillons, les chevaux les plus frais, les mets les plus
succulents!
Le pauvre villageois, auquel un jour il épargna la fatigue de
quelques lieues, en le recevant gratis dans sa voiture, s’incline à
son approche; la jeune fille lui sourit, car c’est avec lui que son
prétendu partit l’an dernier pour la grande ville, c’est lui qui doit
bientôt, elle l’espère du moins, le ramener toujours tendre, toujours
fidèle... L’enfant lui-même l’accompagne de ses cris joyeux, sûr de
recevoir quelque douceur, prix accoutumé de son innocente flatterie.
Tel est le père François; le récit d’un fait vrai achèvera de le
peindre.
C’était un soir de l’été dernier, le soleil avait projeté ses derniers
rayons de feu et un ciel pur annonçait une de ces belles nuits si
désirables, à cette époque de l’année, pour le repos du voyageur.
Soudain l’air fraîchit; un point gris paraît à l’horizon, grandit,
s’approche... A de larges gouttes succèdent des torrents de pluie sous
lesquels la route disparaît, labourée en tous sens. La faible lumière
de la lanterne s’est éteinte aux premiers souffles de l’ouragan;
l’obscurité serait complète, si de fréquents éclairs ne permettaient
encore de se conduire.
Le père François calme l’effroi des voyageurs, soutient l’énergie du
postillon dont il suit tous les mouvements. Seul, il semble lutter
contre les éléments réunis.
Mais bientôt la tempête redouble de fureur; effrayés des éclats répétés
du tonnerre, excités par les cris de terreur qui partent de la voiture,
les chevaux n’obéissent plus à la main mal assurée qui les guide. Ils
se jettent dans le débord... Une seconde encore, et la diligence va
disparaître entraînée dans le ravin... Déjà elle balance incertaine
au bord de l’abîme... La stupeur a rendu les bouches muettes, silence
solennel qu’interrompt aussitôt une chute pesante, répétée par la
montagne avec fracas...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les voyageurs sont sauvés... grâce au sang-froid et à l’intrépidité du
père François, dont l’œil exercé avait à l’avance mesuré le danger.
Sauter à terre au moment le plus périlleux, couper les traits d’une
main ferme et adroite avait été pour lui l’affaire d’un instant, et les
chevaux seuls roulaient dans le précipice......
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’orage une fois calmé, les voyageurs gagnent à pied le bourg voisin et
y réclament les secours nécessaires.
Quant au père François, une seule pensée le préoccupe, son regard
inquiet interroge toutes les parties de sa voiture, et lorsque cette
visite lui a appris qu’elle n’a rien souffert, lorsqu’un nouveau relais
l’a mis à même de continuer sa route, il rejoint sa petite caravane.
On l’entoure, on le félicite; alors seulement on s’aperçoit qu’un
mouchoir plein de sang soutient son bras.... Il a été blessé. Les
éloges redoublent, on lui offre des soins pour le présent, de l’argent
pour l’avenir.
Insensible à tout, sauf aux attraits d’un verre de cognac: _C’est le
métier_, dit-il, _j’ai vu mieux que ça.--En voiture, messieurs._
Puis s’adressant au postillon et levant le coude à la hauteur du
menton, de manière à lui faire comprendre la récompense qui l’attend:
«_Toi, Propre à rien, rattrape le temps perdu... sauvons-nous!_»
Le père François n’est pas le seul qui eût agi ainsi.
Des circonstances analogues ne se présentent que trop souvent dans la
vie aventureuse du conducteur, et son dévouement est d’autant plus
grand qu’il est moins connu, son courage d’autant plus vrai qu’il ne
lui procure aucune gloire.
Honneur donc, trois fois honneur au conducteur pur sang, AU VRAI
CONDUCTEUR!
=J. HILPERT.=
[Illustration: LE NOTAIRE]
[Tête de page]