LE PÊCHEUR DES BORDS DE LA SEINE.

MÉDISE de la pêche qui voudra! Nomme qui voudra la ligne: Une perche

ayant un animal d’un côté et un imbécile de l’autre,--je m’inscris

contre les détracteurs de cet innocent plaisir.

_Stultum me fateor_, comme dit Horace. J’avoue que j’ai été quelquefois

l’un de ces imbéciles, et qu’il m’est resté mille charmants souvenirs

de ces heures passées, le bras tendu, l’œil fixé sur le bouchon fuyant

d’un air affairé dans le courant qui l’emporte, ou stationnant, pour

ainsi dire endormi sur la surface d’une eau tranquille, comme le chat

patelin dont l’œil, mi-fermé par un sommeil trompeur, ne regarde que de

coin les petits oiseaux qu’il guette.

Et, dites-moi, quel passe-temps, quel plaisir eut jamais un cadre plus

riant et plus gracieux? Ce ne sont plus les arides guérets, les bords

pierreux des luzernes ou les lisières des taillis hérissées de ronces,

que le chasseur arpente et côtoie sous le soleil d’automne. Au pêcheur

les frais gazons, les repos sous la saulée, les harmonies fluviales,

les contrastes de la lumière glissant en rayons d’argent sur l’onde

immobile, et se brisant, s’éparpillant plus loin en sautillements

joyeux, à la suite des flots qui moutonnent sur un fond de cailloux, ou

ruissellent amoureusement sur un lit de sable fin.

Le bord de l’eau est le séjour de la rêverie; les eaux tiennent

toujours une grande place dans l’œuvre des poëtes rêveurs: les

Israélites pleurent sous les saules de l’Euphrate; Ossian chante sur

le rocher contre lequel se brise l’écume du torrent. L’eau donne une

âme, une pensée au paysage; c’est un souvenir, une image de la fuite

du temps, de la rapidité de la vie; c’est aussi la partie mystérieuse

que doit contenir toute chose pour agir complètement sur l’esprit de

l’homme. D’où vient-elle, où va-t-elle, cette onde qui fuit sans jamais

s’arrêter? Par delà ces prés, quels sites va-t-elle embellir, quelle

contrée va-t-elle fertiliser? Doit-elle voyager long-temps encore entre

ces saules et ces peupliers avant de trouver le fleuve, le lac, où elle

se perdra avec le souvenir du bien qu’elle a fait?

Ainsi la rêverie et l’imagination se plaisent également au bord des

eaux. Et n’allez pas croire que l’imagination ne joue pas aussi un

grand rôle dans ces plaisirs du pêcheur, que j’essaie de réhabiliter

à vos yeux. Qui a plus de puissance sur elle que l’inconnu? Un voile

qu’elle cherche à soulever, sous lequel elle rêve un ange ou un

spectre, un brouillard qui lui fait deviner le paysage et lui permet de

changer la ferme en palais, le colombier du village en château féodal,

voilà ce qui lui convient par-dessus tout, car elle n’est jamais

mieux que sur les limites qui séparent le monde positif du monde des

conjectures.

C’est justement la position de la plume qui flotte sur l’onde et que

suit le regard du pêcheur. Que se passe-t-il sous le voile vert des

eaux dont son œil ne peut sonder la profondeur? S’il est poëte le

moins du monde, il devine dans ces longues herbes qui ondulent au fil

du courant la verte chevelure de quelque ondine endormie sur son lit

d’algues et de mousses: c’est tout un pays de féerie que parcourt en

ce moment son imagination, suspendue comme l’hameçon au fil de crin ou

de soie. Les gobelins moqueurs suivent la ligne, la retiennent avec

leurs pattes d’écrevisse, ou l’accrochent en riant aux racines du saule

de la rive; et quand le pêcheur, trompé par la brusque disparition du

liége flottant, tire à lui, croyant ramener quelque superbe proie,

si l’acier recourbé cède et reste engagé dans l’obstacle, alors les

lutins font entendre un rire qui ressemble, à s’y méprendre, au cri du

martin-pêcheur et au frôlement des roseaux et des saules courbés tous à

la fois par une brise de rivière.

Et pourtant, croyez-le bien, il n’est pas nécessaire d’avoir aucune

de ces extravagantes idées pour s’amuser à suivre le trajet d’une

ligne bien amorcée, convenablement plombée et attachée selon toutes

les règles de l’art à la baleine, qui plie et donne en se relevant ce

coup de maître auquel le poisson ne peut échapper. Sans avoir recours

aux inventions, aux suppositions de la poésie, c’est bien assez, pour

tenir l’attention éveillée et l’esprit en haleine, de penser à la

proie qui suit peut-être en ce moment même l’appât qu’on lui a préparé

avec tant de soin. D’ailleurs, le milieu où elle se joue n’est pas si

inaccessible au regard, que de temps en temps l’on n’aperçoive quelque

ombre qui passe à peu de distance de la surface des eaux, comme un

nuage sur le ciel: c’est la carpe paresseuse, c’est le brochet qui

chasse, c’est le chevenne attendant que le vent lui fasse tomber de la

rive quelque sauterelle ou quelque hanneton; c’est la bande errante des

gardons se promenant avec l’air du plus profond dédain pour le pêcheur

et ses appâts. A cet aspect, l’espérance se ranime, la ligne paraît

moins lourde au bras fatigué par une tension prolongée; ainsi, à la fin

d’une longue route, s’il aperçoit de loin dans la plaine la vedette de

l’ennemi, le soldat se redresse et trouve léger comme une plume son

fusil tout-à-l’heure si lourd. Qu’est-ce donc quand la plume ou le

bouchon, véritable vedette chargée de vous transmettre la nouvelle de

l’agression de l’invisible ennemi que vous guettez, vient tout-à-coup,

par un hochement timide d’abord ou brusquement décisif, vous apprendre

qu’un habitant des eaux s’est laissé tenter par votre amorce, et qu’il

la déguste en gourmet, ou l’attaque en poisson vorace?

Alors commencent les angoisses, les battements de cœur, les émotions

du drame le plus saisissant. Le terrible _Rien ne va plus!_ de la

roulette, quand elle se met en marche pour accomplir son fatal trajet,

les trois coups annonçant le dernier acte du mélodrame le plus

intéressant, ne produisent pas sur le joueur et sur le spectateur un

effet pareil à ce qu’éprouve le pêcheur quand il se dit tout bas: _Ça

mord!_

Comprenez-vous? _ça mord!_ la nature du plaisir de la pêche est tout

entière dans cette expression. Le ça, pronom mystérieux, laisse à

l’imagination ses coudées franches... Toutes les espérances, toutes les

illusions du pêcheur sont dans ces mots: _Ça mord!_ ils prouvent que

la pêche est un plaisir dont l’imagination seule fait les frais, un

plaisir interdit, par conséquent, aux esprits froids et positifs.

C’est un de ces instincts primitifs de l’homme, un de ces instincts

antérieurs à la civilisation, qui n’a pu les étouffer; par une force

de réaction, ils se font sentir au centre même de son empire plus

puissamment que partout ailleurs. L’homme sauvage, chassé de toutes les

savanes, de toutes les forêts vierges du Nouveau-Monde, se retrouvera

peut-être dans la rue Saint-Martin à Paris ou dans Oxford-street à

Londres.

En attendant, ne vous étonnez point si, dans la belle saison, les bords

de la Seine sont couverts depuis le matin jusqu’au soir de pêcheurs

de tout âge, de toute taille, de tout habit. Or, parmi ces individus,

les uns debout sur les trains de bois épargnés par les débardeurs, les

autres, plus à l’aise sur la rive; ceux-ci, assis, jambes pendantes sur

le parapet du quai, ceux-là dans les bateaux amarrés au milieu de la

rivière, tous ne sont pas pêcheurs au même degré, au même titre, tous

ne peuvent être compris dans la même classe. C’est le cas d’établir

des divisions et des subdivisions: nous agirons donc avec le pêcheur

à la ligne comme le naturaliste avec les plantes, d’autres diraient

les _simples_, et nous grouperons en trois grandes familles tous les

individus de cette généralité aquatique.

Nous aurons donc: 1º le pêcheur par nécessité; 2º le pêcheur par

désœuvrement; 3º le pêcheur par inspiration... nous pourrions dire

simplement le pêcheur, car à celui-là seul appartient ce nom dans toute

sa pureté: les autres ne sont que des anomalies, des dégénérescences,

des branches cadettes, si vous l’aimez mieux.

Le pêcheur par nécessité est celui qui fait métier et marchandise

de son art; c’est le positif, c’est le chiffre mis à la place des

illusions et des espérances, c’est l’attente du gain, la soif du lucre

faisant fuir bien loin la poésie et matérialisant tout ce qu’il y a

d’idéal et de rêveur dans ce _far niente_ si bien occupé du pêcheur.

Le fisc ayant écrit dans ses lois: _la pêche sera exercée au profit de

l’État_, la pêche est exploitée, soit après adjudication publique aux

enchères et à l’extinction des feux, soit par concession de licence à

prix d’argent. (Titre III de la loi relative à la pêche fluviale.)

C’est le budget se faisant poisson, poisson du genre de la baleine

et nageant entre deux eaux malgré sa pesanteur. _Desinit in piscem_,

comme dit encore Horace, et ceux qui se sont rendus adjudicataires,

aux termes de la loi que nous venons de citer, cherchent à faire valoir

leur argent le mieux qu’ils peuvent. A ceux-là les moyens qui font

de la pêche une addition et ne sont bons qu’autant que le total est

satisfaisant! A ceux-là le brutal emploi du filet. Le filet est la

prose de la pêche, comme la ligne en est la poésie; le filet est le

canon de la rivière, il remplace un tournoi où l’adresse, l’expérience,

l’habileté, la ruse doivent seules triompher, par une véritable tuerie,

par une ignoble _main-basse_ sur tout ce qui a vie au fond des eaux.

Le poisson n’est plus l’_inconnu_ que l’esprit méditatif et patient du

véritable pêcheur cherche à dégager dans cet intéressant problème qui

le retient au bord des eaux, ce n’est que de la _chair à filet_ dont la

livre vaut tant et qui doit figurer à la poissonnerie et sur la table

d’une cuisine.

A d’autres que nous la tâche de peindre les très peu poétiques

pourvoyeurs de fritures et matelottes de la barrière de _la Cunette_

et des cabarets de Bercy! Nous ne sommes point dans les dispositions

d’esprit que la justice exige du juge, et sans lesquelles son arrêt

n’est pas valable. Trop de haine sépare le pêcheur à brevet du pêcheur

toléré, pour que le portrait de l’un puisse être fait par l’autre sans

prévention et sans passion.

Hélas! il nous reste dans la mémoire trop de lignes dérangées, trop de

belles chances interrompues par les avirons ou l’étourdissant épervier

de ces honorables industriels du Gros-Caillou ou de la Râpée, nous

avons été trop souvent salués par leurs piquantes apostrophes sur la

forme de notre nez, l’effet de nos lunettes et la couleur de notre

chapeau, pour que nous puissions _aborder_ et traiter un pareil sujet

sans prévention. Je me récuse donc moi-même et je passe à la seconde

catégorie: le pêcheur par désœuvrement.

Une remarque, pourtant, avant que nous arrivions à cette nouvelle

espèce. Le grand défaut des classifications vient de ce que, dans la

société ainsi que dans la nature, il n’existe guère de choses qui

aient des limites assez tranchées, des contours assez arrêtés pour

qu’on puisse dire: Telle classe finit là, et telle autre y commence.

Il y a partout des nuances intermédiaires et des individus si bien à

califourchon sur le point de démarcation, qu’on ne sait s’ils sont

réellement d’un côté ou de l’autre. Par exemple, de la classe du

pêcheur par nécessité déborde dans celle du pêcheur par désœuvrement,

l’individu enchanté de trouver dans la pêche, qu’il nomme sa passion

indomptable, un prétexte pour fuir une société disgracieuse et

s’esquiver d’un intérieur désagréable...

Celui-là pêche pour ne pas _pécher_ en maudissant l’humeur acariâtre,

boudeuse ou taquine de sa femme. Il est du petit nombre de ceux qui

bénissent l’institution de la garde nationale et du juri, accueillent

le billet de garde comme un bon au porteur, et sautent de joie en

lisant le matin dans un journal leur nom sur la liste des prochains

jurés. Heureuses inventions qui donnent à ses souffrances un moment

de relâche, délicieux rafraîchissement apporté par le législateur au

milieu de l’enfer où il vit!

Sa patience a été si bien exercée par le lien conjugal, qu’elle se

complaît et se délasse dans les épreuves que la pêche lui impose. C’est

entre le bras inflexiblement tendu de cet honnête esclave rendu à la

liberté, et le revers de son habit-veste, que l’araignée de mon ami

Henri Monnier a le temps de jeter les fils de sa toile et de chasser

tandis qu’il pêche[9]. Pour celui-là, du reste, la pêche est plutôt

l’absence d’un mal que la présence d’un plaisir; il ne songe guère

au poisson à prendre, il pense que sa femme n’est pas là. Il savoure

cet instant de repos, il hume la tranquillité par tous les pores, il

s’attriste quand le brouillard s’élève sur la rivière, quand le dernier

rayon de soleil glisse sur sa surface et dore les légers sillons qu’y

trace le vent du soir... Voici la nuit, c’est l’heure de la retraite,

il faut reprendre le joug du domicile conjugal. Le pêcheur fait

lentement alors ses préparatifs de départ; avec la soie ou le crin qui

diminue sur le plioir humide, il voit peu à peu disparaître ce fil d’or

que la liberté a mêlé par hasard à la trame de ses tristes journées...

[9] Caricatures d’Henri Monnier: _le Pêcheur_.

Le pêcheur par désœuvrement est une variété du flâneur. Le flâneur, las

de flâner, pêche; la pêche est le repos, ou, si vous l’aimez mieux,

les invalides du flâneur. Rester sur les quais à regarder couler l’eau

ou bien à y cracher, comme le vicomte de madame de Sévigné, c’est se

borner au rôle passif de spectateur dans un théâtre, quand on a sous la

main tout ce qu’il faut pour y jouer un rôle.

A l’angle que forme le parapet du quai en s’ouvrant sur quelque

descente qui conduit au bord de l’eau, ou bien encore à l’approche

d’un pont, se tient au grand air et au grand soleil la boutique où se

débitent les armes et munitions qui changent tout-à-coup le flâneur

en pêcheur. Cet établissement se compose d’une petite table avec son

étalage de lignes vertes et blanches, ses paquets d’hameçons ou de

hains empilés sur crin, sur boyaux de vers à soie. On trouve là, et

des boîtes pour contenir les amorces, et des flottes, et des bouchons

de diverses grosseurs, et des plumes coloriées pour servir de coulant,

et des poches en filet pour conserver le poisson vivant. Le tout est

dominé, comme dans un trophée de guerre, par des cannes en roseau, en

bambou et par quelques épuisettes, dont le filet agité par le vent

figure assez bien les drapeaux et les bannières à côté des lances.

Voilà pour les armes: les munitions sont près de là, en réserve dans

quelque baquet, dans quelque pot soigneusement recouvert, ou dans

des sacs hermétiquement fermés. C’est la partie basse et cachée de

l’établissement, quoiqu’elle en soit le mouvement et la vie... Que dire

de plus? Il n’y a plus là de comparaison chevaleresque, de périphrase

poétique qui puisse farder la vérité; on ne pêche pas avec des gants,

et celui qui veut être vrai en écrivant sur ce sujet, comment fera-t-il

pour ne pas quitter les siens en ce moment? Quand on s’occupe du

jardinage, après avoir admiré ces belles roses fraîches, accortes, si

coquettement serrées dans leur vert et rose bouton, si amoureusement,

si franchement belles dans cet épanouissement appétissant d’une beauté

complète, il faut bien en venir à parler du fumier qu’on a mis à leur

pied pour les rendre ainsi gracieuses et parfumées!... Hélas! hélas!

pourquoi n’amorce-t-on pas une ligne avec des feuilles de roses! je

n’aurais pas alors à vous entretenir de l’ignoble asticot, produit

grouillant de la putréfaction, qui s’agite au milieu de sa fétide

odeur, cherchant dans son fourmillement incessant l’immonde milieu des

voiries d’où l’exile la dégoûtante industrie de l’équarisseur.

Une vieille femme maigre et jaune, sous son grossier chapeau de paille,

préside d’ordinaire aux destins de cet établissement fluvial. En vous

débitant sa marchandise, après vous avoir fait remarquer qu’elle vous

donne bonne mesure, elle vous entretient des hauts et des bas qu’elle

a éprouvés dans ce qu’elle nomme son commerce: telle année l’asticot,

malgré toutes les prévisions, tomba au dessous du cours ordinaire;

telle autre année, il ne pouvait se conserver plus de deux jours,

malgré le son et la sciure de bois. «Jugez de la perte, ajoute-t-elle

avec un gros soupir, moi qui avais fait des _provisions_!»

Le gamin, que l’on pourrait nommer par transition l’asticot des rues de

Paris, est en majorité dans le nombre des pêcheurs par désœuvrement. En

bourgeron bleu, en casquette, et souvent même sans casquette, perché

sur un train de bois, ou dans l’eau jusqu’à mi-jambe, il pêche assez

ordinairement à la ligne à fouetter. Ce mouvement continuel qu’il

faut donner à la ligne amorcée, comme chacun sait, de quatre ou cinq

hameçons sans plomb, convient mieux à sa pétulance; malgré cela, il ne

reste pas longtemps à la même place, et joint bientôt un autre plaisir

à ce passe-temps trop tranquille pour lui. Heureux mille fois, s’il

se trouve près de là quelque bateau de blanchisseuses, il a bientôt

engagé avec les nymphes lavandières une polémique où se déploie toute

sa faconde insolente et criarde. Abandonnant son bout de fil à tous

les hasards d’une véritable ligne de fond, il lance sur la rivière

l’ardoise qui, comme l’hirondelle, glisse, touche en passant la surface

de l’eau, et repoussée par son élasticité, se soulève et va, après

maint ricochet, s’enfoncer bien loin des bords.

Quelquefois aussi, bravant les pudiques ordonnances du préfet de

police, cédant au besoin d’un rafraîchissement économique, et oubliant

plus que jamais sa ligne et les poissons qu’elle doit prendre, il

se dépouille de cette apparence de veste, de pantalon et de bas qui

couvraient son maigre individu. Le voilà dans l’eau faisant _crânement_

sa coupe, comme il le dit lui-même. Si, hardi plongeur, il rapporte

comme trophée de son excursion sous-marine quelque savate racornie,

malheur au pêcheur qui, cédant à la chaleur du jour, s’est endormi non

loin de là, l’œil fixé sur les liéges de ses lignes de fond! il risque

bien, à son réveil, de tirer de l’eau l’ignoble semelle attachée à son

hameçon, et d’entendre le gamin lui crier de loin: «En v’là un fameux

de poisson; il faut le manger au bleu, c’est meilleur qu’en friture!»

Après ces grotesques ébauches jetées en courant, le crayon a besoin

de s’arrêter à un trait plus vigoureux et plus correct; il s’agit

d’esquisser le type du pêcheur par inspiration.

Il a quarante ans. C’est l’âge où la patience qui s’allie à un sang

encore actif peut compter pour une véritable vertu; c’est l’âge où

cette qualité n’exclut pas la force, la vivacité et l’adresse du corps.

Il a été soldat, apprentissage admirable des premières conditions du

pêcheur: l’attente, la résignation et le silence. On devine qu’il a

porté le mousquet, à le voir s’avancer au pas accéléré sur la berge du

fleuve, pas trop près du bord, pour ne point effaroucher le poisson,

pas trop loin, afin de pouvoir, d’un coup d’œil, choisir le théâtre

de ses exploits. Le hasard ou le caprice n’ont pas seuls présidé à la

coupe, à la couleur de ses vêtements. La veste ou la blouse courte

et droite, sans plis qui puissent aller au-devant de l’hameçon et

l’accrocher au passage quand il lance la ligne ou qu’il la ramène

pour renouveler les amorces, point de couleur trop voyante, mais un

vert tendre qui se perde parmi les herbes et les aubiers de la rive,

un chapeau de paille, dont les larges bords le préservent contre le

soleil: voilà l’ordonnance de son accoutrement. Tout son luxe est dans

ce faisceau, artistement noué, de cannes à la fois solides, légères et

flexibles, avec leurs scions ou baguettes de rechange; tout son luxe

est caché dans ce sac de cuir noir, en forme de valise qu’il porte

allègrement sur son dos. Rien ne manque à cet arsenal du pêcheur, ni

la sonde en plomb qui doit l’aider à connaître la profondeur de l’eau,

ni les aiguilles à amorcer pour pêcher le brochet ou la truite, ni le

grappin pour décrocher les lignes, ni le dégorgeoir, ni les moulinets

pour la ligne courante, ni le portefeuille de mouches artificielles, ni

la boîte garnie d’hameçons.

Priez-le d’ouvrir devant vous ce véritable carquois, si vous voulez

connaître l’importance qu’il a mise au choix de cette arme décisive!

Voyez comme ses hameçons, piquants produits de l’Irlande ou de

l’Angleterre, sont larges et solides dans leur aplatissement, cambrés

gracieusement sur le côté; voyez comme le dard est petit, comme la

languette est incisive! La bonté de l’hameçon est pour le pêcheur ce

qu’est la justesse du fusil pour le chasseur. Ni l’une ni l’autre ne

donnent l’adresse, mais elles la servent si admirablement, qu’à mérite

égal l’homme bien outillé ou convenablement armé l’emporte sur celui

qui ne l’est pas, au même degré que l’habile et l’expérimenté sur le

maladroit et le novice.

Les connaissances du pêcheur ne se bornent pas au choix des ustensiles

qui doivent aider à sa passion, il sait quel appât convient le mieux

au poisson qu’il poursuit, il sait quels endroits ce poisson fréquente

le plus volontiers, quelle époque est la plus favorable à sa capture;

il a calculé la pesanteur et les forces de la proie, afin de leur

proportionner les moyens d’en triompher.

Les chances de la pêche varient selon l’état des lieux et du temps. Le

pêcheur fait son étude constante de ces modifications et de leur cause.

Le pêcheur a son calendrier, il a aussi son horloge. Ses prévisions

atmosphériques sont l’une des bases les plus certaines de ses succès.

Il tire parti de l’orage, il se fait un aide du vent, et rend la pluie

elle-même complice de ses victoires. Il ne fait pas un mouvement, un

pas, qui n’ait son calcul, sa portée, son étude.

Flâneur indifférent, vous l’examinez en passant et vous dites, en

haussant les épaules: «Ce n’est qu’un pêcheur à la ligne!» Profane! cet

homme que vous regardez du haut de votre orgueilleuse nullité, c’est

un naturaliste, car il connaît aussi bien que Lacépède les mœurs, les

développements, la demeure habituelle, les appétits des poissons qui

hantent le lit de nos rivières; c’est un météorologiste expérimenté,

aussi au courant qu’on peut l’être à l’Observatoire de la hauteur de

l’eau, des changements atmosphériques et des signes qui les annoncent;

c’est un mécanicien adroit connaissant mieux que personne les lois de

la pesanteur, la différence des milieux, la puissance des leviers.

Dans le simple choix de cette place où vous le voyez, il a mis plus de

précautions, de connaissances, d’habileté que vous n’en mettez dans les

actions les plus sérieuses de votre vie!

Mal jugé, le pêcheur a bien raison de fuir la foule, et de répéter avec

le poëte latin:

Odi profanum vulgus, et arceo.

Il ne s’ensuit pas que le pêcheur soit insociable, bien au contraire,

et je ne suis pas le seul, sans doute, qui ait remarqué cette sympathie

si promptement établie au bord de l’eau entre deux pêcheurs qui se

rencontrent: sympathie réelle, reste précieux de cet élan primitif qui

entraînait l’homme vers l’homme quand la défiance ou l’expérience,

qu’on peut nommer l’étude du mal, professée par la civilisation,

ne venait pas glacer et retenir cette bienveillance native. En se

rapprochant de la nature par ses plaisirs, on se rapproche de ses

douces et généreuses inspirations.

Ainsi que le poëte, le pêcheur est oublieux des choses de ce monde.

Perdu dans l’ombre qui règne sous les voûtes de ces ponts magnifiques,

abrité le long des pierres de ces quais que le géant de notre époque

a élevés et alignés de sa main triomphale entre deux victoires, le

pêcheur des rives de la Seine s’inquiète peu des révolutions qui

passent et bourdonnent sur sa tête. Il écoute le bruit que fait

le moindre poisson en s’élançant hors de l’eau à la poursuite de

l’_éphémère_, et il n’entend pas les cris de l’émeute, les clameurs

et les retentissements des luttes populaires. Un trône s’est écroulé

à deux pas de lui sans qu’il détournât la tête pour savoir ce qui se

faisait là.

C’est du sage ou du pêcheur qu’Horace a dit: _Impavidum ferient ruinæ_.

Faut-il citer pour preuve de cette indifférence philosophique, ou,

disons mieux, de ce stoïcisme qui distingue le chevalier de l’hameçon,

la rencontre, sous un pont de Paris, de deux pêcheurs célèbres, tandis

qu’au dessus des voûtes retentissaient, en défilant dans une marche

fatalement triomphale, les caissons et les canons des étrangers prenant

possession de la capitale.

En s’aperçevant, l’un et l’autre s’arrêtent et s’étonnent; puis, après

un instant de silence:

«Monsieur, vous êtes M. D...?

--Monsieur, vous êtes M. Coupigny?

--En nous rencontrant nous nous sommes reconnus.

--Nous seuls, monsieur, étions capables de pêcher aujourd’hui!»

Et, sans plus s’occuper de l’événement qui tenait en suspens l’Europe

entière, ils continuent à pêcher de compagnie, parlant beaucoup plus de

leurs hameçons que de la lance des cosaques, et de leurs succès que du

triomphe des souverains alliés.

Une friture, appétissante conquête de cette _double_ alliance des rois

de la pêche, termina une si mémorable rencontre: c’était autant de pris

sur l’ennemi!

=M. J. BRISSET.=

[Illustration: LE CROQUE-MORT.]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 32 / 62 题