HORAT.

SI l’on entend par poëtes les grands écrivains qui habillent des

pensées profondes d’une forme mélodieuse et pittoresque, on en

signalera peu dans le passé et encore moins dans le présent. Mais, si

l’on comprend sous ce nom ceux qui se croient en droit de le porter,

ceux qu’une prédisposition native excite à cadencer des alexandrins;

enfin les métromanes susceptibles de rimer, et convaincus d’être

coutumiers du fait, on trouvera une classe assez nombreuse ayant une

physionomie et des allures particulières, et appréciable sans loupe à

l’œil de l’observation.

Peindrons-nous les habitudes de cette classe bizarre et peu connue?

L’auteur de la Métromanie l’a fait avant nous, et sa monographie

subsiste. Un intervalle d’un siècle a modifié le costume, sans altérer

l’individu. Le poëte est toujours le même personnage inégal et

fantasque, distrait et rêveur. Il a échangé contre un frac l’habit à

galons d’or et à boutons historiés, mais il est toujours plus soigneux

de son style que de sa toilette, quand il ne néglige pas l’un et

l’autre, quand il n’existe pas une parfaite harmonie de désordre entre

ses vêtements et ses pensées. La poudre n’enfarine plus sa chevelure,

mais les mêmes idées excentriques germent dans sa cervelle à l’ombre

d’une coiffure à la Titus. Une épée inoffensive ne ballotte plus à son

côté, mais sa démarche n’en est pas moins embarrassée, irrégulière,

rapide comme une locomotive, ou lente comme un roulage accéléré.

Un jabot moucheté de tabac ne s’arrondit plus en nageoire de perche

à l’avant de sa poitrine; mais cette poitrine, palpitante de feu du

génie, est encore aujourd’hui gonflée d’orgueil et de vanité.

La vanité! voilà le péché favori du poëte! Sitôt qu’un écolier a

griffonné quatre sixains pour la fête de son professeur, il croit avoir

dans son écritoire une source de gloire et de fortune, court lire ses

vers à ceux qui ont le malheur d’être ses amis, et devient le héros

de diverses soirées où l’on sert des poëtes après le café, en guise

de rafraîchissements. Certaines familles se plaisent à grouper autour

d’elles des rimeurs, qui deviennent partie intégrante du logis, et

sont immeubles par destination. Chacun d’eux à tour de rôle s’avance

au milieu du salon, où les dames l’examinent avec l’attention qu’on

prête à une bête curieuse, et après quelques instants d’une résistance

honorable, il _donne aux oreilles son friand repas_. Rien n’est changé

depuis le siècle de Molière dans l’agencement des réunions littéraires,

ni les exclamations des Philaminte et des Bélise, ni les prétentions

des Trissotin et des Vadius. Cependant ils sont de nos jours plus

policés que leurs devanciers, leur jalousie se dissimule sous les

dehors d’un enthousiasme réciproque. Ils peuvent songer secrètement

à déprécier leurs confrères, mais ils arrivent plus sûrement à leurs

fins; ils ne se querellent plus, ils se louent.

Bien qu’il y soit inondé de compliments et d’eau sucrée, le poëte

fréquente peu cette collection de zéros qu’on appelle le monde. Pour

s’y présenter, il faut s’habiller, et s’habiller est une occupation si

triviale, si pénible, si intolérable! S’interrompre dans la fabrication

d’une stance pour chercher une cravate et un gilet; descendre des

hauteurs du Parnasse pour fouiller dans un tiroir; troquer sa plume

contre un peigne, contre une brosse, contre un rasoir; employer à

changer de linge, à attacher des sous-pieds, à mettre des gants, un

temps qu’on voudrait consacrer tout entier à un travail spirituel,

quel supplice! Et à quoi bon le subir? pour aller faire des révérences

dans un salon, conter des fadeurs à des femmes raides et minaudières,

soulever les plus hautes questions de la société avec des clercs de

notaire, jouer au boston, demander une _indépendance en carreau_,

déguster des verres d’orgeat que la maîtresse de la maison suit de

l’œil en notant les gastronomes indiscrets, entendre les sons saccadés

d’un piano ou la voix criarde d’une _prima donna_ parisienne... c’est

amusant et varié comme un jet d’eau.

Le poëte reste donc chez lui, s’y livrant doucement à son indolence

naturelle, et attendant l’inspiration avec l’immobilité d’un fakir.

A l’inverse de Sénèque, qui écrivait sur une table d’or un traité de

la pauvreté, il vante dans une mansarde les douceurs de l’opulence.

Et comment les connaîtrait-il! la poésie est si mal rétribuée!

Dernièrement un écrivain justement estimé, un homme de cœur et de

talent, demandait un à-compte de 5 francs sur une pièce de vers qui

devait paraître le jour suivant dans un journal; il avait besoin de ce

subside pour dîner... On le pria de repasser le lendemain.

On conçoit qu’il répugne au poëte d’attacher une femme et des enfants

à sa triste destinée. Il est au reste trop amoureux de toutes les

femmes pour en préférer une seule. Promener de beautés en beautés

ses vagues tendresses, s’éprendre vite, oublier plus vite encore,

rêver aux blonds cheveux de l’une, aux yeux noirs de l’autre, à la

mélancolie touchante d’une troisième; bâtir un roman sur la grisette

qu’il coudoie, sur la paysanne qui passe dans un champ, sur la comtesse

qu’une calèche emporte loin de lui; voilà sa joie, voilà ses plaisirs:

plaisirs innocents, dégagés de toute pensée de possession, incapables

de troubler le repos d’une famille ou d’une union quelconque; plaisirs

plus doux que la réalité, car il se crée à son gré de charmantes

maîtresses, sveltes, gracieuses, aériennes, belles comme des houris,

pures comme des madones; et s’il prenait sa lanterne pour en chercher

de semblables à travers le monde, il mourrait peut-être avant de

l’avoir éteinte.

L’humeur indépendante du poëte se plierait difficilement au joug

matrimonial: il lui faut une liberté d’esprit et de mouvements qui

s’accorde mal avec les tracas du ménage. Il peut lui prendre envie à

deux heures du matin de sortir pour admirer la campagne que la lune

éclaire, et de quitter sa femme pour courir dans les bois. Tient-il

une rime qu’il a longtemps poursuivie, fût-ce au milieu de la nuit,

il se lève et s’écrie: «Je l’ai trouvée!» avec non moins de joie

qu’Archimède. Quelle femme s’accoutumerait à ces poétiques escapades?

quelle femme, en pareil cas, se refuserait la satisfaction de se draper

en épouse incomprise, de proclamer à la face de l’univers que son mari

est un monstre, et de le traiter comme tel?

La turbulence des enfants suffirait pour rendre le ménage intolérable

au poëte, car il a horreur de tout ce qui trouble ses méditations, d’un

chien qui jappe, d’un fouet qui claque, d’un pétard qui éclate, d’une

grenouille qui saute, d’un lézard qui fuit. Quand il se perd dans les

espaces, dans l’infini, dans l’éternité, s’il est rappelé brusquement

à son être si chétif, à sa vie si courte, à son horizon si borné, il

souffre, il soupire, il est malheureux, le pauvre ange déchu, le pauvre

roi découronné, le pauvre martyr livré aux bêtes!

Tels sont, nous le croyons, les traits caractéristiques des individus

voués au culte de la rime; mais le genre qu’ils adoptent les

diversifie, et si, après les avoir observés dans leurs personnes, on

les étudie dans leurs œuvres, on verra le type général se modifier,

s’effacer même complétement, selon qu’ils sont:

1º Élégiaques,--2º Sacrés,--3º Classiques,--4º Auteurs de poésies

légères,--5º Nébuleux,--6º Intimes,--7º Auteurs de romances,--8º

Chansonniers.

[Illustration]

Le poëte élégiaque débute par un recueil de vers longs ou courts,

d’une harmonie plus ou moins douteuse, d’une correction plus ou moins

grammaticale, mais invariablement affublé d’un titre prétentieux:

_Premiers Soupirs_, _Chants d’Amour_, _Rêveries_, _Lamentations_,

_Méditations_, _Élévations_, _Contemplations_, _Amertumes_,

_Aspirations_, _Premières Larmes_, _Pensées du Ciel_, etc., etc.

Une fois baptisé, l’ouvrage est tiré à trois cents exemplaires; sur

ce nombre, une centaine est offerte par l’auteur avec des dédicaces

autographes également flatteuses pour les donataires et pour le

donateur; et le libraire en vend une vingtaine, à grand renfort de

réclames où l’on démontre comme quoi depuis longtemps le besoin d’un

volume de vers intitulé _Crépuscules_ se faisait généralement sentir.

[Illustration]

Les stances du poëte élégiaque sont destinées à entretenir le lecteur

de ses rêves, de ses émotions et de son imminente fluxion de poitrine.

Ses lectrices s’écrient: «Le pauvre jeune homme, qu’il doit être pâle

et étiolé! qu’il aurait besoin de consolations, et qu’il serait doux

de lui en prodiguer!» Eh! mesdames, ce moribond se porte à merveilles;

cet infortuné jouit largement de tous les plaisirs de la vie; ce

songe-creux sublime sort parfois du café dans un état d’ivresse qui

n’a rien de poétique; et cependant, si vous réclamiez de lui quelques

strophes, il ne manquerait pas de vous adresser une langoureuse et

lamentable épître;

Vous demandez des vers à ma voix affaiblie;

J’obéis: il me faut céder à vos désirs;

Mais ma muse est plaintive, et sa mélancolie

Pourra faire ombre à vos plaisirs.

Ah! laissez-moi rêver, pensif et solitaire!

Pourquoi vouloir mêler mes cyprès à vos fleurs,

Votre gaîté sans fiel à ma tristesse amère,

Votre doux sourire à mes pleurs?

Qu’importe le vain bruit d’une lyre sonore

Qui s’enfuit emporté sur l’aile des autans!

Faible arbuste, mes fruits ne sont pas mûrs encore,

Je suis à peine en mon printemps.

Ah! laissez-moi rêver, pensif et solitaire,

Rassembler quelques fleurs pour en tirer le miel,

Méditer en silence, et chercher sur la terre

Quelque rayon tombé du ciel.

Jamais, pour m’inspirer, les passions rapides

N’ont versé dans mon cœur leurs orageux torrents.

Attendez que mon front soit sillonné de rides

Par la douleur ou par les ans.

Mais cet émule de Millevoie, si triste, si tendre, si sympathique,

est sans doute le plus compatissant de tous les êtres? sans doute il

pense avec Saint-Just que les malheureux sont les puissances de la

terre? Erreur! il plaint des misères humaines imaginaires, sans jamais

soulager les misères en chair et en os qui gémissent autour de lui;

sa compassion _in partibus_ s’exerce sur des chimères et néglige les

réalités; il a de la sensiblerie et point de sensibilité, de l’esprit

et point de cœur, des larmes pour les vagues souffrances et point de

pitié pour les douleurs véritables.

[Illustration]

Le même contraste existe souvent entre la conduite et les œuvres du

poëte sacré. Celui-ci est un personnage tout biblique, repu de la

lecture du Pentateuque et des Prophètes; oriental et bondissant dans

ses images, apocalyptique dans ses lyriques emportements. Il erre sans

cesse sur les bords du Kédron ou sur la cime du Golgotha. A genoux, la

tête rase et couverte de cendres, il invoque Jéhovah, supplie Élohim,

le dieu des armées, déplore la ruine de l’arche sainte et de la maison

d’Israël, et paraphrase les quarante-deux chapitres de Job avec une

constance digne de leur auteur:

O cité de Sion! Jérusalem céleste,

Quand pourrai-je en ton sein contempler Jéhova?

S’il faut verser des pleurs, c’est sur l’homme qui reste,

Et non sur l’homme qui s’en va...

Car, si du tentateur les promesses trompeuses

Ne l’ont point détourné du service de Dieu,

Entre les chérubins et les âmes heureuses

Il aura sa place au saint lieu.

Car, ayant secoué la terrestre poussière,

Il verra de son Dieu l’éternelle beauté;

Esprit pur, il prendra des ailes de lumière

Pour voler dans l’immensité.

A ses yeux éblouis apparaîtront sans voile

Et l’orchestre infini que dirige Uriel,

Et les anges assis, chacun sur une étoile,

Dans l’amphithéâtre du ciel.

Mais sachez que ce christianisme, ou plutôt ce judaïsme, est simplement

une affaire de forme. Le poëte sacré est chrétien à l’épiderme, et

nullement _intus et in cute_. Bien qu’il entonne les louanges d’Adonaï

sur le _kinnor_ et le _hasor_, ou en s’accompagnant du _nebel_, il

se trouverait fort embarrassé s’il était mis en demeure de réciter

le _Confiteor_ ou le _Credo_. C’est un ermite mondain, un apôtre de

boudoir, qu’on rencontre plus souvent à l’opéra qu’à la messe. Il

compose pendant un entr’acte une ode sur le jugement dernier, et je ne

serais pas étonné qu’il fût athée comme Hébert, et matérialiste comme

un chirurgien.

[Illustration]

Parlez-moi de ce petit vieillard aux cheveux poudrés, à la figure

effilée, aux manières affables et mielleuses, qui a conservé presque en

entier le costume des anciens jours, gilet à fleurs, culotte courte,

bas de soie, souliers à boucles, et qu’on voit parfois rôder aux

alentours du pont des Arts: voilà un catholique fervent. Il ne manque

pas un office; son bonnet de soie noire se distingue au milieu des

têtes nues inclinées à l’instant de l’Élévation; il se glorifie du

titre de marguillier, et veille assidûment aux intérêts de la fabrique.

Eh bien! ce dévot si zélé ne jure que par Jupiter, il ne connaît

d’autres divinités que celles de l’Olympe, d’autre paradis que les

Champs-Élysiens. Si vous lui parlez Satan, il vous répondra Pluton...

C’est un poëte classique.

Ombres de Roucher, de Delille, de Rosset, de Fontanes, d’Esménard,

de Saint-Lambert, de Dumolard, vous devez tressaillir de joie en

contemplant ce dernier rejeton de la littérature impériale. Lui seul

élabore des poëmes didactiques, lui seul confectionne des idylles

et des églogues; et appelle ses personnages Acis, Thémire, Almédon,

Philis, Dolon, Zénis, Phylamandre, Amarylle et Myras; lui seul ose

invoquer les Muses et Apollon, et employer le langage des dieux,

c’est-à-dire un pathos incompréhensible aux simples mortels. Il

faudrait un dictionnaire spécial pour servir à l’intelligence de sa

poésie. Sous sa plume,

Le télescope devient _de Cassini le tube observateur_;

la trompette, _le belliqueux airain_;

la flûte, _l’harmonieux roseau_;

le caféier, _de Moka le timide arbrisseau_;

le soc, _le fer agriculteur_;

le mûrier, _l’arbre de Thisbé_;

un médecin, _l’enfant de Chiron_;

un fusil, _un tube enflammé_;

une baïonnette, _le glaive de Bayonne_;

un tambour, _une caisse d’airain couverte d’une peau

d’onagre_;

la mer, _l’humide Nérée_;

un hippopotame, _des rivages du Nil le coursier amphibie_,

etc., etc.

Ses vers sont autant d’énigmes et de logogryphes destinés à exercer la

patience de ses lecteurs, heureusement peu nombreux. Il a horreur de

la trivialité et revêt toutes choses d’un style noble et emphatique.

S’il avait à rendre le mot populaire de Henri IV (je veux que le paysan

mette la poule au pot tous les dimanches), il écrirait:

. . . . Je veux que l’humble laboureur

Célèbre avec gaîté le saint jour du Seigneur;

Je veux voir sa misère un instant consolée,

Et qu’à son appétit la géline immolée,

Déposant tous ses sucs dans un vase fumant,

Fasse d’un doux banquet le plus bel ornement.

Le poëte classique est venu au monde deux mille ans trop tard. Il est

vrai qu’il ignore parfaitement le grec, attendu qu’on ne l’apprenait

guère au temps du Directoire exécutif. Cependant parlez-lui de

Lamartine, il vous citera une ode de Pindare en l’honneur des jeux

olympiques; chantez-lui _les Hirondelles_, de Béranger, il vous

ripostera par _l’Hirondelle_ d’Anacréon. Admirez devant lui les

tableaux de Decamps, il vous racontera comment Dibutade inventa le

dessin. Les travaux astronomiques d’Arago lui sont peu familiers,

mais en revanche il vante Hipparque, Pithéas, Aratus et Tymocharis.

En géographie, il préfère à l’étude de Maltebrun celle de Strabon et

de Pomponius Méla. Il dit l’Occitanie pour le Languedoc, la Pannonie

pour la Hongrie, l’Ibérie pour l’Espagne, l’Ausonie pour l’Italie,

Parthénope pour Naples, et Lutèce pour Paris; il passe insouciant

devant les grandes œuvres de Robert de Luzarches, de Jean de Chelles,

et autres architectes catholiques; mais il se pâme d’aise à l’aspect

d’un fronton soutenu par une monotone rangée de colonnes corinthiennes.

[Illustration]

Comme corollaire du poëte classique se présente l’auteur de poésies

légères. C’est un homme de loisir, c’est-à-dire un être dont le métier

consiste à ne rien faire, à recevoir et à rendre des visites, et à

consommer à la ville ce que produisent les habitants des campagnes.

«S’il voulait s’en donner la peine, assure-t-il, il éclipserait Victor

Hugo; mais provisoirement il se contente de se délasser d études plus

sérieuses, au moyen de la poésie.» Il daigne rimer, le gentilhomme!

Il polit de petits vers de société, de petits compliments, de petites

fables, de petites épîtres, des bouquets à Chloris, l’épitaphe d’un

épagneul chéri, des charades, et des acrostiches. Il cultive notamment

le madrigal.

A UNE DAME[3] QUI M’AVAIT INVITÉ A ME RENDRE A SA MAISON DE

CAMPAGNE, ET A LAQUELLE J’AVAIS RÉPONDU QUE JE NE POUVAIS Y

ALLER, PARCE QUE J’ÉTAIS RETENU A PARIS PAR UNE INTRIGUE D’AMOUR.

[3] Tout le monde devinera sous cette simple désignation la

belle baronne de ***, née comtesse de ***, dont les charmes

embellissent les cercles les plus distingués de la capitale.

(_Note de l’auteur du madrigal._)

Iris, charmant objet que l’enfant de Cythère

Dans les bois de Paphos aurait pris pour sa mère,

En votre heureux séjour[4], ah! ne m’attirez pas;

Je suis, vous le savez, épris d’une autre belle[5].

En voyant vos divins appas,

Je craindrais trop d’être infidèle.

[4] Allusion à la ravissante maison de campagne que possède

madame la baronne de ***, née comtesse de ***, au riant village

de ***, sur le penchant du coteau de ***, si renommé par

l’excellence de ses carrières à plâtre. (_Id._)

[5] Autre allusion à la charmante marquise ***, maintenant madame

de ***, dont j’enlevai le cœur au chevalier de ***, ancien écuyer

cavalcadour de feu sa Majesté Charles X. (_Id._)

[Illustration]

Il y a quelques années, il s’est opéré une réaction contre le genre

classique; et, comme toutes les réactions, elle a été trop loin. Il

s’est créé une secte de rimeurs qu’on peut désigner sous le nom de

poëtes nébuleux, et qui, en haine des Grecs et des Romains, se sont

évertués à imiter les Anglais et les Allemands, à singer lord Byron,

Schiller, Gœthe et Hoffmann, à mettre la ballade et le fantastique à

l’ordre du jour.

[Illustration]

Le poëte nébuleux amalgame tout ce que la nature et l’esprit ont pu

créer de plus laid:

Souvent sans y penser un écrivain qui s’aime...

Il groupe toutes les monstruosités imaginables du monde réel et

métaphysique.

O sorcières, à vos balais!!!

Des coteaux larves et follets

Descendent;

Voici tous les spectres des nuits,

Dans les cimetières des bruits

S’entendent:

Des bruits qui viennent de l’enfer.

De fer heurté contre le fer,

Étranges,

Et qui, montant jusques aux cieux,

Vont faire dresser les cheveux

Aux anges.

Les ondins planent sur les eaux;

Les vents à travers les bouleaux

Gémissent.

Dans la couche des nouveaux-nés

Des reptiles empoisonnés

Se glissent!!!

La belle nuit pour les sabbats!

Allons, quittez de vos grabats

La paille!!!

Le maître infernal vous attend;

Accourez faire avec Satan

Ripaille!!!

Infatigables fossoyeurs,

Vampires, soyez pourvoyeurs

Du diable;

Lutins, à nous plaire empressés,

Auprès de ces gibets dressez

La table.

Jusqu’aux premiers feux du matin,

Que tout mon peuple à ce festin

S’assemble!!!

Nécromanciens et démons,

Rions, chantons et blasphémons

Ensemble!!!

Ainsi Belzébuth dans les bois

Appelle la foule à ses lois

Sujette;

Et sur de fantasques coursiers

L’armée entière des sorciers

Se jette.

Et voyant leurs noirs tourbillons

Tracer par les airs des sillons

De flamme,

Le passant, saisi de terreur,

Prie, et recommande au Seigneur

Son âme.

[Illustration]

Ces vers, et autres non moins rocailleux, sont escortés d’une multitude

d’épigraphes. Le poëte nébuleux les prodigue, les sème à pleines mains,

en met dix pour une ode. Elles sont, la plupart, tirées d’écrivains

étrangers, et s’il y admet des auteurs français, c’est pour la plus

grande gloire de ses amis et connaissances, dont les poésies inédites

lui fournissent un beau choix de citations.

=Hélas! hélas!=

(SHAKSPERE, traduction de Letourneur.)

C’est un spectacle étrange, et qui mérite certes

Qu’on tienne pour le voir les fenêtres ouvertes.

(ARISTIPPE GRELUCHARD, _Saynètes_.)

Qu’elle était belle!

(LORD BYRON, traduction nouvelle et inédite.)

. . . . . . Oh! la société Use bien promptement le cœur qu’elle a

frotté!

(Le comte ALFRED DE BALANGY, _Desperatio_.)

=O sublimes transports!=

(GABRIEL ROMANOVICH DERZHAWIN, _Ode à Dieu_.)

Je vais mettre le nez à la fenêtre ronde

Où l’on passe le cou pour voir dans l’autre monde.

(SYLVESTRE DE LA MORANDIERE, _Dernier Jour d’un Condamné_.)

+Qui aime sans tricherie

Ne pense, n’a trois, n’a doz,

D’une seule est désiros,

Cil que loyax amors lie.+

(JEHAN MONIOT, _Poésies du treizième siècle_.)

+SON VISAGE ÉTAIT PALE.+

(KOTZEBUE, _Adélaïde de Wolfingen_, acte II, scène VII.)

Parfois, pour se donner à peu de frais un vernis d’érudition, le poëte

nébuleux pille çà et là, dans les grammaires et les Guides de la

conversation, des épigraphes en anglais, en allemand, en espagnol, en

turc, en russe, en chinois, et autres langues dont il ne possède pas

la moindre teinture. Il affecte aussi les tours de force en fait de

versification, et danse sans balancier sur la corde rhythmique.

Quand la guerre, sur la plaine

Pleine

De bataillons, où la mort

Mord,

Dans le sang et le carnage

Nage,

Jetant les rois des combats

Bas;

Dans les enfers tout rougeoie,

Joie,

Orgie et repas sans fin,

Fin;

Car maint pécheur qui trépasse

Passe

Par la porte du manoir

Noir.

Comme le poëte nébuleux, le poëte intime est une création moderne: c’est

un intrépide flâneur qui passe ses jours à regarder par sa fenêtre, à

courir les rues et les champs, à suivre de l’œil le vol des mouches

et des papillons: passe temps fort inoffensif s’il ne tenait en prose

rimée un journal de ses faits et gestes.

[Illustration]

Hier par un beau temps je quittai ma demeure

Pour m’aller promener: il pouvait être une heure.

Je m’en fus à Montmartre; or c’est un bel endroit

Où l’air que l’on respire est pur, et d’où l’on voit

Se dérouler Paris, le vieux géant de pierre,

Noyé dans un brouillard de poudreuse lumière.

Des torrents de soleil inondaient le vallon;

L’oiseau chantait en l’air, dans l’herbe le grillon,

Et sous le berceau vert l’ouvrier en goguette.

Tout était gai, le ciel, les champs et la guinguette;

Moi-même je sentais mon cœur libre et joyeux...

Mais tout à coup des pleurs obscurcirent mes yeux;

Un songe de néant pesa sur ma poitrine,

Car je venais de voir, au pied de la colline,

A l’ombre de cyprès par le vent balancés,

Des flocons de tombeaux blanchâtres et pressés!

Le poëte intime affectionne le sonnet. Il combine deux quatrains

et deux tercets en l’honneur de qui que ce soit, et pour exprimer

n’importe quelle idée.

Floréal est venu; le mois des giboulées

Cesse de détremper les flancs de nos côteaux,

Voici des jours de flamme et des nuits étoilées,

Un soleil radieux se mire dans les eaux.

Et déjà l’amandier, sans craindre les gelées,

D’une blanche dentelle argente ses rameaux;

L’on entend gazouiller sous les vertes feuillées

Un chœur harmonieux d’insectes et d’oiseaux.

N’est-ce pas? il est doux d’errer dans la contrée,

Qui s’égaie au soleil, de mille fleurs parée

Allons ensemble, ami; viens, donne-moi la main.

Loin d’un monde brillant quand le bonheur s’exile,

Pour le suivre à la trace abandonnons la ville,

Et puissions-nous bientôt le trouver en chemin!

[Illustration]

Le fabricant de romances réunit en lui le poëte élégiaque, le poëte

nébuleux et le poëte intime. Il est auteur du _Chant du pâtre_, de _Ma

Chaumière_, du _Chasseur tyrolien_, de la _Fleur des champs_, de la

_Brise du soir_, de _Toujours toi_, de _C’est toi que j’ai rêvée_, et

d’une foule de barcarolles sur les gondoles et les farandoles. Bien

qu’il soit obligé de se plier au caprice du musicien, il s’attribue

exclusivement le succès de leur œuvre commune.

«Connaissez-vous ma dernière romance?

--Je l’ai entendu chanter; l’air est délicieux.

--L’air n’est rien; ce sont les paroles qui lui donnent un certain

relief: je m’adresserai désormais à un autre compositeur.»

Le musicien parle différemment.

«Connaissez-vous ma dernière romance?

--Elle est charmante.

--Vous me flattez; il est vrai qu’elle a réussi, malgré des paroles

détestables. Dorénavant j’aurai soin de me pourvoir d’un autre poëte.»

[Illustration]

Quelle différence entre le faiseur de romances et son collègue le

chansonnier, débris de l’ancien Caveau et du Caveau moderne, président

de goguette, membre de la société du Gymnase Lyrique, conservateur des

_la faridondaine_, des _lon lan la landerirette_, et autres vieilleries

du théâtre de la Foire. Le chansonnier descend le fleuve de la vie en

l’égayant par des flonflons. Le chant est sa langue naturelle, et,

quand il parle comme tout le monde, il déroge à ses habitudes. Sa

présence anime les banquets; il accompagne chaque service d’un refrain,

et bénit l’ingénieux faïencier qui imagina le premier de graver des

couplets sur les assiettes.

«Silence, mesdames et messieurs! je vais vous chanter l’éloge du

champagne; ayez la bonté de m’accorder un moment d’attention! Je

porterai un _toast_ à la fin de chaque couplet, et honnis soient les

retardataires qui ne me feraient pas raison. Premier couplet!...

AIR de _la Révérence_.

Au champagne il faut consacrer

Une chansonnette légère,

Je consens à le célébrer,

Mais d’abord emplissez mon verre.

De ce vin l’enivrant bouquet

Mettra mon esprit en campagne,

Et c’est rempli de mon sujet

Que j’aime à chanter le Champagne (_bis_).

Le Champagne!

A la mémoire de Désaugiers!... Vidons la coupe en trois temps!...

Attention, mesdames et messieurs, voici le couplet politique; on le

chante à voix basse. Regardez, je vous prie, si les portes sont bien

fermées, et s’il n’y a pas de sergents de ville dans l’honorable

société... Deuxième couplet!...

Du gouvernement d’aujourd’hui

Le Champagne est l’auxiliaire;

Que de voix conquises par lui

Dans les banquets du ministère!

On connaît plus d’un député,

Jadis siégeant sur la Montagne,

Dont la conscience a sauté

Avec le bouchon du Champagne (_bis_).

Du Champagne!

A la révolution de juillet!... Voici maintenant le couplet immoral,

qu’il faut chanter encore deux fois plus bas que le précédent. Prenez

vos éventails, mesdames. si vous en avez... Troisième couplet!

Ce vin sert les projets d’amour;

Il captive la plus rebelle;

Au souper servi chez Véfour

D’abord on invite la belle;

Elle résiste peu d’instants,

Car bientôt l’ivresse la gagne...

Sa vertu dure moins longtemps

Que la bouteille de Champagne (_bis_),

De Champagne!

Au sexe qui fait le charme et le tourment de notre existence, aux

femmes!..... Vient ensuite le couplet patriotique. Vous êtes priés,

mesdames et messieurs, de déployer le plus vif enthousiasme...

Quatrième et dernier couplet!

Quand, pour nous imposer des lois,

Les Prussiens marchaient sur nos villes,

Au sein du pays champenois

Ils trouvèrent des Thermopyles.

Si des ennemis orgueilleux

Osaient se remettre en campagne,

Ils auraient encor devant eux

Les paysans de la Champagne (_bis_),

De la Champagne!

A la France!...

On se lève, on applaudit, on crie, on tend les verres, on les choque

avec fracas, le chansonnier triomphe... Et pourquoi? parce qu’il a

réveillé des sentiments nationaux qui couvent sans être éteints, parce

que, tout en rimaillant, tout en fredonnant, il a remué des idées

populaires. On peut lui reprocher de répéter régulièrement aux noces

auxquelles on le convie un épithalame _omnibus_ qui s’accommode à tous

les mariages comme la botte du Petit-Poucet à toutes les jambes.

. . . . . . . . .

Mais à former des nœuds si doux

C’est l’amour seul qui vous engage;

Vous serez heureux en ménage,

O mes amis, mariez-vous! (_Bis._)

On l’accusera de ne jamais prendre une demi-tasse sans mentionner une

chanson qu’il a faite sur le café.

. . . . . . . . .

Des traits de la maligne envie

Par lui Voltaire a triomphé;

Il puisa plus d’une saillie

Dans une tasse de café. (_Bis._)

On dira qu’il improvise annuellement depuis vingt-cinq ans la même

chanson en l’honneur de l’éphémère monarchie de la fève.

. . . . . . . . .

Sans intérêt l’on va chanter;

Point de louange mercenaire;

On le louera sans le flatter:

C’est un roi comme on n’en voit guère. (_Bis._)

Et pourtant, malgré ses travers, malgré ses rimes hasardées et ses vers

parfois boiteux, le chansonnier est peut-être de toute la corporation

des rimeurs celui qui, s’adressant aux masses par la forme et par le

fond, a le plus de chances d’être lu et d’être compris.

«Mais d’où vient le peu de succès des poëtes en général, demandais-je

à un vieillard dont l’âge n’a point détruit la verdeur; est-ce que

la forme de leurs poésies est défectueuse? est-ce qu’elles ne sont

pas assez riches de mélodie, assez enjolivées de métaphores, assez

festonnées d’expressions pittoresques? L’amateur économe hésite-t-il

à payer 7 fr. 50 cent. quelques rimes qui courent les unes après les

autres dans un vaste désert de papier blanc? Il est vrai que c’est cher

comme un gouvernement à bon marché.

--Dans ma jeunesse, me répondit mon interlocuteur, j’ai vu commencer un

mouvement qui se continue encore: il s’opère dans les masses un travail

qui est à la fois une négation du passé et une préparation de l’avenir;

chacun cherche l’X d’un problème inconnu, et entrevoit sur le corps

social des écrouelles que les rois mêmes n’ont plus la puissance de

guérir. Au milieu de l’agitation générale, quel intérêt voulez-vous que

l’on prenne à des aligneurs de mots vides et sonores, à des mécaniques

organisées comme des serinettes pour rendre certains accords, et qui,

en tout temps, en tout lieu, en toute saison, dans le calme ou dans

la tempête, psalmodient leur insipide et monotone symphonie? N’est-on

pas en droit de leur dire: «O versificateurs, Platon vous bannissait

de sa république; mais si vous êtes dignes d’être chassés de toute

société bien constituée, à plus forte raison doit-on vous mettre à la

porte d’un état travaillé d’un besoin de réformes, et qui veut des

hommes habiles et dévoués pour les accomplir! Êtes-vous les artisans

du progrès? poussez-vous la roue dans un chemin meilleur? Non. Quand

on vous demande une œuvre grande et utile, vous répondez par un feu

roulant de rimes croisées sur une banalité quelconque: méprisés des

gens sérieux, vous n’êtes pas même des bouffons, car les bouffons

amusaient, et vous ennuyez; car les bouffons faisaient rire de leur

maître, et si vous faites rire de quelque chose, c’est de vous.»

Cet arrêt de mon vieillard quinteux est loin d’être sans appel; mais

que de poëtes semblent prendre à tâche de le justifier!

=E. DE LA BÉDOLLIÈRE.=

[Cul-de-lampe]

[Illustration: LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 29 / 62 题