IL y a des gens qui méprisent encore les gendarmes. Méfions-nous en
général de ces gens-là, ils doivent priser les voleurs: le vol est trop
commun pour être piquant, le gendarme arrête trop de voleurs pour être
ridicule. Il vaut mieux prendre un filou qu’un mouchoir. A trompeur,
trompeur et demi. Nous ne ramasserons pas, quant à nous, des quolibets
qui siéraient, après tout, à Cartouche et à Lacenaire.
C’est donc là qu’on en est venu! Nous avons abattu l’édifice et nous
ne voulons pas que cette pierre reste debout. Nous n’avons laissé que
ruines, ces ruines nous portent ombrage. Dieu nous semblait trop grand,
nous avons nié Dieu; les rois paraissaient trop hauts, nous les avons
détrônés; la noblesse nous dépassait de la tête, nous la lui avons
coupée; le confessionnal nous faisait honte, nous l’avons profané; le
gibet nous faisait peur, nous l’allons renverser; il ne restait plus
qu’un homme pour guider, punir, protéger, nous avons déshonoré cet
homme; il restait--le gendarme:--nous avons ri du gendarme.
Effet petit qui remonte à une grande cause! Le gendarme n’est pas
seulement le soldat des pouvoirs qui passent, il est celui de la
justice qui reste. C’est la dernière limite qui nous sépare du
désordre, l’esprit de révolte ne s’y est pas arrêté; c’est la dernière
digue qui retient le crime, l’esprit de révolte l’a voulu rompre; il
a confondu la loi et la tyrannie, la morale et la politique: il se
rencontre ici avec les criminels. En voyant où il va, nous voyons d’où
il vient. L’autorité veut le bien dans la société, la révolte ne le
veut pas; l’autorité se sert du gendarme, la révolte s’en prend au
gendarme: ce long différend est jugé.
Mais cet homme mort, insensés, que vous restera-t-il, que va-t-il
arriver? Vous ne savez donc pas le rôle important qu’il joue dans
votre société qui n’est plus qu’une comédie? Plus vous avez sapé, plus
il étaie; plus vous l’humiliez, plus il s’élève. Toutes ces majestés
que vous avez détruites, il les représente aujourd’hui. Il est le
roi, le prêtre, le magistrat. Il porte votre monde à lui seul comme
Hercule. Le gendarme à présent, c’est l’honneur, la vertu, la religion;
la probité du pauvre, la paix du riche, l’espoir du juste, l’effroi
du méchant; c’est la providence à cheval, le remords en uniforme, la
justice oubliée qui court la grand’route son glaive au poing. Qui
pourrait donc nous dire comment du voleur et de cet homme, c’est cet
homme que nous avons choisi pour en rire? comment du gendarme et du
malfaiteur, c’est le gendarme qui est devenu un objet de raillerie et
de crainte? Les honnêtes gens ne craignent que les voleurs: pour qui
nous prenons-nous?
Eh! quoi de plus rassurant que ces cavaliers qui accourent dans la
poudre du grand chemin au secours du faible et de l’opprimé, comme
les mousquetaires du conte de fées? Quoi de plus vénérable que ces
derniers débris de la chevalerie errante, déshonorés du chapeau à
cornes et du collet écarlate? Quoi de plus réel que ces redresseurs de
torts? Quoi de doux et de consolant comme ces bons et honnêtes chevaux
remorquant bel et bien ces garnements qui vous attendaient à dix pas
d’ici dans l’ombre, un pistolet de chaque main? Quel est le signe de
salut de vos pays policés, quel est le phare de vos solitudes, quelle
est l’enseigne et la garantie de cette civilisation tant vantée, si ce
n’est ce chapeau bordé que vous avez parodié au théâtre, qui vous dit
de loin que cette terre est hospitalière, qu’on y songe à votre sûreté,
et que vous pouvez avancer et circuler librement, pourvu que vous ayez
dans votre poche ce chiffon de papier plié en quatre qu’on appelle un
passe-port?
Il vous sied bien d’outrager un tel homme remplissant de telles
fonctions. Imprudents! il tient le verrou des prisons, il garde la
chaîne du bagne. Que cette porte s’abatte, l’horrible ménagerie se
déchaîne dans la ville; que ces menottes se relâchent, les mille mains
du vol et du meurtre vont s’agiter partout; que cette digue se rompe,
nous sommes tous submergés; que cet homme se pique un jour de vos
railleries, qu’il se lasse de vos haines d’écoliers turbulents, qu’il
remette son sabre au fourreau, son cheval à l’écurie, qu’il accroche
cet uniforme qui vous déplaît, qu’il s’endorme pour une nuit, vous
êtes perdus, vous êtes morts! On vous arrache d’un coup ce que vous
avez maintenant de plus cher au monde, la bourse et la vie. Sans lui,
qui vous entendrait, qui vous défendrait, qui vous vengerait? quel
est votre cri dans le péril? qui invoquez-vous, pleurants et battus,
enfants que vous êtes? qui réclamez-vous comme un père protecteur? et
qui donc venez-vous réveiller pour lui demander justice et pitié, si ce
n’est ce gendarme que vous abreuvez de tant de dédains?
Mais comment se fait-il qu’on ait choisi pour le couvrir de honte le
plus admirable des dévouements, le plus pénible des états? Le gendarme
est un vétéran des armées, et quand les vétérans se reposent, le
gendarme est encore soldat. Seulement c’est un soldat qui, au lieu
d’égorger à tort ou à raison d’innocents ennemis sur la frontière,
s’est mis à combattre jour et nuit, sur le seuil sacré du foyer, ces
ennemis plus terribles qui pillent et tuent à coup sûr. C’est un soldat
qui a pris racine dans le sol, qui a son champ parmi nos champs, qui
défend sa maison parmi les nôtres: seulement cette maison est une
tente, il campe sous le chaume, la consigne l’y poursuit, il doit
jeter sa bêche au son de la trompette. C’est un soldat citoyen, époux,
père de famille; seulement, citoyen à nos heures, époux quand nous le
voulons bien, père quand on n’a plus besoin de lui. Et n’admirez-vous
pas cet homme qui n’est pas chargé seulement de son bien et de sa
famille, mais de nos familles et de nos biens à nous tous; qui laisse
là ses champs altérés pour que les nôtres soient plus florissants; qui
oublie sa moisson pour veiller à la nôtre; qui quitte son lit et sa
table pour courir à toute heure par la neige et la pluie, par monts et
par vaux, et qui n’a de sommeil et de trève qu’alors que nous dormons
tous et que nous pouvons dormir tranquilles!
Voyez-le donc quand il est rentré, quand il a fini ces travaux
militaires qui s’ajoutent aux soins domestiques; quand il a pansé
son cheval, blanchi son buffle, fourbi son sabre et qu’il arrose son
jardin, qu’il sarcle sa vigne, qu’il fume sa pipe devant sa porte
en bonnet de police et les bras nus: le voisin l’arrête à causer,
le paysan le salue, les petits enfants jouent avec sa dragonne, la
jeune fille rit en passant. Cet homme si farouche est un bon voisin,
ce soldat est un bon paysan, et les bonnes gens ne le craignent pas.
Le délit lui-même s’est apprivoisé. Ce gendarme si décrié, c’est le
soliveau de la fable; la contravention lui grimpe sur l’épaule, le
délinquant lui frappe dans la main. Jean le plaisante au cabaret,
et Jean braconnera ce soir dans le parc; Pierre l’invite à boire,
et Pierre tout-à-l’heure fraudera l’octroi. Le gendarme le sait, et
sourit, et trinque bravement avec eux; il n’a rien à dire, il est sans
ressentiment et sans vanité. Ce soir et toujours il sera à son poste,
mais ce n’est plus lui, c’est la loi que rencontreront alors Pierre et
Jean.
Au surplus, dans ce cabaret comme dans ce bal villageois où tout le
monde s’amuse, où chacun se repose et se réjouit, il ne s’amuse pas,
lui, il ne se repose jamais. C’est un plaisir pour les autres, pour
lui c’est un devoir. Il est là pour veiller à la joie d’autrui, pour
qu’aucun accident ne la trouble, pour qu’elle soit bien complète et
bien pure, cette joie dont il ne goûte pas. Tout-à-l’heure il va
séparer ces hommes qui sont ivres et qui se battent. Il pénétrera le
premier dans la mêlée à ses périls et risques, il recevra ces coups
qui ne lui sont pas adressés, il sera blessé peut-être et peut-être
grièvement, dans cette querelle qui ne le regardait point; trop heureux
encore s’il l’apaise, s’il en arrête les suites plus graves, s’il lui
épargne le tribunal et la force armée, s’il parvient à réconcilier deux
voisins, deux amis un peu échauffés de mauvais propos et de mauvais vin!
Maintenant, tandis qu’il se promène paisiblement dans la rue, si vous
êtes étranger, si vous ne savez plus votre chemin, si vous avez besoin
de renseignements, le gendarme est le plus instruit du village et
peut-être le plus poli. C’est lui qui raisonne le mieux du département
et de la commune. Adressez-vous à lui, vous verrez quel zèle, quelle
obligeance, et comme il vous remettra exactement et cordialement sur
la voie. Le malheureux vous est encore redevable, il se croit votre
obligé, il pense avoir à vaincre vos préventions, il tient à cœur de
vous donner meilleure opinion de lui, il se défie de lui-même, il se
défie de ses bons services, pauvre homme! on l’a si mal habitué, si
souvent humilié! il croit avoir à se faire pardonner d’être _gendarme_,
c’est-à-dire de vous sauver la vie et la fortune tant que vont durer
vos voyages.
S’il vous demande votre passe-port, c’est entre les dents; humblement,
la main au chapeau. C’est son devoir. Pure formalité. Du reste, il y
jette à peine les yeux, il se fie à vous, il vous le rend aussitôt, ce
passe-port, lui qui en a tant vu de faux, lui qui a tant vu tromper,
mentir, voler, et qui pourrait être si méfiant; il vous le rend
avec les mêmes égards, il vous salue, il vous honore, c’est lui qui
vous remercie de lui laisser faire son devoir. S’il se montre plus
difficile, s’il vous semble sévère, minutieux, c’est pour votre bien,
il y va de vos intérêts; il a ses raisons, la route est menacée;
quelque vaurien vous suit ou vous précède, qui vous détrousserait
infailliblement: vous serez bien aise qu’il en agisse de même avec ce
vaurien.
A cette heure, voici qu’il part pour une de ces rondes sans but,
pour ces courses vagues à travers champs que lui seul est capable
d’entreprendre, car tout est de son ressort dans le pays, les prés, les
bois, la route, le hameau, la voiture, la mairie, l’église, l’octroi;
il répond de tout, il a tout à voir et à surveiller. L’arrondissement
entier s’endort sous sa garde.
Il va donc voir le long de l’eau, si quelque ligne en contravention
n’y plonge pas à la dérobée; dans les taillis, cet homme qui dort à
l’affût, un fusil enjoué: dans les vergers, si les maraudeurs tentent
l’escalade à la tombée de la nuit; partout, ces vagabonds sans aveu qui
cherchent l’ombre et qui ont leurs raisons. Autant vaudrait épier au
hasard le héron qui pêche, le lièvre qui broute, l’araignée qui file.
S’il ne voulait pourtant que surprendre et punir, s’il avait soif de
proie et d’amendes, s’il mettait sa gloire à la confusion du coupable
qui le brave, il ne tient qu’à lui. Qu’il cache son uniforme, qu’il
prenne cet habit couleur de muraille, qu’il devienne un bourgeois dont
nul ne se méfie: il tombe en plein et sans coup férir sur le flagrant
délit. Mais ce moyen lui répugne, il n’en use qu’à l’extrémité, quand
il s’agit de la vie de ses concitoyens, non plus de la sienne. Alors
c’est encore un sacrifice à son devoir. Car encore une fois il n’est
pas un mouchard, il est un soldat: il combat face à face, il porte
fièrement sa cocarde, et son harnais éclatant montre au loin sa
poitrine aux coups du plus lâche assassin.
Il garde donc cet uniforme qui avertit les délinquants, qui leur
fait peur et qu’ils maudissent, et qui recouvre tant de mesure et
de miséricorde. Il leur laisse le temps de s’enfuir; il s’émeut en
lui-même, il prend pitié de ce père de famille qu’un goujon ruinerait
en amendes, de cet étourdi qui nourrit sa mère et qu’un lapin va jeter
en prison; il s’effraie d’un long procès pour ces misérables, il résout
ces calculs qu’ils ne savent pas faire; il tire ces conséquences qu’ils
n’ont pas voulu voir; il pèse, réfléchit, examine pour eux. Il ne veut
point dépouiller la chaumière, mais non plus le château; il respecte
le riche, mais aussi le pauvre: il n’a pas tant à punir celui-ci qu’à
protéger celui-là. C’est d’ailleurs, disent ces braves gens, l’ordre
et l’esprit de l’institution:--La gendarmerie ne doit pas seulement
poursuivre le crime, mais surtout le prévenir.
En effet, ces faisceaux de la loi promenés dans les campagnes
préservent et gardent; bien des consciences se sont raffermies, bien
des pécheurs sont rentrés en eux-mêmes rencontrant le châtiment face à
face. Ce sabre nu a fait rengainer bien des couteaux, ces revers d’un
rouge sang ont épouvanté bien des assassins, ces menottes ont arrêté
bien des bras furieux et affamés que rien n’arrêtait plus.
C’était un de ces vieux soldats qui nous donnait un jour ces détails
dans une voiture publique. Il raisonnait de son état d’un ton simple
et mélancolique, sans se plaindre, sans se vanter. Il ne semblait pas
se douter qu’on pût l’admirer ou le honnir. Ses vertus, pour lui,
tenaient à l’état; cet état, pour lui, était ordinaire. Il parlait du
dévouement comme d’une consigne. Quant à nous, nous regardions de tous
nos yeux cet uniforme poudreux, ces traits sillonnés, cet œil pur et
doux, ce visage guerrier sans moustaches, ce courage sans rudesse. Nous
arrivâmes. C’était dans la Bourgogne. Il descendit et nous salua; il
n’était pas de service, il n’avait pas songé à voir nos papiers; il
nous salua donc, nous tenant pour honnêtes. Une jolie enfant de cinq
ans l’attendait un panier à la main. Il lui sourit de loin, il courut à
elle, il l’enleva à trois reprises dans ses bras: c’était sa fille. Ils
s’en allèrent, l’enfant bondissait à pas inégaux, le père ralentissant
sa marche, le petit panier d’une main, le petit enfant de l’autre, et
se penchant de temps en temps pour l’écouter et l’embrasser encore.
Nous les suivions cependant du regard et de la pensée, et songeant aux
terribles fonctions de cet homme, et voyant ces baudriers et cette
lourde épée s’abaisser ainsi devant cette enfant, nous ne saurions dire
à présent ce qu’avait de triste et de touchant cette scène: ce père qui
était gendarme, ce gendarme qui était père.
Mais qu’est-ce donc qui distrait le gendarme de ses durs labeurs? et
pourquoi le vient-on chercher chez lui, parmi les siens, au milieu
de la nuit? Un homme est condamné à mort, l’échafaud est dressé, la
foule afflue dans la place, les honnêtes gens ferment leurs fenêtres
et se cachent dans leurs maisons. Le cortége va sortir de la geôle.
Qui voudrait pénétrer dans cette prison, auprès de cet homme qui va
mourir? qui voudrait assister à cette agonie du supplice, entre le
criminel et le bourreau? qui prêterait la main à ces horribles apprêts
que ne soutiendrait pas elle-même la foule féroce qui hurle dehors?
qui accompagnerait ce cadavre jusqu’au pied de l’échafaud? qui oserait
demeurer la garde et le serviteur de la loi quand elle accomplit des
choses si terribles? qui oserait passer aux yeux de ce peuple pour
le satellite du meurtre, pour l’homme inexorable qui le veut, qui
l’appuie, qui le protège? qui pourrait-on forcer à regarder de plus
près, au premier rang, d’un œil sec, d’un front calme, cette hache qui
tombe, cette tête tranchée, ce cadavre qui se tord, ces flots de sang
sur ces planches infâmes; et qui donc cependant garderait un visage
ferme en se sentant défaillir?
Le gendarme s’avance au pas militaire, écarte doucement la foule,
soutient le condamné s’il chancelle, lui répond s’il parle, s’arrête
l’arme au bras et attend immobile.--La tête roule, le sang jaillit
jusqu’à lui.--Il s’essuie le visage, puis il s’en retourne grave et
pensif. Il embrasse sa femme en silence, il serre ses enfants contre
sa poitrine, il caresse ces têtes blondes et il frémit de ce qui s’est
passé. Ce vieux brave a eu peur, ce vétéran de tant de batailles a
horreur du sang ainsi répandu, il n’est plus qu’un bourgeois vieilli
dans ses foyers, des visions sanglantes l’y poursuivent, des rêves
hideux vont troubler son sommeil.
A quelle fête encore le voyons-nous paraître? La procession du village
va passer. De même qu’il n’y a personne pour suivre le condamné qui
monte à l’échafaud, il n’y a plus personne pour escorter Dieu qui sort
de son temple. Ce triomphe misérable ressemble à la marche au calvaire,
tant la honte et le respect humain serrent tous les cœurs. L’hostie
sainte n’a plus de gardes pour ses cérémonies ni même pour sa défense.
Le curé gémissant s’épuiserait en vain à traîner le Saint-Sacrement
dans les rues; quelques faibles femmes, Madeleines désolées,
l’entourent à peine. Le paysan ne croit plus en Dieu, c’est à peine
s’il ôte son chapeau à son vieux curé, à peine s’il quitte un moment
ses travaux pour voir passer ce triste appareil au bord de la route.
Le gendarme met son plus bel habit, se poste au coin du dais et suit
de son pas grave, s’agenouillant quand l’hostie s’élève, présentant
son arme à son Dieu. Hélas! le gendarme, peut-être, est de peu de foi
comme le paysan, mais tel est son devoir, il a l’habitude du respect
et de l’autorité, il est doux et humble de cœur, à demi chrétien par
ces vertus chrétiennes, et dans ce moment encore il est le représentant
suprême de ce grand spectacle des temps passés: le soldat au pied de
l’autel, l’épée sous la croix.
Aujourd’hui voici qu’un grand malheur est arrivé. Un homme est là
gisant sur le chemin auprès d’une mare de sang, percé de coups, la
tête fracassée. La terre fume encore de ce meurtre. La trace des
assassins est toute fraîche sur l’herbe. Qui ne se détournera de ce
lieu d’horreur? qui voudra s’approcher de ce corps, qui le secourra
s’il respire, qui comptera ses plaies livides, qui baissera les yeux
sur cet affreux visage? Le cheval du gendarme se cabre en avançant. Le
cavalier met pied à terre. C’est lui dont le cœur n’est ni trop dur,
ni trop faible pour de telles œuvres. C’est lui qui met la main sur ce
cœur tiède encore, c’est lui qui étanche ce sang, c’est lui, le bon
Samaritain, qui panse le premier ces blessures; il y verse l’huile et
le vin, il les serre de son linge, et, s’il en est besoin, il emportera
la victime dans sa propre maison, cette victime devant qui toutes
portes se ferment.
C’est à lui que sont d’abord réservées ces affreuses surprises. Tous
les crimes, tous les malheurs l’ont pour premier témoin. Il met son
doigt dans toutes les plaies, il pose la main sur tous les meurtriers
et sur tous les cadavres. Vous, les gens paisibles qui lui devez votre
paix, quand ces malheurs arrivent, vous n’avez qu’à vous enfermer pour
les ignorer, vous n’avez qu’à les ignorer pour croire à la vertu, au
bonheur, à l’honnêteté, pour être heureux, honnêtes, vertueux; mais
lui, honnête comme vous, timide comme vous, sa vie est forcément
empoisonnée par tout ce qui se passe d’horrible, sa raison est sans
cesse ébranlée par tout ce qui se commet d’infâme. Au bas de ce théâtre
toujours tragique de la société, il ressemble à ces vierges chrétiennes
enchaînées durant les supplices, et sur qui dégouttait le sang des
échafauds.
On le dérange à toute heure: qu’il se lève! il s’agit de terreurs,
de forfaits, il en est sûr; qu’il n’hésite pas cependant, qu’il se
lève et qu’il marche! C’est lui qui pénétrera le premier dans cette
maison silencieuse, fermée depuis trois jours, où vivait un homme au
désespoir, où l’on va voir une scène effrayante, cet homme qui s’est
pendu. C’est lui qui forcera cette porte barricadée d’où partent ces
coups de feu; on s’égorge entre ces murailles, il y a péril de la vie,
ils sont dix, ils sont vingt, n’importe, il entre, il est entré!--Un
bruit sinistre circule, l’effroi se répand, la consternation est
partout, la foule s’écarte, et c’est le gendarme qui s’avance dans
cette chambre où une mère vient d’égorger son enfant! c’est lui qui
se risque résolument dans ce bouge où s’agite un fou furieux, un
forcené qu’on n’ose approcher, qu’on n’ose lier, et qui va tuer le
premier venu. C’est toujours lui qui se dévoue, et toujours froidement,
humblement, modérément, la prière et la paix à la bouche plutôt que
la menace, sans songer à se défendre, bien moins à attaquer, décidé
à tout hors à se servir de ses armes, ne le pouvant d’ailleurs qu’à
toute extrémité, s’il est blessé déjà, et hors d’état peut-être de
s’en servir. Mais que dis-je? comme il poursuit tous les crimes, il
secourt toutes les misères. On le trouve partout au devant du génie du
mal. C’est lui qui relève sur le chemin le piéton épuisé, c’est lui
qui encourage le bûcheron ployé sous le faix, c’est lui qui ranime ce
vieillard expirant sous la neige; il trouve pour celui-ci un asile,
pour celui-là un conseil, pour tous une bonne parole dans son cœur,
un peu d’eau-de-vie dans sa gourde, quelque chose pour l’âme, quelque
chose pour le corps; c’est lui, juste Dieu, qui découvre dans le fossé
ce nouveau-né qui grelotte et vagit! C’est lui, c’est le gendarme, qui
prend dans ses bras meurtris cet innocent qui n’a point de mère, c’est
lui qui le couvre de son manteau, qui le réchauffe contre sa poitrine,
et ce n’est que des mains de ce vieux militaire qu’il passe dans le
sein des sœurs de charité.
Et quelles déshonorantes commissions ne lui donne-t-on pas! Il escorte
le forçat dans sa chaîne, il coudoie l’insigne fripon dans une voiture,
il prête son bras sur les routes à la fille de joie, la honte du pays.
Cet honnête homme passe la moitié de sa vie avec des voleurs. Il
chemine pas à pas avec cette voiture grillée d’où partent des chants
obscènes; il y a des prisonniers dedans, il est prisonnier dehors. Il
traîne ces bandits à la queue de son cheval, comme ils vont traîner
le boulet au pied. Ces misérables s’entretiennent librement devant
lui, il les entend contre son gré; s’ils lui parlent, il leur répond,
il s’arrête s’ils sont fatigués, il sourit s’ils plaisantent; il
écoute leur argot, leurs refrains, leurs récits de vols et de fuite;
il est sans colère et sans orgueil, il n’approuve pas comme aussi il
ne les accable pas de ses mépris, lui qui en aurait le droit, lui
le champion de la justice, le vengeur de la bonne foi et des bonnes
mœurs outragées. Car, remarquez-le bien, il ne s’est pas corrompu en
pareilles compagnies, de pareils discours ne l’ont pas troublé un
moment. Sa conscience est impénétrable comme sa poitrine bardée de
cuir. Ces spectacles et ces propos glissent sur son cœur comme cette
pluie d’orage sur le fourreau de son sabre. Il connaît toutes les
chances du crime, il n’ignore ni ses ressources ni ses bénéfices; il
sait comment on est aisément riche, comment, avec un peu d’audace, des
scélérats vivent dans les délices de l’oisiveté et de la débauche; il
les a entendus conter leurs prouesses, il leur a vu vider des poches
pleines d’or. Ceci ne l’a jamais ému, il ne songe pas à ses travaux
incomparables, il ne songe pas à sa paie quotidienne de _trente sous!_
il demeure inébranlable et indifférent. Bien plus, il n’a qu’à vouloir,
il n’a qu’un mot à dire, qu’une chaîne à lâcher, qu’à fermer les yeux
un instant: tout cet or est à lui, sans effort, sans travail. On le
tente à toute heure, on l’éprouve de toutes façons; on l’a ébloui de
sommes énormes en sa vie, et cette pensée ne lui est jamais venue de
faillir un moment à ses redoutables devoirs.
Que vous dirai-je encore? Voulez-vous compter ses services, comptez
les fléaux; comptons-nous ses bienfaits, comptons les malheurs.
L’incendie s’allume dans la campagne, le feu dévore une grange, il
se jette le premier dans les flammes. Une bête féroce ravage les
environs, il guidera les battues. Des brigands infestent les bois,
il attaquera les brigands. Et dans ces périls renaissants, dans ces
courses aventureuses, dans cette misérable guerre sans gloire, qu’on
l’entoure dix contre un, qu’on lui crie de se rendre, qu’il soit sûr de
mourir, il n’hésitera point, il ne recule jamais: la loi meurt et ne se
rend pas, il faut que force reste à la loi; et s’il tombe alors, s’il
est vaincu, s’il expire criblé de coups, ce sang, dites-moi, ce sang
répandu obscurément, dans un champ, au coin d’un bois, sur le seuil de
notre foyer, s’en est-il versé de plus pur à Fontenoy ou à Waterloo?
Mais enfin, quelle récompense pourra payer de si longs et si rudes
services? quelle couronne civique gardons-nous à notre infatigable
défenseur? quel est le prix, pour la société, de cette vie et de cette
mort du gendarme? Les Invalides s’il vieillit, l’hôpital s’il est
malade, un coin de terre s’il meurt. Tant qu’il exerce son dur métier,
tant qu’il nous garde, tant qu’il se dévoue, _trente sous par jour_, je
l’ai dit! _trente sous_ et le mépris de ses concitoyens, la rancune des
fripons, la raillerie des sots, les haines d’une politique imbécile,
les malédictions de la foule, les huées des enfants, le pilori du
théâtre et les bons mots des plus méchants farceurs qui ne lui font pas
de trève et qui frappent à cet endroit sans relâche, tant ils savent
que là est la patience, le parfait courage et la parfaite résignation.
Si bien qu’ils l’ont à peu près tué, cet excellent et utile gendarme.
Les brocards l’ont entamé, les pavés ont fait le reste: ces choses se
valent en France. Il s’éteint donc tous les jours, et en lui va périr
ce mot qui restait dans la langue d’un fier et noble état d’autrefois:
je veux dire le beau nom qu’il portait, _gens d’armes_, _hommes
d’armes_. En effet, ce gendarme était, dans nos fastes, le reflet d’une
grande gloire, le dernier neveu, non indigne, des gens d’armes de
Bayard et du roi Henri.
Car, avant de finir, admirons ceci. Le gendarme n’a eu qu’à changer de
nom et d’habit pour se faire aimer de ce peuple qui le maudissait. Il
s’appelle _garde municipal_ à Paris. On l’exécrait en revers rouge, on
le supporte en revers jaune. C’est le même homme, le même gendarme. Il
y a la différence d’un galon. Et puis qu’on prenne en souci les colères
et les fantaisies de cette folle nation que nous sommes!
Édouard OURLIAC.
[Illustration: LE FACTEUR DE LA POSTE AUX LETTRES]
[Tête de page]