LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE.

EN parcourant de bas en haut la série des existences déplacées, depuis

la portière incomprise «qui n’a pas toujours tiré le cordon,» jusqu’à

la sous-maîtresse de pensionnat, qui aurait pu épouser le fils d’un

pair de France, on trouve la femme de charge, type grave et majestueux

qui ne rit pas ou qui ne rit guère, et auquel il faut nécessairement

associer la gouvernante, autre physionomie que Collin d’Harleville a

si parfaitement saisie et résumée dans le personnage de madame Evrard.

Au dessus de madame Evrard, mais bien au dessus, dans un monde tout

autre, dans des régions toutes nouvelles, loin du contact épais des

grands cousins venus d’Auvergne et des plaintes asthmatiques de ce bon

M. Dubriage, nous trouvons la demoiselle de compagnie, qui est à la

femme de charge ce que celle-ci est à la simple bonne d’enfants, ce

que l’intendant est au secrétaire, et le secrétaire au palefrenier; la

demoiselle de compagnie, objet de luxe, fantaisie de bon goût, réservée

exclusivement aux gens riches, et que la moyenne propriété ne connaît

que par ouï-dire; à peu près comme les services complets en vieux

Sèvres, les chevaux pur sang, les eaux de Bade, les migraines et les

vapeurs.

Une femme qui a des vapeurs ne saurait se passer d’une demoiselle de

compagnie.

A la cour, il y a les dames d’honneur et les dames _pour accompagner_,

et cela se conçoit. Toute reine, toute princesse a ses femmes, qui lui

servent de ministres, et portent au besoin la queue de sa robe. Voyez

l’ancienne tragédie: la femme suivante, _la confidente_, y est de

rigueur: Cléone pour Hermione, Céphise pour Andromaque, Fatime pour

Zaïre, Fulvie pour Émilie. Or, que sont ces dames, Fulvie, Fatime,

Cléone, Céphise et tant d’autres que nous pourrions citer, si ce ne

sont d’honnêtes et antiques demoiselles de compagnie? Mais aujourd’hui

les princesses et les reines marchent moins solennellement qu’au temps

de l’ancienne Rome; elles portent des robes plus courtes, elles ont

moins souvent occasion de s’évanouir. Elles ont aussi moins de secrets

à confier, ou, si elles en ont, elles les placent mieux, dans l’oreille

de leur mari, par exemple, ou de leurs cousins, ou de leurs oncles;

car aujourd’hui les souveraines ont de la famille comme de simples

bourgeoises. Les mœurs se sont ainsi graduellement modifiées. Les

confidentes de tragédie ont disparu comme les soubrettes de comédie.

Œnone a suivi la disgrâce de Marton. L’emploi de dame d’honneur, de

dame pour accompagner, de demoiselle de compagnie, est devenu, comme

vous le voyez, une véritable sinécure. Chacun se tient volontiers

compagnie à soi-même.

Et cependant l’emploi subsiste, comme chose de montre et d’apparat.

Bien des jours s’écouleront encore avant que nous voyions disparaître

l’écuyer cavalcadour, le héraut d’armes, la dame d’honneur, ces trois

non-sens! La demoiselle de compagnie surtout a de longues années

à vivre. A quoi sert-elle pour le moment? c’est ce qu’il convient

d’examiner.

Et d’abord que signifie le mot en lui-même? peut-on tenir éternellement

compagnie à quelqu’un? et si charmante, si spirituelle qu’on soit,

quelque grâce imprévue et toujours nouvelle qu’on puisse jeter dans

le discours, ne risque-t-on pas d’ennuyer à la longue et de laisser

soupçonner le fond du sac? on se lie d’une affection réciproque, on

finit par s’aimer, par se reconnaître indispensables l’un à l’autre,

et alors ce qu’on dit est toujours bien, le silence même a son charme.

Soit. Avouez pourtant que c’est un assez médiocre divertissement à

loger chez soi qu’une demoiselle de compagnie silencieuse. Les bouffons

autrefois devaient faire rire, sous peine du fouet. Une demoiselle de

compagnie n’est pas payée pour être taciturne.

Il faut donc qu’une demoiselle de compagnie, digne de ce nom, parle

et se taise, se montre et s’absente à propos. Ceci constitue tout

bonnement la plus complète, la plus sensible, la plus humiliante de

toutes les servitudes. Lorsque autrefois la dame suivante ramassait

l’éventail ou portait la queue de sa maîtresse, la tâche était toute

simple; elle savait à quoi s’en tenir. Mais maintenant que ses

attributions ont cessé d’être définies, la dame suivante, chargée

de quoi? de tenir compagnie à madame, ne sait plus où commence,

où s’arrête son emploi. Elle doit craindre d’aller trop loin et

de fatiguer, de trop demeurer et d’alanguir. Trop ou trop peu de

discrétion, double écueil! il faut beaucoup d’étude, beaucoup de sens,

beaucoup de sagacité pour tenir constamment le haut du pavé dans cette

route chanceuse. La moindre gaucherie, le moindre oubli, la plus petite

négligence suffit pour vous jeter, confuse et humiliée, aux fossés du

chemin.

Et voilà précisément pourquoi nulle position dans le monde n’est plus

gauche, plus fausse, plus gênante que celle-là. Une demoiselle de

compagnie appartient toujours par son esprit, par ses manières, par

son éducation, quelquefois même par sa naissance, à ce monde où elle

n’est admise, quoi qu’elle fasse, que sur un pied de dépendance et,

tranchons le mot, de domesticité. Que d’amertumes pour elle! que de

déboires secrets! que de fiertés blessées! que de combats au fond

du cœur! que de rougeurs bien ou mal dissimulées! On dit en parlant

d’elle: «C’est la demoiselle de compagnie!» ou bien: «Adressez-vous

à ma demoiselle de compagnie!» ou bien encore: «Je n’ai trouvé que

la demoiselle de compagnie!» Dirait-on avec plus de dédain: «C’est

ma femme de chambre... Adressez-vous à ma femme de chambre?» La

demoiselle de compagnie, par cela même qu’elle est payée, accepte

tacitement l’obligation d’endurer quelquefois les caprices de madame,

les maussades humeurs de madame, les emportements de madame. Une parole

fière, un geste superbe, équivaudraient à une démission, et nous

supposons que la demoiselle de compagnie a besoin de sa place.

Il n’est pas rare de rencontrer dans les _Petites-Affiches_, à

l’article _Demandes et offres_, entre un cheval à vendre et une

cuisinière à louer, l’avis suivant, précédé d’une main dont l’index est

allongé:

«On désire une demoiselle de compagnie d’une naissance distinguée, d’un

physique agréable, d’une instruction soignée, sachant la musique et

l’italien, pour voyager avec une famille anglaise. S’adresser franco à

M. R***, à Paris, poste restante.»

Victorine Dujarrier lut un jour cette annonce banale, et se prit à

réfléchir sérieusement que sa famille était pauvre, quoique honnête,

et que l’éducation qu’on lui avait donnée pouvait recevoir utilement

son emploi. En outre Victorine était jolie, elle était musicienne, elle

savait l’italien. Elle réunissait donc toutes les conditions requises.

Elle s’adressa à M. R***, poste restante, à Paris, et ne tarda pas à

recevoir une réponse ainsi conçue:

«Mademoiselle Dujarrier est priée de vouloir bien passer de midi à deux

heures, rue du Helder, n°...»

Que de pensées diverses, que d’émotions assiégeaient le cœur de la

jeune fille tandis qu’elle se rendait au lieu indiqué! C’était une

grande, une solennelle démarche que celle-là! Victorine hasardait

seule son premier pas dans le monde. Qui donc l’eût accompagnée? Son

père était malade et tombé presque en enfance. Sa mère? Elle n’avait

plus de mère. C’était une marâtre qui maintenant commandait au logis,

et Victorine n’avait ni appui, ni affection à attendre de ce côté-là.

Victorine était isolée, sans guide et sans conseil, portant à elle

seule la terrible responsabilité de son avenir.

Arrivée rue du Helder, elle s’informa. La maison de M. R***, un peu

triste au premier abord, comme sont la plupart des modernes hôtels de

la Chaussée d’Antin, étalait une belle façade sur la rue. La porte

cochère, exactement fermée, ressemblait à la porte d’un riche sépulcre,

tel qu’il s’en élève dans les quartiers aristocratiques du cimetière

de l’Est. Victorine frappa discrètement; un des battants s’ouvrit et

laissa voir une cour extrêmement triste aussi, formée de grands murs

peints à l’huile et figurant une tenture de coutil; à droite, deux

ou trois lucarnes, en forme de losanges, indiquaient la remise et

l’écurie. Un domestique à veste rouge nettoyait des harnais sous une

espèce de hangar, tandis que le concierge, également vêtu de rouge

et coiffé d’une casquette de livrée, jetait force seaux d’eau sur

les dalles du vestibule pour en faire disparaître quelques taches mal

séantes. Bref, l’aspect de cette maison annonçait la fortune et ce

que les Anglais appellent le _comfort_. Et cependant je ne sais quoi

de terne et de morose assombrissait cette demeure et faisait asseoir

l’ennui sur la première marche de l’escalier.

Quand Victorine entra dans le salon, M. R***, qui était profondément

abîmé dans une bergère et dans la lecture d’un journal, se leva, et

fit en souriant trois pas vers la jolie visiteuse. Elle tremblait, il

l’encouragea, lui offrit la main, la fit asseoir, et engagea avec elle

une conversation de lieux communs, dont je vous fais grâce pour venir

directement au fait, comme y arriva finalement M. R***, après une foule

de banalités et de politesses.

«Mademoiselle, lui dit-il, je passe ordinairement six mois de l’année

en province, dans un château assez maussade que je possède aux environs

de Valence. Ce n’est pas là le séjour que je vous proposerais. Ma femme

l’habite en ce moment; nous ne ferions que l’y aller rejoindre, et de

là nous partirions pour l’Italie. Madame R*** sera ravie de vous voir,

de vous connaître. Il y a longtemps qu’elle me demande une demoiselle

de compagnie, et ce sera pour elle une joie de saluer en vous une amie,

une amie si charmante et si spirituelle.

--Monsieur... interrompit timidement Victorine en baissant les yeux.

--Non, ce que je vous dis là est l’expression sincère de ma pensée.

Vous me plaisez, mademoiselle, vous me plaisez beaucoup, et je serais

enchanté de pouvoir faire quelque chose pour votre bonheur...»

L’accent avec lequel ces derniers mots furent prononcés parut étrange à

Victorine. Elle regarda pour la première fois M. R***, et lui demanda

si son intention était de rester longtemps en Italie.

«Fort longtemps, répondit-il d’abord. Puis baissant la voix: aussi

longtemps que vous voudrez.»

Victorine recula doucement son fauteuil, car M. R*** s’était

singulièrement rapproché d’elle, tout en parlant.

L’entretien fut dès lors animé et véhément du côté de M. R***, qui

s’était pris d’un réel enthousiasme pour les beaux yeux de la jeune

fille. Il prodigua les flatteries, les offres de services, les

promesses. Il fit briller les reflets chatoyants de sa fortune, le

luxe de sa livrée, il fit enfin tout ce que fait un homme riche,

médiocrement spirituel, qui veut subjuguer le cœur d’une jeune fille en

s’adressant à sa vanité.

Mais Victorine ne comprit rien à cette habile stratégie du Lovelace:

elle ne comprit pas pourquoi cet homme étalait ainsi à ses yeux son

faste et son opulence; novice qu’elle était, elle s’étonna d’être

l’objet d’un tel empressement. Elle était venue tremblante, tout

émue de sa démarche, agitée par la crainte d’un refus; et elle se

voyait accueillie, elle se voyait fêtée, flattée, comblée d’éloges et

d’adulations par un homme riche, qui ne la connaissait pas, et qui

aurait pu prendre vis-à-vis d’elle les airs superbes d’un protecteur.

D’abord la façon tout affable dont M. R*** venait au-devant d’elle

enchanta Victorine: mais bientôt la singularité même de cet accueil

excessif donna à penser à la pauvre enfant, qui commença à s’inquiéter

de sa situation. Dès ce moment ses paroles devinrent plus rares, ses

questions plus brèves, elle ne songea plus qu’aux moyens d’effectuer

sa retraite le plus discrètement, le plus promptement possible. R***

s’aperçut du peu de succès de ses séductions et pensa qu’il ne s’était

pas fait suffisamment comprendre. Il résolut de s’expliquer mieux, et

changeant brusquement de ton:

«Mademoiselle, dit-il à la jeune fille étonnée, à quoi servent les

détours? Vous êtes venue ici persuadée sans doute que vous y trouveriez

une femme, et vous m’y trouvez, moi; vous m’y trouvez seul, et vous

n’en paraissez pas extrêmement surprise. Ne voyez-vous pas bien quelle

est notre position réciproque, et que tout ce que je vous ai dit

jusqu’ici de ma femme, et de mon château, et du dessein où j’étais de

vous présenter comme demoiselle de compagnie à madame R***...

--Eh bien, monsieur?...

--Que tout cela est mensonge, invention, chimère, et que madame R***

n’a jamais existé, et que je suis garçon, et que je n’ai pas de château

aux environs de Valence, et que je m’ennuie de ma solitude, et que je

cherche une demoiselle de compagnie _pour moi_, et que...»

Victorine était levée dès le premier mot.

«Permettez que je me retire, monsieur, interrompit-elle froidement.

--Mais, mademoiselle, observa doucement M. R***, pourquoi donc

êtes-vous venue?»

Ainsi se termina l’entrevue. Victorine fit une profonde révérence à M.

R*** et sortit de cette maison pour n’y plus rentrer.

Quelques traits de cette aventure se retrouvent dans l’histoire de

certaines demoiselles de compagnie, que leur vocation prédestine à

peupler la solitude des célibataires. M. R*** pouvait fort bien y

être trompé, et l’on ne doit pas s’étonner de cette question toute

simple _Pourquoi donc êtes-vous venue?_ C’est qu’en effet, puisque

Victorine était venue, elle était censée savoir de quoi il s’agissait.

Si elle eût eu quelque expérience, elle ne se fut pas prise, comme

une innocente, au piége décevant de l’annonce, et M. R*** n’eût pas

reçu sa visite. Tenir compagnie à un homme seul, cela est délicat et

chanceux, et prête fort à dire aux langues médisantes. Il est juste

d’ajouter aussi que rarement une demoiselle de compagnie exerce de

semblables fonctions. C’est ordinairement auprès des femmes, et plus

particulièrement auprès des demoiselles que leur office les retient.

Expliquons-nous.

On sait que ce qui séduit le plus une jeune fille dans la perspective

du mariage, c’est la liberté dont jouit une femme mariée. La liberté!

mot magique et vibrant! Dans un mari, ce qu’on aime le plus, ce n’est

pas toujours le mari, mais bien le droit d’être appelée _madame_, de

porter un cachemire et des diamants. Nous parlons là des premières

ambitions d’un cœur ignorant de soi-même, que rien n’a encore ému, et

dont chaque battement correspond à une pensée de coquetterie et de

frivolité. Mais après ces premiers désirs de pensionnaire émancipée,

viennent quelquefois des velléités plus sérieuses, des concupiscences

réelles. On en vient à réfléchir que la vie est bien triste, le

tête-à-tête bien monotone; que monsieur nous fait vivre trop retirée,

et après tout on n’est plus un enfant; que nous sommes _mariée_,

c’est-à-dire _libre_, et que nous pouvons recevoir qui bon nous semble

et aller où il nous plaît, sans difficulté. A quoi bon, en effet, être

mariée, si l’on ne jouit pas de la clef des champs? Le libre arbitre

est une des immunités conjugales. Un mari, c’est un passeport.

Mais pour celles qui n’ont point de mari, pour ces pauvres incomprises

qui n’ont pu se procurer de passe-port, et de qui la vie inquiète se

passe dans la crainte de se voir arrêtées à la douane de l’opinion,

pour celles-là surtout, notre civilisation charitable a inventé la

demoiselle de compagnie. Bienheureuse invention! la demoiselle de

compagnie est un porte-respect contre lequel vient se briser la

rage impuissante du _Qu’en dira-t-on_. Le moyen de médire de madame

_une telle_ qui a une demoiselle de compagnie? n’est-ce pas là un

bouclier, un rempart suffisant? La demoiselle de compagnie remplace

avantageusement le mari absent. Elle est attentive, complaisante, elle

sait se retirer à propos, ce que ne ferait peut-être pas toujours le

mari, fût-ce même l’époux débonnaire de la chanson du _Sénateur_.

Ce n’est pas tout. Dans certaines circonstances difficiles, la

demoiselle de compagnie pousse le dévouement jusqu’à prendre pour

son compte les amants de madame. Elle devient l’éditeur responsable

des aventures galantes: c’est elle qui reçoit les messages pour les

transmettre à qui de droit, c’est elle qui fait les réponses. C’est

elle que la malignité du monde accable de sarcasmes. La médisance, mise

en défaut par elle, s’attaque à elle seule. La demoiselle de compagnie

accepte le côté pénible du rôle dont madame a tout l’agrément. Ainsi se

trouve appliqué le fameux _sic vos non vobis_.

Mais toute médaille a son revers. Après avoir analysé quelques-uns

des avantages de la demoiselle de compagnie, il est juste de faire

connaître ses inconvénients.

Ainsi, contrairement à l’exemple qui vient d’être cité, il arrive

souvent que la réputation de madame sert de plastron à la demoiselle de

compagnie. Les comédies sont pleines de quiproquos semblables, lesquels

se renouvellent journellement dans le monde. Les aventures de la dame

suivante sont fréquemment attribuées à sa maîtresse, qui devient ainsi

responsable des billets doux, des escalades nocturnes, des mauvais

propos et des coups d’épée qui se commettent dans les environs, et dont

une autre a le profit. Que de vertus intactes et jusque-là respectées,

compromises tout-à-coup par le voisinage dangereux d’une demoiselle

de compagnie, sauvegarde trompeuse, préservatif impuissant, arme qui

devrait protéger et qui tue! On a vu l’autre nuit un homme rôder sous

les fenêtres de l’hôtel. Évidemment, c’était pour madame. On remarque

que le jeune comte Horace de *** prolonge fort tard les visites qu’il

fait chez madame la vicomtesse. On ne s’informe pas si ces visites sont

des tête-à-tête, ou si (ce qui est vrai) la présence de la demoiselle

de compagnie est le véritable attrait qui retient le jeune comte. On

se hâte de prononcer, en ricanant, que la jolie vicomtesse a le cœur

pris, et voilà une réputation de femme jetée au vent des causeries

parisiennes. Alors, que faire? à quel parti s’arrêter? garder la

demoiselle de compagnie? c’est réchauffer un serpent; la congédier?

c’est donner gain de cause aux propos de la malignité, qui ne manquera

pas de dire que l’on s’est débarrassé d’un témoin incommode. Égale

perplexité des deux parts! Plaignons la femme qui se trouve réduite à

choisir entre ces deux fâcheuses extrémités.

Pour prévenir un malheur semblable, la plupart des femmes qui se

donnent le luxe d’une demoiselle de compagnie, se la donnent laide ou

à peu près: imitant en cela la tactique généralement suivie à l’égard

des femmes de chambre, autre espèce dangereuse! Mais quand soi-même on

est laide, la grande difficulté est de trouver plus laide que soi. Au

besoin, on choisit plus vieille, et le même but est rempli. Il y a en

ce genre des assortiments très curieux.

Les attributions de la demoiselle de compagnie consistent

principalement à suppléer la maîtresse de la maison, lorsque celle-ci

est indisposée ou absente, _à faire les honneurs_ à sa place, à

recevoir pour elle les visites, à éconduire doucement les importuns,

ceux qu’on ne veut pas voir. Cet emploi demande beaucoup de tenue et

de sagacité. Certaines demoiselles de compagnie finissent par être

plus réellement maîtresses que la maîtresse elle-même. Celle-ci, à la

longue, se trouve occuper la seconde place et jouer le second rôle.

C’est une véritable abdication.

La demoiselle de compagnie exerce en outre quelquefois les fonctions de

_lectrice_. C’est une variété du genre. La lectrice est ordinairement

une grande sérieuse personne entre deux âges, qui a eu de la fortune,

des aventures et des malheurs. Écoutez-la: sa vie est une interminable

odyssée qu’il vous faudra ouïr du premier chant jusqu’au dernier, ou

plutôt jusqu’à l’avant-dernier, car la pauvre femme souffre encore

et souffrira longtemps. Sa spécialité est de souffrir. Elle a des

sympathies littéraires, des velléités de _bas-bleus_. Elle écrit un

roman pendant ses loisirs, un roman dont elle est l’héroïne, et où l’on

verra combien il est pénible de ne plus être ce qu’on a été, et combien

de dégoûts naissent d’une fausse position, et que la résignation est

une vertu sublime, et qu’autrefois Apollon garda les troupeaux chez

Admète, et mille autres choses tout aussi consolantes et aussi neuves.

Pour faire diversion aux chagrinantes réminiscences qui viennent

l’assiéger parfois, la lectrice soupire de temps en temps des vers, des

vers d’amour, gothiques et romantiques, des vers qu’elle écrit «avec

son cœur...» sans prétention, sans arrière-pensée, car elle n’aspire

pas, la pauvre colombe blessée, à acquérir ce que nous autres nous

appelons gloire... Eh, de quoi lui servirait la gloire, à elle qui a

manqué sa vocation ici-bas! La vocation de la lectrice, sachez-le bien,

c’était d’être grande dame, d’être riche, titrée, d’avoir un opulent

blason sur les panneaux de ses équipages, et cinquante bonnes mille

livres de rente, en terres, forêts et châteaux. A quoi, bon Dieu!

a-t-il tenu qu’elle possédât tout cela! un étranger, beau comme les

amours, possesseur d’une belle âme et de nombreux millions, est venu,

il y a peu d’années, et a demandé sa main. Le père de la lectrice

vivait alors, père intraitable et violent s’il en fut. Ce père féroce

ne crut pas à la sincérité du noble étranger qui offrait son opulence.

Il pensa que l’Américain ourdissait le plan d’une infâme séduction.

En vain celui-ci offrit-il d’aller réaliser sa fortune outremer, en

vain demanda-t-il trois mois pour ce voyage, trois mois? qu’était-ce

que cela! l’inflexible père refusa. Et l’étranger partit la mort dans

l’âme: et, depuis ce jour, on n’a plus reçu de ses nouvelles, et

maintenant la lectrice est seule au monde, car son entêté de père est

mort en lui laissant sa bénédiction--et des dettes. Chaque jour la

lectrice s’attend à voir revenir l’étranger, mais l’étranger ne revient

pas. Il s’est marié devers les bords de l’Orénoque, avec la fille d’un

riche planteur de la Guyane, qui lui a apporté en dot cent cinquante

nègres et mille arpents de rocou et de tabac.

Il n’est pas rare que la lectrice, à force de faire de l’élégie, à

force de regretter et de se lamenter, parvienne à intéresser à son sort

quelque général goutteux, quelque noble reste de l’Empire, pensionné et

décoré, dont la vieillesse a besoin de soins et d’affection. Et voilà

notre héroïne mariée; la voilà, elle aussi, riche. Hélas! ce dénouement

n’est pas tout-à-fait celui du roman qu’elle avait échafaudé. Le

général est vieux, exigeant, malingre, un peu bourru, très bourru;

et il parle bien souvent de l’empereur. Et voilà notre Indiana toute

trouvée. Quelle différence c’eût été, si notre lectrice eût épousé le

jeune et opulent Américain!

Heureusement il y a toujours quelque part un neveu, mauvaise tête et

joli garçon, qui arrive à point nommé de sa garnison pour offrir des

consolations à la femme de son oncle. Règle générale: les fils de

famille et les neveux sont un terrible voisinage pour les demoiselles

de compagnie.

On pourrait renverser la proposition et dire, avec plus de justesse

encore, que les demoiselles de compagnie sont un voisinage des plus

dangereux pour les neveux et les fils de famille.

Nous nous proposions de clore ici cette étude; mais nous nous

apercevons à temps qu’une dernière variété manque à la présente

monographie, variété importante et sans laquelle notre travail

demeurerait incomplet. Descendons rapidement les échelons sociaux, et

nous rencontrerons quelque part la demoiselle de compagnie _associée_,

type exceptionnel, sorte de Bertrand femelle placé là comme le

complément indispensable d’un luxe menteur: la demoiselle de compagnie,

meuble de prix, meuble d’emprunt, qui impose aux badauds comme les

somptueuses devantures de nos marchands et leurs précieux comptoirs

d’acajou. Toute maîtresse de tripot a sa _demoiselle de compagnie_, qui

l’aide à faire aux provinciaux les honneurs du lieu; c’est l’éternelle

association de Macaire et de son ami Bertrand retournée au féminin.

La demoiselle de compagnie qu’on vient de voir n’est pas exempte

d’ambition. Elle rêve aussi, elle, un avenir brillant, des titres,

un carrosse, une loge à l’Opéra! Elle attend chaque jour l’Américain

souhaité. Mais, hélas! moins heureuse que la lectrice dont nous

parlions tout-à-l’heure, en fait de colonel de l’ex-garde, notre

_associée_ n’a sous la main que le baron de Wormspire; elle aime mieux

se faire veuve, et, avec des protections, elle arrivera, n’en doutons

pas, à se créer un sort quelconque, une _position sociale_: quelque

jour nous la verrons ouvreuse de loge, par exemple, ou revendeuse à la

toilette, ou maîtresse de table d’hôte, ou chercheuse de remplaçants;

à moins que d’ici là la sixième chambre ne s’en mêle, auquel cas la

présente biographie ne suffirait plus à nos lecteurs, et nous serions

obligés de les renvoyer de la collection des _Français_ à celle de la

_Gazette des Tribunaux_.

=CORDELLIER DELANOUE.=

[Illustration: LE GENDARME]

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Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 19 / 62 题