VOUS avez passé la nuit au bal.--Il est midi.--Vous vous levez, l’œil
encore appesanti par le sommeil. On sonne à votre porte.
«Qui est-ce qui est là?--Le facteur qui demande à parler à
monsieur.--Le diable t’emporte!» Et tout en murmurant ces paroles d’un
fatal augure pour le visiteur, vous ouvrez.
«Monsieur, c’est votre facteur qui prend la liberté de vous souhaiter
la bonne année et de vous offrir un almanach.»
A l’audition de cette formule, prononcée le plus souvent d’un air
riant par un homme d’une quarantaine d’années, à la taille moyenne,
aux formes nerveuses et ramassées; à la vue de cette main qui, parmi
plusieurs douzaines de cartons, choisit avec un tact tout particulier
celui qui convient le mieux à vos goûts ou à votre condition, un
frisson involontaire vous saisit. Ces trois mots--_la bonne année_--ont
suffi pour faire dérouler devant votre esprit un cercle infini d’idées
pauvres et maussades. Vous avez reconnu tout d’abord l’approche du 1er
janvier, jour néfaste pour qui n’est plus un enfant, époque fatale où,
de peur de manquer à des usages généralement reçus, on doit tout à la
fois se faire banquier et comédien.
Au facteur appartient de temps immémorial le soin de nous avertir
chaque année du moment où nous allons être appelés à jouer l’un et
l’autre de ces rôles; et comme aujourd’hui vous n’en êtes pas à votre
coup d’essai, vous reconnaissez cette attention prévenante par le don
de quelques pièces de monnaie proportionné à l’étage que vous habitez
et à votre générosité. Par forme de conversation même, et quoique
dans toute l’année vous ne receviez peut-être pas dix lettres à votre
adresse, vous avez recommandé pour l’avenir le plus grand soin dans
leur remise; ce qui, soit dit entre nous, produira autant d’effet que
cette suscription, _très pressée_, par laquelle de fort honnêtes gens
croient encore de nos jours imprimer à leur correspondance une célérité
extraordinaire.
Votre facteur a promis, et, modifiant son salut suivant l’importance
de l’_étrenne_, il s’est retiré en toute hâte, car à cette époque les
instants lui sont chers. De votre côté, regrettant presque le petit
présent que vous n’avez pas osé lui refuser, et comparant d’un coup
d’œil les recettes multipliées qu’il va faire, avec les dépenses
excessives dont sa présence vous a annoncé le retour, vous vous
surprenez à dire avec un gros soupir: «C’est un bon métier que celui de
facteur!»
Le connaissez-vous, ce métier, pour en parler ainsi?--Non, sans doute;
et cependant vous ne pouvez faire un pas, à quelque heure, dans
quelque quartier que ce soit, sans rencontrer une des quatre cent six
individualités de ce corps utile, qui chaque jour parcourt nos rues en
tous sens.
Permettez-moi donc de vous apprendre ce qu’il est, et, comme le froid
pique, fermons bien les portes, jetons une bûche dans le foyer,
asseyons-nous et écoutez-moi.
Autrefois, ou plutôt avant la Restauration,--je me dispenserai, avec
votre permission, de remonter à des temps plus éloignés,--les facteurs
étaient choisis dans l’armée. Quiconque avait eu le bonheur de rentrer
en France muni des trois membres nécessaires, c’est-à-dire de deux
jambes et d’un bras, fût-ce le droit, fût-ce le gauche, était apte
à remplir ces fonctions; et en ce moment même il existe encore tel
échantillon mutilé de ces _temps de gloire et de victoire_, qui, après
avoir perdu une partie de lui-même à Leipsick, se sert habilement de
celles qui lui restent pour donner à ses confrères _tout entiers_ les
meilleurs exemples de zèle et d’activité.
Aujourd’hui ce mode de recrutement n’existe plus, et le civil seul
est appelé à remplir les vacances. Les élus sont presque tous des
jeunes gens de dix-huit à vingt ans. Ils exerçaient un état; le manque
d’ouvrage, la maladie, les ont engagés à y renoncer; mais, à moins
qu’ils ne fussent fils de facteurs,--et dans ce cas même il est à
remarquer qu’ils ne se décideront jamais à suivre la condition de leur
père qu’après avoir tâté d’une autre profession,--il leur a fallu, pour
réussir, autant de protections au moins que s’il se fût agi d’obtenir
une place de préfet ou de conseiller-maître à la cour des comptes. Des
certificats de toute nature, l’appui des cinq ou six députés de leur
département, des apostilles de ministres, voire même de princes, n’ont
été que suffisants pour faire sortir leurs noms des cartons poudreux
du personnel où ils gisaient en compagnie de quelques centaines de
demandes condamnées la plupart à une réclusion perpétuelle.
Une fois admis, le _Leveur de boîtes_, tel est son titre pendant les
premiers pas de la nouvelle carrière qu’il va parcourir, reçoit de
l’administration un double habillement complet. Chacun d’eux consiste,
comme on sait, dans un habit bleu de roi, à parements et collet rouges,
dans une double paire de pantalons, les uns de drap gris mêlé, les
autres de coutil, suivant la saison; le tout rehaussé d’un petit
collet de drap marengo pompeusement qualifié du nom de manteau et dont
l’usage ne doit pas être moindre de quatre ans et demi, aux risques et
périls de l’_homme_ qu’il est destiné à protéger contre toutes les
intempéries; ajoutez à cela un chapeau rond de cuir verni, coiffure
brûlante en été, glaciale en hiver, dont, en cas d’averse, les bords
étroits remplissent merveilleusement l’office de gouttière au détriment
de celui qui la porte, et vous aurez une juste idée de la tenue de nos
facteurs parisiens.
Tenue est le mot; car ils sont soumis à une organisation toute
militaire.
Divisés en dix-huit _brigades_ dont le service alterne de
_distribution_ en _distribution_, subdivisés par quartiers, ils doivent
une obéissance passive au facteur chef, espèce de sous-officier préposé
à la conduite de chaque brigade et qui, à ce titre, reçoit une broderie
d’or au collet, cent écus de haute paie annuelle, et l’espoir vraiment
ambitieux de passer un jour employé à quinze cents francs.
Un habit mal boutonné, des guêtres, un col différant quelque peu du
modèle d’uniforme, sont autant de sujets de punition.
Le réglement des facteurs n’a pas moins de cent vingt-deux paragraphes,
et tout en reconnaissant combien sont sages et nécessaires les
dispositions pénales qu’il renferme, appliquées aux cas, heureusement
si rares, de violation de cachet, de suppression de lettre, de
malversation, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que plusieurs
de ces articles sont d’une sévérité extraordinaire. Nous aurons bientôt
occasion d’en parler. Revenons à notre leveur de boîtes.
Attaché à l’un des neuf bureaux d’arrondissement qui, désignés chacun
par une des lettres de l’alphabet, depuis A jusqu’à I, se partagent, à
l’aide de deux cent vingt-cinq petites succursales, le soin de subvenir
aux besoins épistolaires de la capitale, il est spécialement chargé de
faire sept fois par jour, aux heures dites, la levée des boîtes situées
dans les limites de son _chef-lieu_; à son activité se recommandent
encore, dans l’intervalle des tournées, le _tri_ et le _timbre_ des
lettres, et, à tour de rôle, l’ouverture, le nettoiement et la garde du
bureau; puis, pour rémunération de ces travaux continuels, il reçoit,
après deux mois, le premier étant retenu au profit de la caisse des
pensions, 47 francs 50 centimes, modique somme destinée pendant deux ou
trois ans à être le seul salaire mensuel auquel il aura droit. A moins
d’être rentier, on ne peut se permettre un tel désintéressement.
Ce premier temps écoulé, la position du néophyte subit un immense
changement. Il était _surnuméraire facteur_, il devient _facteur
surnuméraire_. Cette seconde période est loin d’améliorer sa position,
car ses appointements demeurent les mêmes; et si d’abord il ne lui
fallait que des jambes, maintenant il est indispensable qu’il ait en
outre de la tête et de la mémoire.
Appelé sans cesse en effet à partager les fonctions du facteur en pied
qu’une indisposition ou toute autre cause éloigne de son service, il
subit les chances d’une grave responsabilité et n’a d’autre avantage,
aux termes du réglement, que l’allocation d’une indemnité journalière
de 75 centimes due par le facteur absent. L’usage, plus généreux,
veut, il est vrai, que ce chiffre soit doublé, et le remplaçant reçoit
dix sous par tournée en temps ordinaire et un franc dans les mois
d’étrennes, c’est-à-dire en décembre et janvier.
Hier à Chaillot, aujourd’hui à la Chaussée d’Antin, demain au faubourg
Saint-Antoine, le surnuméraire, s’il se mêlait d’écrire, pourrait mieux
que personne donner une description exacte des différents quartiers de
Paris, des mœurs et des usages sociaux de leurs habitants. Il les a vus
le matin, le soir, à toute heure. Il a surpris la joie du riche rompant
un cachet de deuil; il a compati à la douleur du pauvre pleurant
à la nouvelle d’une perte qui met un terme à sa misère. Confident
involontaire de bien des peines, de bien des joies, sa discrétion est
à l’épreuve. Ces lettres que, chaque jour, il manie par milliers, du
contenu desquelles dépendent peut-être la vie, l’honneur, la fortune de
vingt familles, il en est venu, à force d’habitude, à les regarder avec
une égale indifférence. Le chiffre de la taxe est la seule chose qui le
préoccupe. Tous les événements qui se partagent la destinée de l’homme,
toutes les passions qui fermentent au fond de notre cœur, se réduisent
à ses yeux aux proportions d’une inscription banale, telle que: _parti
sans laisser d’adresse_, ou _mort; héritiers inconnus_.
Et ne vous étonnez pas d’une telle insensibilité! La poste de Paris ne
manipule pas moins de cinquante-quatre mille lettres par jour, et, un
chiffre aussi élevé une fois atteint, qu’il s’agisse d’hommes ou de
feuilles de papier, tout devient marchandise. Demandez à l’histoire
quel cas Alexandre et Napoléon faisaient de leurs semblables?
D’ailleurs notre surnuméraire a déjà 6 ou 7 ans de service. Il vient de
passer en pied.
Que si jamais, dans une nuit d’hiver bien noire, par une pluie
battante, vous parcouriez nos rues à quatre heures du matin, vous
y rencontreriez incontestablement trois espèces d’êtres animés: le
voleur rentrant après avoir _travaillé_, le chien caniche sans asile
et l’employé des postes ou le facteur.--Nous ne nous occupons en ce
moment que de celui-ci--se rendant au _centre_, c’est-à-dire rue J.-J.
Rousseau. L’eau tombe à torrents; le vent redouble de furie. Que feront
nos trois compagnons de route? Le voleur entrera au premier cabaret
ouvert,--il y en a à toute heure;--le chien se mettra à l’abri; le
malheureux _postier_ seul continuera sa route, car l’instant fatal
approche, et une minute de retard suffirait pour lui mériter la
première fois cinq, la seconde fois quinze jours de suspension, en
d’autres termes, pour le priver du sixième ou de la moitié de ses
faibles appointements.
Il arrive enfin à l’administration, essoufflé, trempé; mais au lieu de
prendre quelques moments d’un repos nécessaire, au lieu de réchauffer
ses membres transpercés, il n’a que le temps de répondre à l’appel, et
se rangeant à l’alignement de sa brigade, qu’il reconnaît au numéro
brodé sur le collet des camarades qui la composent, il entre, au pas
ordinaire, sous la conduite du chef facteur, dans la salle destinée aux
travaux préparatoires à la distribution.
Suivons-le dans ce sanctuaire interdit aux profanes et assez vaste pour
renfermer tout à la fois une _tribune_ élevée, du haut de laquelle
préside le chef du service de Paris; un bureau destiné aux commis
chargés du _contrôle des produits_, et neuf tables dont la dimension
permet à seize hommes de prendre rang à l’entour de chacune.--Les
absents ont été pointés, remplacés.--On s’est assis.--Silence général
et attention!--Au coup de sonnette qui répond au dessus de leur table,
les chefs facteurs se rendent au bureau pour y reconnaître le compte
de la taxe des lettres destinées à leur arrondissement.--Apportées
par quinze malles qui, parties des diverses extrémités de la France,
arrivent toujours à Paris de trois à cinq heures,--à moins qu’elles
ne soient du nouveau modèle,--ces lettres ont été, ce matin même,
par les soins des employés de la division du départ et de l’arrivée,
extraites des 3,700 dépêches qui les renfermaient. Constater leur
montant, reconnaître les _chargements_, les _lettres recommandées_,
celles _affranchies_ et en _passe_, les journaux ou imprimés de toute
nature qui les accompagnaient, les diviser à l’aide de grands casiers
dont chaque compartiment représente un arrondissement, établir autant
de décomptes séparés, former de nouveaux paquets immédiatement apportés
au contrôle des produits, tout cela a été l’affaire de trois quarts
d’heure, d’une heure au plus.
Le chef facteur a terminé sa vérification. Le voilà responsable des
lettres qu’il a _prises_ en _charge_ et qu’à l’instant il jette au
milieu de sa table. Commence alors un travail vraiment extraordinaire.
Toutes les mains se mettent en mouvement, les lettres volent d’un
homme à l’autre, se croisent, s’entre-choquent avec une rapidité
inexprimable. On cherche encore à deviner comment chacun peut se
reconnaître dans cette mêlée générale, et déjà le _tri par quartier_
est terminé.
C’est alors que le facteur doit être tout œil, tout chiffre. Devenu
comptable à son tour des lettres amassées devant lui et qu’il dispose
suivant son itinéraire, il ne peut, sans s’exposer à une nouvelle
suspension, toujours de cinq à quinze jours, faire une erreur, fût-elle
même de 50 centimes, dans le total qu’il annonce, et dont le montant,
combiné avec les additions réunies de ses collègues, doit représenter
la somme primitivement reconnue par son chef de brigade.
Le premier travail de la journée est terminé. Le facteur a fidèlement
exécuté les diverses manœuvres qui lui sont imposées. Tantôt, à
l’appel des adresses incomplètes, il a, comme l’écolier en classe,
silencieusement porté la main droite au dessus de sa tête, pour
annoncer que la lettre était distribuable dans son quartier; tantôt
il s’est levé _de sa personne_, et prenant la position du soldat sans
armes, a fait face de la manière la plus immobile à la tribune du
moniteur... je veux dire du chef du service de Paris. Un nouveau coup
de sonnette, signal du départ, a répondu à ce dernier exercice.
Chaque brigade se retire en bon ordre pour rejoindre son omnibus, qui
l’attend dans la cour du Méridien. Vingt fois déjà vous avez rencontré
ces longues voitures, à la couleur brune, aux panneaux décorés, je ne
sais trop pourquoi, des armes d’Angleterre, aux rideaux de coutil,
ce qui ne laisse pas que d’être très sain pour des gens mouillés
d’abord jusqu’aux os, et exposés ensuite, pendant une heure ou deux,
à la chaleur combinée du gaz et d’un foyer ardent. Peut-être même
vous êtes-vous demandé comment dans une ville comme la nôtre, où déjà
tant de véhicules embarrassent les rues et compromettent la vie des
passants, le moyen évidemment adopté pour donner plus de célérité à la
distribution des lettres était précisément celui qui, à la première
vue, semblait le plus propre à la retarder en augmentant ces mêmes
embarras et accroissant les dangers des piétons!--Question vraiment
fort raisonnable, mais à laquelle, pour mon compte, je ne saurais
répondre, puisque, depuis cette innovation, les sept distributions de
lettres qui existaient dans Paris ont été réduites à six, le tout à
l’avantage du public, qui, grâce à l’apposition d’un nouveau timbre
constatant l’heure de la levée, a du moins en recevant ses lettres
le lendemain, l’intime satisfaction de savoir qu’elles auraient
facilement pu lui être remises la veille.
Quoi qu’il en soit, notre facteur, portant, en sa qualité de nouveau,
le n° 16 gravé sur l’écusson qui brille à la gauche de sa poitrine,
est descendu le dernier de sa voiture. Malheur à lui s’il a oublié
d’en relever le marche-pied! _trois jours de suspension_ suffiront à
peine à l’expiation d’une faute aussi préjudiciable aux intérêts de
l’État.--Tout ceci vous paraît bien sévère, bien minutieux; mais c’est
le revers de la médaille. Regardez le beau côté.
Notre homme est enfin facteur en titre. Il a ses 800 francs
d’appointements, à la retenue près. Le voilà avec une boîte, un
quartier, pouvant dire avec une certaine suffisance: Mes pratiques, mes
portières....
La portière joue un grand rôle dans l’existence du facteur. Elle est
à son égard ce que, suivant les naturalistes, sont au corps humain
ces insectes agiles dont la morsure active la circulation du sang et
réveille les natures endormies. Aussi portières et facteurs sont-ils
en hostilités perpétuelles, et si jamais le paradis tardait à s’ouvrir
devant un de ces derniers, c’est qu’à coup sûr on aurait omis, en
pesant ses mérites, de mettre dans la balance les actes innombrables
de patience et de longanimité pratiqués, sa vie durant, à l’égard des
_dames du cordon_.
Suivons le nouvel élu dans sa première tournée. Qu’il fasse la rue en
_tricotant_, c’est-à-dire en allant successivement des numéros pairs
aux numéros impairs, ou qu’il la desserve en _impasse_, ce qui s’entend
d’une distribution commencée par un côté et terminée par l’autre, il ne
peut tarder à trouver un obstacle. A sept heures du matin, en hiver,
peu de gens sont levés et beaucoup de portes sont fermées.
Il saisit un marteau et frappe un premier coup;--rien.--Même manége une
deuxième, une troisième fois;--silence complet.--Impatienté d’attendre,
car ses minutes sont comptées, il fait vibrer le fer avec violence.--Le
cordon est tiré. «Que diantre! madame Bertrand, ouvrez donc plus
vite.--Vous v’là bien gâté, répond la portière en se levant à moitié
de son lit; comme si j’avais besoin de vot’ visite si matin!--Trois
lettres, 36 sous.--Je m’endormais à peine; le locataire du second
qu’est rentré qu’à cinq heures; si ce n’était le moment des étrennes,
je l’aurais joliment laissé dehors.--Vite, mon argent!» Mais déjà
madame Bertrand s’est retournée du côté de la ruelle et a recommencé
à dormir. Pour rattraper le temps perdu, le facteur dépose les trois
missives sur la commode:--les prenne qui voudra!--et sort à la hâte,
après avoir marqué le _crédit_ sur son _carnet_. Trop heureux bourgeois
de Paris, quel avantage immense ne retirez-vous pas de la première
distribution!
La seconde maison est ouverte. «Une lettre, 4 francs 10 sous.--J’ai pas
d’monnaie.--J’vous changerai.--Pus souvent que j’entamerai une pièce
pour ça, j’vous paierai tantôt.--C’est ennuyeux, madame Poquet, vous me
dites tous les jours la même chose.--A-vous pas peur que j’déménage?...
Vous n’êtes pas si aimable que vot’ camarade.» Le facteur hausse les
épaules, et, de peur d’un nouveau retard, _se sauve_ en inscrivant les
4 francs 10 sous dus par madame Poquet, heureux si, dans les autres
tournées, une nouvelle lettre le ramène pour relever ce crédit.
Cinquante accidents semblables l’attendent dans cette première course.
La portière du n° 8 refuse une lettre à l’adresse de mademoiselle
Adèle, qui lui en doit déjà trois de _la même écriture_, et si elle
se décide enfin à la prendre, c’est à la seule condition de n’en payer
le port qu’après l’avoir reçu elle-même de sa locataire. Sa collègue
du n° 13, mécontente d’être réveillée en sursaut au moment où elle
rêvait d’un chat blanc, ce qui annonce incontestablement les succès au
théâtre de sa fille Paméla, ferme impitoyablement son carreau au nez du
malencontreux visiteur.--Ici on veut le forcer à reprendre une lettre
décachetée; là on profite d’un instant de distraction pour ne pas lui
rendre son compte, ou pour lui _couler_ une pièce fausse.
Il est neuf heures et demie.--La deuxième tournée commence.--Après
avoir retrouvé les lettres de la première distribution sur la commode
de madame Bertrand sérieusement occupée en ce moment à épeler, de
concert avec la laitière, le journal du premier, le second facteur
du quartier arrive à la loge de madame Poquet: «T’nez v’là la lettre
que vot’ camarade a apportée z’à ce matin; j’ly disais bien qu’elle
n’serait pas reçue sans être affranchie: 4 francs 10 sous,...
rendez-moi mon surplus.--Ça ne me regarde pas, vous savez bien que ce
n’est pas moi qui vous l’ai remise.--Eh bien, v’là qu’est gentil; j’vas
en être pour mon pauvre argent.--Vous avez donc eu de la monnaie ce
matin par extraordinaire?--Qu’est-ce que ça vous fait, malhonnête?...
Vous n’êtes pas si aimable que vot’ camarade!...--Il paraît que madame
Poquet tient essentiellement à cette phrase.--C’est bon, c’est bon,
donnez-moi mon compte.» La portière se répand en invectives; le facteur
tient bon. Enfin elle se décide à payer, mais non sans avoir lancé à la
face de son interlocuteur cette brillante péroraison: «Vous êtes tous
un tas d’brigands dans c’te scélérate d’administration!»
L’heure s’avance, les difficultés s’aplanissent et la tournée
s’achèvera paisiblement, à moins qu’une maison sans portier ne vienne
de nouveau en retarder le cours. Là, le facteur, après avoir frappé
cinq coups, signe indicateur de l’étage occupé par le _destinataire_,
se retire jusqu’au mur opposé et appelle de toute la force de ses
poumons: «Madame Pauvrelet, 5 sous!» Le bruit des voitures couvre
sa voix. Il refrappe, il recrie... Enfin la fenêtre du quatrième
s’entr’ouvre: «5 sous!» Bientôt une figure humaine paraît à la porte
de l’allée, le facteur s’avance: «Madame Pauvrelet, 5 sous.--Mais je
ne m’appelle pas ainsi; je suis mademoiselle Amanda de Saint-Trillet,
ex-choriste au grand Opéra.--Eh bien, madame Amanda, ayez la
complaisance de remettre cette lettre à votre voisine.--Pus souvent!
une langue de vipère, qu’est toujours sur le carré à voir ce qui entre
et ce qui sort; avec ça qu’elle a des enfants en servage, qu’elle les
laisse manquer de tout, pauvres agneaux!... que c’est une infection
dans le colidor!»
Habitué à ces sortes de colloques, le facteur a retraversé la rue dès
les premiers mots, et, après avoir frappé et appelé de nouveau, il
s’éloigne en écrivant sur le dos de la lettre: _absente_.
A la quatrième tournée, cette même lettre sera représentée. Cette fois
madame Pauvrelet a entendu, elle descend, et, après avoir lu «Tiens,
j’n’ai pas ma bourse! mon petit, je vous paierai ça demain.--Ça peut
s’oublier.--Si vous avez peur de le perdre, venez le chercher, votre
port.» Et le facteur se résigne à monter cinq étages. L’escalier devint
de plus en plus clair. Madame Pauvrelet s’aperçoit que le billet est
daté de la veille: «Pourquoi donc que vous me l’apportez si tard, c’te
lettre d’hier?--Vous étiez sortie ce matin.--J’ai pas bougé.--Demandez
à madame Saint-Trillet.--Belle linotte, ma foi, pour se mêler de mes
affaires;... qu’elle m’empêche de dormir toutes les nuits avec ses
chansons... que ça vous reçoit une société qui n’est ni d’Ève ni
d’Adam... Quarante-cinq ans, mon cher, et ça dit que c’est pour faire
des répétitions de chœurs!--Dépêchons, s’il vous plaît.--Eh bien, les
voilà vos 5 sous, mal obligeant, et venez me demander des étrennes!»
Le facteur n’ira pas, car il se respecte et ne _fait_ pas la
_mansarde_; mais plaignez-le si madame Pauvrelet a quelques relations,
tant éloignées soient-elles, avec un chef de l’administration des
postes; il y aura rapport et punition pour le pauvre subalterne.
Telles sont les tribulations auxquelles le facteur est continuellement
exposé, et qu’a-t-il pour l’indemniser de tant de fatigues, de tant
de dégoûts, pour le récompenser de sa probité à toute épreuve?--un
avancement qui, après vingt-cinq années de service, élèvera son
traitement à 1,200 fr., un médecin et des drogues gratis en cas de
maladie; une pension de 600 fr. quand il ne pourra plus marcher;--puis,
s’il est bien protégé, l’espoir d’être sur ses vieux jours attaché
au service d’un ministère, ou nommé _facteur de la cour_, ce qui lui
donnera le droit de porter tricorne et habit galonné, et l’exposera,
grâce à son portefeuille, à recevoir les hommages militaires du
conscrit en faction.
--Mais les étrennes?
Elles varient de 6 à 1200 fr. par quartier; c’est pour chaque facteur
un supplément de revenu de 5 à 600 fr. sur lequel il prélève le
_chapeau_, gratification qu’à son tour il compte au surnuméraire, son
remplaçant au moment de la _récolte_.
Dites, à présent, si vous regrettez encore les modestes étrennes que
vous donnez chaque année à votre facteur!