LE FACTEUR DE LA POSTE AUX LETTRES.

VOUS avez passé la nuit au bal.--Il est midi.--Vous vous levez, l’œil

encore appesanti par le sommeil. On sonne à votre porte.

«Qui est-ce qui est là?--Le facteur qui demande à parler à

monsieur.--Le diable t’emporte!» Et tout en murmurant ces paroles d’un

fatal augure pour le visiteur, vous ouvrez.

«Monsieur, c’est votre facteur qui prend la liberté de vous souhaiter

la bonne année et de vous offrir un almanach.»

A l’audition de cette formule, prononcée le plus souvent d’un air

riant par un homme d’une quarantaine d’années, à la taille moyenne,

aux formes nerveuses et ramassées; à la vue de cette main qui, parmi

plusieurs douzaines de cartons, choisit avec un tact tout particulier

celui qui convient le mieux à vos goûts ou à votre condition, un

frisson involontaire vous saisit. Ces trois mots--_la bonne année_--ont

suffi pour faire dérouler devant votre esprit un cercle infini d’idées

pauvres et maussades. Vous avez reconnu tout d’abord l’approche du 1er

janvier, jour néfaste pour qui n’est plus un enfant, époque fatale où,

de peur de manquer à des usages généralement reçus, on doit tout à la

fois se faire banquier et comédien.

Au facteur appartient de temps immémorial le soin de nous avertir

chaque année du moment où nous allons être appelés à jouer l’un et

l’autre de ces rôles; et comme aujourd’hui vous n’en êtes pas à votre

coup d’essai, vous reconnaissez cette attention prévenante par le don

de quelques pièces de monnaie proportionné à l’étage que vous habitez

et à votre générosité. Par forme de conversation même, et quoique

dans toute l’année vous ne receviez peut-être pas dix lettres à votre

adresse, vous avez recommandé pour l’avenir le plus grand soin dans

leur remise; ce qui, soit dit entre nous, produira autant d’effet que

cette suscription, _très pressée_, par laquelle de fort honnêtes gens

croient encore de nos jours imprimer à leur correspondance une célérité

extraordinaire.

Votre facteur a promis, et, modifiant son salut suivant l’importance

de l’_étrenne_, il s’est retiré en toute hâte, car à cette époque les

instants lui sont chers. De votre côté, regrettant presque le petit

présent que vous n’avez pas osé lui refuser, et comparant d’un coup

d’œil les recettes multipliées qu’il va faire, avec les dépenses

excessives dont sa présence vous a annoncé le retour, vous vous

surprenez à dire avec un gros soupir: «C’est un bon métier que celui de

facteur!»

Le connaissez-vous, ce métier, pour en parler ainsi?--Non, sans doute;

et cependant vous ne pouvez faire un pas, à quelque heure, dans

quelque quartier que ce soit, sans rencontrer une des quatre cent six

individualités de ce corps utile, qui chaque jour parcourt nos rues en

tous sens.

Permettez-moi donc de vous apprendre ce qu’il est, et, comme le froid

pique, fermons bien les portes, jetons une bûche dans le foyer,

asseyons-nous et écoutez-moi.

Autrefois, ou plutôt avant la Restauration,--je me dispenserai, avec

votre permission, de remonter à des temps plus éloignés,--les facteurs

étaient choisis dans l’armée. Quiconque avait eu le bonheur de rentrer

en France muni des trois membres nécessaires, c’est-à-dire de deux

jambes et d’un bras, fût-ce le droit, fût-ce le gauche, était apte

à remplir ces fonctions; et en ce moment même il existe encore tel

échantillon mutilé de ces _temps de gloire et de victoire_, qui, après

avoir perdu une partie de lui-même à Leipsick, se sert habilement de

celles qui lui restent pour donner à ses confrères _tout entiers_ les

meilleurs exemples de zèle et d’activité.

Aujourd’hui ce mode de recrutement n’existe plus, et le civil seul

est appelé à remplir les vacances. Les élus sont presque tous des

jeunes gens de dix-huit à vingt ans. Ils exerçaient un état; le manque

d’ouvrage, la maladie, les ont engagés à y renoncer; mais, à moins

qu’ils ne fussent fils de facteurs,--et dans ce cas même il est à

remarquer qu’ils ne se décideront jamais à suivre la condition de leur

père qu’après avoir tâté d’une autre profession,--il leur a fallu, pour

réussir, autant de protections au moins que s’il se fût agi d’obtenir

une place de préfet ou de conseiller-maître à la cour des comptes. Des

certificats de toute nature, l’appui des cinq ou six députés de leur

département, des apostilles de ministres, voire même de princes, n’ont

été que suffisants pour faire sortir leurs noms des cartons poudreux

du personnel où ils gisaient en compagnie de quelques centaines de

demandes condamnées la plupart à une réclusion perpétuelle.

Une fois admis, le _Leveur de boîtes_, tel est son titre pendant les

premiers pas de la nouvelle carrière qu’il va parcourir, reçoit de

l’administration un double habillement complet. Chacun d’eux consiste,

comme on sait, dans un habit bleu de roi, à parements et collet rouges,

dans une double paire de pantalons, les uns de drap gris mêlé, les

autres de coutil, suivant la saison; le tout rehaussé d’un petit

collet de drap marengo pompeusement qualifié du nom de manteau et dont

l’usage ne doit pas être moindre de quatre ans et demi, aux risques et

périls de l’_homme_ qu’il est destiné à protéger contre toutes les

intempéries; ajoutez à cela un chapeau rond de cuir verni, coiffure

brûlante en été, glaciale en hiver, dont, en cas d’averse, les bords

étroits remplissent merveilleusement l’office de gouttière au détriment

de celui qui la porte, et vous aurez une juste idée de la tenue de nos

facteurs parisiens.

Tenue est le mot; car ils sont soumis à une organisation toute

militaire.

Divisés en dix-huit _brigades_ dont le service alterne de

_distribution_ en _distribution_, subdivisés par quartiers, ils doivent

une obéissance passive au facteur chef, espèce de sous-officier préposé

à la conduite de chaque brigade et qui, à ce titre, reçoit une broderie

d’or au collet, cent écus de haute paie annuelle, et l’espoir vraiment

ambitieux de passer un jour employé à quinze cents francs.

Un habit mal boutonné, des guêtres, un col différant quelque peu du

modèle d’uniforme, sont autant de sujets de punition.

Le réglement des facteurs n’a pas moins de cent vingt-deux paragraphes,

et tout en reconnaissant combien sont sages et nécessaires les

dispositions pénales qu’il renferme, appliquées aux cas, heureusement

si rares, de violation de cachet, de suppression de lettre, de

malversation, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que plusieurs

de ces articles sont d’une sévérité extraordinaire. Nous aurons bientôt

occasion d’en parler. Revenons à notre leveur de boîtes.

Attaché à l’un des neuf bureaux d’arrondissement qui, désignés chacun

par une des lettres de l’alphabet, depuis A jusqu’à I, se partagent, à

l’aide de deux cent vingt-cinq petites succursales, le soin de subvenir

aux besoins épistolaires de la capitale, il est spécialement chargé de

faire sept fois par jour, aux heures dites, la levée des boîtes situées

dans les limites de son _chef-lieu_; à son activité se recommandent

encore, dans l’intervalle des tournées, le _tri_ et le _timbre_ des

lettres, et, à tour de rôle, l’ouverture, le nettoiement et la garde du

bureau; puis, pour rémunération de ces travaux continuels, il reçoit,

après deux mois, le premier étant retenu au profit de la caisse des

pensions, 47 francs 50 centimes, modique somme destinée pendant deux ou

trois ans à être le seul salaire mensuel auquel il aura droit. A moins

d’être rentier, on ne peut se permettre un tel désintéressement.

Ce premier temps écoulé, la position du néophyte subit un immense

changement. Il était _surnuméraire facteur_, il devient _facteur

surnuméraire_. Cette seconde période est loin d’améliorer sa position,

car ses appointements demeurent les mêmes; et si d’abord il ne lui

fallait que des jambes, maintenant il est indispensable qu’il ait en

outre de la tête et de la mémoire.

Appelé sans cesse en effet à partager les fonctions du facteur en pied

qu’une indisposition ou toute autre cause éloigne de son service, il

subit les chances d’une grave responsabilité et n’a d’autre avantage,

aux termes du réglement, que l’allocation d’une indemnité journalière

de 75 centimes due par le facteur absent. L’usage, plus généreux,

veut, il est vrai, que ce chiffre soit doublé, et le remplaçant reçoit

dix sous par tournée en temps ordinaire et un franc dans les mois

d’étrennes, c’est-à-dire en décembre et janvier.

Hier à Chaillot, aujourd’hui à la Chaussée d’Antin, demain au faubourg

Saint-Antoine, le surnuméraire, s’il se mêlait d’écrire, pourrait mieux

que personne donner une description exacte des différents quartiers de

Paris, des mœurs et des usages sociaux de leurs habitants. Il les a vus

le matin, le soir, à toute heure. Il a surpris la joie du riche rompant

un cachet de deuil; il a compati à la douleur du pauvre pleurant

à la nouvelle d’une perte qui met un terme à sa misère. Confident

involontaire de bien des peines, de bien des joies, sa discrétion est

à l’épreuve. Ces lettres que, chaque jour, il manie par milliers, du

contenu desquelles dépendent peut-être la vie, l’honneur, la fortune de

vingt familles, il en est venu, à force d’habitude, à les regarder avec

une égale indifférence. Le chiffre de la taxe est la seule chose qui le

préoccupe. Tous les événements qui se partagent la destinée de l’homme,

toutes les passions qui fermentent au fond de notre cœur, se réduisent

à ses yeux aux proportions d’une inscription banale, telle que: _parti

sans laisser d’adresse_, ou _mort; héritiers inconnus_.

Et ne vous étonnez pas d’une telle insensibilité! La poste de Paris ne

manipule pas moins de cinquante-quatre mille lettres par jour, et, un

chiffre aussi élevé une fois atteint, qu’il s’agisse d’hommes ou de

feuilles de papier, tout devient marchandise. Demandez à l’histoire

quel cas Alexandre et Napoléon faisaient de leurs semblables?

D’ailleurs notre surnuméraire a déjà 6 ou 7 ans de service. Il vient de

passer en pied.

Que si jamais, dans une nuit d’hiver bien noire, par une pluie

battante, vous parcouriez nos rues à quatre heures du matin, vous

y rencontreriez incontestablement trois espèces d’êtres animés: le

voleur rentrant après avoir _travaillé_, le chien caniche sans asile

et l’employé des postes ou le facteur.--Nous ne nous occupons en ce

moment que de celui-ci--se rendant au _centre_, c’est-à-dire rue J.-J.

Rousseau. L’eau tombe à torrents; le vent redouble de furie. Que feront

nos trois compagnons de route? Le voleur entrera au premier cabaret

ouvert,--il y en a à toute heure;--le chien se mettra à l’abri; le

malheureux _postier_ seul continuera sa route, car l’instant fatal

approche, et une minute de retard suffirait pour lui mériter la

première fois cinq, la seconde fois quinze jours de suspension, en

d’autres termes, pour le priver du sixième ou de la moitié de ses

faibles appointements.

Il arrive enfin à l’administration, essoufflé, trempé; mais au lieu de

prendre quelques moments d’un repos nécessaire, au lieu de réchauffer

ses membres transpercés, il n’a que le temps de répondre à l’appel, et

se rangeant à l’alignement de sa brigade, qu’il reconnaît au numéro

brodé sur le collet des camarades qui la composent, il entre, au pas

ordinaire, sous la conduite du chef facteur, dans la salle destinée aux

travaux préparatoires à la distribution.

Suivons-le dans ce sanctuaire interdit aux profanes et assez vaste pour

renfermer tout à la fois une _tribune_ élevée, du haut de laquelle

préside le chef du service de Paris; un bureau destiné aux commis

chargés du _contrôle des produits_, et neuf tables dont la dimension

permet à seize hommes de prendre rang à l’entour de chacune.--Les

absents ont été pointés, remplacés.--On s’est assis.--Silence général

et attention!--Au coup de sonnette qui répond au dessus de leur table,

les chefs facteurs se rendent au bureau pour y reconnaître le compte

de la taxe des lettres destinées à leur arrondissement.--Apportées

par quinze malles qui, parties des diverses extrémités de la France,

arrivent toujours à Paris de trois à cinq heures,--à moins qu’elles

ne soient du nouveau modèle,--ces lettres ont été, ce matin même,

par les soins des employés de la division du départ et de l’arrivée,

extraites des 3,700 dépêches qui les renfermaient. Constater leur

montant, reconnaître les _chargements_, les _lettres recommandées_,

celles _affranchies_ et en _passe_, les journaux ou imprimés de toute

nature qui les accompagnaient, les diviser à l’aide de grands casiers

dont chaque compartiment représente un arrondissement, établir autant

de décomptes séparés, former de nouveaux paquets immédiatement apportés

au contrôle des produits, tout cela a été l’affaire de trois quarts

d’heure, d’une heure au plus.

Le chef facteur a terminé sa vérification. Le voilà responsable des

lettres qu’il a _prises_ en _charge_ et qu’à l’instant il jette au

milieu de sa table. Commence alors un travail vraiment extraordinaire.

Toutes les mains se mettent en mouvement, les lettres volent d’un

homme à l’autre, se croisent, s’entre-choquent avec une rapidité

inexprimable. On cherche encore à deviner comment chacun peut se

reconnaître dans cette mêlée générale, et déjà le _tri par quartier_

est terminé.

C’est alors que le facteur doit être tout œil, tout chiffre. Devenu

comptable à son tour des lettres amassées devant lui et qu’il dispose

suivant son itinéraire, il ne peut, sans s’exposer à une nouvelle

suspension, toujours de cinq à quinze jours, faire une erreur, fût-elle

même de 50 centimes, dans le total qu’il annonce, et dont le montant,

combiné avec les additions réunies de ses collègues, doit représenter

la somme primitivement reconnue par son chef de brigade.

Le premier travail de la journée est terminé. Le facteur a fidèlement

exécuté les diverses manœuvres qui lui sont imposées. Tantôt, à

l’appel des adresses incomplètes, il a, comme l’écolier en classe,

silencieusement porté la main droite au dessus de sa tête, pour

annoncer que la lettre était distribuable dans son quartier; tantôt

il s’est levé _de sa personne_, et prenant la position du soldat sans

armes, a fait face de la manière la plus immobile à la tribune du

moniteur... je veux dire du chef du service de Paris. Un nouveau coup

de sonnette, signal du départ, a répondu à ce dernier exercice.

Chaque brigade se retire en bon ordre pour rejoindre son omnibus, qui

l’attend dans la cour du Méridien. Vingt fois déjà vous avez rencontré

ces longues voitures, à la couleur brune, aux panneaux décorés, je ne

sais trop pourquoi, des armes d’Angleterre, aux rideaux de coutil,

ce qui ne laisse pas que d’être très sain pour des gens mouillés

d’abord jusqu’aux os, et exposés ensuite, pendant une heure ou deux,

à la chaleur combinée du gaz et d’un foyer ardent. Peut-être même

vous êtes-vous demandé comment dans une ville comme la nôtre, où déjà

tant de véhicules embarrassent les rues et compromettent la vie des

passants, le moyen évidemment adopté pour donner plus de célérité à la

distribution des lettres était précisément celui qui, à la première

vue, semblait le plus propre à la retarder en augmentant ces mêmes

embarras et accroissant les dangers des piétons!--Question vraiment

fort raisonnable, mais à laquelle, pour mon compte, je ne saurais

répondre, puisque, depuis cette innovation, les sept distributions de

lettres qui existaient dans Paris ont été réduites à six, le tout à

l’avantage du public, qui, grâce à l’apposition d’un nouveau timbre

constatant l’heure de la levée, a du moins en recevant ses lettres

le lendemain, l’intime satisfaction de savoir qu’elles auraient

facilement pu lui être remises la veille.

Quoi qu’il en soit, notre facteur, portant, en sa qualité de nouveau,

le n° 16 gravé sur l’écusson qui brille à la gauche de sa poitrine,

est descendu le dernier de sa voiture. Malheur à lui s’il a oublié

d’en relever le marche-pied! _trois jours de suspension_ suffiront à

peine à l’expiation d’une faute aussi préjudiciable aux intérêts de

l’État.--Tout ceci vous paraît bien sévère, bien minutieux; mais c’est

le revers de la médaille. Regardez le beau côté.

Notre homme est enfin facteur en titre. Il a ses 800 francs

d’appointements, à la retenue près. Le voilà avec une boîte, un

quartier, pouvant dire avec une certaine suffisance: Mes pratiques, mes

portières....

La portière joue un grand rôle dans l’existence du facteur. Elle est

à son égard ce que, suivant les naturalistes, sont au corps humain

ces insectes agiles dont la morsure active la circulation du sang et

réveille les natures endormies. Aussi portières et facteurs sont-ils

en hostilités perpétuelles, et si jamais le paradis tardait à s’ouvrir

devant un de ces derniers, c’est qu’à coup sûr on aurait omis, en

pesant ses mérites, de mettre dans la balance les actes innombrables

de patience et de longanimité pratiqués, sa vie durant, à l’égard des

_dames du cordon_.

Suivons le nouvel élu dans sa première tournée. Qu’il fasse la rue en

_tricotant_, c’est-à-dire en allant successivement des numéros pairs

aux numéros impairs, ou qu’il la desserve en _impasse_, ce qui s’entend

d’une distribution commencée par un côté et terminée par l’autre, il ne

peut tarder à trouver un obstacle. A sept heures du matin, en hiver,

peu de gens sont levés et beaucoup de portes sont fermées.

Il saisit un marteau et frappe un premier coup;--rien.--Même manége une

deuxième, une troisième fois;--silence complet.--Impatienté d’attendre,

car ses minutes sont comptées, il fait vibrer le fer avec violence.--Le

cordon est tiré. «Que diantre! madame Bertrand, ouvrez donc plus

vite.--Vous v’là bien gâté, répond la portière en se levant à moitié

de son lit; comme si j’avais besoin de vot’ visite si matin!--Trois

lettres, 36 sous.--Je m’endormais à peine; le locataire du second

qu’est rentré qu’à cinq heures; si ce n’était le moment des étrennes,

je l’aurais joliment laissé dehors.--Vite, mon argent!» Mais déjà

madame Bertrand s’est retournée du côté de la ruelle et a recommencé

à dormir. Pour rattraper le temps perdu, le facteur dépose les trois

missives sur la commode:--les prenne qui voudra!--et sort à la hâte,

après avoir marqué le _crédit_ sur son _carnet_. Trop heureux bourgeois

de Paris, quel avantage immense ne retirez-vous pas de la première

distribution!

La seconde maison est ouverte. «Une lettre, 4 francs 10 sous.--J’ai pas

d’monnaie.--J’vous changerai.--Pus souvent que j’entamerai une pièce

pour ça, j’vous paierai tantôt.--C’est ennuyeux, madame Poquet, vous me

dites tous les jours la même chose.--A-vous pas peur que j’déménage?...

Vous n’êtes pas si aimable que vot’ camarade.» Le facteur hausse les

épaules, et, de peur d’un nouveau retard, _se sauve_ en inscrivant les

4 francs 10 sous dus par madame Poquet, heureux si, dans les autres

tournées, une nouvelle lettre le ramène pour relever ce crédit.

Cinquante accidents semblables l’attendent dans cette première course.

La portière du n° 8 refuse une lettre à l’adresse de mademoiselle

Adèle, qui lui en doit déjà trois de _la même écriture_, et si elle

se décide enfin à la prendre, c’est à la seule condition de n’en payer

le port qu’après l’avoir reçu elle-même de sa locataire. Sa collègue

du n° 13, mécontente d’être réveillée en sursaut au moment où elle

rêvait d’un chat blanc, ce qui annonce incontestablement les succès au

théâtre de sa fille Paméla, ferme impitoyablement son carreau au nez du

malencontreux visiteur.--Ici on veut le forcer à reprendre une lettre

décachetée; là on profite d’un instant de distraction pour ne pas lui

rendre son compte, ou pour lui _couler_ une pièce fausse.

Il est neuf heures et demie.--La deuxième tournée commence.--Après

avoir retrouvé les lettres de la première distribution sur la commode

de madame Bertrand sérieusement occupée en ce moment à épeler, de

concert avec la laitière, le journal du premier, le second facteur

du quartier arrive à la loge de madame Poquet: «T’nez v’là la lettre

que vot’ camarade a apportée z’à ce matin; j’ly disais bien qu’elle

n’serait pas reçue sans être affranchie: 4 francs 10 sous,...

rendez-moi mon surplus.--Ça ne me regarde pas, vous savez bien que ce

n’est pas moi qui vous l’ai remise.--Eh bien, v’là qu’est gentil; j’vas

en être pour mon pauvre argent.--Vous avez donc eu de la monnaie ce

matin par extraordinaire?--Qu’est-ce que ça vous fait, malhonnête?...

Vous n’êtes pas si aimable que vot’ camarade!...--Il paraît que madame

Poquet tient essentiellement à cette phrase.--C’est bon, c’est bon,

donnez-moi mon compte.» La portière se répand en invectives; le facteur

tient bon. Enfin elle se décide à payer, mais non sans avoir lancé à la

face de son interlocuteur cette brillante péroraison: «Vous êtes tous

un tas d’brigands dans c’te scélérate d’administration!»

L’heure s’avance, les difficultés s’aplanissent et la tournée

s’achèvera paisiblement, à moins qu’une maison sans portier ne vienne

de nouveau en retarder le cours. Là, le facteur, après avoir frappé

cinq coups, signe indicateur de l’étage occupé par le _destinataire_,

se retire jusqu’au mur opposé et appelle de toute la force de ses

poumons: «Madame Pauvrelet, 5 sous!» Le bruit des voitures couvre

sa voix. Il refrappe, il recrie... Enfin la fenêtre du quatrième

s’entr’ouvre: «5 sous!» Bientôt une figure humaine paraît à la porte

de l’allée, le facteur s’avance: «Madame Pauvrelet, 5 sous.--Mais je

ne m’appelle pas ainsi; je suis mademoiselle Amanda de Saint-Trillet,

ex-choriste au grand Opéra.--Eh bien, madame Amanda, ayez la

complaisance de remettre cette lettre à votre voisine.--Pus souvent!

une langue de vipère, qu’est toujours sur le carré à voir ce qui entre

et ce qui sort; avec ça qu’elle a des enfants en servage, qu’elle les

laisse manquer de tout, pauvres agneaux!... que c’est une infection

dans le colidor!»

Habitué à ces sortes de colloques, le facteur a retraversé la rue dès

les premiers mots, et, après avoir frappé et appelé de nouveau, il

s’éloigne en écrivant sur le dos de la lettre: _absente_.

A la quatrième tournée, cette même lettre sera représentée. Cette fois

madame Pauvrelet a entendu, elle descend, et, après avoir lu «Tiens,

j’n’ai pas ma bourse! mon petit, je vous paierai ça demain.--Ça peut

s’oublier.--Si vous avez peur de le perdre, venez le chercher, votre

port.» Et le facteur se résigne à monter cinq étages. L’escalier devint

de plus en plus clair. Madame Pauvrelet s’aperçoit que le billet est

daté de la veille: «Pourquoi donc que vous me l’apportez si tard, c’te

lettre d’hier?--Vous étiez sortie ce matin.--J’ai pas bougé.--Demandez

à madame Saint-Trillet.--Belle linotte, ma foi, pour se mêler de mes

affaires;... qu’elle m’empêche de dormir toutes les nuits avec ses

chansons... que ça vous reçoit une société qui n’est ni d’Ève ni

d’Adam... Quarante-cinq ans, mon cher, et ça dit que c’est pour faire

des répétitions de chœurs!--Dépêchons, s’il vous plaît.--Eh bien, les

voilà vos 5 sous, mal obligeant, et venez me demander des étrennes!»

Le facteur n’ira pas, car il se respecte et ne _fait_ pas la

_mansarde_; mais plaignez-le si madame Pauvrelet a quelques relations,

tant éloignées soient-elles, avec un chef de l’administration des

postes; il y aura rapport et punition pour le pauvre subalterne.

Telles sont les tribulations auxquelles le facteur est continuellement

exposé, et qu’a-t-il pour l’indemniser de tant de fatigues, de tant

de dégoûts, pour le récompenser de sa probité à toute épreuve?--un

avancement qui, après vingt-cinq années de service, élèvera son

traitement à 1,200 fr., un médecin et des drogues gratis en cas de

maladie; une pension de 600 fr. quand il ne pourra plus marcher;--puis,

s’il est bien protégé, l’espoir d’être sur ses vieux jours attaché

au service d’un ministère, ou nommé _facteur de la cour_, ce qui lui

donnera le droit de porter tricorne et habit galonné, et l’exposera,

grâce à son portefeuille, à recevoir les hommages militaires du

conscrit en faction.

--Mais les étrennes?

Elles varient de 6 à 1200 fr. par quartier; c’est pour chaque facteur

un supplément de revenu de 5 à 600 fr. sur lequel il prélève le

_chapeau_, gratification qu’à son tour il compte au surnuméraire, son

remplaçant au moment de la _récolte_.

Dites, à présent, si vous regrettez encore les modestes étrennes que

vous donnez chaque année à votre facteur!

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 21 / 62 题