Les paris qui auront été faits sur la hausse ou la baisse des
effets publics seront punis des peines portées par l’art. 419.
(Code pénal, art. 421.)
.......... Seront punis d’un emprisonnement d’un mois au moins,
d’un an au plus, et d’une amende de cinq cents francs à dix mille
francs.
(Code pénal, art. 419.)
Les agents de change et courtiers qui auront fait faillite seront
punis de la peine des travaux forcés à temps;
S’ils sont convaincus de banqueroute frauduleuse, la peine sera
des travaux forcés à perpétuité.
(Code pénal, art. 404.)
VOICI un de ces types de notre époque qui préparent de bien belles
phrases déclamatoires aux libéraux à venir, contre le désordre et la
barbarie de notre siècle. Un homme viendra, quelque Alexis Monteil,
ou quelque Dupin, ou quelque Isambert du vingt-sixième siècle, qui
fouillera dans les annales vermoulues de nos tribunaux et dans nos
livres dont deux ou trois exemplaires auront échappé au pilon et non
pas à l’oubli, et il y recherchera les lois qui nous régissaient et
l’existence sociale qu’elles avaient organisée.
Après la description de tous les métiers utiles, après avoir
approfondi en quoi consistait l’industrie des fruitiers, des fripiers,
des feuilletonnistes, des charcutiers, etc., etc., il arrivera
nécessairement à l’agent de change, et au moyen de quelques articles de
la loi qui définissent ses attributions et en marquent sévèrement les
limites, il croira d’abord savoir quelle était cette espèce de crieur
public des dettes de l’État et de notaire _ad hoc_ pour la vente et
l’achat de cette dette.
Il supposera que, quelques joueurs acharnés ayant pris cette dette
pour tapis vert de leurs paris, on avait voulu que ces hommes, connus
sous le nom d’agent de change, investis par ordonnance royale de la
confiance publique, ne pussent pas tenir les cartes d’une pareille
partie, et il applaudira à la sage mesure qui leur interdit, sous des
peines assez sévères, d’être les agents intermédiaires de marchés qui
ne reposent pas sur une vente ou un achat réels. Cela lui expliquera
en même temps la rigueur de cet article du Code, qui considère comme
banqueroutier frauduleux tout agent de change qui fait faillite,
attendu que l’agent de change qui fait seulement le métier pour lequel
il est institué ne peut faillir. En effet, il reçoit un capital pour
acheter une inscription de rente, ou toute autre valeur publique, il
paie avec les fonds qui lui sont confiés, livre le titre et perçoit un
droit sur le montant de son opération. Voilà l’état légal de l’agent de
change, il n’en a pas d’autre, et l’on conçoit que cet état ne puisse
pas mener à la faillite, attendu qu’il n’y a pour l’agent intermédiaire
aucun risque à courir et que ce ne peut être que par des opérations
étrangères à son état, ou défendues par la loi, qu’il y peut arriver.
Cependant, à force de rechercher dans les vieux livres et même dans les
archives des tribunaux, notre _compulsateur_ trouvera de nombreuses
faillites d’agents de change, et verra que, malgré la loi, elles se
sont arrangées comme celle du premier commerçant venu. De là nouvelles
recherches de la part de l’antiquaire, et découverte enfin d’une chose
qui lui paraîtra bien exorbitante: c’est qu’en présence de cette loi
écrite, l’existence de l’agent de change n’a été autre chose qu’un
démenti perpétuel donné à la loi, que le but pour lequel il a été
institué n’était que l’accessoire fort minime de l’ensemble de ses
opérations, et que, s’il voulait bien faire quelquefois ce qui lui
était permis, il faisait surtout ce qui lui était défendu.
Vous ne savez pas ce que c’est que l’infatigable ardeur d’un
déterreur de livres morts et d’archives, lorsqu’il est à la piste
d’un fait extraordinaire? Arrivé à ce point de la découverte, le
résurrectionniste littéraire ou légiste cherchera de nouveaux
renseignements sur une révolte si ouverte de toute une classe contre la
loi dominante. Il compulsera les archives des tribunaux et des cours
royales, pour y découvrir les nombreux procès et les condamnations qui
auront été prononcées; il y passera les jours, les nuits, et enfin il
finira par découvrir une petite affaire où un agent de change a été
condamné à payer le montant du pari dont il avait engagé les enjeux
et que le perdant refusait de solder, mais cela sans que le coupable
fût puni, ni de prison, ni d’amende, ni de révocation. Il trouvera
peut-être quelques sévères paroles prononcées par M. le premier
président Séguier contre la funeste manie du jeu de la bourse, et
l’insolent mépris de toute une compagnie pour la loi qui la régit.
De ceci il résultera plusieurs choses fort originales: la première,
que ce bon bénédictin des temps futurs prenant la chose au sérieux,
il n’est pas douteux qu’il ne fasse de ce fameux premier président un
très grand homme de robe, un de ces illustres magistrats sévères et
clairvoyants qui ont résisté de tout leur pouvoir à la corruption de
leur époque et au désordre qui s’était introduit dans l’état social.
M. Séguier sera proclamé un grand homme. Une autre chose non moins
originale, c’est qu’on se figurera que cette terrible compagnie des
agents de change n’avait pu acquérir une aussi insultante impunité
qu’en achetant par des monceaux d’or le silence des magistrats et des
ministres; et il sera établi pour les temps futurs que cette formidable
association de brigands tenait la loi captive dans ses coffres, grâce à
la vénalité des magistrats.
Cela arrivera absolument comme je vous le dis; je puis vous le
certifier, moi qui ai eu quelquefois à vérifier et à contrôler les
recherches de nos antiquaires et qui sais comment ils raisonnent.
L’histoire de M. Dulaure, ce mauvais livre et cette mauvaise action,
n’est pas faite autrement.
On ne s’imaginera pas que cela ait pu être ainsi tout simplement, par
le seul fait que cela était; non qu’il ne demeure très extraordinaire
qu’une classe de citoyens, à une époque quelconque, ait vécu en
opposition formelle avec la loi, mais en ce sens qu’il n’y aura eu ni
brigands dorés ligués contre elle, ni ministres, ni magistrats vendus
à cette ligue d’or: ce sera tout bonnement un petit mal qui a commencé
par presque rien, et qui a gagné sans que personne y prît garde, sans
qu’il fût besoin que les coupables fussent déterminés comme des Rinaldo
Rinaldini, ou que les magistrats fussent lâches ou vendus comme des
sbires napolitains ou des soldats du pape.
Non, quoi que doive en penser l’avenir, l’agent de change n’est pas un
de ces héros malfaisants qui dominent la société par la puissance de
leur criminelle audace: il est comme il est parce qu’on ne l’inquiète
pas, et surtout parce qu’il est l’agent actif de la passion qui nous
domine, le jeu. Voilà tout.
A cela près, l’agent de change est un homme comme tous les autres,
quant à ses qualités morales ou immorales: bon père, bon époux, bon
citoyen, il achète un remplaçant à son fils quand il est atteint
par la conscription, il donne une loge aux Italiens à sa femme, et
fait très cavalièrement son service d’officier d’état-major de la
garde nationale. A ces qualités il en joint d’autres qui le mettent
tout-à-fait au niveau des honnêtes gens: il entretient volontiers
quelque fille de l’Opéra, joue gros jeu, s’imagine qu’il a de beaux
chevaux, mène bien un tilbury et méprise souverainement les gens de
lettres. Somme toute, c’est un très excellent homme, qui n’est pas plus
méchant, pas plus vicieux que vous, que moi, que tout le monde.
Cependant, au milieu de tout ce monde dont il fait partie, il a ses
nuances qui le distinguent, qui le personnalisent et qui en font le
type particulier que nous voulons tâcher de vous faire connaître.
Si vous entrez dans un salon où vous savez qu’il y a des agents de
change, et que vous remarquiez un homme de mine simple, qui s’écarte
pour vous laisser passer, qui se tient paisiblement dans un coin, qui
cause bas, et qui écoute avec plaisir un violon qui joue ou une femme
qui chante, un homme modeste enfin, passez, ce n’est pas un agent
de change. Si vous voyez plus loin, quelque figure à la physionomie
expressive, à l’allure un peu débraillée, qui parle avec facilité et
action, qui se démène plus qu’il ne faut pour persuader ses auditeurs,
et dont la pensée rayonne dans la parole et dans le regard, un homme
chaud et éloquent, passez, ce n’est pas un agent de change. Si vous
trouvez dans un angle obscur de quelque salon retiré, un personnage au
maintien railleur, entouré de quelques femmes sur le retour ou laides,
qui devisent avec lui, un homme qui sème la conversation de mots fins,
de plaisanteries élégantes, de réticences spirituelles, passez, ce
n’est pas un agent de change. Cet homme qui ne dit rien, ce n’est pas
un agent de change; celui qui vous répond complaisamment quand vous
l’interrogez, ce n’est point un agent de change; cet homme qui joue et
qui gagne sans dédain, ou qui perd sans faste, ce n’est pas un agent de
change.
Mais si, en passant par une porte, vous avez trouvé un homme raide,
empesé, planté là comme une borne, et qui vous a fait obstacle durant
dix minutes sans daigner s’apercevoir qu’il vous gêne; si vous avez
aperçu un homme à mine assurée, qui parle haut pendant qu’on fait de la
musique; si vous voyez qu’il toise avec pitié quelque amateur passionné
qui lui adresse un chut modeste; si vous apercevez un homme portant
beau dans sa cravate, comme un cheval normand, un homme qui laisse
tomber dans une discussion cinq ou six mots qui lui semblent un arrêt
sans appel; si vous remarquez un dandy déjà ventru, le dos appuyé à
la cheminée du grand salon, et parlant bas et de haut à la plus jolie
femme de la soirée, pour lui dire des riens très lourds sur sa robe et
son bouquet, comme s’il laissait tomber une à une les perles d’or d’un
esprit charmant; si vous vous asseyez à la table de jeu où un joueur
fait bruit de l’or qu’il remue, soit qu’il le gagne ou qu’il le perde;
si enfin vous êtes poursuivi par un fashionable de jeunesse passée, qui
s’empare le plus qu’il peut de toutes les places, de tous les salons,
de tout l’air, de toute la lumière, voilà ce que vous cherchez: c’est
votre homme, c’est un agent de change.
Ce n’est pas cependant, il faut bien le dire, un gros bélître,
malotru, comme vous pourriez vous l’imaginer; mais c’est quelque
chose d’infiniment important, d’infiniment content de sa personne,
d’infiniment sûr de son esprit. Cet homme, quoi qu’on en dise, n’a
qu’un chagrin: c’est celui d’être agent de change.
Et pourquoi cela?
Le voici:
En général cet homme est beau, encore jeune; il a reçu une assez
bonne éducation, il n’est ni absolument sot, ni absolument ignorant;
quelquefois il est riche, et doit toujours le paraître; mais il a pris
le haut du pavé dans le monde et il s’est créé, peut-être sans s’en
douter, l’aristocrate du jour. Eh bien! tout cela l’embarrasse; il est
si près de son origine qu’il se sent parvenu. Hier il était commis,
hier il gagnait mille écus dans les bureaux dont il est le maître
aujourd’hui; hier il riait comme un bon jeune homme de l’importance de
son patron, qui devait sa charge et qui faisait le millionnaire; hier
il dansait, il s’amusait, il allait au parterre de l’Opéra, il jouait
et était fâché de perdre et ravi de gagner; hier il avait une jolie
petite maîtresse qui l’aimait et qui lui demandait, tout au plus le
dimanche, de la mener aux avant-scènes de l’Ambigu et de la Gaieté, et
là il pleurait et riait à la volonté du drame et du vaudeville; hier il
était un homme, aujourd’hui il est agent de change: titre terrible qui
pèse sur toutes les heures de sa vie et qui en fait pour lui et pour
les autres une comédie assommante.
La gaieté légère et facile peut-elle convenir à un homme dont la
fortune est toujours en jeu; l’insouciance et l’étourderie, à celui qui
tient dans ses mains les capitaux de tant de clients; l’abandon du
cœur et de l’esprit, au spéculateur qui vit d’une industrie dévorante;
les pensées légères, à celui qui doit observer et connaître mieux que
personne la marche des événements politiques auxquels son existence est
attachée. Que si avec de pareilles préoccupations, l’agent de change
était un homme de cabinet, tout entier à son état et faisant sa société
de sa caisse et de ses livres, cela lui serait facile à supporter;
mais, depuis la révolution de 1830, il s’est posé partout en homme
du monde; il l’est et veut l’être, c’est un état que le hasard lui a
fait et dans lequel il s’obstine: alors il arrive surplombé du poids
de ses lourdes affaires, et c’est ce qui lui donne cette tournure de
papillon à ailes de plomb que nous avons essayé de vous montrer. Il
veut allier toute la solennité de son état avec toute la désinvolture
de la fashion, il faut qu’il soit tout à la fois splendide comme un
fermier-général, et qu’il garde le décorum d’un agent comptable qui
calcule toutes ses dépenses. C’est un homme qui marche dans un pays
avec une corde qui tient à un anneau fiché dans une autre contrée;
c’est l’âne qui se fait lion, comme on appelle nos dandys, mais le bout
de l’oreille perce toujours; c’est enfin une existence qui ment à son
principe; c’est un travailleur dont le cœur, l’esprit, la parole se
sont endurcis et racornis à la triture des affaires, qui veut singer
l’allure de l’homme de loisir dont la pensée et l’âme s’aiguisent à
rêver dans une élégante nonchalance.
Voilà pourquoi tel de ces individus, qui eût été peut-être un homme
distingué s’il n’avait été rien, ou qui eût été assurément un homme
convenable s’il s’était fait marchand de nouveautés ou de bas de coton,
est un être gauche, empesé, maladroit, important, parce qu’étant de
nature crasse et financière, il faut qu’il se tienne en marquis et vive
en gentilhomme.
Cependant, ce contraste qui vous frappe au premier abord, dans l’agent
de change hors de chez lui, vous sauterait bien plus aux yeux si vous
étiez introduit dans sa maison.
Comme il s’est posé un des rois du monde et de la mode, il faut qu’il
joue son rôle partout; aussi son intérieur est-il un sanctuaire élégant
des plus jolies fantaisies, des plus coûteuses bagatelles; il y en a
dans ses salons, dans le boudoir de sa femme, dans sa salle à manger
et dans son antichambre: mobilier gothique, renaissance ou Louis XV,
il y a de tout et du meilleur goût, tout neuf, parfaitement imité;
albums précieux, reliures élégantes, statuettes adorables sont à leur
place. Mais tout cela n’est à lui que parce qu’il l’a payé; il ne le
possède pas de son cœur, de son amour, il n’en jouit que par l’envie
qu’en peut recevoir un confrère. Ce n’est pas pour lui un bonheur
interne, secret, personnel, c’est une preuve de la puissance de sa
fortune. Il ne se sert point de tout cela comme d’une chose qui lui va;
il le possède comme une inutilité qu’il faut avoir pour être comme les
autres. Son véritable appartement à lui, c’est un cabinet avec casiers
droits, cartons nombreux, fauteuil de maroquin et papier-registre à
compartiments tracés à l’encre rouge. S’il lui faut écrire un billet
sur papier satiné, il le ferme au besoin de cire odorante avec cachet à
devise anglaise; mais cela le gêne, l’ennuie, et sa plume ne court vite
et à son aise que lorsqu’il écrit sur papier carré, à tête imprimée, et
qu’il soumet sa correspondance au timbre à vis de pression qui porte
son nom.
Sa vie, sa véritable existence est là, et quoi qu’il fasse, tout le
reste n’est pas à lui, il s’y sent étranger et joue péniblement un rôle
qui ment à ses goûts.
Le femme de l’agent de change seule est à son aise dans ce luxe de
frivolité et de loisir. A son aise, en ce sens, que n’ayant apporté
dans les affaires de son mari que la dot pour laquelle il l’a épousée,
elle reste tout-à-fait en dehors de ses affaires, et a tout le temps
d’être femme du monde ou de le devenir; car beaucoup ne le sont
devenues qu’à la longue, et n’y étaient pas destinées. Telle qui
était fille d’un sabotier enrichi et qui, en se mariant, ne savait
ni s’habiller, ni marcher, ni s’asseoir, ni parler; telle qui vient
d’un comptoir de province où elle avait appris, chez le vieux banquier
dont elle est la fille, à compter les feuilles qu’une laitue doit
rendre au saladier et à mettre de côté les pièces de trois livres bien
conservées qui peuvent se vendre cinquante-six sous au fondeur, se sont
transformées en brillantes dominatrices de la mode.
Mais, comme on sait, la femme se façonne mieux que l’homme à la vie
où on la jette, et presque toujours la femme d’agent de change est,
au bout de quelque temps, la patronne en crédit des plus élégantes
couturières, des marchandes de modes les plus flambantes. Elle se
ramasse et se ploie aussi gracieusement que la plus belle marquise
dans l’angle d’une calèche qui va au Bois; elle regarde tout aussi
finement, sans se remuer, le beau cavalier qui passe et à qui un
signe imperceptible a dit bonjour. Elle a deviné dix solécismes dans
la toilette d’une de ses bonnes amies, qu’elle a détaillée des pieds
jusqu’à la tête, sans avoir eu l’air de l’apercevoir et sans être
forcée de la saluer. Dans le monde elle sait tout ce qui fait d’une
femme une femme à la mode; elle est capricieuse, intelligente des
moindres choses, despote, protectrice, impertinente. Chez elle, elle
sait accueillir et recevoir, ce qui est bien différent; tout ce luxe
futile qui gêne son mari est pour elle d’usage facile, elle s’entend
à remuer tout cela, à en user; elle le comprend, elle l’aime, elle y
attache un sens, elle est dans son atmosphère.
Aussi l’agent de change est-il le mari le plus en danger de la terre;
car si tout le monde ne voit pas combien il est étranger à la vie dont
il vit, il ne peut le cacher à l’œil clairvoyant de sa femme, d’autant
que vis-à-vis d’elle il ne se croit pas obligé à la comédie qu’il
joue envers les autres: il jette la brutalité de ses chiffres dans le
chiffonnage de rien de cette vie inoccupée; il pose son livre de caisse
sur le pupitre de velours et d’ébène où elle griffonne des billets
imperceptibles, et le gros livre brise le joli meuble; il parle bourse
quand elle rêve poésie; il additionne quand elle poursuit une mélodie
italienne; il est l’homme d’affaire, enfin, quand elle est la femme du
monde.
De cet état de choses il résulte deux malheurs immanquables pour le
mari.
Ou la femme est assez spirituelle pour deviner que son époux est pour
elle ce qu’il est véritablement, et que pour les autres il se gourme,
il se pince, il se fausse; et alors elle en conclut que leurs natures
sont antipathiques, que jamais elle ne sera comprise, elle légère
et aimante, par cet esprit froid et calculateur; et, comme elle ne
peut vivre ainsi isolée, elle prend un amant. C’est la chance la plus
heureuse pour l’agent de change.
Ou bien elle croit à la comédie qu’il joue, et alors ne le trouvant
plus pour elle ce qu’il est pour les autres, elle devient jalouse,
exigeante, furieuse; elle se croit dédaignée, outragée, trompée, et
voilà les querelles qui viennent, les tristesses, les attaques de
nerfs, les reproches, les menaces, tout cet enfer du mariage auprès
duquel l’état de mari trompé est un paradis.
Alors l’agent de change, qui a bien assez de faire l’homme du monde en
représentation, cherche un moyen de calmer sa femme, et comme tous les
hommes il prend le premier qui lui tombe sous la main; et pour lui, ce
moyen facile, c’est l’argent: il en donne à sa femme pour sa toilette,
pour ses voitures, pour sa maison, pour une terre, pour des fêtes,
pour des bals. Et voilà ce qui produit ces femmes d’agents de change
étalant, les larmes aux yeux, le luxe le plus effréné, courant tous
les plaisirs avec fureur, et y portant un visage malheureux et ennuyé.
Voilà ce qui souvent amène la faillite du mari, qui n’en a pas été plus
heureux, et qui se trouve ruiné.
Si nous ne nous trompons point, tel est l’état actuel de l’agent de
change.
Quant à l’espèce d’influence politique qu’il a eue il y a sept ou huit
ans, après la révolution de juillet, elle tend à s’effacer tous les
jours.
En effet, comme les agents de change furent des premiers à faire cour à
la nouvelle royauté, elle les accueillit, les festoya, leur donna des
épaulettes de colonel dans la garde nationale. Mais à mesure que cette
royauté s’avance, elle se fait une aristocratie propre à elle-même, et
qui pousse dehors l’agent de change. Ce sont les aides-de-camp du roi
des Français, les pairs qu’on crée, les hommes politiques qui se font
petit à petit, les grands administrateurs qui s’élèvent, les vieux noms
qui se rallient; encore quelques années, et l’agent de change sera
retourné où il était il y a dix ans, et où il aurait dû rester.
Ceci tient à une cause particulière qu’il n’est pas inutile de
signaler. La compagnie des agents de change, en sa qualité de
compagnie, serait un corps redoutable si elle pouvait avoir une
influence politique; mais heureusement pour l’État, les nécessités de
l’existence de l’agent de change lui interdisent cette influence en ce
qu’elle a de plus puissant et de plus direct. Car, dans un pays où le
crédit public est considéré comme une des forces vitales de l’État,
c’est toujours un corps redoutable qu’une association d’hommes qui peut
l’altérer, sinon l’affermir, et jeter dans la bourse des capitalistes
des paniques désastreuses. Mais l’agent de change n’est homme politique
qu’en ce qu’il est nécessairement du parti de tout gouvernement
existant, attendu qu’il bâtit sa fortune sur le sable mouvant des
fonds publics, que la plus petite crue des idées révolutionnaires
peut entraîner et déplacer. Toutefois, si l’agent de change pouvait
facilement devenir homme politique, il est à craindre que, sans égard
pour sa fortune, il eût la prétention d’avoir une opinion à lui, ou
l’espérance de devenir ministre. Eh bien! il suffirait de quelques
agents de change déterminés dans la chambre des députés pour mettre
en péril tous les matins l’existence de la monarchie. Mais voici qui
les tient en bride: ils ne peuvent pas être députés. Pourquoi? la loi
le leur défend-elle? Non, assurément; seulement ils obéissent à une
nécessité qui semblerait devoir en frapper bien d’autres. L’agent de
change a seul le droit de faire ses affaires: il faut qu’il soit de
sa personne au parquet de la Bourse, précisément à l’heure où les
faiseurs de lois se rient au nez, font des quolibets, et parlent comme
s’ils croyaient ce qu’ils disent. Un procureur-général peut plaider par
substitut; un conseiller, juger par suppléant; un général, commander
par aide-de-camp: mais il faut qu’un agent de change gagne lui-même
son argent, voilà pourquoi il ne peut pas être de cette chambre des
représentants. Aussi M. Dupin a-t-il toute latitude de les appeler
loups-cerviers, sans qu’aucun d’eux lui réponde en l’appelant _avocat_.
Du reste, l’agent de change, après s’être effacé politiquement, tend à
dominer aussi d’importance, financièrement parlant. Il s’est créé, sous
le nom de _coulisse_, une contrebande de sa contrebande qui lui fait
le plus grand tort. Le marron dévore l’agent de change, et celui-ci ne
peut guère se défendre, car on peut bien agir contre la loi, quoique
institué par elle; mais il est difficile de demander à cette loi la
punition de ceux qui commettent le même crime que vous, et qui du moins
peuvent dire qu’il ne leur a pas été formellement interdit.
En outre de ces raisons, l’agent de change s’est déconsidéré depuis
quelque temps par sa participation à cette émission frénétique
d’actions industrieusement industrielles, colossales pasquinades, où il
a joué le rôle du buraliste qui fait la recette à la porte. Maintenant
que la farce est jouée, si on ne l’accuse pas d’avoir mis les recettes
dans sa poche, toujours est-il qu’on le soupçonne d’y avoir participé.
Ainsi, d’une part, l’agent de change est annihilé comme puissance
politique, la députation lui étant interdite; de l’autre, il se ruine
comme puissance financière; le jeu dont il vit tombant aux mains des
marrons, il ne lui reste plus, pour être encore important, que la
conversion des rentes, qui lui fera passer assez de millions par les
mains pour qu’il lui en reste quelque chose.
Je me trompe, cela n’arriverait pas, que l’agent de change serait
toujours _important_.
Peut-être que cette épithète n’est pas assez personnelle pour être un
trait particulier à l’agent de change. En effet, dans notre époque,
l’importance importante appartient à tout ce qui a de l’argent, ou
à tout ce qui est censé en avoir. Ainsi le banquier, le notaire, le
receveur-général, ont ce ridicule, par le fait de leur état: ce n’est
pas une affaire d’homme, c’est une affaire de caisse. Ce ridicule
marche toujours à la suite des écus comme les petits chiens après les
vieilles femmes. Il gagne même tous les états dont quelques individus
se trouvent par hasard être des capitalistes. Il y a des libraires
importants (très peu, important voulant dire riche); il y a des
chiffonniers importants; il y a des marchands de sabots importants;
il y a des voleurs importants, mais j’avoue que, quoiqu’il y ait des
hommes de lettres vaniteux, gonflés d’eux-mêmes, insolents si vous
voulez, je n’en connais pas d’importants, comme l’agent de change est
important. Dieu, en leur donnant bien des défauts, les a sauvés de ce
ridicule doré. Je vous l’atteste, moi qui signe cet article.
=Frédéric SOULIÉ.=
[Illustration: LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE]
[Tête de page]