A ne considérer une église que sous le point de vue _terrestre et
temporel_ (notre profond respect nous commande d’écarter l’autre avec
soin), on pourrait la désigner ainsi:--un édifice orné d’une _loueuse
de chaises_.
Aujourd’hui que la forme d’architecture ne dit plus rien, ce signe
est fidèle et sûr. Voyez nos modernes basiliques: elles veulent, les
orgueilleuses, se passer de cloches et de clocher, cette enseigne
longtemps proverbiale; mais aucune ne prétend se passer de loueuse de
chaises. C’est l’être nécessaire sans lequel une église ne se conçoit
pas, qui la distingue des autres monuments, qui lui donne le mouvement
et la vie, en un mot, qui la fait église.
Quand la nuit a rempli de ses ombres la nef immense, l’édifice tout
entier dort enseveli dans un profond repos. Par intervalle, quelque
bruit du dehors, que l’écho répète sourdement, expire et s’éteint dans
un long murmure. Le jour va poindre: la cité s’éveille, et la cloche
annonce l’_Angelus_. Le sacristain est à son poste. Le donneur d’eau
bénite arrive en grelottant, et avec cette mine gelée qui est un de ses
attributs. La vendeuse de cierges prépare une illumination complète; de
pauvres femmes prient, agenouillées, en attendant la première messe.
Cependant l’église sommeille encore.--Tel un homme s’agite et respire
avec effort longtemps avant son réveil.
Enfin la _loueuse_ paraît à son tour: aussitôt l’édifice, qui semblait
l’attendre, s’anime et prend un nouvel aspect. La voilà qui commence
par visiter son domaine en tous sens. Les dalles retentissent du bruit
des chaises qu’elle range avec symétrie, ou qu’elle amoncelle en piles
élevées. Il en est, dans le nombre, qui ne portent point sa marque, et
dont le brillant acajou tranche sur le blanc uniforme des autres. La
paille en est plus fine et plus serré, la forme plus gracieuse, le dos
plus élevé, et surmonté d’une espèce de pupitre où les bras viennent
s’appuyer commodément. Ces chaises aristocratiques sont, en outre,
garnies d’un coussinet épais qui appelle les genoux, et fait trouver
du plaisir à prier Dieu. La loueuse n’a garde de les remuer d’une main
irrévérentieuse et brutale. Elle les soulève, les pose avec précaution,
et calcule en les rangeant les bénéfices qu’elles lui valent:--tant
pour le droit d’avoir un siége particulier;--tant, chaque dimanche,
pour le plaisir de trouver sa chaise à la même place;--tant aux
étrennes et à la fête de la paroisse;--sans compter les petits profits.
En femme qui sait le prix du temps, elle vaque à plusieurs choses à
la fois, et trouve, en passant, l’occasion de saluer le bedeau et le
sacristain, et de recevoir les civilités de la vendeuse de cierges.
Tous ces habitants de l’église ont entre eux des affinités de mœurs,
de langage, de manières et d’intérêts. On les voit le matin, dans
le coin d’une chapelle, qui se communiquent les intrigues de la
sacristie et les rivalités du chœur, et qui sautent, par de hardies
transitions, de l’histoire sacrée à l’histoire profane, souvent même
à de très profanes histoires. Le bedeau, justement scandalisé, fait
signe aux interrupteurs. Il affecte de passer et de repasser à côté
d’eux. Mais, oh! fragilité humaine! ce pesant personnage, après avoir
essayé vainement d’attraper quelques mots de la conversation en prêtant
l’oreille et en allongeant le cou, finit par _grossir_ le petit groupe;
et, comme il parle rarement, et qu’il n’est pas habitué à régler la
_tempête_ de sa voix, il fait lui-même plus de bruit que tous les
autres.
La _loueuse_ ne se laisse pas retenir longtemps dans ces conférences.
Alors même qu’elle raconte ou qu’elle écoute, elle conserve son air
affairé, et paraît toujours sur le qui-vive. Sa main s’agite avec
impatience dans la poche vide de son tablier. Enfin l’officiant monte à
l’autel, et la voilà qui s’éloigne et retourne à ses chaises.
Tandis qu’elle poursuit sa ronde, disons quelques mots de ses fonctions
et de ses priviléges.
Nos lecteurs seront sans doute édifiés d’apprendre que la location des
chaises, dans les églises de Paris, rapporte à la _fabrique_ des sommes
considérables, et qu’il y a telle paroisse où cette location ne s’élève
pas à moins de 25,000 francs par année. Ce n’est pas ici le lieu de
discuter les avantages ou les inconvénients de cette espèce d’impôt
levé sur la piété des fidèles. Nous espérons que le temps viendra où il
sera permis de s’asseoir _gratis_ dans la maison de Dieu.
En attendant, ce bail est l’objet des plus ardentes convoitises, des
brigues les plus fortes. MM. les marguilliers n’en dorment pas de
quinze jours. A voir les efforts des compétiteurs, on dirait qu’il
s’agit d’emporter une de nos sinécures les plus largement rétribuées.
Ce n’est pas une sinécure pourtant. Ce fonds ressemble à tous les
autres, et veut être travaillé sans relâche. Aussi le fermier qui
en obtient l’exploitation, ne le quitte-t-il pas du matin au soir.
Incessamment il le remue, il ne lui donne ni repos ni trève. Mais les
autres fonds se fatiguent et s’épuisent; celui-ci ne se lasse pas de
produire,--champ merveilleux qu’on ne sème jamais, et qu’on moissonne
toujours!
Le plus souvent ce précieux privilége est accordé à une femme. Pour
l’emporter sur ses rivaux, que de titres ne lui a-t-il pas fallu
réunir! elle n’est rien moins que la veuve d’un sacristain mort en
odeur de sainteté, la filleule d’un marguillier, ou la nièce d’un
grand-vicaire. Un prédicateur en renom, un banquier fameux l’a soutenue
de son patronage et de son crédit. M. le curé a été chaudement
sollicité en sa faveur. Les puissances de la terre et du ciel lui sont
venues en aide. Son talent pour l’intrigue et ses ruses diplomatiques
ont fait le reste. La voilà donc investie de ce titre glorieux qui va
devenir son seul nom. Ses voisines, ses parents l’appellent peut-être
encore madame veuve Groslichard, ou madame Piedfort; mais les habitués
de l’église diront désormais en parlant d’elle: _la loueuse de chaises_!
Madame veuve Groslichard a passé la trentaine. De combien d’années?...
Peu vous importe. C’est un mystère dont elle garde pour elle
seule le secret, et, sur ce point délicat, elle mentirait à Dieu
lui-même,--nous ne disons rien de son confesseur, le moins favorisé de
ses confidents.--On n’a jamais, répète-t-elle, que l’âge qu’on paraît
avoir; et elle s’efforce d’être le plus jeune possible. C’est une femme
petite, potelée, fleurie, d’une minutieuse propreté, vive, remuante et
bien conservée. On assure que la chronique s’est longtemps égayée sur
son compte. La haute position que madame Groslichard s’est faite ne
contredit aucunement la chronique,--au contraire.
Gardez-vous bien de la juger d’après cette toilette simple qu’elle a
faite à la hâte, pour ne pas _perdre_ la première messe (il ne s’agit
ici que du produit monétaire de la messe). Elle sait tout ce qu’une
femme peut devoir à la parure;--non pas cette parure mondaine qui
scandalise au lieu de plaire, qui effarouche les regards au lieu de les
attirer et de les retenir. Il est un art savant dans sa simplicité,
discret dans ses licences mêmes, qui se cache et se montre à propos:
c’est cette fine coquetterie des gens d’église, qui laisse bien loin
derrière elle la coquetterie des gens du monde. Madame Groslichard
participe du caméléon. Elle change de visage suivant les messes et
les offices. On dirait même qu’elle a un visage différent pour chaque
personne. Elle ne prend pas les _sous_ des pauvres femmes du même
air qu’elle reçoit ceux des riches dévotes. Il y a, dans ses façons
avec les premières, quelque chose de dur et d’impérieux. Sa voix,
qu’elle sait si bien assouplir, est sèche et vibrante. Ses yeux, qui
deviennent si doux et si patelins dans l’occasion, sont menaçants,
et de la manière dont elle dit: «_Vos chaises, s’il vous plaît_,» ce
_s’il vous plaît_ est plus exigeant qu’un _je le veux_. Ses doigts
crochus s’allongent incessamment vers vous. N’espérez pas échapper à
cette distraction; vous ne voyez et vous n’entendez que la loueuse qui
s’approche peu à peu, qui vous enveloppe dans ses longs circuits, et
qui viendra, qui viendra certainement dans une minute, dans une seconde
peut-être...--Machinalement vous interrogez vos poches, et malheur à
vous si elles sont vides! La loueuse _n’est pas prêteuse, c’est là son
moindre défaut_. Voilà ce que vous vous dites en vous-même, et, en
attendant, plus de méditation, plus de recueillement, plus de prières!
Vainement vous cherchez à lui échapper en vous réfugiant dans une
chapelle obscure: elle vous guette, elle vous suit, elle est derrière
vous, et vous n’êtes pas encore assis que vous tressaillez d’effroi au
fatal--_Votre chaise, s’il vous plaît_.
Voyez comme, dans une position pareille, les dames les plus élégantes
lui demandent, d’une voix humble et douce, crédit jusqu’au prochain
dimanche. Presque toujours, madame Groslichard se résigne, et consent à
cet emprunt forcé. Elle tâche même de grimacer un sourire, bien qu’au
fond du cœur elle déteste celles qui oublient leur bourse pour venir
prier Dieu. Elle se console par le beau côté de son rôle; elle se drape
dans sa confiante magnanimité. Toutefois elle ne néglige pas de prendre
le signalement exact des emprunteuses, et, en les quittant d’un air
protecteur, elle semble se dire: «Telle dame, de tel âge, de telle
figure, de telle toilette... me doit _deux sous_.»
Derrière elle, à une distance convenable, s’avance d’un pas de
procession le grave bedeau ou le suisse majestueux. Il annonce sa
venue en frappant à coups de hallebarde les dalles sonores, et en
criant d’une voix flûtée: «_Pour les pauvres, s’il vous plaît_;» et
plus souvent encore: «_Pour les frais de l’église!_» A ce sujet, nous
relèverons une particularité essentielle. Bien des gens s’imaginent
qu’il y a rivalité et lutte de vitesse entre les quêteurs et la
loueuse. C’est une erreur qu’il importe de détruire. L’ordre dans
lequel ils se suivent a été savamment calculé. Comme le tribut levé par
celle-ci est forcé, et que l’autre est volontaire, les fidèles, perdus
dans leurs dévotions, ne tireraient point leur bourse pour les pauvres,
encore moins pour les frais de l’église; mais ils sont tenus de la
tirer pour payer leur chaise, et, pendant qu’ils ont encore l’argent à
la main, le quêteur survient à propos sur les pas de la loueuse, qui
joue ainsi le rôle du _pilote_ devant le _requin_. Elle n’y perd pas,
et les pauvres y gagnent,--sans compter la _fabrique_.
Autrefois, cependant, Jésus-Christ avait chassé du _temple_ les
_vendeurs_ qui s’y étaient établis...
A l’aisance de sa démarche, à son allure libre et dégagée, on comprend
tout d’abord que madame Groslichard est chez elle. Les soins d’un
ménage lui sont inconnus: elle vit de l’église et dans l’église. C’est
à peine si elle mange ou si elle couche ailleurs, et elle se ferait
volontiers écrire à l’adresse suivante: Madame, madame Groslichard, à
l’église de Saint-... Elle a la conscience de sa dignité, et porte haut
la tête. Elle affronte le vicaire dans ses humeurs, et le curé dans ses
caprices. Ces grands dignitaires ont toujours pour elle un regard et un
sourire. Faut-il l’avouer? madame Groslichard ne se confond pas assez
dans les sentiments de respect et de vénération qui leur sont dus. Elle
vit trop près du sanctuaire. _Nul n’est prophète en son pays_, a dit la
sagesse des nations. Nous hasarderons ici cette variété du proverbe:
«Nul n’est saint dans la sacristie de son église.»
Certes, madame Groslichard, élevée à ce comble d’honneur et à ce haut
crédit, partageant l’encens du prêtre et les bénéfices de la fabrique,
est bien excusable de ne pas daigner apercevoir l’humble donneur d’eau
bénite, et de traiter sans façon l’important sacristain, les chantres
enroués qui la complimentent d’une voix de _plain-chant_, et le
_serpent_ lui-même, qu’on s’étonne d’entendre parler comme les autres
hommes. Ce sont autant d’aspirants à sa main ou à ses bonnes grâces.
Avec eux elle fait sa coquette, elle minaude, et les tient en haleine
par ses promesses et ses refus. Elle accorde seulement au frais enfant
de chœur une tape sur ses joues roses et potelées, et au _suisse_
superbe un coup d’œil en tapinois.--Les _suisses_ auront à répondre de
bien des choses!
Quoi qu’on ait pu dire autrefois, madame Groslichard jouit d’une
réputation de vertu: elle a des mœurs,--c’est une des conditions de son
bail;--et, en femme qui a vécu longtemps et beaucoup, elle sacrifierait
ses passions à son intérêt. Heureusement le sacrifice n’est pas
toujours nécessaire; et puis, écoutez sa maxime favorite (la maxime
fait les femmes supérieures!): «On n’a jamais, disait-elle tantôt, que
l’âge qu’on paraît avoir.» Elle ajoute encore: «On n’est jamais que ce
qu’on paraît être.»
Avec elle, il ne faut donc pas trop approfondir les choses. Par
exemple, elle affecte les dehors convenables de la piété. Jamais
elle n’oublie, en passant devant l’autel, de le saluer d’une humble
révérence. Vous la voyez, au commencement des offices, saintement
agenouillée et plongée dans un dévot recueillement; mais remarquez
comme, de la place qu’elle a choisie, elle domine toute l’église.
Suivez ses yeux sans cesse en mouvement, ses yeux perçants et
inquisiteurs qui prennent note du nombre, de la figure et de la
position relative des assistants. Vous ne l’entendrez pas unir sa voix
à celle de l’auditoire pour célébrer les louanges de Dieu. Si elle
chante, c’est en elle-même, quand la messe a été _bonne_, quand la
collecte a été abondante, et que, dans sa grande poche de toile, les
pièces d’argent se mêlent joyeusement aux pièces de cuivre.
Elle voit passer toutes les pompes humaines; elle assiste aux
différents spectacles qui marquent la destinée de l’homme. Le sonneur,
qui, du haut de sa tour, annonce stupidement les décès et les baptêmes,
ressemble à l’employé des télégraphes, qui ne comprend rien aux
nouvelles qu’il transmet. La loueuse joue un rôle intelligent dans ces
diverses cérémonies, et elle apporte à chacune d’elles un extérieur
d’à-propos. Comme elle s’empresse autour de ce nouveau-né! que
d’attentions elle prodigue au parrain et à la marraine! A la joie pure
et bien sentie qui rayonne dans ses yeux, à son air maternel, on dirait
une respectable tante, une grand’maman, ou, tout au moins, une dame de
la parenté. Ces démonstrations font partie de l’appareil déployé par
l’église. Tout cela est coté d’avance, et sera payé au prix du tarif.
La scène change brusquement. La nef s’est tendue de noir. Une famille,
des amis prient et pleurent autour d’un cercueil. La loueuse prend son
visage le plus affligé: elle a les yeux rouges; elle marche d’un pas
silencieux, et semble dire à chacun: «Quel malheur!... Votre chaise,
s’il vous plaît.»
Mais tandis qu’un de ses yeux pleure encore avec les amis du défunt,
l’autre sourit déjà à la noce qui s’avance. C’est une noce brillante.
La _mariée_ est jolie: le _marié_, dans son bonheur, sera sans doute
généreux. Madame Groslichard se multiplie: elle est radieuse; elle a un
petit air fin qui dit bien des choses. Sans elle la cérémonie serait
pleine d’embarras et de dangers. Qui viendrait au secours de la mariée?
qui la recevrait défaillante dans ses bras? qui rendrait mille petits
offices dont une mère troublée est incapable, que les messieurs ne
doivent pas connaître, et auxquels le nouvel époux ne saurait encore
prendre part. Il suffira qu’il les paie. Dans ces occasions difficiles,
la loueuse est une mère _donnée_, ou plutôt _vendue_ par la sacristie.
Madame Groslichard ne comprend ni l’amour du pays, ni la vanité
nationale. Mais elle est fière de son église. Parlez-lui d’un chantre
à la voix tonnante, d’un maître-autel richement décoré, d’un orgue
merveilleux, d’un saint en réputation. Ce chantre, cet autel, cet
orgue, ce saint lui-même seront moins bruyant, moins riche, moins
sonore et moins fécond en miracles que les _siens_. L’église lui
appartient: tout ce qui s’y fait se fait pour elle. C’est pour elle que
la messe se dit, que l’autel se pare et s’illumine, que les cloches
sonnent à grandes volées, que les chantres s’égosillent, et que l’orgue
éclate en concerts harmonieux. C’est pour elle aussi que l’on naît et
que l’on meurt; et ces prédicateurs en vogue, qui réunissent au pied de
leur chaire un auditoire nombreux, qui tonnent et fulminent contre les
vices, qui s’emportent avec véhémence contre l’intérêt et la cupidité,
travaillent sans doute à féconder le champ du ciel, mais avant tout
ils fécondent le champ de la loueuse. Elle a une manière infaillible
d’apprécier les orateurs sacrés, et ne se fait jamais illusion sur
leur mérite. Elle ne les estime pas sur ce qu’ils disent, mais sur ce
qu’ils rapportent. Elle pèse leur réputation: elle la suppute en pièces
sonnantes. Que des auditeurs légers oublient les pieuses paroles qu’ils
viennent d’entendre, la loueuse emporte et serre soigneusement le
_fruit_ qu’elle en a retiré.
Il faut voir madame Groslichard aux grandes fêtes, dans ces jours
solennels qui rappellent la naissance, la mort et la résurrection de
Jésus-Christ, où l’église fait éclater ses joies et ses douleurs,--et
où le prix des chaises est doublé! Époques véritablement importantes;
fêtes à bon droit _réservées_, si seulement elles étaient plus
nombreuses! Pour madame Groslichard ce sont les plus beaux jours
de l’année. Elle les attend avec impatience. Elle calcule d’avance
l’argent qu’ils lui promettent. Elle espère que la paroisse montrera
un pieux empressement, et qu’une foule de curieux, attirés par la
pompe des cérémonies, viendront grossir l’assemblée et la recette. Dès
le matin elle apparaît dans une toilette éblouissante. Elle a amené,
comme un auxiliaire indispensable, comme un lieutenant fidèle, sa fille
ou sa nièce, qui rougit de pudeur et d’embarras. Elle commence par
assigner aux loueuses en sous-ordre les postes les moins importants.
La nef, entourée d’une balustrade en bois, ressemble à une citadelle.
Tout au fond, sous l’orgue mugissant, un étroit passage est ménagé
aux élus de ce monde qui seront aussi les élus et les bien-aimés de
l’ouvreuse. C’est là qu’elle établit sa fille. Elle reste quelques
instants à ses côtés pour l’aider de ses avis et de son exemple; puis,
comme un général habile, elle court visiter les différents postes et
se réserve le plus difficile de tous. Elle exploite les _bas-côtés_
et les _contre-allées_. Elle circule à travers ce public mouvant qui
se renouvelle sans cesse. Les masses les plus compactes ne sauraient
lui faire obstacle. Elle est partout: faut-il placer un vieillard
goutteux, une vénérable matrone qu’intimide une telle affluence, elle
les conduit, elle les fait passer au milieu de la foule, elle les porte
et les pose comme par enchantement à l’endroit le plus commode. Les
petits scrupules de femme, elle les foule aux pieds. Sa riche toilette,
elle n’y pense plus. Toute cette élégance, cette recherche de parure,
elle la sacrifie. Qu’elle-même soit heurtée, froissée dans ces groupes
épais, où elle se jette hardiment, peu lui importe. Ce n’est plus
le moment d’être prude et vaine, et de s’arrêter aux misères de la
modestie.--Ce temps précieux veut être mieux employé.
Voyez-la, quand l’office touche à sa fin, et que sa moisson n’est
qu’à moitié achevée: quelle inquiétude! quelle agitation! ses yeux
surveillent à la fois ceux qui restent, ceux qui partent, et ceux qui
menacent de partir. Elle ne marche pas, elle glisse légèrement. Ne la
retenez point par le change d’une pièce d’argent, ou craignez qu’elle
ne vous rende autant de malédictions que de sous... Mais le dernier son
de l’orgue vient d’expirer. Madame Groslichard, épuisée de fatigue,
abandonne enfin quelques femmes qui s’échappent sans payer, et elle
demeure haletante sur le champ de bataille. Bientôt elle disparaît avec
sa recette, et les pauvres, qui dressent l’oreille au bruit métallique
de ses poches, la poursuivent longtemps de leurs supplications, et
reviennent sans avoir rien obtenu, qu’une pièce de _cinq centimes_
qu’on lui a frauduleusement glissée, et qu’elle soupçonne d’être un
_sou de Monaco_.--Le monde est si méchant!
Cependant elle amasse des rentes, elle établit solidement sa fille,
et lui donne pour cadeau de noces le privilége du bail qu’elle-même
exploita si longtemps. Elle quitte l’église pour le monde; et, plus
elle vieillit, plus elle se montre coquette, friande de douceurs,
amoureuse de parure, de petites médisances et d’anecdotes scandaleuses.
Seulement elle déteste qu’on la dérange à l’église pour lui demander
le prix de sa chaise, et elle ne peut souffrir qu’aux grandes fêtes le
tarif soit doublé.
On prétend que, par un mélange coupable du sacré et du profane,
la loueuse de chaises de nos églises exploite aussi le jardin des
Tuileries, les Champs-Élysées et les boulevards. Nous refusons de
le croire: passer de l’ombre et du frais à la poussière et au grand
soleil, craindre pour sa recette les caprices de la mode et les
caprices du temps, ce serait au dessous de sa dignité, et puis--ce ne
serait pas si profitable.
Cependant, si la loueuse de chaises qui fait l’_ornement_ des
promenades publiques n’appartient pas à l’église, plusieurs indices
sembleraient établir qu’elle y a jadis appartenu. La fuite d’un notaire
ou d’un banquier, une spéculation malheureuse sur les rentes d’Espagne,
sur les bitumes ou les chemins de fer, lui aura enlevé ce qu’elle avait
amassé sou par sou; et elle se sera vue réduite, sur ses vieux jours, à
reprendre sa grande poche de toile et ses allures d’autrefois.
Mais elle a le sentiment de sa dégradation. Elle ne sympathise pas
avec cette foule rieuse au milieu de laquelle elle passe et repasse.
Vieille et ridée, le spectacle de la jeunesse et de la beauté offusque
ses regards. Ces brillantes toilettes, ces groupes animés, le murmure
confus de cent conversations différentes, les divers accidents d’ombre
et de lumière que produit le feuillage mouvant des arbres, les riches
lueurs d’un beau soleil couchant: toute cette gaieté de la terre et du
ciel l’attriste et l’importune. Elle trouve un plaisir cruel à troubler
les plus douces rêveries, et à se jeter au milieu des tête-à-tête les
plus intimes et les plus tendres. Elle apparaît soudainement, et se
tient devant vous comme un reproche vivant, droite, immobile, avec sa
mine sévère et renfrognée. A son approche, on se tait: les figures
s’assombrissent, le rire expire sur les lèvres. On croit devoir
respecter la présence d’une femme _qui a éprouvé des malheurs_.
Triste retour des choses humaines! elle était mondaine dans l’église:
la voilà rigoriste dans le monde. Les messages galants dont elle se
chargeait si volontiers et par charité, elles les accepte encore, mais
par intérêt. De cet extérieur si leste et si pimpant d’autrefois, elle
n’a gardé que son nez rouge et ses doigts crochus: on dirait qu’ils
deviennent plus longs chaque année.
C’est une manière de Juif errant. Rien ne l’arrête, rien ne la
distrait de sa tâche. Elle va étudiant les physionomies et prenant le
signalement des promeneurs. Elle les compte, et distingue aussitôt les
nouveau-venus. Quant à ceux qui s’établissent sur _ses_ chaises pendant
des heures entières, et qui menacent de les occuper tout le jour, elle
leur jette en passant des regards d’indignation, et semble toujours
tentée de leur faire payer deux fois leur place. Vous arrive-t-il de
vous oublier dans une conversation intéressante, ouvrez les yeux et
revenez à vous. La loueuse est là qui vous observe. Vous croyez qu’elle
cherche à saisir ce que vous dites: point; elle se demande: «M’ont-ils
payée?»
Ces promeneurs inconstants qui changent vingt fois de place dans
une heure, et que la loueuse retrouve au milieu et aux deux bouts
d’une allée, la jettent dans une pénible perplexité. Vous avez payé,
dites-vous. Elle vous croit, et pourtant elle ne saurait retirer sa
main tendue, et réclame son dû, même en s’excusant.
L’année n’a qu’une saison pour elle, saison bien courte, et que les
jours de pluie et de brouillard diminuent encore de moitié. Quand les
arbres jaunissent, et que leurs feuilles, en tombant, couvrent ces
allées naguère si fréquentées et si productives, la loueuse disparaît
de nos promenades. On ne la voit plus que le dimanche au jardin des
Tuileries. Elle y erre tristement comme une âme en peine. Rentrée à
sa mansarde, les pieds placés sur sa chaufferette, elle se console en
rêvant au retour de l’été, de l’été qu’elle ne reverra peut-être plus;
car, semblable aux malades attaqués de la poitrine, elle meurt presque
toujours--à la chute des feuilles;--cette date lui est funeste jusqu’au
dernier moment.
Mentionnons encore, pour que cette galerie soit complète, les
industriels qui colportent leur mobilier aux courses de chevaux et aux
revues du Champ-de-Mars, aux feux d’artifice du quai d’Orsay et de la
barrière du Trône. Bancs chancelants, tables vermoulues, chaises à
moitié dépaillées, vingt fois exposés à la même épreuve, et que tant
de _service_ n’a pas rendus plus solides! _place à vingt sous! place
à dix sous!_ arrivez, messieurs et mesdames. Voici l’instant, on va
commencer. En effet le _bouquet_ éclate, le cheval touche au but, le
général paraît. On se lève sur la pointe des pieds: on allonge le cou,
on se foule, on se presse. La loueuse de chaises elle-même tâche de
prendre une petite part du spectacle... Malheur! un craquement se fait
entendre; les tables et les bancs s’affaissent, et les spectateurs
tombent pêle-mêle, dans un désordre qui n’est pas celui de l’art.
Mille réclamations s’élèvent. On parle de faire rendre l’argent. Mais,
à ce mot, les propriétaires du mobilier s’esquivent avec la recette,
abandonnant des débris que l’on n’emportera pas: les blessés ont
bien assez de se porter eux-mêmes. Homme vraiment industrieux! femme
étonnante! ils trouvent le secret de changer leur vieux mobilier contre
un neuf,--encore ont-ils du retour.
=Fr. COQUILLE.=
[Illustration: L’AGENT DE CHANGE.]
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