L’HUMANITAIRE.

L’HUMANITAIRE est le zélateur d’une secte récente, née du dégoût

de nos troubles politiques, et qui n’a de barbare que le nom; mais

les noms inusités blessent le tympan du vulgaire et sont frappés

d’anathème, car l’inusité fait peur aux enfants. Or, les peuples

sont des enfants irascibles et de piètre tolérance, témoin Socrate,

empoisonné légalement pour avoir eu l’audace de faire planer un seul

Dieu, l’éternel géomètre, sur la cohue lascive et déréglée des dieux de

l’Olympe; témoins les adeptes du Christ livrés aux jeux du Cirque.

L’humanitaire nous vient en droite ligne de Socrate; il est parent, ou

peu s’en faut, des premiers martyrs; il en descend par la métempsycose,

et ne voudrait pas y remonter par le Calvaire. Nous souhaitons à

l’humanitaire le triomphe des martyrs, moins leur persécution; et,

pour lui donner un coup de main amical dans ce défilé périlleux,

nous essaierons de déblayer au profit de sa mission bruyante et

conciliatrice les préjugés accumulés pour le moment sur sa route.

On prétend, à la vérité, que nous sommes un peuple léger et doux,

désabusé de la guillotine, très ricaneur à l’endroit des paradoxes

pour en avoir essayé de tous les genres, et qui procède au rebours des

Anitus et des Domitien. Chez nous, dit-on, la caricature a remplacé la

ciguë et le cirque. L’humanitaire acceptera volontiers son Panthéon des

mains de la caricature. Gavarni et Daumier lui doivent sa canonisation.

Que la lithographie lui soit légère!!!...

Au grand scandale du socialiste proprement dit, variété de

l’économiste, et dont les vues se renferment timidement dans la

limite actuelle des circonscriptions nationales, l’humanitaire a la

prétention de formuler un programme cosmopolite. Petites ou grandes,

à ses yeux toutes les réformes se tiennent; l’une entraîne l’autre;

et, d’après la loi de proportion qu’il ne perd jamais de vue, le plus

modeste changement dans le cours des habitudes agissant de proche en

proche, soit par compression, soit par expansion, sur tous les membres

d’une constitution sociale (ce que constate la science physiologique

dans la croissance comme dans le dépérissement des individus),

métamorphoser un village ou la surface entière du globe, c’est tout

un pour l’humanitaire. L’humanitaire est la racine même des radicaux;

c’est le radical par excellence. Il sourit dédaigneusement quand on

lui parle des chemins de fer qu’on lance à grand’peine dans quelques

localités, fantaisies de luxe, à son avis, exubérance de vanité

coquette chez des peuples qui n’ont pas encore généralisé dans leurs

villages le luxe municipal de leurs métropoles. La caisse d’épargnes,

avec ses 4 pour 100 d’intérêts, ne lui semble également qu’une

gimblette philanthropique, qu’un avortement de notre génie financier.

Ne parlez pas de la réduction des rentes à l’homme qui tient le secret

de quadrupler les revenus du monde. Et quant à la réforme électorale,

isolée de ses bases primordiales dont il se fait fort de détailler

le plan au premier venu, il ne la considère que comme un élément de

complication dont il doit résulter d’incalculables catastrophes; en

quoi je suis tout-à-fait de son avis.

Du socialiste à l’humanitaire, la distance est donc bien tranchée;

c’est la distance qui sépare le législateur du prophète. Le législateur

parle un style à ras de terre; il voit les choses d’en bas, et sent

quelque peu son athée. Le prophète chante au nom du ciel; il a grimpé

le Sinaï; son regard embrasse le monde, et Dieu lui parle.

Je n’ai pas à donner la série des idées de l’humanitaire, mais

seulement le galbe de sa silhouette, sans personnalité, au point de vue

général.

L’humanitaire en est à ses débuts en matière de propagation; sa forme

a quelque chose de coriace et de belligérant. C’est sur l’épiderme

de tous les partis qu’il travaille tour à tour à donner le fil de

la politesse au tranchant de son rasoir. Il réconcilie les opinions

rivales quand elles se mordent, à la manière des Turcs qui distribuent

de droite à gauche des coups de bâton, lorsque les Juifs et les

Arméniens se prennent à la barbe dans les rues de Constantinople. Les

Juifs font le plongeon sous la bastonnade; les Arméniens remontent

d’un cran dans leur gravité; ces fiers rivaux continuent de vendre des

pastilles et des lorgnettes, et personne ne souffle mot contre les

Turcs; analogie de la conspiration du silence qui règne autour des

humanitaires; mais les Turcs s’en accommodent, et les humanitaires en

sont au désespoir.

Les journaux des divers partis, piqués au vif et vindicatifs comme des

femmes, semblent avoir juré qu’ils ne souffleraient mot à l’égard des

humanitaires. On leur a coupé le foin de l’annonce sous le pied. Ne pas

faire parler de soi, ce n’est pas vivre.

Inquiets de ce serment tacite, quelques humanitaires font leur _meâ

culpâ_, et proposent à leurs condisciples de tourner l’obstacle en

devenant polis; proposition qui va déterminer une crise. La secte

hésite: il n’a pas encore été pris de décision à cet égard.

D’habitude, l’humanitaire est ce que l’on appelle un apostat, un

homme sorti des rangs de tel et tel parti, mais pour n’en adopter

aucun autre. Je parle au point de vue de la règle! Il faudrait

expliquer le mystère de certaines exceptions, et c’est leur secret;

comme ce secret est la transparence même, ce serait commettre une

indiscrétion. L’amertume actuelle de leur prédication ne rend que

plus saillante l’accusation d’apostasie qui leur est jetée à la face

par les soldats des rangs dont ils sortent. Toute méfiance préalable

rend certains rapprochements fort délicats. L’humanitaire est en état

de suspicion devant ses anciens amis politiques, et toute suspicion

porte un caractère réquisitorial. On le présume idolâtre ou gagiste

du gouvernement, parce que, de même que tel chanteur dont la voix a

peu d’étendue et qui tient à ce que l’on ait égard à cette infirmité,

l’humanitaire n’aime pas plus le retentissement des coups de feu dans

les bocages légitimistes de la Vendée, que le tonnerre des barricades

dans les carrefours républicains de la métropole. Les distractions

nationales de la guerre civile enlèvent périodiquement à l’humanitaire

un auditoire qu’il a bien de la peine à manier; l’humanitaire en a pour

un mois à reprendre le fil de ce que l’auditoire a perdu. A quelque

chose malheur est bon: la propagande a ses fatigues, et ces temps de

halte lui sauvent des phthisies laryngées.

Entre eux (quand ils se tolèrent entre eux, chose rare!), les

humanitaires, calomniés par les partis, ignorent, la plupart du temps,

à quelles opinions _fragmentaires_ ils ont eu réciproquement le malheur

originel d’appartenir. On en cite un exemple. Deux humanitaires

travaillaient matin et soir ensemble depuis dix mois. Au milieu d’un

parterre, l’un d’eux s’arrêta devant une pervenche.--Tu songes à

Jean-Jacques!--Non! Cette fleur me rappelle le jardin du château de la

Pénissière.--Ah, bah! connaîtrais-tu cet endroit?--Si je le connais! je

l’ai vu brûler. J’étais au nombre de ses défenseurs; ne le savais-tu

pas?--Mon Dieu, non! je figurais parmi les assiégeants, et je te

donnais la chasse!--Tiens! tiens! tiens! je te croyais royaliste!--Ce

que c’est que l’idée! je te trouvais une tournure de républicain.

L’anecdote est vraie, mais elle est invraisemblable; et madame de

Genlis, par la fidélité de ses citations, a tué la valeur du mot

historique.

Revenons sur le mot _fragmentaire_ souligné plus haut, adjectif de

création humanitaire, dirigé contre les opinions qui s’excluent tour

à tour. Pour l’humanitaire, le légitimiste, le juste-milieu et le

républicain, fractions indispensables d’un seul et même tout, ils

sont nécessités par la force des choses à vivre dans la réciprocité

des coups de poing, ou dans la solidarité des satisfactions. Ils

ont le choix; l’Unité qui régit le monde ne leur permet que ces

deux alternatives. L’humanitaire, qui pourrait s’appeler aussi le

trinitaire, démontre que toute mécanique marche par la juxta-position

de trois ressorts essentiels dont nos divers partis ne sont à leur insu

que les analogues; il couronne son idée par cette métaphore que l’arbre

de l’humanité doit porter toutes ses branches, les branches aînées

comme les branches cadettes, expression large qui doit satisfaire à

la fois Goritz, Sainte-Hélène et le Carrousel, quand le Carrousel,

Sainte-Hélène et Goritz y mettront de la bonne grâce.

J’ai qualifié de rare la tolérance des humanitaires entre eux. Je n’en

démordrai pas, quoi qu’il m’en coûte. Ils restent à l’égard les uns des

autres dans le morcellement dont ils font la critique, et n’essaient

nullement de se conformer aux conseils de ralliement qu’ils professent.

Ils sont voués à l’inanition, au vagabondage et au suicide. L’apostasie

les décime à leur tour. Pas de capitaine qui prévienne leur déroute!...

L’état de maraude dans lequel persistent leurs groupes incohérents

ne laisse pas que de rendre prodigieusement suspecte aux yeux de la

plupart cette science merveilleuse de la mise en participation des

intérêts, des esprits et des âmes, que les humanitaires se targuent de

posséder à fond.

A ce reproche, d’aucuns répondent que leurs groupes s’entendront de

reste quand l’un d’eux aura puissance de réaliser le projet commun;

pétition de principe, cercle vicieux, réponse des moins madrés,

c’est-à-dire du plus grand nombre. Les plus habiles, qui sont aussi

les moins nombreux (comme partout), démontrent péremptoirement à ceux

qui voient plus ou moins clair dans les nuages de ces théories qu’il

y a temps pour tout; que la gestation d’un avenir a ses crises; que

les préludes n’ont jamais la correction du concert; que l’harmonie

doit en naître un jour ou l’autre; qu’il faut d’abord (arbitrairement

peut-être) organiser le milieu communal où les affinités de caractères

seront appelées à se grouper dans les différents travaux, en vertu

des sympathies industrielles, et que, jusque-là, grâce à la fougue

apostolique, les humanitaires seront plus énergiquement entraînés que

beaucoup d’autres dans le torrent des sottises de la vie commune.

Cette excuse a son côté plausible. Dès son début aussi, le catholicisme

a manifesté ses querelles et rencontré ses hérésies. Le propre des

méthodes au progrès, des _criterium_ (comme on dit), ou mécanismes

d’enseignements faits sur le moule de celui qui permet à ces messieurs

de discourir et de trancher sur tout, est de fourvoyer à l’excès les

imaginations qui s’égarent, en manifestant des fous comme on n’en a

jamais vu, des imbéciles miraculeux et des niais d’une force de cent

chevaux.

Sans compter que l’harmonie, dont les humanitaires nous font la

promesse, ne sera pas taillée sur le patron fade et langoureux des

idylles de Gessner!... Le maître l’a dit. Le trombone cabalistique et

le tam-tam passionnel y joueront leur partie; ceux qui n’aiment pas le

vacarme s’engageront parmi les prudes et les indolents; à moins qu’il

ne soit dans leur goût de servir de victimes. Il y aura de la place

pour tout le monde. Ainsi soit-il!...

Pour caractériser les diverses catégories d’humanitaires, il y aurait

un dénombrement à tenter à la façon de l’Iliade. Mais Homère y

renoncerait, et je ne m’en sens pas le courage. On a parlé récemment

de l’indifférence en matière de religion! c’était jouer de malheur

et parler trop vite. Le siècle tourne à l’eau bénite; les religions

pullulent; il en pousse à tous les coins de rue; elles obsèdent la

circulation. Vous ne cracheriez pas par la fenêtre sans noyer un

révélateur. Les sergents de ville ne suffisent plus à l’arrestation des

messies.

Pour être juste, ces messies ne sont pas tous nés d’une vierge; on ne

dit pas non plus qu’ils fassent de miracles; et, depuis tout-à-l’heure

vingt ans qu’ils parlent au nom de leur foi, les géographes ne se

sont point encore plaints de la transposition des montagnes. Ils se

contentent de posséder la lumière et de la couvrir de leur style, comme

d’un boisseau. Quand on ne les comprend pas, on reste abasourdi de leur

faconde; et, sitôt que l’on en a fait le tour, on demande quelque chose

de mieux. Il faut peu de temps pour en faire le tour; l’humanitaire

est sujet à se répéter. C’est inouï ce que ces prophètes colportent de

vérités inédites; vérités qu’on retrouve tout-à-coup en feuilletant

l’Évangile et la Genèse, mais que les humanitaires sont bien résolus

de ne pas y voir, parce que les choses ne se reproduisent pas

tout-à-fait avec les mêmes mots. A les en croire, leurs vérités sont

des vérités toutes neuves, des inventions récentes, frappées d’hier,

qui ne viennent de rien, qui n’ont pas de racines dans les antécédents

historiques. Eh, mes bons amis! puisqu’elles n’ont pas de racines,

elles ne donneront pas de bourgeons; un apprenti pépiniériste vous

en remontrerait en analogie. Quand on se croit original, on se vexe

d’être traité de copie. Si les vérités qu’on ressuscite aujourd’hui

procédaient d’au-delà de Voltaire; si, par exemple, il devenait évident

que le catholicisme en était l’instaurateur bien avant l’apparition

des humanitaires; et si l’Église se mettait en position de leur

démontrer qu’elle a cent fois mieux dans la cervelle, nos humanitaires

y perdraient la leur, car bien qu’ils fassent profession de n’être

d’aucun parti du jour, ils n’en sont pas moins sur ce chapitre du

parti de leur siècle contre les siècles précédents. Qu’un bon chien

chasse de race, on le conçoit; mais chasser sa race, ah! c’est trop

fort! N’objectez donc pas aux humanitaires que leur premier mot d’ordre

est de respecter toutes les puissances! Le catholicisme n’est pas

une puissance; il est mort, on ne le respecte pas!... Ces étourdis,

qui n’ont pas reçu le baptême, affirment que le catholicisme a reçu

l’extrême-onction!...

Il faut pardonner quelque chose à la jeunesse!...

A ce tic près, à part sa jalousie de métier contre le lion du

catholicisme, lion malade, contre lequel il détache en manière de

ruades des brochures à six ou huit douzaines d’exemplaires, qui

jouissent d’une très grande réputation dans leur coin, l’humanitaire

est le meilleur homme que l’on sache, et le mieux disposé pour le

prochain. Il ferait quelque chose de Néron; il utiliserait les manies

d’Érostrate; il se porterait fort de trouver, en s’y prenant comme il

faut, un diamant d’une eau superbe sous l’écorce un peu brutale de

Papavoine. Avec un avocat humanitaire, la magistrature tremblerait pour

ses appointements. Tout rentre en grâce devant lui. Les originalités de

mauvais goût, les caprices fourvoyés de notre nature, il n’exclut et ne

méconnaît rien, pourvu qu’il n’y ait pas de catholicisme sous roche. A

l’oreille de notre monde, plus délicat des lèvres que du cœur et plus

décent que vertueux, on insinuerait difficilement jusqu’à quel point

l’humanitaire pousse l’indulgence, et combien, dans ses institutions,

sa mansuétude aurait de charité. Les journaux de la secte humanitaire

(les humanitaires ont des journaux), gourmés et prudents comme s’ils

avaient des abonnés, en disent infiniment moins sur tout ceci que

certains adeptes, édificateurs obligés de deux ou trois salons dont ils

font aujourd’hui les délices. Le pli est pris; l’humanitaire a fait

son lit dans nos mœurs. Au bas de l’invitation qui vous appelle en

soirée, après le thé d’usage et le piano de rigueur, on vous promet un

humanitaire. Une soirée sans humanitaire serait un scandale. Dès qu’on

en trouve un qui porte un cachet à part, et d’une forme _caractérielle_

qui n’est à nul autre, on le garde avec soin; on ne le prête qu’à

ses amis. Tout salon qui sait vivre a son humanitaire; dès que la

conversation baisse, la maîtresse de la maison le lance dans l’arène

par une malice détournée ou par une interpellation à brûle-pourpoint.

Interlocuteur de ressource, l’humanitaire a toujours son thème fait et

sa réplique prête; il marche armé de pied en cap; il tue l’objection

au vol; on n’a pas encore parlé qu’il a déjà répondu. Aussi, lorsque je

me permets de dire qu’il est interlocuteur, c’est comme si j’appelais

un accapareur un marchand.

Dans cette analyse de la secte humanitaire, si, comme cela se doit,

nous mettons les théories à part, avec le seul but de saisir ce qu’il

y a de grotesque dans les individualités qu’elles enrégimentent,

n’oublions pas un pronostic favorable à ces théories. Les dogmes

que les humanitaires regardent assez naïvement comme leur propriété

personnelle circulent en ce moment partout, s’ils ne se produisent pas

encore au grand jour; semblables à ces vieilles forêts que l’incendie

peut raser à la surface du sol, mais dont les racines, en se faisant

jour de nouveau parmi les décombres, poussent de plus belle des

rejetons vigoureux. C’est de Dieu qu’en vient la semaille; d’habiles

moissonneurs en feront prochainement la récolte; les humanitaires

en seront cette fois encore le fumier; leur dévouement les féconde.

Indépendamment de ce qu’ils ont de naïf, on aime à reconnaître de

l’honorable et du bon dans le fanatisme des propagateurs de ces dogmes,

infatigables régénérateurs d’une foule de maximes que l’on croyait à

jamais ensevelies sous les grêlons de la secte encyclopédique. Après

les avoir écoutés, Paul-Louis, cet homme qui possédait autant d’esprit

que de bon sens, mais qui, dupe des petites animosités de nos mauvaises

circonstances, mit son instrument sublime au ton d’un déplorable

charivari politique, Paul-Louis rougirait d’avoir été l’apologiste du

morcellement. Au lieu d’insinuer en villageois mécontent qu’il serait

bon qu’on dépeçât Chambord, le vigneron de la Chavonnière réclamerait

le maintien intégral de cette royale résidence pour l’installation

du village modèle; il protesterait contre le vandalisme de la bande

noire, à l’effet d’universaliser des chefs-d’œuvre d’architecture au

bénéfice des peuples. Il soutiendrait que l’humanité vaut bien que

l’on la traite en roi. Je vais plus loin! Si quelque jour, certains

enthousiastes se prennent à penser tout-à-coup que les rois, bien

que rois, sont cependant des hommes (proposition hardie!), et que la

révolution, après tout, doit avoir aboli des milliers de priviléges,

entre autres ceux de l’injure et de la guillotine, ces dignes

enthousiastes le devront aux humanitaires, qui se montrent aussi ferrés

dans l’argumentation que feu M. de La Palisse, de logique mémoire.

Pour nous, la race humanitaire n’est (à son insu) que la réminiscence

et l’écho--disons mieux, la métempsycose--de ces populations extatiques

et méditatives qui se réfugiaient jadis dans les calmes et riches

corridors de nos anciens monastères; populations désormais orphelines,

réclamant à grands cris leur belle institution perdue, tombées avec

nous dans les tourments d’un siècle misérablement déshérité par sa

faute; d’un siècle qui ne leur offre nulle part ces sortes de terrains

neutres et d’ambulances mystérieuses que le génie de la religion

ouvrait si libéralement au repentir, à la misère, au désespoir, au

génie même, à toutes les âmes enfin frappées de l’ulcère et du venin

secret, qui, suivant Montesquieu, ronge au cœur les civilisations

modernes. Je vois dans les humanitaires des catholiques exilés de

la tutelle harmonieuse des sept Sacrements, cette charte de l’Unité

dont le Christ fut l’incarnation; je les signale pour des Dominicains

dont le couvent gît sous la poussière, et que préoccupe le cercle

vicieux où nos générations rampent en se dévorant dans les décombres.

Un passé divin, dont les traditions revivent au fond de leur âme à

l’état de progrès, s’élance du sépulcre aux yeux des humanitaires; ils

sont obsédés par une palingénésie fantastique, et le seul antagonisme

des mots les abuse sur l’identité des choses; travers habituel aux

Français!... Les Français, par exemple, ne veulent plus de rois,

mais ils accepteront volontiers un empereur: c’est bien différent.

La religion les excède: qu’on la leur glisse à la sourdine en

théorie sociale, vous serez dans leurs petits papiers! Ils bafouent

les _momeries_ du culte, et ne badinent pas sur les _fictions_ du

représentatif. La moquerie recommence de toutes les façons, et réussit

toujours. Cosmopolites des lèvres, les humanitaires sont Français

par routine. Entre l’association et la communauté, vous verrez nos

logiciens nier le moindre rapport. Ils se fâcheront tout rouge, si

vous les appelez dupes de l’apparence, si vous leur dites à l’oreille

que l’apparence est la réalité du vulgaire. Quand ils en feront l’aveu

publiquement, il sortira du Vatican un éclat de rire homérique, vu

que ces candides adversaires sont des auxiliaires ardents, qui, sous

une forme dont l’incrédulité ne se méfie pas font revivre tous les

dogmes que l’on a bafoués étourdiment en Europe. Étrange obstination

de l’esprit d’unité contre lequel rien ne saurait prévaloir, car il ne

désespère jamais; car il bénit jusqu’au blasphème, étonné de s’être

agenouillé devant lui, furieux d’avoir baisé ses reliques.

Que font, en effet, les humanitaires?

Ils redemandent l’indivision territoriale de la communauté, mais

sur une plus grande échelle. Ils veulent que la cellule agrandie

puisse abriter désormais le ménage dans le monastère transfiguré. Ils

désirent que les corporations industrielles, réunies dans un échange de

fonctions diverses, facilitent à nos enfants l’occasion de développer

richement l’essor naïf de leurs vocations et de leurs facultés-mères;

ils prétendent que l’on peut, que l’on doit enfin soulager les

travailleurs, abattus aujourd’hui dans un travail monotone, en

se servant des alternats en travaux pratiqués autrefois dans les

monastères. Ils procèdent enfin à ce que le dogme de l’Eucharistie,

sans sortir pour cela de la lettre, réalise matériellement et

spirituellement sur le globe entier la communion fraternelle des

intérêts, des plaisirs, des repas et des occupations collectives;

idée qui possède le monde depuis 1800 ans et qui ne le lâchera pas.

Les humanitaires ont cru faire une découverte, ils n’ont fait qu’une

addition; la série des temps chronologiques s’est récapitulée pour eux

dans une seule et même image. L’Esprit enfin les a fécondés sans qu’ils

aient l’orgueil de le prétendre, et, quand ils s’écoutent (c’est leur

habitude), ils ne croient pas aux visites spéciales de Paraclet. Erreur

n’est pas compte! Ils entreront dans le royaume des cieux malgré cela;

l’Évangile le leur a formellement promis. Tout humanitaire, à la forme

près, n’est donc rien autre chose qu’un chrétien déguisé, qui n’en

sait rien lui-même, et qui n’en est que plus apte pour le rôle auquel

Dieu le destine; croyant qui vole à la recherche d’un culte perdu;

marionnette d’un événement plus spirituel que lui; fascine du fossé

révolutionnaire par lequel le clergé romain va remonter de plus belle

à la brèche et reprendre tout le terrain qu’il a perdu depuis Luther.

L’humanitaire, par sa candeur, mérite le prix Monthyon. Son dévouement

est une affaire d’instinct: il n’en a même pas l’intelligence. Il agit

pour le compte des gens auxquels il fait la guerre. Ainsi l’ascète

du moyen âge, anneau d’une chaîne dont il ne voyait pas les deux

bouts, moyen individuel d’un but dont il n’apercevait pas l’ensemble,

et soumis à la discipline tout en croyant ne s’occuper que de son

propre salut, travaillait ingénument à développer sur la terre les

magnificences du matérialisme chrétien, vaste filet d’architecture

sacrée, de communes religieuses et de caravanes missionnaires dans

lequel Rome a pêché le monde.

Il reste certain par la même occasion que, pris de toutes parts entre

les divers engrenages du siècle, mis au ban des suspects par ses

anciens amis politiques, jouet des curieux qui l’étudient comme un

livre dont ils copieront les feuillets tôt ou tard, et (surtout il a

du talent, ce qui ne se pardonne pas) tenu sous les scellés par les

importants de sa bande, car ces derniers se gardent bien de partager

avec lui comme on faisait dans les agapes, l’humanitaire qui n’aura

d’autre patrimoine que l’apostolat doit, après avoir vécu plus ou moins

mal de fanatisme, d’emprunt, de privations réelles et de visions en

l’air, être broyé par les meules dont son isolement et sa faiblesse

ne lui permettent pas de changer la direction. Son Calvaire, c’est la

faim; s’il a de la famille, il aura faim dans ces petits estomacs qu’il

ne lui sera pas donné de remplir en se déchirant lui-même. Nous en

citerions qui portent cette croix. De notre temps, on ne tue pas, on

laisse mourir. La civilisation excelle dans ces tours de passe-passe,

et les apparences de l’assassinat sont sauvées. Mais l’humanitaire,

mourant, aura la consolation d’Hégésippe Moreau, ce poëte mort l’autre

semaine, mort comme meurent les poëtes, ces missionnaires de l’avenir,

mort à l’hôpital. D’éloquents orateurs, héritiers de la défroque de

Mirabeau, se répandront en injures contre le pays, sur sa tombe, et

termineront le panégyrique du défunt chez le traiteur. Le pays a bon

dos; tous les citoyens lui font des reproches quand il arrive quelque

chose de pareil; et puis, à la manière de Pilate, ils s’en lavent les

mains.

Il n’est guère permis de douter que la fermentation intellectuelle qui

travaille notre époque ne produise tôt ou tard, si l’on peut s’exprimer

ainsi, le vin généreux qui fortifiera l’humanité future. Des moqueurs

nous disent en souriant qu’à travers tous ces breuvages on nous offre

souvent de la piquette. Piquette, soit! et pourquoi ne l’avouerait-on

pas? En comparaison de l’eau claire, la piquette est encore un progrès.

Que serait-ce si nous voulions parler de l’eau trouble! Mais la

politique n’est pas de notre cadre, Dieu merci! Nous sera-t-il permis

d’ajouter, pour la gouverne particulière des faiseurs d’épigrammes,

que Chaptal, chimiste savant, ne connaissait pas de piquette, et qu’il

avait l’art de transfigurer le vin de Surêne en vin de Johannisberg?

Qui donc empêcherait les railleurs, juges un peu légers des choses

qui demandent un profond examen, d’être les Chaptals de la piquette

humanitaire?...

S’il se rencontre dans cette silhouette un ou deux traits acerbes

par leur expression, on voudra bien nous le pardonner. Les coupables

ont le droit de se prendre pour bourreau; nous usions d’un droit en

nous montrant sévère et moqueur. Le catholicisme recommande surtout à

ses adeptes récents des récapitulations de conscience et des amendes

honorables; pénitences bénignes pour des blasphèmes dont on a honte et

dont on lui demande l’absolution. Résignation, et _meâ culpâ_, ceci

n’est qu’un portrait pris au miroir.

=Raymond BRUCKER.=

[Illustration: LA LOUEUSE DE CHAISES.]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 16 / 62 题