MADEMOISELLE de Verneuil avait dix-huit ans, et son entrée dans le
monde datait déjà de deux années, lorsqu’un beau jour son père lui dit:
--Ma chère Alix, il est temps que tu te maries; je n’ai rien négligé
pour ton éducation; tu as eu les meilleurs maîtres de Paris, et voilà
deux ans que je te mène dans le monde, où je n’étais guère allé depuis
mon veuvage. J’ai rempli avec exactitude tous les devoirs d’un bon
père, et je veux couronner l’œuvre en t’établissant convenablement.
Tu es jolie, tu as des talents, je te donne cent mille écus de dot et
je t’en laisserai le double, le plus tard possible, il est vrai; mais
enfin tu es ma fille unique, et tu auras toute ma fortune. Avec cela tu
peux choisir, et je ne prétends gêner ni ton goût ni ton inclination.
Dans quelques jours nous reprendrons cet entretien, et je te demanderai
si tu as distingué quelqu’un.
Alix, qui était d’un caractère franc, ouvert et décidé, répondit
aussitôt:
--Pourquoi remettre ce qui peut se dire tout de suite? J’ai déjà
distingué un jeune homme, M. Armand Dureynel.
--Fort bien! ce choix me plaît, et il réunit, je crois, toutes les
convenances. Dureynel est bien né, aimable et riche; son père est
mon ami; il m’a gagné vingt louis hier soir à l’écarté; j’irai le
voir aujourd’hui même, et l’affaire ne souffrira sans doute aucune
difficulté.
Un mois après, le mariage eut lieu; le jour des noces, les deux
nouveaux époux partirent pour la Suisse, à l’improviste, et sans même
avertir les grands parents. Ces sortes d’enlèvements légitimes étaient
alors une mode récemment empruntée à l’aristocratie anglaise. M.
Armand Dureynel, qui se piquait de suivre exactement les lois du bon
genre, aurait renoncé à la moitié de la dot de sa femme, plutôt qu’à ce
voyage sentimental qui donne à la lune de miel un reflet d’élégance et
de haute distinction. Alix ne fit pas la moindre résistance. On venait
de lui dire qu’une femme doit suivre son mari; elle avait juré de se
conformer aux commandements de la charte matrimoniale, et ce n’est pas
dès le premier jour qu’elle aurait commencé à enfreindre ses devoirs
d’épouse obéissante. Elle monta donc gaiement en chaise de poste, et,
recevant à la fois une double initiation, elle entra en même temps et
au grand galop dans le charmant exercice de la vie conjugale et de la
vie fashionable.
Dix ans se sont écoulés depuis ce pèlerinage. Lancée par l’hymen
dans une carrière brillante, madame Dureynel fut bientôt citée parmi
les divinités de la mode parisienne, et aujourd’hui elle figure avec
avantage dans cette élite de merveilleuses que l’on rencontre à toutes
les solennités élégantes; infatigables amazones, dédaignant les
paisibles récréations de leur sexe, et abdiquant le doux empire des
grâces discrètes pour suivre nos dandys à la course et se mêler aux
grandes et aux petites manœuvres du Jockey’s-Club; reines du monde
cavalier, que l’on a surnommées _les Lionnes_, pour rendre hommage à
la force, à l’intrépidité et à l’inépuisable ardeur dont elles donnent
chaque jour tant de preuves.
La femme libre réclame tous les droits et priviléges que les lois et
les mœurs ont réservés à l’homme; elle veut être admise au partage
de la puissance dans tous ses degrés, du gouvernement dans tous ses
emplois, de l’œuvre sociale dans toutes ses fonctions;--la lionne est
moins ambitieuse: elle enferme son émancipation dans des bornes plus
étroites, et, laissant au sexe le plus fort le poids des affaires et
le maniement d’une autorité banale, elle ne demande, ou plutôt elle
ne prend que la facile liberté de partager les plaisirs, les usages,
les façons, les fatigues, les allures, les travers, les ridicules et
les grâces de l’homme élégant. Pour tout le reste, elle ne demande pas
mieux que de demeurer femme. Dans les pratiques de la vie fashionable
seulement il lui faut des franchises illimitées.
Mais ici, l’analyse est insuffisante si l’on veut que le portrait
soit complet. Êtes-vous curieux de connaître la lionne dans toutes
les nuances de son caractère, dans tous les détails de son existence
publique et privée? passez une journée avec madame Dureynel.
Entrons donc dans ce petit hôtel nouvellement bâti à l’extrémité de la
Chaussée d’Antin. Voyez, quelle charmante habitation! N’admirez-vous
pas l’élégance de ce perron, la noblesse de ce péristyle, le choix
de ces fleurs, la verdure de ces arbustes exotiques, la grâce de ces
statues? Peu de lionnes sans doute ont une cage aussi belle.
Mais, hâtez-vous, il est déjà huit heures, et les lionnes sont
diligentes.--Madame Dureynel vient de se réveiller; elle sonne sa femme
de chambre, qui l’aide dans sa première toilette du matin; ces soins ne
prennent qu’un quart d’heure; puis la lionne congédie sa camériste, en
lui disant:
--Allez, mademoiselle, et faites venir Job.
L’appartement de madame Dureynel mérite les honneurs d’une description.
Il se compose de quatre pièces décorées dans le style du moyen âge.
La chambre à coucher est tendue en damas bleu, et meublée d’un lit
à baldaquin, d’un prie-dieu, de six fauteuils et de deux magnifiques
bahuts, le tout en bois d’ébène admirablement sculpté; des glaces de
Venise, un lustre et des candélabres en cuivre doré, des vases et
des coupes d’argent ciselés avec un art infini, et deux tableaux,
une Judith de Paul Véronèse, et une Diane chasseresse d’André del
Sarto, complètent l’ameublement de cette pièce. Le salon est surchargé
d’ornements, de meubles, de peintures, de curiosités de toutes sortes;
on dirait une riche boutique de bric-à-brac; ce que l’on remarque
surtout dans cet amas d’objets divers, ce sont les armes qui tapissent
les murs: des lances, des épées, des poignards, des gantelets, des
casques, des haches, des morions, des cottes de mailles, tout un
attirail de guerre, l’équipement complet de dix chevaliers. Le boudoir
et la salle de bains ont la même physionomie gothique, sévère et
martiale. Rien n’est plus étrange que le désordre d’une jolie femme
au milieu de ces insignes guerriers et de ces formidables reliques du
temps passé:--une écharpe de dentelle suspendue à un fer de lance,--un
frais chapeau de satin rose accroché à un pommeau de rapière,--une
ombrelle jetée sur un bouclier,--des souliers mignons bâillant sur les
cuissards énormes d’un capitaine de lansquenets.
A voir la lionne dans son négligé du matin, on pourrait aisément
commettre une grave erreur, et la prendre pour un joli jeune homme de
dix-sept ans, tout aussi bien que pour une femme de vingt-huit. Le
costume est d’une ambiguïté complète. Madame Dureynel porte une robe de
chambre de cachemire vert, doublée de soie rouge, large, flottante, et
tombant jusqu’à ses pieds chaussés de vastes pantoufles turques; une
cravate de foulard entoure son cou; un bonnet de velours noir couvre
sa tête et ne laisse échapper de chaque côté qu’une seule boucle de
cheveux. Ainsi vêtue, elle passe dans son boudoir; et elle se livre
d’abord à la lecture des journaux,--non pas ces feuilles légères et
frivoles consacrées à la mode, à la littérature et aux théâtres,--mais
le _Journal des Haras_, le _Journal des Chasseurs_, et deux ou trois
journaux politiques très sérieux, très graves, qu’elle parcourt d’un
bout à l’autre afin d’être au courant de toutes choses.
Madame Dureynel est interrompue dans cette lecture intéressante par
Job, qui se rend à ses ordres. Job est le groom de la lionne.
--Comment _Pembrocke_ se porte-t-il ce matin? demande madame Dureynel.
Je compte le monter aujourd’hui; tenez-le prêt; vous me suivrez sur
_Fenella_... Maintenant, voici une lettre et un rouleau de vingt-cinq
louis qu’il faut porter tout de suite chez M. Arthur de Sareuil; vous
lui remettrez cela à lui-même, entendez-vous, Job?
--Faudra-t-il demander un reçu?
--Quelle sottise!... Vous passerez ensuite chez mon chapelier, et vous
lui direz qu’il faut absolument que j’aie à midi mon chapeau de castor
gris. Dépêchez-vous.
--Madame n’a-t-elle pas d’ordres à donner pour l’antichambre? Madame
recevra-t-elle ce matin?
--Quelqu’un s’est-il déjà présenté?
--Le sellier de madame attend qu’elle soit visible.
--Pour son mémoire? Ces gens-là sont tous les mêmes: toujours pressés
d’argent! Après lui, ce seront les autres!... Vous direz à Joseph que
je n’y suis pas ce matin pour les gens d’affaires; j’attends du monde à
déjeuner, et je ne veux pas être dérangée.
Job se retire, et la lionne, restée seule, se livre à quelques
réflexions sérieuses.
Il faut pourtant, se dit-elle, que je me débarrasse de mes créanciers.
Autrefois, quand ces gens-là se permettaient d’être indiscrets, on
les faisait jeter à la porte, et quelquefois même par la fenêtre.
C’était un bon temps pour les personnes de qualité! Aujourd’hui, c’est
différent: payer est le seul moyen de ne pas être importuné, et comme
on est toujours obligé d’en finir par là, le mieux est de s’acquitter
le plus tôt possible... Voyons: ce que je dois à Crémieux, à Verdier, à
ma marchande de modes, au tailleur, au sellier, à ma lingère et à mon
armurier, s’élève à 20,000 fr. environ. Je comptais sur la chance des
courses pour m’aider à combler cet arriéré; mais, au contraire, j’ai
été d’un malheur inouï dans tous mes paris. Maintenant, il n’y a plus
que deux partis à prendre: faire des économies, et ce serait bien long
et bien difficile; ou vendre un coupon de rentes, ce qui est plus sûr
et plus expéditif.
Dix heures sonnent sur ces entrefaites, et Joseph, le valet de chambre,
vient annoncer à madame Dureynel que son maître d’armes est là, et
demande si elle prendra leçon ce matin.
L’escrime a été recommandée à madame Dureynel par son médecin,
excellent docteur de lionnes, habile à ne conseiller que ce qui peut
plaire, et à régler ses ordonnances sur le caractère, les habitudes,
les goûts et les passions de ses clients:--système médical qui fait
fortune dans le beau monde. Les lionnes se plaisent à tous les
exercices masculins; l’escrime d’ailleurs est un passe-temps salutaire
à la santé, favorable à la grâce des mouvements et au développement
de la beauté. Madame Dureynel, qui a déjà quatre ans de salle, ne se
servira sans doute jamais de son talent pour se battre en duel avec une
rivale ou une ennemie, comme l’ont fait, dit-on, de grandes dames et de
célèbres comédiennes de l’ancien régime, mais elle se trouve fort bien
d’une gymnastique qui lui a ôté ses migraines, ses vapeurs, et autres
incommodités frivoles qu’une bonne lionne laisse aux femmelettes et aux
mijaurées.
--Non, répond madame Dureynel, je ne prendrai pas ma leçon aujourd’hui;
d’autant mieux que voici mes convives. Faites servir le déjeuner.
Les convives de madame Dureynel sont deux lionnes, ses plus intimes
amies, ou plutôt, comme elle les appelle, ses plus chères camarades.
Madame de Tressy et madame Primeville donnent une franche poignée de
mains à la maîtresse de maison, qui leur dit:
--Je vous ai averties que ce serait sans façon: un véritable déjeuner
de garçons, rien de plus: des huîtres, un pâté de foie gras, et
quelques bagatelles; par exemple, j’espère que l’on n’aura pas oublié
le vin de Champagne frappé de glace.
On se met à table, une large brèche est faite au pâté; les bagatelles
se présentent sous la forme copieuse et solide d’un chapon truffé et
de divers autres plats de même importance. Les trois lionnes mangent
de tout, de manière à soutenir l’honneur de leur nom, c’est-à-dire
avec un appétit vraiment léonin. N’est-il pas bien naturel qu’elles
aient besoin de prendre des forces pour résister au train d’une vie
pleine d’activité, de mouvement et d’exercice? Tout en faisant honneur
au repas, elles causent gaiement, vivement, et même parfois toutes
ensemble, comme des femmes vulgaires; car pour être lionne, il n’est
pas dit que l’on doive renoncer à tous les priviléges et à toutes les
faiblesses d’un sexe qui sait nous charmer par ses qualités, et plus
encore par ses adorables défauts. On a beau vouloir chasser le naturel,
il se réfugie toujours quelque part et se révèle de quelque côté.--La
lionne a beau se métamorphoser dans l’action, elle reste femme par
l’abondance de la parole.
Entre les trois amies, la conversation roule nécessairement sur les
choses à la mode, et la médisance n’est pas plus exclue de l’entretien
qu’elle ne le serait chez des dévotes ou chez des _bas-bleus_.
--Que dit-on de nouveau? demande madame Dureynel.--Vraiment, les
propos varient peu depuis quelque temps; nous ne sommes pourtant pas
dans la morte-saison du scandale!--Avez-vous lu le dernier roman de
Balzac?--Je ne lis jamais de romans.--Ni moi.--Ni moi.--Le vicomte
de L..... a donc vendu son cheval gris?--Non, il l’a perdu à la
bouillotte, et c’est là le plus grand bonheur qui lui soit arrivé au
jeu!--Comment! perdre un cheval qui lui avait coûté 10,000 francs, tu
appelles cela du bonheur?--Dix mille francs, dis-tu? Il lui en coûtait
plus de cent mille, et voilà bien ce qui fait qu’il a joué à qui perd
gagne, M. de L..... était pour son cheval d’un amour-propre excessif
et ridiculement opiniâtre; il acceptait et il provoquait sans cesse
des paris énormes; le cheval était toujours vaincu, mais ses défaites
n’altéraient en rien la bonne opinion que le vicomte avait conçue de
cette malheureuse bête, si bien que cet aveuglement lui a enlevé quatre
ou cinq mille louis en moins d’un an.--Je ne le croyais pas assez riche
pour soutenir une aussi mauvaise chance.--Avez-vous entendu Mario
lundi dernier? Il a chanté comme un ange.--Et le ballet nouveau?--Il
serait parfait si nous avions des danseurs; car de beaux danseurs
sont indispensables dans un ballet, quoi qu’en disent nos amis du
Jockey’s-Club, qui ne voudraient voir que des femmes à l’Opéra.--Madame
B..... a-t-elle reparu?--Non, c’est un désespoir tenace. Elle regrette
le temps où les femmes abandonnées allaient pleurer aux Carmélites;
mais nous n’avons plus de couvents à cet usage, et c’est fâcheux,
car rien n’est plus embarrassant qu’une douleur qu’il faut garder à
domicile.--Pourquoi n’imite-t-elle pas madame d’A..., qui ne porte
jamais que pendant trois jours le deuil d’une trahison?--L’habitude
est si féconde en consolations!--A propos de madame d’A..., on assure
que le petit Roland est complètement ruiné.--Que va-t-il devenir?--Il
se fera maquignon.--Non, il va entreprendre un voyage scientifique en
Californie; il a un oncle académicien qui lui a promis de le faire
recevoir savant et de lui ouvrir les portes de l’Institut.--C’est
dommage! il excellait au _steeple-chase_.--N’a-t-il pas eu un cheval
tué sous lui?--Oui, _Mustapha_, au capitaine Kernok, mort d’une attaque
d’apoplexie foudroyante en traversant la Bièvre dans une course au
clocher.--Il y eut même un procès à ce sujet; le capitaine prétendait
retirer son enjeu, et tous les _gentlemen riders_ engagés pour Mustapha
soutenaient que les paris devaient être annulés.--Cela me paraît juste:
l’apoplexie est un empêchement de force majeure.--Cependant le comité
a décidé le contraire.--En es-tu bien sûre, ma chère Primeville?--A
telles enseignes que j’ai perdu cinquante louis dans cette affaire.
J’avais parié pour _Mustapha_ contre _miss Annette_.--A jeu égal?--Non,
simple contre triple.--C’était bien la proportion.--Tu n’es pas
toujours aussi malheureuse. Combien as-tu gagné à Chantilly?--Trois
cents louis; c’est Alfred qui avait arrangé mes paris.--Il s’y entend
bien!--C’est le plus admirable spéculateur du _turf_.--Et toi,
Dureynel, comment te traitent les chances du _sport_?--Mal. Je tenais
note de mes pertes, mais cela devenait si effrayant que j’ai déchiré
la feuille. Hier encore, à la petite course de la Porte-Maillot,
j’ai perdu vingt-cinq louis contre M. de Sareuil, et je viens de les
lui envoyer. Si cela dure, je n’y pourrai plus tenir. La semaine
dernière j’ai été obligée d’emprunter mille écus à Armand.--Ton mari?
comment se porte-t-il? le verrons-nous aujourd’hui?--Je ne sais; il
y a vingt-quatre heures que nous ne nous sommes rencontrés, et je
ne suis pas allée chez lui ce matin par discrétion. Armand est mon
meilleur ami, un garçon charmant que j’aime de toute mon âme, et que
pour rien au monde je ne voudrais contrarier; mais enfin je suis sa
femme, et dans ma position il est des choses que je ne puis pas savoir
officiellement.--Tu as raison; l’amitié conjugale a ses délicatesses,
et tu les comprends à merveille.--Oui, ma chère belle, tes sentiments
sont irréprochables, et tes déjeuners sont comme tes sentiments.
Qu’allons-nous faire a présent?--Si vous voulez, nous irons au tir aux
pigeons à Tivoli, puis au Bois; il y a une course particulière, vous le
savez, entre _Mariette_ et _Léporello_.--Oui, nos chevaux de selle nous
attendent à la porte d’Auteuil; nous irons les prendre en calèche.
Il est une heure; les lionnes se rendent à Tivoli. Toutes les
notabilités de la fashion sont réunies au tir; le plus habile de la
bande abat vingt-cinq pigeons sur trente coups. Des paris considérables
sont engagés. Madame Dureynel, dont l’adresse est connue, se met de la
partie; elle prend la carabine d’une main sûre, elle ajuste le but avec
une rare aisance, le coup part, et le pigeon tombe. On applaudit, et la
lionne est plus fière de cette prouesse qu’elle ne le serait de la plus
brillante conquête.
--Au bois maintenant!--La calèche vole; à la porte d’Auteuil, les
trois amies montent à cheval et arrivent au galop sur le terrain de
la course. Lionnes et dandys s’abordent en se serrant cordialement la
main, à la manière anglaise.
--Voulez-vous votre revanche? demande M. de Sareuil à madame Dureynel.
--Volontiers. Pour qui pariez-vous?
--Pour _Mariette_. Trente louis contre vingt-cinq.
--Vous n’êtes pas maladroit! Changeons: vous, _Léporello_ à vingt-cinq,
et moi _Mariette_ à trente?... Si vous tenez à _Mariette_, mettez
quarante louis contre mes vingt-cinq. Je viens de voir les paris de ces
messieurs, ils sont engagés sur ce pied.
--Pas tous; il y en a même qui se sont faits au pair; mais enfin, je
veux vous prouver que je suis beau joueur. Va pour quarante!
Le signal est donné, les deux chevaux partent, Léporello arrive le
premier au but, mais une difficulté s’élève sur un accident de la
course. Les parieurs soutiennent chaudement leurs intérêts: M. de
Sareuil est sans ménagement dans la discussion, et madame Dureynel
se défend comme une lionne; de part et d’autre on échange de vives
paroles; et jusqu’à ce que le jugement soit prononcé, les cavaliers
ne veulent rien céder aux dames, car ici il s’agit d’argent et non de
compliments. Si quelque merveilleux de l’ancien temps, étranger aux
mœurs de la haute fashion moderne, assistait à ce singulier débat, il
ne manquerait pas de s’écrier:--Vieille chevalerie française! Aimable
retenue du beau sexe! qu’êtes-vous devenues?
Cependant les arbitres se prononcent en faveur de _Léporello_, et
madame Dureynel se retire, furieuse et maudissant ses juges en style
cavalier. Les trois lionnes ont décidé qu’elles ne se quitteraient pas
de la journée.--Où aller? se demandent-elles en sortant du bois de
Boulogne.--A l’école de natation.
Nous avons aujourd’hui et depuis peu, à Paris, des établissements
nautiques consacrés aux dames: les mœurs de l’époque exigeaient cette
innovation. Les lionnes nagent comme des carpes. Voyez madame Dureynel,
vêtue de son costume marin; ses pieds nus foulent vaillamment les
planches raboteuses et les nattes grossières du bateau; elle monte
lestement au sommet d’une échelle en disant: «Je vais _donner une
tête!_» On fait cercle, et la lionne s’élance dans l’eau la tête
la première, avec une vigueur et une adresse qui provoquent les
applaudissements des spectatrices: pendant une heure entière elle fait
la _coupe_, la _planche_ et le plongeon, tantôt suivant le fil de
l’eau, et tantôt remontant le courant, sans que ce pénible exercice
épuise ses forces.
Après le bain, madame Dureynel et ses amies vont dîner; puis elles
se rendent à l’Opéra dans tout le luxe d’une toilette brillante et
excentrique; les lionnes tiennent surtout à ne pas être vêtues comme
les autres merveilleuses; elles recherchent les étoffes bizarres
et les formes étranges; leur audace naturelle se montre dans leurs
ajustements; elles ont le mérite d’inventer sans cesse et de beaucoup
oser, et par ce moyen elles sont sûres de se faire toujours remarquer.
Pendant un entr’acte de _Robert-le-Diable_, Jules de Rouvray, jeune
dandy de dix-huit ans, cousin de madame Dureynel, vient saluer les
lionnes dans leur loge. Jules est doué d’une figure fort intéressante,
et il regarde sa cousine d’un air tendre et langoureux. Au lever du
rideau, il sort de la loge, et madame de Primeville se met à plaisanter
agréablement sur sa timidité et sa gaucherie.
--Pas si timide! dit madame Dureynel en riant. Tenez, voici un billet
qu’il m’a glissé, fort adroitement, ma foi! Une déclaration, rien que
cela! Lisez! Comment trouvez-vous le style? Pauvre garçon! que veut-il
que je fasse de sa passion? Il s’adresse bien mal!
Jules en effet ne connaît pas le cœur des lionnes; il ne sait pas
qu’elles font peu de cas de l’amour, et qu’il est bien difficile de
leur plaire, à moins d’être prince ou d’avoir les plus beaux chevaux de
Paris.
Avant la fin du spectacle les trois lionnes quittent l’Opéra et vont
achever la soirée chez la baronne de B.... qui reçoit le mercredi.
Madame Dureynel, qui aime tous les jeux, entre à la bouillotte, et
engage son argent avec une rare intrépidité; la fortune favorise
d’abord son audace; puis, par un revers subit, la lionne est décavée
d’un seul coup.
Au moment où madame Dureynel subissait cette injure du hasard, son mari
se présente devant elle.
--Ah! vous voilà, dit gaiement la lionne; j’étais bien sûre de vous
rencontrer ici, mon cher, et j’en suis charmée, car j’ai à vous parler.
--Je vous écoute. Mais d’abord dites-moi, ma chère amie, si vous
vous êtes bien divertie aujourd’hui? Je comptais vous voir au Bois:
il m’a été impossible d’y aller... Une maudite affaire de Bourse!...
Figurez-vous que les chemins de fer ont encore baissé ce soir.
Étiez-vous à l’Opéra?
--Oui, et j’y ai reçu cette lettre.
M. Dureynel prend la lettre de Jules, la lit et la rend à sa femme avec
le plus beau sang-froid du monde en lui disant:
--Eh bien! que voulez-vous que j’y fasse? ce sont là des détails qui
vous regardent et dont je n’ai pas coutume de me mêler.
--Vous avez raison, et je suis bien assez forte pour me défendre toute
seule; aussi ne vous ai-je jamais beaucoup importuné de ces sortes
d’aventures; mais cette fois il s’agit d’un cas particulier: Jules est
mon cousin, et je ne voudrais pas le désespérer entièrement.
--Je ne comprends pas.
--Parlons raison. Je ne suis pas la première passion de Jules; je
sais que l’année dernière, en sortant du collége, il était fort
épris d’une danseuse, mademoiselle Irma, à qui vous vous intéressez,
dit-on, beaucoup. Le cousin, vous le voyez, abuse de son titre; il
vous attaque de droite et de gauche, et n’ayant pu réussir à séduire
votre maîtresse, il veut gagner le cœur de votre femme.... L’ennemi
est dangereux; il faut composer avec lui. Je ne vous parle pas ici en
femme jalouse; vous me connaissez trop bien pour avoir cette idée; mon
langage est celui d’une amitié prudente et dévouée. On prétend que vous
vous ruinez pour cette Irma; vous avez tort. Voulez-vous suivre un
bon conseil? Quittez-la; faites mieux, cédez-la au petit cousin. Vous
agirez ainsi en homme sage et en bon parent.
--Vraiment, si cela vous fait plaisir, je ne demande pas mieux; aussi
bien je commençais à être las de la danseuse. Demain je mènerai Jules
déjeuner chez elle.
--C’est bien, mon ami, je suis contente de vous.
Et madame Dureynel se remet à la bouillotte, où elle reste jusqu’à deux
heures du matin. Un jour suffit pour connaître sa vie tout entière. Le
lendemain elle recommence à peu près le même train, qui dure jusqu’à
ce que le temps ou la fortune vienne l’arrêter. A quarante ans, madame
Dureynel se retirera de ce monde brillant et agité. Que fera-t-elle
alors? quel est le sort de la lionne devenue vieille?--Ce serait là un
beau sujet de fable pour un autre La Fontaine.
=Eugène GUINOT.=
[Illustration: L'HUMANITAIRE]
[Tête de page]