frende por sil
vous plait
Après Cadamour, le doyen des modèles est Brzozomwsky, qu’on appelle
vulgairement Polonais, parce qu’aucun gosier français n’a jamais pu
parvenir à prononcer son nom. Il est perruquier, rue Coquillière, n.
21, vend des pommades, et possède d’inappréciables recettes contre les
maux d’yeux et les durillons, ce qui ne l’empêche pas d’avoir les pieds
déformés par de nombreux tubercules. Heureux homme! Sa boutique est son
Hôtel des Invalides: il se console en rasant les artistes de ne plus
poser que très-rarement devant eux! L’embonpoint a gâté ses contours,
mais il lui reste une main preste et légère qui manie le rasoir et le
peigne avec une égale dextérité. Ce n’est plus Hercule, mais c’est
Figaro.
Quant à Dubosc, qui pose depuis l’âge de cinq ans, il n’a rien perdu
de ses facultés physiques. Modèle de formes irréprochables, il a été
complice de presque tous les replâtrages mythologiques de l’ancienne
école, et de presque toutes les productions bitumineuses de la
nouvelle. Vertueux fils; sous l’Empire il figura l’Amour pour soutenir
ses parents, et son carquois était pour eux la corne d’abondance. Homme
rangé, il est parvenu à s’amasser dix-huit cents francs de rente: on
assure qu’il plaçait à la caisse d’épargnes bien avant l’invention de
cette institution philanthropique, qu’il n’a jamais passé le pont des
Arts, qu’il met de côté les pièces de cinq francs dont on le gratifie,
sans jamais en changer une seule, qu’il ne dîne point à défaut de
monnaie, et paie son tailleur en gros sous.
L’économie est une qualité si rare chez les modèles, que ces assertions
nous semblent difficiles à croire. La plupart n’ont pour banquiers que
les marchands de vins des barrières, et déposent dans les guinguettes
les fonds qu’ils ont gagnés durant la semaine. On cite toutefois un
autre exemple d’ordre et de vie régulière: c’est Céveau, surnommé _le
beau dentelé_, maître scieur de long, homme fort et carré, qui enlève
des poids de cinquante, tient des tabourets en équilibre sur un petit
doigt, et parie qu’il terrasserait un ours, pour peu qu’on mît des
gants et une muselière à l’animal. Céveau était le favori de M. Ingres,
avant que le chef de l’école du dessin se fût volontairement exilé à
Rome.
A ce propos nous dirons que tous les peintres ont leur modèle de
prédilection, qu’ils reproduisent incessamment dans leurs tableaux.
Qu’un artiste rencontre dans la rue un homme aux traits mâles et
fortement accentués, à la physionomie expressive, à la tournure
athlétique, fût-ce sous les haillons d’un chiffonnier, l’artiste
l’endoctrinera et l’aura bientôt fait passer de l’échoppe à l’atelier.
C’est ainsi que Géricault recruta parmi les acteurs de madame Saqui le
nègre Joseph, qui, venu de Saint-Domingue à Marseille, et de Marseille
à Paris, avait été engagé dans la troupe acrobate pour jouer les
Africains. Le _Naufrage de la Méduse_ amena une nombreuse clientèle à
Joseph, et ses épaules larges et son torse effilé la lui ont conservée,
malgré ses impardonnables distractions. Car pensez-vous que l’Haïtien,
brûlé par le soleil des tropiques, va demeurer tranquille dans sa pose
comme Napoléon sur la Colonne? Non: vous voyez tout-à-coup sa figure
s’épanouir, ses grosses lèvres s’ouvrir, ses dents blanches étinceler;
il se parle à lui-même, il se conte des histoires, il rit à gorge
déployée; il songe à son pays natal; réchauffé par la chaleur du poêle,
il rêve le climat des Antilles; au milieu des émanations de la tôle
rougie et de la couleur à l’huile, il respire le parfum des orangers. O
illusions!
Parlerons-nous de la femme modèle? Jules Janin vous a poétiquement
retracé l’histoire authentique d’une poseuse devenue grande dame,
d’une poseuse chaste et pure, dont la vie, pareille à un conte de
fée, prouve, comme un conte de fée, que la vertu trouve tôt ou tard
sa récompense. Faut-il opposer la règle générale à cette charmante
exception? Faut-il chercher la femme-modèle dans son galetas orné
d’un lit de sangle, d’une commode de sapin, d’une cuvette fêlée et
d’une paire de bottes? La suivrons-nous dans ses transformations
somptuaires, tantôt déguenillée, tantôt portant manchon et cachemire
français, et se promenant aux Tuileries, où les _fashionables_ la
prennent pour une comtesse? Ce sujet serait plus abordable, si la
femme-modèle l’était moins. D’ailleurs, comment la reconnaître? Elle
ne convient jamais de sa profession, elle l’exerce avec hypocrisie;
elle est lingère, brodeuse, demoiselle de boutique, jamais modèle.
Allez frapper à sa porte, elle vous crie par le trou de la serrure:
«Pour qui me prenez-vous, monsieur? je ne pose pas.» Et pourtant vous
la voyez accourir le lendemain, elle vient chez vous s’installer,
bâiller, babiller, croquer des pastilles de menthe et vous expliquer
les raisons cachées de sa réponse de la veille: elle vous étale des
trésors qu’eussent enviés toutes les déesses de l’antiquité... O jeune
artiste, regardez-les froidement; ne voyez dans votre modèle qu’une
gracieuse statue; n’essayez pas de devenir le Pygmalion de cette
blanche Galathée, et méditez ce vers proverbial:
Quidquid id est, timeo Danaos et dona ferentes.
Gens du monde, ne méprisez point les modèles, ce serait mépriser la
force et la beauté physiques. Hélas! ces deux qualités, si estimées
jadis, ne mènent plus aujourd’hui celui qui les possède qu’à épouser
une veuve _un peu mûre_ (_elle ne tient pas à la fortune_), à être
tambour-major, clown au Cirque Olympique, ou modèle. Nos gouvernants
ne sont plus des guerriers de six pieds, portant de lourdes épées; des
hommes grêles et chétifs régissent l’univers du fond de leur cabinet.
La pensée a remplacé l’action, l’intelligence a tué la matière; ce
n’est plus Goliath qui règne, c’est David.
=E. DE LA BÉDOLLIERRE.=
[Cul-de-lampe]
[Illustration: LA LIONNE.]
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