LE MODÈLE.

VOULEZ-VOUS un Spartacus, un César, un Cicéron, un saint Étienne, un

Clovis, un Molière, etc.? Souhaitez-vous faire revivre sur la toile

une notabilité quelconque de l’antiquité ou des temps modernes?

Vous faut-il un baron féodal ou un serf, un Européen ou un sauvage,

un martyr ou un Jupiter Olympien, un discobole ou un soldat de la

république française? Allez vous-en dans une de ces rues sales et

tortueuses dont fourmille notre belle capitale; montez un escalier

qui tient le milieu entre une échelle et un mât de cocagne, et là, au

fond de quelque grenier, vous trouverez la notabilité demandée, le

saint, l’empereur, le roi, le poëte, le guerrier, _ad libitum_, dans la

personne du modèle.

«Vil métier!» disent les misanthropes. Non pas, messieurs, s’il vous

plaît. N’exige-t-il pas un concours de qualités physiques que la

nature accorde rarement à un seul et même individu? celui qui l’exerce

n’a-t-il pas plus de droits matériels à notre admiration sous la blouse

qui cache ses formes herculéennes, que ces élégants rabougris dont les

charmes sont dus principalement à l’habileté d’un tailleur? Le modèle

ne fait-il point partie intégrante de la matière première mise en œuvre

par le peintre ou le sculpteur? ne coopère-t-il pas essentiellement

à la création des tableaux qui tapissent les murs de nos musées, des

statues qui se mirent dans les bassins de nos jardins publics? Vil

métier! allons donc! si je n’étais homme de lettres, je voudrais être

modèle.

A vrai dire, si l’on estimait une profession d’après ce qu’elle

rapporte, celle de modèle serait des plus secondaires. C’est moyennant

trois francs par séance qu’il endosse ou quitte toute espèce de

costume, tient la tête haute ou les yeux baissés, prend l’air doux ou

terrible, avec une infatigable docilité.

Autrefois on accordait au modèle le déjeuner, en sus du prix convenu.

Attablé sur le poêle, à côté de l’artiste, il absorbait du vin et des

vivres à discrétion, ou plutôt sans discrétion, et c’est pourquoi l’on

a fini par lui supprimer totalement le repas du matin, comme abusif et

frustratoire.

L’artiste était en tenue de travail; il avait sa blouse multicolore,

son bonnet rouge, sa palette à la main et sa pipe à la bouche.

Le modèle, après avoir déjeuné le plus copieusement possible, se

déshabillait lentement, et commençait ses exercices.

«Allons, disait l’artiste, donnez-moi l’expression: le cou renversé,

les mains étendues, les yeux au plafond; n’oubliez pas que vous tombez

mortellement blessé.»

Le modèle obéissait; mais, au bout d’un instant, sa tête retombait

sur sa poitrine, son corps s’affaissait, et ses yeux se fermaient

involontairement.

«Posez donc! posez donc!» criait l’artiste.

Le modèle se réveillait en sursaut, et balbutiait quelques mots

d’excuse sur la difficulté de sa digestion, dont il ne tardait pas à

donner une nouvelle preuve en se rendormant.

«Posez donc! sacrestie! posez donc!... Bien, c’est cela, nous y sommes.»

Le modèle n’y était déjà plus, et le peintre jurait, tempêtait, jetait

de fureur sa palette et ses pinceaux.

«Dam! lui disait le coupable, croyez-vous que ce soit divertissant de

tomber mortellement blessé pendant trois heures de suite?»

C’est donc pour éviter une somnolence importune qu’on n’octroie plus au

modèle que ses trois francs, nourriture non comprise. La modicité de

cette rétribution ne lui permet pas de n’avoir qu’une seule corde à son

arc. Il est obligé de faire comme les abbés de la régence, qui dînaient

de l’autel et soupaient du théâtre, ou comme les négociants cumulards

des petites villes, qui sont à la fois perruquiers, aubergistes,

épiciers, marchands de vin, de son, d’avoine et de sabots. Il pourrait

jouer dans chaque atelier la scène de maître Jacques et de l’Avare.

«Pardon, monsieur, est-ce au colporteur ou au modèle que vous vous

adressez?

--Au colporteur.

--En ce cas, voici de la parfumerie de premier choix, du savon de

Windsor, des foulards de l’Inde, des cuirs à rasoir, des gravures

de Rembrandt, des moulages d’après Clodion; puis, ajoute-t-il

mystérieusement, des cigares de la Havane, mais des vrais, ma parole

d’honneur, et du tabac de Maryland, qui m’arrive de Belgique à

l’instant même. Voyons, achetez-moi quelque chose; je suis accommodant,

et, si vous n’avez pas d’argent, vous me donnerez vos vieilles bottes.»

Quand vous ne faites pas d’affaires commerciales avec lui, le modèle

se débarrasse de son éventaire, rengaîne le mélange de sciure de bois

et de copeaux qu’il débite en guise de tabac de contrebande, et vous

demande à poser pour la tête ou pour l’ensemble, suivant sa spécialité.

Quelques modèles sont cordonniers dans leurs moments de loisir;

d’autres coupent les cheveux; d’autres encore quittent Paris le

dimanche, et vont dans les fêtes de village jongler en qualité

d’Alcides du Nord, ou dévorer des volailles crues à titre de

Nouveaux-Zélandais. On en voit encore, couverts d’un maillot couleur de

chair et dûment empanachés, faire gémir la peau de vingt tambours et

les oreilles de leur auditoire, sous le prétexte spécieux qu’ils sont

sauvages. Que la civilisation nous en délivre!

Les jeunes modèles chantent, jouent la comédie bourgeoise, se disent

entretenus par des femmes de députés, et sont toujours sur le

point d’être reçus à l’Opéra-Comique. Les modèles à barbe font des

commissions et cirent les bottes; ce sont souvent d’anciens militaires,

qui racontent la bataille de Champaubert, et crient: «Vive l’empereur!»

quand ils ont bu.

Il y a des modèles de toutes les nations, des Français, des Italiens,

des Savoyards, des Nègres, et surtout des Juifs. Les Juifs pullulent

depuis quelques années dans les ateliers. Ils ne voulaient jadis poser

que pour la tête, mais cette pruderie n’a pas tardé à s’apprivoiser. Le

peuple qui possède, non moins que les Gascons, la faculté de pousser

partout menace de monopoliser un métier qu’il avait dédaigné longtemps.

Tant pis pour les beaux-arts!

Car la race hébraïque est naturellement mercantile, et, pour être

bon modèle, il ne suffirait pas de n’avoir en vue qu’un faible

salaire et de mettre son corps en location; il faudrait donner preuve

d’intelligence et de sentiment, comprendre la pensée de l’artiste,

s’inspirer du but qu’il veut atteindre, se faire acteur mimique dans

le drame qu’il va retracer avec les pinceaux ou l’ébauchoir, évoquer

devant lui par le geste, par le jeu de la physionomie, par l’attitude,

le personnage qu’il a rêvé, et contribuer à la perfection de l’œuvre

en en facilitant l’exécution. Voilà ce que devrait faire le modèle;

mais une pareille tâche est généralement au dessus de ses forces. Il

se contente de prêter à celui qui l’emploie une forme extérieure, et

semble se croire dispensé de qualités intellectuelles. Il cherche

autant que possible à s’identifier avec un mannequin ou une statue;

il est ennuyeux et ennuyé. Il fait son métier comme un écolier fait

ses pensums: celui-ci a des plumes à six becs, celui-là se sert de

_ficelles_, c’est-à-dire, en langue vulgaire, de divers procédés

imaginés pour escamoter une partie de la séance, pour tromper l’ennui

de l’immobilité, pour en varier la monotonie.

Ainsi le modèle en arrivant tire sa montre quand elle n’est point

remplacée par une reconnaissance du Mont-de-Piété, et vous fait voir

pendant dix minutes qu’il est onze heures précises. Ficelle!

Il admire longuement votre esquisse, prétend que votre tableau produira

le plus grand effet au salon, et vous prophétise un avenir magnifique.

Ficelle!

Il se déshabille avec autant de peine et d’efforts qu’il en faudrait si

son pantalon possédait le nombre de boutons nécessaire pour le fixer

solidement. Ficelle!

S’il pose assis, il se trouve mal à l’aise sur son fauteuil, et fait

de son coussin le sujet d’une enquête _de commodo et incommodo_; si

son bras est soutenu en l’air par une corde qu’un anneau retient au

plancher, il se plaint qu’elle lui meurtrit outrageusement le poignet;

si l’on a placé sous son pied une bûche appelée _talonnière_ pour lui

tenir la jambe en raccourci, il gémit du contact de l’écorce raboteuse

avec son orteil. Ficelles!

Il dérange les draperies dont on l’affuble, afin d’avoir le plaisir

de les replacer; il a trop chaud ou trop froid; il est enrhumé du

cerveau, et se mouche continuellement. Ficelles!

Un certain Bréchon, mort depuis quelques années, avait inventé une

_ficelle_ pour laquelle il eût certainement mérité un brevet. Il savait

éviter la gêne qu’aurait pu lui causer la présence de l’artiste, et

quand celui-ci ne se trouvait pas à son atelier au jour et à l’heure

indiqués, Bréchon, ne voulant pas perdre sa séance, se déshabillait sur

la porte et posait sur l’escalier!

«Que vois-je! s’écriait une élégante qui montait paisiblement sans

songer au spectacle inconvenant qui l’attendait au passage.

--Ne faites pas attention, madame; c’est Ajax foudroyé.

--Quelle horreur! disait la vieille fille du quatrième en rentrant chez

elle.

--Eh bien! qu’est-ce que vous me voulez? Quand je vous dis que ceci

vous représente Ajax foudroyé.

--C’est affreux! répliquait la vieille fille: est-ce que vous prenez

notre escalier pour l’école de natation! Nous allons voir!...»

Il fallait la puissante intervention du portier pour contraindre

Bréchon à quitter la place; mais le lendemain il ne manquait jamais de

réclamer le prix de sa séance _extra portas_. Cette anecdote paraît

invraisemblable; mais pour la faire comprendre, il importe de dire que

Bréchon était un peu fou.

Plus le modèle est vieux, plus il a de _ficelles_ à son service, elles

se multiplient en même temps que ses rhumatismes; l’âge le rend encore

bavard et prodigue de conseils. Tableaux et sculptures, il examine tout

d’un œil connaisseur, décide du mérite d’une ébauche, et s’étaie de

l’autorité des grands maîtres pour lesquels il a travaillé.

«Ah! monsieur, dit-il, l’art a bien dégénéré! Il fallait le voir du

temps de Napoléon! je posais pour M. David, pour M. Guérin, pour M.

Girodet-Trioson; c’étaient là de fameux peintres! comme ils soignaient

la ligne et les contours! comme ils calculaient les proportions! ils

ne faisaient rien de _chique_ ou d’après le mannequin; ils prenaient

toujours le modèle; ils le copiaient, ils l’étudiaient du matin au

soir; aussi leur peinture était-elle _fameusement blaireautée_, unie

comme une glace. Dans ce temps-là, nous ne pouvions fournir aux

demandes des artistes; mais aujourd’hui, le métier ne va plus; tout est

perdu!»

C’est surtout avec les élèves en loges, qui concourent pour le

grand prix de Rome, que le modèle tranche du professeur. Telle est

sa pénétration, qu’il signale dans un dessin non-seulement les

imperfections qu’on peut y trouver, mais encore celles qui n’y sont

pas. Il prévient l’erreur par un avis officieux: la tête est mal

emmanchée; les bras sont trop longs; le torse est écrasé; les muscles

ne s’attachent pas bien. Il est plus classique qu’un vieillard de

l’Institut, plus rigoureux qu’un membre du jury d’admission, plus

exigeant qu’un bourgeois qui, faisant faire son portrait, trouve les

ombres trop fortes, et affirme qu’il n’a jamais eu autant de noir sur

la figure.

«Monsieur, vous m’avez mis sous le nez une grosse tache; je vous

_observerai_ que je ne prends jamais de tabac.»

Dans les académies, le modèle se présente sous un aspect tout

différent. Une académie de dessin est un lieu où les aspirants-Raphaël,

les candidats à la succession du Puget, viennent, moyennant une

rétribution légère, dessiner, peindre ou modeler d’après nature. Leur

salle de réunion est une vaste pièce carrée garnie de gradins en

amphithéâtre; au centre s’élève un piédestal en bois blanc, au dessus

duquel une lampe est suspendue: c’est sur ce tréteau que s’installe le

modèle, exposant ses muscles aux regards, à l’étude et à l’admiration

des rapins.

Tous les lundis se débat une question importante: il s’agit de

décider quelle sera la pose du modèle durant le cours de la semaine.

Le torse sera-t-il en saillie ou masqué; courbera-t-on les jambes ou

les développera-t-on? l’attitude sera-t-elle simple ou maniérée? La

discussion s’échauffe, les essais se succèdent; les plus criards, et

quelquefois les plus habiles finissent par l’emporter. Dès que la pose

est arrêtée, le tumulte cesse, on s’installe, on taille les crayons, on

prépare les palettes, on masse l’argile ou la cire. Chacun jouissant à

tour de rôle du droit de choisir sa place, ceux qui ont les derniers

numéros se résignent à copier le dos ou le profil du poseur. Le silence

se rétablit, pour être interrompu bientôt par des chansons répétées en

chœur, par des plaisanteries plus ou moins spirituelles, plus ou moins

grossières. Le modèle y prend part: il risque un calembour, il débite

des gaudrioles dignes d’un vaudevilliste du Palais-Royal, il emprunte

des facéties au catéchisme poissard; si les cris de _Posez donc!_ ne

viennent pas l’interrompre, il provoque une immense hilarité. Aussi,

durant le quart d’heure par heure qui lui est accordé pour se reposer,

reçoit-il de la reconnaissance publique un tribut de cidre, de bière et

d’eau-de-vie. On épuise la buvette pour assouvir sa soif inextinguible,

car le modèle partage avec les musiciens, les pompiers et les cochers

de fiacre, le privilége d’avoir le gosier toujours sec et l’estomac

élastique.

La plus célèbre académie est celle de Suisse, située sur le quai des

Orfèvres, au bout du pont Saint-Michel. Ex-modèle retiré du service,

Suisse est aujourd’hui peintre en miniature et professeur de dessin.

Son humeur joviale égaie ses élèves; quand il remarque parmi eux un

grand nombre de nouveaux, il affuble son menton imberbe d’une barbe

blanche postiche, frappe humblement à sa porte, et en entrant dit d’une

voix cassée: «Pardon, messieurs, auriez-vous besoin d’un modèle à

barbe?»

Cette _charge_ obtient toujours un grand succès.

C’est dans les académies qu’on peut passer en revue les modèles qui,

s’élevant au dessus de la foule de leurs collègues, se sont acquis

une réputation fructueuse: célébrités que personne ne connaît,

illustrations qui naissent et meurent dans l’obscurité, dont les noms,

fameux dans les ateliers, sont complètement ignorés du public. Là, vous

voyez en première ligne l’Italien Cadamuro, dont la carte de visite

porte:

CADAMOUR,

_roi des modèles_,

et auquel personne ne dispute cette honorable souveraineté. C’est le

vétéran du métier; et, bien qu’il ait eu quarante-cinq ans jusqu’en

1836, les ravages du temps l’obligent à se déclarer sexagénaire.

Remarquez qu’il ressemble à Henri IV, et que, pour compléter l’illusion

en joignant l’analogie de la coiffure à celle du visage, il relève le

bord antérieur de son chapeau. Cadamour pose pour la tête d’expression,

les muscles, les veines et les _altères_. Quand M. Gerdy, ou tout autre

professeur d’anatomie, a besoin d’un _écorché vivant_, c’est Cadamour

qui remplit cette fonction, et il vous dira qu’il s’en acquitte de

manière à laisser de profonds souvenirs dans l’esprit des étudiants en

médecine. Cadamour posera jusqu’à sa dernière heure: un même instant

interrompra pour lui le cours d’une séance et celui de la vie; il

mourra à son poste, et passera brusquement de la table de l’académie

sur celle de l’amphithéâtre, ce Père-Lachaise des pauvres, afin de

rendre service à la science après sa mort comme de son vivant. Il ne

restera pour perpétuer son souvenir qu’une interminable chanson qui

commence ainsi:

AIR: _O pescator dell’onda_.

Le plus beau des modèles,

Cadamour,

Qui pose avec ficelles,

Cadamour, etc., etc., etc.

Malgré son grand âge, Cadamour est recherché par tous les artistes.

Invitez-le à se rendre chez vous, il vous répondra par une lettre

semblable à la suivante:

Monsieur,

Je suist bien fachez de vous re fuser mais tout le moit dedés

senbre est prie et la motiez du moi de jenviez jeus quau 21

sisa peut vous con venire daprest cetent la vous pouvez chisire

car dieut mersi je ne suis pas sent ou vrage lon masomme de

pordelettre et je ne peut pas contentez tout mon monde jait

loneur de vous salue

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 13 / 62 题