LA JEUNESSE DEPUIS CINQUANTE ANS.

DANS tous les temps de ma vie, la jeunesse a été pour moi un objet

d’études; je l’observais déjà même alors que je figurais dans ses

rangs, et que je me livrais, avec mes émules, aux distractions et aux

plaisirs de notre âge. Je me rappellerai toujours ma surprise en voyant

des pères de famille envoyer chaque année leurs fils dans cette grande

capitale où souvent ils se trouvaient abandonnés à eux-mêmes sans

appui, sans conseil et sans guide: les fâcheuses conséquences de cet

isolement de la jeunesse m’affligeaient à vingt ans; depuis l’époque de

cette première disposition de mon esprit et de mon cœur, la sympathie

n’a point cessé de s’accroître entre moi et les générations successives

de la jeunesse de nos jours; j’ai eu de fréquents rapports avec elle,

de nombreuses occasions de la connaître; je vais essayer de la peindre

telle que je l’ai vue avant, depuis et après la révolution.

Les enfants du peuple poussaient le défaut d’instruction jusqu’à

ignorer souvent les éléments de la lecture et de l’écriture; ils

conservaient les idées religieuses qui leur avaient été inculquées

par leurs mères dès le berceau, ou par les frères de la Doctrine

chrétienne, chargés de l’explication du catéchisme. Une partie de

cette jeunesse, livrée à elle-même ou rebelle à l’autorité paternelle,

tombait dans de graves désordres, conséquence inévitable de la paresse

et de l’oisiveté, et allait peupler les prisons. On voyait cependant

parmi ces mauvais sujets des fils qui aimaient et respectaient la femme

qui leur avait donné le jour. Les autres individus de cet âge, sachant

lire, écrire et même un peu compter, formés au travail par l’exemple,

embrassaient de bonne heure une profession qu’ils ne quittaient guère,

devenaient de bons ouvriers; ils épousaient les intérêts de leurs

maîtres, pratiquaient certains devoirs religieux, et se montraient

soumis à leurs parents. Malheureusement la passion du vin, même sans

être portée à l’excès, les entraînait à des dépenses qui, continuées

pendant l’âge mûr, détruisaient toute espérance de ces précieuses

économies, la richesse des classes pauvres.

Dans les enfants de la classe moyenne, vous trouviez une éducation

incomplète, mais saine; des croyances religieuses, mais sans

l’instruction qui produisait des convictions fortes et durables au

temps de Louis XIV. Cette classe offrait encore à l’observateur

attentif de bonnes traditions, l’amour du travail contracté dans

les colléges, des principes d’ordre et d’économie que les passions

ébranlaient pendant la première ivresse du plaisir. Les jeunes gens

adoptaient un état dans lequel on ne les voyait pas toujours persister,

parce qu’il avait été choisi parfois au hasard, et sans que les pères

eussent eu les moyens de reconnaître la véritable vocation de leurs

fils. Les pères étaient les maîtres et les oracles de la famille, mais

leur ascendant commençait à décliner par différentes causes, entre

lesquelles il faut compter la familiarité introduite entre les pères et

les enfants par les préceptes de Jean-Jacques Rousseau mal compris, ou

exagérés dans l’application.

[Illustration]

La légèreté, la dissipation, la recherche de la parure, et une certaine

fatuité assez répandue, étaient les défauts de cet âge. Les femmes

occupaient une grande place dans la vie du jeune homme. Assidu,

empressé, galant auprès d’elles, il leur témoignait beaucoup d’égards;

mais il était enclin à se vanter de ses conquêtes, quoiqu’elles

ne fussent pas toujours propres à donner de l’orgueil. Malheur à

ceux qui choisissaient mal les objets de leur passion ou de leur

fantaisie: ils contractaient, dans un commerce avec des êtres sans

élévation et sans politesse de mœurs, quelque chose de commun qui

restait attaché comme une espèce de rouille au talent lui-même, et

trahissait toute la vie les mauvaises habitudes de la jeunesse. Les

spectacles, l’acteur célèbre, l’actrice à la mode, les bals et les

femmes qui en avaient fait l’ornement, quelquefois des discussions sur

le mérite des écrivains du jour qui venaient d’apparaître avec éclat,

tels que Colin d’Harleville, Fabre d’Eglantine, Peyre, l’auteur de

l’_École des pères_, formaient le fond des conversations; on louait

ou on critiquait, suivant son opinion, les candidats de la renommée,

mais personne n’était jaloux de leur célébrité naissante. Quant aux

écrivains en possession de la gloire, la jeunesse en général leur

offrait le culte d’une admiration passionnée.

Je ne sais par quel hasard presque tous les jeunes favoris des muses,

à cette époque, avaient fait ou faisaient leurs premières armes dans

l’étude enfumée d’un procureur; aussi ne cessait-on d’y mêler les

discussions attrayantes de la littérature aux travaux fastidieux de

la procédure. On ne trouvait pas ce mélange d’occupations de l’esprit

avec les travaux arides de la profession chez les notaires, où tous les

livres, autres que ceux du droit, étaient mis à l’index et proscrits

sans pitié. Plus de liberté produisait plus d’esprit chez les clercs de

procureur. Amis des lettres, ils se croyaient d’Athènes, et accusaient

les clercs de notaire d’appartenir un peu à la Béotie. Ceux-ci, de

leur côté, regardaient les élèves de la chicane comme entachés d’une

espèce de roture et nourris à une mauvaise école. Ce dernier reproche

ne manquait pas de vérité. En effet, les jeunes gens, endoctrinés

par les successeurs de Rolet, avaient sous les yeux des exemples

d’improbité dont leurs patrons se faisaient trop souvent un jeu. Je me

rappellerai toujours ce mot d’un cynisme extraordinaire qui sortit de

la bouche d’un certain coryphée de la compagnie. Un jour, devant ce

fanfaron d’improbité, ardemment occupé du soin de bâtir une fortune

scandaleuse, on parlait d’une grande affaire confiée à un pauvre diable

de procureur. «Un tel, s’écria-t-il avec une rare effronterie, fripon

subalterne: qu’on donne cent louis à ce faquin, et qu’on lui retire

l’affaire, elle n’est pas faite pour lui.» L’avis ou l’ordre fut

exécuté, et le fripon du grand air parvint à s’emparer de presque tous

les biens d’un héritage immense; il se fit héritier unique ou légataire

universel.

Cet important se montrait fort recherché dans son extérieur; on ne

lui voyait jamais que des habits du plus beau drap de Louviers; un

jabot, aussi blanc et aussi bien plissé que ses longues manchettes,

sortait de sa veste entr’ouverte et laissait voir une chemise de toile

de Hollande. En parlant, il jouait négligemment avec les breloques

sonores de sa montre à répétition. La tête haute, l’abord froid et

impérieux, la parole brève, il devenait poli, insinuant, mielleux

avec les clients qu’il voulait acquérir ou tromper; mais, du moment

où il craignait de se voir déçu dans ce calcul d’avidité, il éclatait

avec violence, et ses procédés achevaient de révéler un caractère

affreux. On s’instruisait chez lui parce que son étude avait la vogue

et une fort belle clientèle; mais ses clercs le méprisaient au fond

du cœur. A la même époque, j’ai rencontré, dans la même profession,

un autre type original, digne du pinceau de Regnier ou de Molière. Ce

noir suppôt de Thémis avait choisi son repaire dans une assez vilaine

rue; sa maison délabrée était de la plus chétive apparence, et n’avait

qu’une porte bâtarde. Quand vous l’aviez franchie, un corridor assez

obscur vous conduisait à une étude enfumée, dont les clercs assez âgés

ressemblaient à des recors. En entrant dans un cabinet encore plus

obscur que l’étude, je n’aperçus pas sans quelque émoi un spectre d’une

stature colossale et d’une vieillesse ferme et vigoureuse. Il avait un

bonnet de laine rouge dressé sur sa tête; une redingote d’un gros drap

gris, salie par le tabac, le couvrait tout entier. Des mains fortes,

mais sèches et osseuses, garnies d’ongles noirs, longs et recourbés

comme des serres d’oiseau de proie, sortaient de ses manches avec

une partie de l’avant-bras. Ses yeux, enfoncés dans leurs orbites,

jetaient un feu sombre sous d’épais sourcils, dont quelques poils

hérissés se relevaient vers un front plissé de rides. Du fond de sa

vaste poitrine sortait une voix forte et menaçante qui devenait aiguë

et criarde dans les fréquents accès d’une colère prompte à s’allumer.

Cet individu, rongé d’avarice, dévoré d’amour de l’argent, plein de

fourberie, semblait être le monstre de la chicane personnifiée. A son

aspect, je tremblais sur le seuil de son cabinet, je tremblais en

l’approchant, et à peine si je parvins à balbutier quelques mots de

l’affaire pour laquelle on m’avait envoyé vers lui. Mon procureur,

au contraire, était un beau fils, il avait des prétentions à passer

pour un homme du monde; à mon retour, je me trouvais en verve, et

je l’amusai beaucoup en lui improvisant le portrait de son odieux

confrère. Au reste, il ne faudrait pas juger la compagnie sur ces deux

modèles: en effet, quoique un peu décriée, elle renfermait un assez

grand nombre d’honnêtes gens; et tel procureur de l’époque était un

véritable juge de paix avant que la loi eût institué ces magistrats de

la conciliation. Quant aux notaires, leur compagnie jouissait encore de

l’estime et de la confiance générales, malgré quelques échecs causés

par la manie des affaires, qui commençait à s’introduire dans leur

cabinet. Les jeunes gens qui aspiraient au notariat contractaient de

bonne heure des habitudes d’ordre, de régularité, de probité sévère;

mais on s’apercevait déjà qu’il manquait beaucoup de choses à leur

instruction, comme à celle de leurs patrons; elle ne suffisait plus

aux besoins de la société et à la variété des transactions. Il y avait

une ligne de démarcation entre les clercs de notaire et les clercs de

procureur, et on les distinguait sans peine au premier coup d’œil,

quoiqu’ils suivissent également la mode à laquelle ils n’étaient pas

moins soumis que les femmes.

Les cheveux d’un jeune homme du temps, relevés à racines droites sur

son front, couronnaient sa tête par un toupet crêpé, pommadé, poudré

à frimas, et accompagné de deux rangs de boucles circulaires qui

rejoignaient la queue enfermée dans un ruban de soie noire. Cette mode

exigeait des papillotes deux fois par semaine avec frisure complète,

opération fort longue, pendant laquelle jeunes et vieux, grands et

petits, prenaient un singulier plaisir à écouter les nouvelles dont les

artistes en perruques étaient toujours abondamment pourvus. Suivant la

tradition, le pompeux Buffon cessait chaque matin de donner audience à

son esprit, afin de prêter une oreille complaisante à la chronique du

jour, racontée d’une manière originale et familière par son barbier en

titre.

Pour qu’un jeune homme fût à la mode, il lui fallait un habit de drap

fin ou de soie, suivant la saison, qui serrât exactement la taille et

les bras, car on avait la prétention de paraître mince; l’embonpoint

sentait la roture, et le ventre était à l’index, comme chose prohibée.

L’élégant petit-maître sortait encore un gilet d’une étoffe chinée ou

d’un drap chamois, des culottes de sénardine couleur jaune pâle ou gris

de lin, des bas de soie à raies longitudinales et variées, des souliers

étroits et lustrés à la cire luisante, des boucles d’argent taillées à

facettes comme le diamant. L’été, on lui voyait un léger bambou à la

main; l’hiver, il jetait sous son bras gauche un énorme manchon à longs

poils soyeux, dans lequel il se serait bien gardé de cacher ses mains

quand il se promenait aux Tuileries ou au Palais-Royal. N’oublions pas

le chapeau de castor, qui, pendant un ou deux ans, fut d’une hauteur

démesurée. Paris l’avait emprunté aux Hollandais. Je pourrais bien

retracer ici ce qu’on appelait le négligé pour une certaine classe de

jeunes fashionables du haut parage, auxquels on pouvait appliquer ce

trait de Gilbert:

En habit du matin,

Monsieur promène à pied son ennui libertin.

Je me contente de dire que ces dandys portaient alors des pantalons de

peau de daim très-fine qui étaient si étroits, qu’on ne pouvait les

mettre la première fois qu’avec le secours de deux personnes. De là,

un mot plaisant du comte d’Artois, qui, jeune, évaporé, se montrait

fort attentif à suivre la mode. Son valet de chambre lui présentant un

pantalon de cette espèce: «Si j’y entre, dit-il, je ne le prends pas.»

A côté des deux professions dont nous avons parlé plus haut, florissait

un jeune barreau qui, s’appliquant ce mot de Cicéron: «L’orateur est un

homme probe, habile à bien dire,» conservait l’honneur héréditaire du

corps, et aspirait aux palmes de l’éloquence. Le plaidoyer de Dupaty

pour trois hommes injustement condamnés au supplice de la roue, la

chaleur entraînante de Bergasse défendant la sainteté du nœud conjugal

dans l’affaire du banquier Cornemann, le polémique de ce Linguet dont

Voltaire avait dit: «Il brûle, mais il éclaire,» les réquisitoires du

vertueux Servan, les brillantes inspirations de Gerbier, qui avait reçu

de la nature tous les dons de l’orateur, les discours de l’illustre

Séguier, l’adversaire officiel des philosophes du dix-huitième siècle,

qu’il estimait en secret, le retentissement de la parole foudroyante

de Mirabeau dans ses débats au parlement d’Aix avec le célèbre

Portalis, qu’il fallut emporter presque mourant après sa lutte avec

un si terrible jouteur, excitaient l’ardeur et formaient le talent de

leurs rivaux futurs, qui voyaient aussi grandir devant eux de jeunes

magistrats du parquet déjà connus de l’opinion. Mais à côté de ces

beaux exemples, une partie des avocats en donnait de dangereux. Ils

défiguraient la langue dans une espèce de jargon du palais, qui était

insupportable; tantôt communs, tantôt boursouflés, ils noyaient la

question dans un déluge de paroles; quelques-uns, armés de poumons

de fer et pourvus d’une voix de stentor, plaidaient avec une espèce

de fureur pendant trois ou quatre heures; la sueur ruisselait de

leur front, et par moments ils semblaient écumer. Du reste, le corps

jouissait d’une haute estime, et la méritait. Les procès en séparation

entraînaient bien quelques-uns des défenseurs des femmes à des liaisons

licencieuses avec leurs clientes; il y avait bien encore quelques

scandales particuliers; mais, en général, les mœurs du barreau étaient

pures, et la probité, unie à une scrupuleuse délicatesse, régnait dans

cette belle profession qui touchait, sans le savoir, au moment de

parvenir à tout par la puissance de la parole.

Nos jeunes patriciens recevaient à peu près la même éducation que celle

des enfants de la classe moyenne; mais ils travaillaient beaucoup

moins, parce qu’ils ne sentaient pas le besoin de travailler. Au

sortir du collége ou de l’école militaire, ceux-ci se rendaient aux

écoles d’application où ils acquéraient des connaissances spéciales

et positives; ceux-là entraient dans un régiment, et menaient la vie

de garnison, vie pleine d’oisiveté, de dissipation, et très-peu propre

à former des esprits supérieurs. Les autres, livrés à eux-mêmes au

milieu des piéges et des séductions de la capitales, lâchaient la

bride à leurs passions. Les enfants des grandes et riches maisons,

dès qu’ils se trouvaient émancipés par l’âge ou mariés, tombaient

dans les plus folles prodigalités. Une classe de courtisanes trop

célèbres alors, connue sous le nom de femmes entretenues, et qui

scandalisaient Paris par l’excès de leurs dépenses et l’insolence

de leur luxe, s’appliquaient à dévorer le patrimoine de ces jeunes

patriciens, entretenaient leurs penchants à la frivolité, énervaient

les tempéraments, amollissaient les âmes sans altérer toutefois

ce courage d’instinct et de réflexion qui est une vertu de notre

caractère, et pour ainsi dire un fruit du sol français. On était bien

sûr de voir ces étourdis, ces dissipateurs, ces enfants de la mollesse

et de la volupté, courir à un duel ou à un combat comme les favoris de

Henri III à la journée de Coutras; mais il ne se formait à cette école

de plaisirs et de vices, tenue par les Lays modernes, ni de ces grands

caractères ni de ces grands talents si communs en France au temps de

Louis XIV. On sentait au contraire une espèce d’abâtardissement dans

la noblesse dont Louis XV, qui oubliait tous ses devoirs de roi, avait

négligé de surveiller l’éducation. Aussi quand son successeur, aux

prises avec une révolution, eut besoin de secours et fit le signal de

détresse, il ne trouva ni un général ni un ministre capable de sauver

l’État et le prince. La marine seule comptait des hommes d’une haute

capacité, mais qui, n’ayant pas été initiés aux affaires, ne pouvaient

avoir appris à gouverner L’État comme leurs vaisseaux au milieu des

tempêtes.

Cependant les questions financières commençaient à remuer les esprits;

le compte rendu de Necker, véritable signal d’une révolution prochaine,

puisqu’un ministre du roi donnait l’exemple de révéler au peuple des

choses qui sont des mystères dans un gouvernement absolu, s’était

répandu partout comme un livre d’imagination ou un roman du plus

grand intérêt. Tout ce qui lisait alors avait lu le compte rendu. La

jeunesse elle-même, commençant à devenir sérieuse, avait pris part aux

discussions entre le banquier de Genève, qui ne voulait plus de secrets

en finances, et le brillant Calonne, qui le combattait par ordre de la

cour, si intéressée à cacher ses dilapidations. La guerre d’Amérique,

les secours portés par un successeur de Louis XIV à un peuple armé pour

reconquérir son indépendance, l’enthousiasme excité par les triomphes

des Suffren, des Lamotte-Piquet, des Destaing sur nos plus anciens

ennemis, vinrent réveiller des sentiments de gloire, et mêler des idées

de liberté aux autres idées graves qui s’étaient emparées des esprits.

Le retour de la colonie de jeunes officiers qui avaient été servir,

avec La Fayette, sous le drapeau de Washington, féconda les germes

d’indépendance cachés dans le cœur de tous les hommes. D’un autre

côté, les doctrines philosophiques comptaient, depuis un demi-siècle,

un grand nombre de disciples de toutes les classes. Voltaire avait

une brillante école, Rousseau beaucoup d’enthousiastes, surtout parmi

les femmes et les jeunes gens. En 1787, à l’âge de dix-neuf ans, nous

commencions à lire le _Contrat social_ et les _Conseils à la Pologne_;

les plus hardis d’entre nous abordaient l’_Esprit des Lois_ et les

_Discours_ de Machiavel _sur Tite-Live_. Encore légers par les goûts

de notre âge, nous sentions le besoin de donner des aliments forts et

substantiels à notre esprit; nous étions d’ailleurs préoccupés des

discussions de la cour avec les parlements, et de l’émotion générale

causée par les révélations sur l’état des finances, sur le produit

des impôts, sur le déficit du trésor. Enfin la révolution éclata et

vint fermer à jamais le passé auquel nous avions appartenu. L’heureux

temps que celui de notre première jeunesse! jetons-y un dernier regard

comme sur une époque qui ne peut plus renaître ni pour nous ni pour

aucune des générations nouvelles qui nous succéderont. Nous étions

tout à fait de notre âge, adonnés à nos plaisirs et à la profession

que nous voulions suivre, exempts des passions politiques qui dévorent

l’existence, en général étrangers aux affaires du gouvernement,

assez modérés dans nos désirs, renfermés dans de certaines limites

très-difficiles à franchir, ne pouvant pas même avoir le plus léger

soupçon de ce que nous voyons aujourd’hui: la témérité des vœux,

l’audace des espérances, et l’insatiable désir d’obtenir tous

les avantages de la société avant d’avoir été marqué du sceau de

l’expérience et de la maturité.

[Illustration]

En 1789, plus d’observations particulières sur l’esprit et les mœurs

de la jeunesse. La révolution, en apparaissant au milieu de nous, vint

imprimer à tous les cœurs l’amour de la patrie et l’enthousiasme de la

liberté. Ces deux sentiments que nos pères avaient développés avec tant

d’énergie au temps de César, et qui plus tard avaient saisi d’autres

occasions de se manifester, ressuscitèrent chez un vieux peuple avec

toute l’énergie et toute la pureté qu’ils avaient au temps de la vertu

romaine. Plus rien de frivole en France, pas même la jeunesse qui

parut tout à coup passer à l’âge mûr. Il ne lui resta de traits qui la

fissent reconnaître que cette candeur d’intentions, ce désintéressement

absolu, et l’éclat du courage, ses anciens attributs. Dans les cités

comme dans les camps, la jeunesse prit pour elle tous les périls du

dedans et du dehors. Ils appartenaient à la jeunesse les ardents

défenseurs de la cause publique, dans le forum ou dans le sénat; ils

appartenaient aussi à la jeunesse les héros qui nous firent triompher

de l’Europe. Sous le rapport de l’abnégation de ses intérêts, du

dévouement sans bornes, et des prodiges opérés pour l’affranchissement

et le salut de la France, il y eut là quelques années qui feront un

éternel honneur à la nation. On put croire, à cette époque, que nous

allions remonter, par les lois, par les opinions et par la guerre, à la

pureté républicaine, sans perdre l’élégance de nos mœurs et de notre

politesse. Mais bientôt, en outrant tout, en voulant nous transformer

tout à coup, et imposer le régime de Sparte et de Rome à une nation

civilisée qui aime les arts, les jouissances de l’esprit, les plaisirs

du goût et l’urbanité, on s’exposa nécessairement à nous rejeter vers

le passé dont on aurait voulu abolir jusqu’à la mémoire. Cette violence

contribua, encore plus peut-être que les excès de la terreur, à la

réaction qui éclata aussitôt après le 9 thermidor, réaction qui fut si

sanglante en invoquant le saint nom de l’humanité. Je ne peindrai pas

la jeunesse de cette époque de transition. Égarée par des sentiments

légitimes dans le principe, excitée par des imprudents qui, encore

tout tremblants de la peur qu’ils avaient ressentie eux-mêmes au

moment où ils faisaient tant de peur à tout le monde, agitée par des

passions politiques qu’un parti puissant attisait pour les exploiter

au profit de l’ancien régime qu’il espérait ressusciter, enflammée par

vingt journaux qui mettaient chaque jour le feu à toutes les têtes

incandescentes, une partie de cette jeunesse tomba dans les plus

déplorables égarements, ainsi que tous les hommes engagés dans la lutte

entre la république, blessée à mort quoiqu’elle parût encore pleine de

vie, et la royauté qui aspirait à renaître. On se rappelle avec effroi

les compagnons de Jésus et du Soleil, et leurs sanglantes expéditions

dans le midi. Les fils des meilleures familles devinrent des assassins

et des brigands non-seulement tolérés, mais encore encouragés, et que

la tardive sévérité des lois eut la plus grande peine à réprimer.

[Illustration]

Les armées se préservèrent de toute cette contagion, et, comme

elles n’avaient eu aucune part aux excès de l’action, elles furent

étrangères aux emportements de la réaction; elles furent aussi

préservées d’une singulière métamorphose qui se fit remarquer dans la

cité. Sur la frontière, nos braves soldats, en présence de l’ennemi,

et déjà négligés par une administration faible et désunie qui avait

succédé à l’administration vigoureuse et compacte du comité de salut

public, supportaient, pendant un hiver des plus rigoureux, toutes

les privations, bravaient en plein air toutes les intempéries, et

ne songeaient qu’à vaincre ou à mourir. A la même époque, dans une

partie de la France, et surtout à Paris, une folle ivresse de plaisirs

emporta tout à coup la société. Tous les âges se précipitèrent avec une

sorte de fureur dans toutes les jouissances dont on les avait sevrés.

C’étaient des festins de Lucullus, c’étaient des bals aussi brillants

que ceux de Marie-Antoinette à sa villa du petit Trianon; c’était une

répétition journalière des saturnales de la régence, au moment où la

cour se hâta de déposer le rôle d’hypocrisie que lui avaient imposé

la tristesse et la dévotion du grand roi. Étrange contradiction du

cœur humain! Les héros de ces fêtes étaient des hommes et des femmes

qui pleuraient, disaient ils, leurs parents immolés à une espèce de

divinité inexorable comme la Fatalité des anciens, et pourtant ils

dansaient et se réjouissaient au milieu de leurs transports de haine

pour la république, et des projets de vengeance qu’ils exécutaient ou

méditaient contre les terribles adversaires dont l’aspect les faisait

trembler encore. Voici maintenant une autre anomalie, mais d’un

caractère moins sérieux, et qu’il faut néanmoins citer comme un trait

de la physionomie du parti qui donnait un aussi étrange spectacle.

Tandis que les femmes, interrogeant les statues antiques, adoptant le

cothurne, la coiffure, la tunique des femmes d’Athènes et de Rome,

brillaient de la plus rare élégance sous de légers vêtements qui nous

les montraient presque sans voile, comme Aspasie ou Phryné apparaissant

aux regards d’un peuple enthousiaste de la beauté, les jeunes gens,

qui avaient taxé de simplicité grossière le costume des républicains

du temps, se présentaient sous un aspect rebutant et ridicule. On

les rencontrait partout avec ce qu’ils appelaient des cadenettes,

c’est-à-dire avec leurs cheveux nattés et relevés derrière la tête

comme ceux des soldats suisses de la garde royale; sur les deux côtés

de leur figure descendaient des touffes de cheveux qui représentaient

des oreilles de chien; leurs cols étaient emprisonnés dans une cravate

énorme qui, enveloppant le bas du visage et le menton, semblait cacher

un goître; ajoutez à ce bizarre déguisement une espèce de sarreau de

drap qui descendait le long du corps sans marquer la taille, et dont

les larges manches permettaient à peine la vue de l’extrémité des

doigts. Ces mêmes coryphées de la mode portaient à la main un bâton

noueux et tortu, pour attaquer leurs adversaires lorsqu’ils croiraient

l’occasion favorable. Tels étaient les chevaliers des plus brillantes

femmes des salons de Paris. Telle était la milice volontaire qu’on

appelait la jeunesse dorée de Fréron, et qui faisait avec un zèle

gratuit et une vigilance passionnée la police de la capitale dans les

spectacles, dans les jardins publics, sur les boulevards, contre les

révolutionnaires désignés sous le nom de terroristes. Paris laissait

faire; mais il marquait déjà le moment où il mettrait un terme à ces

levées de boucliers qui portaient le trouble au lieu de rétablir

l’ordre.

[Illustration]

Cette époque de vertige et de déclin pour une partie de la société,

semblable à l’écume qui bouillonne sur une mer longtemps agitée,

ne pouvait durer. Les études recommençaient dans les institutions

particulières et dans les écoles centrales; la jeunesse studieuse y

accourait avec une envie extrême de profiter d’une instruction solide

et variée; elle reprenait des mœurs plus douces et des habitudes plus

paisibles. En même temps, et sans que la contagion du dehors eût pu les

atteindre, les élèves de la première école polytechnique formaient,

sous les auspices de Monge, de Berthollet, de Fourrier, de Prieur de

la Côte-d’Or, cette pépinière d’hommes distingués qui sont devenus

l’une des gloires de la France, en lui rendant d’immenses services. On

ne conçoit pas tant d’application, tant de travail, de si profondes

études, de si grands progrès, à côté de tant de légèreté, de folie,

d’emportement de plaisir et de dangereuse exaltation dans une autre

partie de la population. Qu’elle était belle à voir cette jeunesse

d’une stature élevée, d’une force de corps remarquable, d’un air calme,

initiée aux mystères de la science, et toujours prête à offrir ses

connaissances, son bras, son zèle et son épée au premier signal de la

patrie, qui pouvait les réclamer à tout moment! Que de beaux noms cette

école a semés dans toute l’Europe et gravés en traces ineffaçables dans

nos annales civiles et militaires!

Deux belles années du gouvernement directorial, illustrées par les

triomphes inouïs de Bonaparte en Italie, avaient rendu la société

plus calme et plus sage; mais bientôt les revers et la faiblesse d’un

gouvernement sur son déclin laissèrent renaître les traces de troubles,

et la jeunesse allait encore s’égarer en usurpant une dangereuse

influence. Mais Bonaparte revint d’Orient, environné d’une nouvelle

auréole de gloire; la société se reconstitua sous le consulat, qui

rétablit l’ordre dans l’état, la sécurité dans les villes, la paix

entre les citoyens, la décence dans les mœurs, et toutes les bonnes

habitudes de la civilisation. Sous l’impulsion puissante et régulière

du grand homme, la jeunesse reprit goût à toutes les choses sérieuses.

On la vit embrasser avec ardeur les études littéraires, cultiver le

domaine des sciences, s’associer aux découvertes de l’industrie,

peupler les manufactures, hâter les progrès de son instruction pour ne

pas être surprise sans un fond de connaissance par le signal du départ

pour les armées. Au dedans comme au dehors, et sur tous les champs

de bataille, théâtres de ses triomphes, elle se montra pénétrée d’un

dévouement sublime, saisie d’un enthousiasme extraordinaire pour la

gloire, et capable d’obtenir l’admiration même du premier capitaine du

siècle. Cette jeunesse vraiment digne de lui, l’empereur l’employait

partout, dans ses conseils, dans l’administration générale, dans des

négociations hérissées de périls ou pleines de difficultés, dans le

gouvernement des pays conquis; et partout elle répondait à son attente.

Les jeunes gens étaient encore pour lui les _Missi dominici_ avec

lesquels Charlemagne visitait les différentes parties de son vaste

empire. Que d’hommes aurait produit cette école féconde, si celui qui

l’avait créée avait pu rester sur le trône et appliquer son génie aux

conquêtes de la paix, comme il l’avait appliqué à l’art d’obtenir et

de fixer la victoire! Par la générosité des sentiments, par la probité

sévère, par le singulier privilége de ne rien croire d’impossible

quand l’intérêt du pays et un homme tel que Napoléon commandent,

cette jeunesse mérita les honneurs du parallèle avec les volontaires

de la levée de septembre 1792, quittant leur charrue ou leur atelier

pour arracher la France à l’insulte et au fléau d’une invasion des

étrangers, qui, à cette époque, méditaient de nous partager avec

l’épée comme la malheureuse Pologne. En payant un tribut à cette élite

du peuple français, on ne peut s’empêcher de répandre des larmes sur

les flots de sang que la jeunesse tout entière a versé pour nous, de

sentir de mortels regrets à la pensée de la perte de tant d’hommes qui

seraient aujourd’hui la force, le rempart et l’honneur de la France.

Adressons-leur un souvenir dans quelque partie de la terre où repose

leur dépouille sacrée, et disons-leur, comme s’ils pouvaient nous

entendre dans leurs tombeaux inconnus: «Généreux enfants de la patrie,

que la France serait grande si elle pouvait ranimer d’un souffle vos

ossements, et vous présenter en phalanges guerrières à l’Europe que

vous avez tant de fois vaincue!»

Pendant l’immortelle campagne de 1814, où le génie d’un homme fit

tête à l’Europe conjurée, la jeunesse française se montra digne de ce

qu’elle avait été pendant le règne de Napoléon. A ces deux époques elle

n’eut que de grandes pensées; et je ne sais quel reproche pourrait leur

adresser le plus sévère des peintres de mœurs. Sans doute l’ambition

régnait dans les cœurs, mais cette ambition était noble et pure des

misérables intrigues et des capitulations de conscience qui déshonorent

souvent une passion si peu sévère sur le choix des moyens d’arriver

à son but. C’est au prix de son sang offert tous les jours que l’on

voulait obtenir les récompenses promises par le juge suprême des

travaux de chacun; c’est par des services multipliés que l’on espérait

attirer les regards d’un prince attentif et juste, qui ne laissait

aucun sacrifice sans salaire. Quel homme sage aurait voulu tarir la

source de tant de dévouement, et refouler dans les cœurs la passion de

la gloire?

La chute de Napoléon laissa un vide immense; la jeunesse, décimée tous

les ans par la guerre, donna les plus vifs regrets au prince qui levait

sur elle le terrible impôt du sang au nom de la gloire et du salut

de tous. Destituée en quelque sorte avec lui du commandement suprême

de l’Europe, la jeunesse se sentit d’abord accablée de ce revers, et

conserva au fond du cœur le désir de le réparer. Le retour de l’île

d’Elbe, après de magnifiques promesses, renversa les ambitieuses

espérances que les amis de Napoléon avaient conçues pour leur pays.

Heureusement les idées de liberté firent diversion à cette douleur.

Toujours fidèle à ses glorieux souvenirs, la jeunesse embrassa la

Charte comme une victoire remportée sur la dynastie revenue avec

les étrangers, et contrainte de rendre hommage aux principes de la

révolution.

Alors se révéla un homme connu seulement par quelques chansons, entre

lesquelles tout Paris avait répété _le Roi d’Yvetot_, satire naïve à

la manière de La Fontaine. Tout à coup l’auteur de cette malicieuse

allusion au règne du conquérant, devient un grand poëte. Il prend

la lyre au lieu du galoubet, et consacre ses odes ou ses hymnes à

consoler la France, en célébrant ses vingt années de triomphes. Grâce

à lui, nos héros, leurs exploits, leurs prodiges, reviennent à la

mémoire de tous, et retentissent dans les palais, dans les ateliers,

dans les chaumières. Les étrangers eux-mêmes, encore présents et sous

les armes au milieu de nous, entendent les femmes, les vieillards,

la jeunesse, célébrer les batailles de Jemmapes et de Fleurus, de

Rivoli et d’Arcole, des Pyramides et du Mont-Thabor, d’Austerlitz et

de Friedland; ils ne peuvent s’empêcher d’admirer à la fois et tant de

faits immenses et la noble attitude du peuple qui les chante devant

eux ainsi qu’en face de la dynastie assise sur le trône, offensée de

n’avoir aucune place parmi tant de gloire, mais secrètement intéressée

à ne pas arrêter cet élan des âmes, qui pouvait devenir un élément de

force si les alliés voulaient abuser de la victoire en prolongeant leur

séjour parmi nous.

Une singulière anomalie se présente ici à la pensée. Béranger, en

rallumant l’enthousiasme pour Napoléon, réveillait aussi l’amour de

la patrie et de la liberté; il fut ainsi pour sa part l’instituteur

politique de la jeunesse en général. Il produisit sur elle, comme sur

le peuple lui-même, une impression qui ressemblait en quelque chose à

celle de la révolution de 1789; il en ranima les sentiments, et jeta

dans les cœurs le germe des dispositions nécessaires au succès de la

révolution nouvelle, qu’il prévoyait dans un avenir plus ou moins

éloigné. Les jeunes gens de la classe moyenne, et même un certain

nombre de ceux qui appartenaient aux anciennes familles, non moins

fières de leur naissance que connues par leur haine pour la révolution,

prirent aussi leurs inspirations dans Béranger, et adoptèrent la

cause constitutionnelle. Ils formaient, sous la conduite des chefs

de l’opposition, une société qui se consacrait avec eux aux travaux

de la résistance légale et organisée, pour arrêter les empiétements

d’une autorité trop justement suspecte de projets hostiles à la

liberté. Les événements de chaque jour, les discussions de la tribune,

les journaux, les nombreuses publications de la presse, avancèrent

singulièrement l’éducation politique de ces auditeurs d’une nouvelle

espèce placés auprès des deux chambres, et partout où il s’agissait

de défendre les principes de la révolution de 1789. En même temps il

s’élevait dans cette même classe une coalition de quelques belles

intelligences qui, formées, échauffées par l’enseignement de l’école

normale, où brillaient les Laromiguière, les Royer-Collard et leurs

élèves d’élite, entreprirent de combattre le dix-huitième siècle,

particulièrement Voltaire, et de rétablir l’union entre la philosophie

et le principe religieux, qu’elle regardait avec raison comme immuable

dans le cœur des hommes. Cette coalition avait pour son interprète le

journal _le Globe_. Sans doute elle fut injuste envers le dix-huitième

siècle, elle méconnut des services immenses et dont nous recueillons

encore tous les fruits chaque jour; sans doute encore on peut lui

reprocher des hérésies littéraires; mais elle répandit des lumières

en soumettant tout à une analyse sévère, et offrit l’exemple d’une

pureté, d’un désintéressement, d’une droiture d’intentions qu’on ne

saurait oublier. C’est du _Globe_ que sont sortis les Saint-Simoniens,

les Fouriéristes et tous ces jeunes écrivains qui ont fouillé au fond

des principes de la société, et tenté de la réformer tout entière pour

réparer, disaient-ils, de grandes injustices, donner à chacun la place

que lui méritaient ses talents et ses vertus, améliorer la condition

du peuple et répartir plus également les avantages que les hommes

peuvent obtenir de leur réunion en corps de nation. Sans le savoir,

peut-être, ces jeunes enthousiastes reprenaient l’œuvre démocratique

de 1793 et les doctrines de Babeuf, immolé sous le directoire pour

l’émission de principes semblables aux leurs. Ils avaient aussi dans

leur enseignement religieux des affinités avec la théophilanthropie que

voulut mettre en honneur La Réveillère-Lépeaux, membre du directoire,

et que le ridicule fit tomber, de même qu’il a porté depuis un coup

mortel à la prédication publique de quelques Saint-Simoniens. On sait

que quelques coryphées de cette secte allèrent jusqu’à enseigner la

liberté absolue et même la communauté des femmes. Ce sont là des

excès comme il s’en rencontre dans toutes les sectes nouvelles, mais

l’école de Saint-Simon et de Fourier n’en laissera pas moins des traces

profondes; plusieurs de ses principes pénétreront dans les lois ainsi

que dans les institutions, et apporteront avec le temps de notables

changements dans la constitution du corps social. De pareils efforts,

de pareils projets, des vues si sérieuses, de pareilles études dans

la jeunesse, sont un spectacle nouveau pour la France et même pour le

monde.

Cependant l’opposition ne tarda point à se partager en deux fractions:

l’une, c’était la plus nombreuse, voulait tout obtenir par la force

de la loi, en retenant le gouvernement dans les limites de la Charte;

l’autre, ayant perdu toute confiance dans la dynastie, se précipita

dans la route périlleuse des conspirations. Elles avortèrent toutes,

et coûtèrent la vie à des hommes ardents et sincères, mais sans

prudence, à de jeunes séides dont quelques-uns, comme les quatre

sergents, montrèrent le plus noble caractère devant la justice, et une

âme héroïque en face de la mort. Plein d’affection pour la jeunesse

en général, consacré au devoir de l’instruire et d’éclairer sa route,

témoin de plusieurs de ces tentatives téméraires dont j’ai toujours

prédit la malheureuse issue à leurs auteurs, j’ai plaint du fond du

cœur Bories et ses compagnons, ainsi que toutes les autres victimes

d’entreprises téméraires et inopportunes qui ne pouvaient réussir.

En révolution surtout, tout ce qui est prématuré avorte, tout ce qui

va trop vite fait reculer. Les révolutions ne triomphent que lorsque

l’opinion publique est prête à les accepter.

Il y avait alors dans les esprits un mouvement extraordinaire. Il donna

naissance à la tentative, formée par quelques jeunes gens, de faire,

avec un plan raisonné, suivi avec constance, ce que la révolution avait

essayé par suite de son penchant à l’innovation en toutes choses,

mais avec des efforts partiels sans direction et sans puissance, je

veux dire une réforme littéraire appliquée au théâtre, à l’histoire,

au roman, à la prose, à la poésie, à la langue même; les beaux-arts,

surtout la peinture, devaient aussi subir une métamorphose complète.

Il se trouvait des vues justes, des observations vraies, des vérités

senties dans le plan des jeunes Luthers de cette réforme. Mais que

de génie et de bon sens, quelle habileté dans l’art de composer et

d’écrire, quelle connaissance du goût des Français ne supposait-elle

pas! L’audace des réformateurs fut grande, elle produisit des poëtes

ainsi que des prosateurs; elle enfanta quelques œuvres marquées au

coin du talent, mais qui toutefois ne donnaient à personne le droit

d’affecter de superbes mépris pour nos grands écrivains, à l’exemple

de cet original de Mercier qui voulut détrôner en même temps Racine

et Newton. Le public se laissa entraîner, et sans déserter les objets

de son culte proscrit par le fanatisme littéraire du moment, il les

négligea pour accepter, avec une certaine faveur, des ouvrages qu’il

n’aurait pas voulu souffrir dix ans auparavant. Le théâtre, envahi

par eux, vit triompher la nouvelle école, quelques succès légitimes,

et d’autres qui étaient des scandales pour la raison et des outrages

pour le goût, ainsi que des atteintes graves au caractère de notre

langue. La déception fut entretenue avec une habileté remarquable, avec

une persévérance extrême, avec un concert inouï d’éloges mutuels par

les chefs de la conjuration, et par leurs admirateurs passionnés, qui

s’emportèrent ensuite jusqu’à faire une sorte de violence à l’opinion.

Pour être vrai, il faut avouer que la tourmente littéraire a vu

éclore, dans plus d’un genre, et spécialement dans la poésie lyrique

et le roman, des talents et des travaux qui ont justement conquis

leur célébrité. Je les nommerais si la nature même de cette esquisse

générale me permettait d’entrer dans les détails. De même, je me

contenterai d’indiquer que le public est maintenant en pleine réaction,

surtout au théâtre, contre la nouvelle école, parce qu’elle n’a point

tenu ses promesses de recréer l’art, et qu’en imitant jusqu’aux défauts

qu’elle reprochait aux maîtres, elle n’a montré ni leur génie, ni leur

raison, ni leur talent de peindre les passions et de remuer les cœurs.

[Illustration]

Les projets de la réforme littéraire appartenaient, par leur nature

même et par des liens assez étroits, à la révolution politique qui

marchait toujours, et ne pouvaient plus être arrêtés que par la

défaite des amis de la liberté, ou par la chute de la dynastie. Les

trois journées survinrent et firent sortir du sein du peuple une race

nouvelle de révolutionnaires, jusqu’alors inconnue en France. Quel

étonnement pour nous, lorsque nous vîmes des adolescents, des enfants

même, saisis tout à coup d’un instinct de courage et d’une fièvre

belliqueuse, poussés et conduits par eux-mêmes, attaquer des soldats

armés, braver la mitraille, recevoir et surtout donner la mort avec une

audace et une témérité sans exemple, s’abstenir de toute cruauté dans

le combat, de tout excès après la victoire! La prise de la Bastille

elle-même, qui causa une si profonde émotion dans Paris, n’avait

rien produit de pareil. Le gamin, puisqu’il faut l’appeler par son

nom, n’était point apparu dans les journées les plus orageuses de la

révolution. D’où sortait cette race nouvelle tout à coup intervenue,

sans ordre et sans appel, dans la bataille qui a renversé un trône et

dépossédé une dynastie? je l’ignore. Que deviendra cette race si elle

se perpétue? qu’en faut-il attendre ou espérer? C’est là une grave

question qui mérite d’être méditée profondément par le législateur.

Un autre exemple du même genre, mais moins étonnant quoiqu’il soit

aussi nouveau dans nos annales, appartient à mon sujet. Ce ne sont pas

des hommes faits, des généraux couverts de gloire, ce ne sont pas des

chefs révolutionnaires et connus de la foule, ce sont des jeunes gens

de nos écoles de médecine, des élèves en droit, des élèves de l’École

Polytechnique qui, l’épée à la main, ont conduit le peuple à l’attaque

du château, ce sont eux qui ont servi de guide à la victoire populaire.

Ici point de Camille Desmoulins qui, montrant un pistolet, distribue

des feuilles d’arbre comme des signes de ralliement, et crie au peuple

qu’il entraîne: «Marchons.» Ici rien en paroles et tout en actions.

Le peuple s’émeut de lui-même et trouve sur sa route des guides qu’il

accepte sans les connaître, parce qu’ils viennent adopter ses périls.

Il existait dans le sein de la jeunesse des ambitions ardentes. Frappés

du souvenir de changements inouïs que nous avons vus, plusieurs

se disaient: Puisque des soldats _sont passés rois_, puisqu’un

lieutenant d’artillerie a pu devenir le maître de l’Europe, pourquoi

ne deviendrais-je pas général, ministre ou consul! Une partie de

la jeunesse mit à profit ces réflexions après les trois journées,

et s’éleva aux emplois les plus éminents; l’autre fut négligée par

une faute grave de la politique, et devint hostile au pouvoir par

mécontentement d’abord, ensuite par système. De là, au milieu de la

société, une espèce de volcan souterrain dont nous avons vu à plusieurs

reprises les redoutables explosions. En même temps la presse, investie

d’une puissance nouvelle, réveilla dans les esprits toutes les idées

d’amélioration politique et d’égalité; la république apparut comme

le gage d’un avenir brillant et prospère, où chacun trouverait sa

place, et tout le monde le bonheur tant cherché depuis des siècles.

Tandis que les écrivains entretenaient ces espérances, il se préparait

dans l’ombre une chose que nous n’avions pas vue encore, une vaste

conjuration, étendue comme un réseau sur toute la France, nouée avec

force, enveloppée d’un profond mystère, et investie d’une redoutable

puissance par des jeunes gens seuls, sans le secours des hommes qui

avaient formé les sociétés secrètes sous les Bourbons renversés par la

révolution de 1830.

Peintre de mœurs, je ne dois pas omettre ici un singulier contraste: à

côté de cette jeunesse que nous appelons la jeunesse politique, nous

voyons un certain nombre de jeunes fashionables avides de tous les

genres de jouissances, épuisant jusqu’à la lie la coupe des plaisirs,

abandonnés à tous les excès, et courant à leur ruine avec une sorte de

délire qui rappelle des temps et des mœurs que l’on croyait à jamais

oubliés. Effaçons ces tristes images par une idée consolante et prise

dans l’observation même de ce qui se passe sous nos yeux. La patrie

voit croître dans son sein une nombreuse partie de la jeunesse qui vit

de peu, modère ses désirs, travaille beaucoup, étudie les questions de

cette économie politique qui porte tout l’avenir de la France, se livre

au génie des découvertes, demande aux sciences les moyens de les rendre

utiles au plus grand nombre, d’achever, par une révolution innocente,

paisible et progressive, l’ouvrage de la révolution de 1789, en

répandant de nouveaux bienfaits sur le peuple, qu’il faut rendre plus

heureux et plus éclairé pour le rendre vraiment libre. Bénissons cette

modeste et laborieuse jeunesse, souhaitons qu’elle fasse de nombreux

imitateurs, et attendons, avec une vive espérance, les succès de la

belle entreprise qu’elle poursuit sous les regards des hommes éminents

qui lui servent de guides et de flambeaux.

P.-F. TISSOT,

de l’Académie française.

[Illustration: LE MODÈLE]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 12 / 62 题