Il

Le lendemain, le peintre était à l'oeuvre. La marquise, drapée de sa

pudeur, un masque sur la figure, avait pris une pose aussi abandonnée

que les Vénus du Titien, cheveux ruisselants jusque sur le sein gauche

et jusque sous le bras droit, replié pour soutenir la tête.

Cette belle chevelure blonde avait des reflets d'or et de feu sur ses

ondes soulevées. Le corps était un miracle de blancheur, avec les

adorables tons de rose thé épanouie, relevés par deux fraises mûres sur

les beaux seins marbre et chair. Le dessein des hanches, des cuisses et

des jambes courait dans toute la grâce raphaélesque avec je ne sais quel

abandon corrégien.

Après avoir cherché, le peintre et Georges s'étaient décidés à encadrer

Mme de Marcy dans des draperies jaune vieil or qui donnaient encore plus

de relief aux étincelles de la chevelure. On sait d'ailleurs que les

couleurs amies font une harmonie plus poétique.

La marquise, toute masquée qu'elle fût, voulut indiquer la noblesse

de sa figure par une couronne de marquise surmontant des armoiries

imaginaires.

Tout cela était beau comme l'inspiration, aussi le peintre ne perdit pas

de temps; après deux heures de séance, il avait largement ébauché toute

la figure sur un fond safrané. On pouvait déjà juger qu'il créerait une

oeuvre vivante. Mme de Marcy posait dans le nonchaloir des sultanes,

sans s'inquiéter des regards plus ou moins ardents du jeune peintre.

Georges Marmont, cachant son émotion, apparaissait de loin en loin pour

donner un conseil avec l'air d'un homme qui ne se préoccupe que de

l'amour de l'art.

Il se passa un épisode qui appartient, non pas à l'histoire, mais à

l'histoire de la pudeur. Voici:

Quoiqu'il y eût un beau feu dans la cheminée et deux brazeros de chaque

côté du lit--un lit de milieu--Mme de Marcy eut quelques tressaillements

de froid. «Manque d'habitude, lui dit le peintre. Il faut aller vous

chauffer à la cheminée.»

Elle résista d'abord. Enfin elle se décida à descendre du lit.

--Eh bien, Raphaël, laissez-moi seule.

Le peintre obéit. Elle dénoua son masque et marcha vers la cheminée.

Or, si le nu a toute sa pudeur dans l'immobilité, il la perd dans le

mouvement.

La marquise le sentit bien, car en marchant vers la cheminée ses joues

s'empourprèrent, ce que vit très bien M. Marmont qui survenait pour la

troisième fois.

En effet, quand il ouvrit la porte, il aperçut Mme de Marcy dans la

psyché, plus belle encore sous cette rougeur de jeune fille.

--Allez-vous-en! lui cria-t-elle. Vous voyez bien que je rougis, même

toute seule.

Il ne fallut que cinq séances pour achever ce demi-chef-d'oeuvre, car le

peintre n'était pas un grand peintre, mais il avait saisi la vérité, et

il peignait les chairs avec une touche voluptueuse. Il était impossible,

grâce au masque et à la teinte allumée des cheveux, de reconnaître la

jeune dame, à moins qu'on ne la connût bien. Aussi l'artiste, content de

lui, demanda-t-il la permission d'exposer cette figure.

Mme de Marcy fit quelques façons, mais croyant à la discrétion absolue

du peintre, elle consentit.

--Surtout, lui dit-elle, pas de mention honorable, ce qui me

déshonorerait.

On encadra la toile dans un cadre exécuté par une main savante--le style

Louis XIII--, doré en or éteint avec un filet noir sur la peinture.

Quoique ce portrait parût très beau au jury par le charme du dessin et

par les éblouissements de la couleur, on le refusa tout net, parce que

la dame était masquée et qu'elle avait insolemment mis sur le rideau

sa couronne de marquise. Le portrait revint donc vierge encore dans la

galerie de Georges où il passa tout l'été, pour s'habituer aux figures

du voisinage et pour prendre le ton des oeuvres qui survivent.

Les douze nouvelles nouvelles · 第 83 / 114 题