I
Il n'y a que les histoires invraisemblables qui soient vraies.
Une belle, femme qui sait toutes ses beautés lisait le _Sopha_ de
Crébillon dans une galerie de tableaux, avenue du Bois-de-Boulogne.
--Pourquoi seule? Elle y était venue déjà deux fois, mais avec une amie
du maître de la maison. Ce maître de la maison, M. Georges Marmont, un
huitième d'agent de change qui ne va jamais à la Bourse, est un raffiné
qui touche à tout d'une main légère, mais avec la passion de ce qui est
beau dans l'art, dans les lettres, dans la vie en action.
Il fait toujours deux parts dans la femme, la part de l'idéal et la part
du diable. Il prend la part du diable le plus souvent possible, mais il
n'effarouche pas les oiseaux qui entrent par mégarde dans la volière.
Ils n'ont qu'à crier pour qu'il leur ouvre la porte à deux battants.
La jeune dame qui lisait le _Sopha_ de Crébillon dans la galerie,--Mme
la marquise de Marcy,--attendait qu'il descendît pour lui parler. Que
venait-elle lui dire? Moins que rien. Elle passait par là et elle venait
lui dire bonjour.
Je ne serai pas bien indiscret en vous confiant qu'elle l'aimait--sans
le vouloir.--C'est que son mari ne l'aimait plus et la malmenait, tandis
que Georges Marmont lui parlait de sa beauté avec religion.
C'était l'après-midi, par un beau soleil d'automne, quand l'âme, se
recueille déjà pour la rude traversée de l'hiver, quand l'esprit, qui
part toujours en avant, voit la neige après les rayons.
Aussi, quand descendit le maître de la maison, la jeune dame parut
attristée.
--Pourquoi ces nuages sur le front?
--C'est que le soleil s'en va trop vite; c'est que toutes ces belles
dames qui vivent dans votre galerie ne sont plus de ce monde! A quoi
sert-il d'être belle s'il faut mourir?
--Je vous comprends. Si j'étais M. de la Palisse ou son petit-fils
embourgeoisé qui s'appelle M. Prud'homme, je vous dirais que le monde
n'existe qu'à la condition de mourir, mais je suis aussi bête que vous
et je me révolte à cette idée que Dieu, le Maître des maîtres, crée des
chefs-d'oeuvre qui vivent bien moins longtemps que les créations du
premier peintre venu.
--N'est-ce pas désespérant de voir, accrochées ça et là, des figures
aussi jeunes que moi quoique vieilles de cent ans et qui me survivront?
--Oui, mais il leur manque la parole!
--N'ont-elles pas la parole des yeux?
--Oui, des yeux comme les vôtres qui parlent mieux que Dieu lui-même.
Naturellement la jeune femme paya ce mot d'un sourire.
--Vous êtes souverainement belle, madame; pourquoi n'avez-vous pas
encore un portrait de vous, car il y a des figures comme la vôtre qui
appartiennent au monde de l'art.
--Allons donc! je ne suis ni courtisane ni comédienne, je ne suis pas
même princesse, je n'ai aucun titre à être accrochée dans une galerie.
--Je vous jure que si vous vouliez poser comme la princesse Borghèse,
dans le simple appareil d'une femme qui sort du bain, un artiste qui
voit bien--et qui ne vous connaît pas--ferait de vous une immortelle, à
moins que....
--A moins que?...
--A moins que ce qui est caché ne soit pas digne de ce que je vois.
Mme de Marcy se révolta. Elle avait trop le sentiment de sa beauté
corporelle pour ne pas braver ce doute offensant qui d'ailleurs n'était
qu'une tactique pour la décider.
--Comment, lui dit-elle, vous ne me voyez pas à travers ma robe?
--Pas du tout, je suis comme saint Thomas.
Un silence.
La marquise s'arma de toute sa bravoure.
--Eh bien, si j'étais sûre qu'un peintre de talent me fît comme je suis,
je prendrais bien un bain pour avoir mon image.
Elle rougit et voulut battre en retraite, mais M. Marmont ne laissa pas
tomber sa parole dans l'eau. Il se hâta de lui dire qu'elle était de
la pâte des déesses qui n'ont peur de rien. Il connaissait un peintre
discret--Erpikum--qui ne signerait pas son oeuvre et qui la peindrait
telle qu'elle était, sans rien souligner.
Mme de Marcy sentait bien qu'elle s'embarquait dans une aventure
scabreuse, mais la vanité de se montrer belle de la tête aux pieds lui
ferma les yeux. Elle pensa qu'elle était assez enracinée dans sa vertu
pour ne pas craindre les coups de vent. Elle avait quelque liberté
d'esprit qui lui permettait de croire que la pudeur n'était pas outragée
quand la vertu ne l'était pas. Aussi dit-elle gaillardement:
--A quand la première séance?
--Demain, si vous voulez. Il y a là-haut une chambre qui n'est jamais
ouverte; vous vous coucherez, chastement toute nue sur le lit, ou bien
on y transportera une baignoire.
--Non, non, je prends mon bain dans le silence du cabinet de toilette.
--Eh bien! vous vous coucherez et on vous couchera dans le grand livre
de la postérité.