III

A quelques jours de là, les deux cousines jouèrent chez la duchesse

de *** une comédie de paravent faite tout exprès pour elles. Elles la

jouèrent à merveille, avec un jeune premier, sans théâtre, quoi qu'il

fût charmant et que Delaunay l'eût stylé dans la tradition des talons

rouges.

Lucia fut ravie de la comédie, des comédiennes--et du comédien.

--Moi aussi, dit-elle, je voudrais bien jouer la comédie; ce doit être

si amusant de n'être plus soi et de jouer un autre rôle dans la vie.

Cela ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd. Un ami des cousines, Henry

Meilhac, qui aime la beauté dans toutes ses expressions, dit à Mlle

d'Harcours qu'il lui ferait une comédie.

--Oui, dit-elle, comme emportée à son insu. Une comédie. Mais faites-moi

un rôle de sacrifiée, car j'aime les larmes.

--J'ai trouvé, dit Meilhac, qui ne cherche pas longtemps. Il me faut

trois femmes et deux hommes, vos deux cousines et vous. La pièce

s'appellera _les Trois cousines_. Nous avons déjà un amoureux. Nous en

trouverons un autre.

Henry Meilhac aurait bien voulu jouer l'autre amoureux, il se contenta

d'indiquer Berton.

J'oubliais de dire que l'autre amoureux, un nom bien connu dans la

magistrature, avait pris le pseudonyme de La Grange, l'amoureux idéa de

la troupe de Molière.

La comédie fut bientôt apprise et bientôt jouée. Bientôt apprise je me

trompe, on passa trois semaines à répéter tous les jours dans le salon

de la tante. Lucia y trouvait un plaisir inouï. Elle avait tout oublié:

le couvent, le château, les sentiers perdus, la vie des Saintes, les

blancheurs de la neige.

Est-ce parce que le lieutenant de chasseurs venait aux répétitions? Pas

le moins du monde. Quoiqu'il fût charmant avec elle, Lucia l'abandonnait

à sa cousine. Plus d'une fois, le soir, quand elle se retrouvait seule,

elle ressentait les terreurs du vertige comme si un abîme s'ouvrait sous

ses pieds, mais c'était l'abîme rose, l'abîme parisien, l'abîme qui

chante. Un philosophe a dit que plus la femme était près du ciel, plus

elle était près de sa chute. L'eau des fontaines se trouble plus vite

que l'eau des torrents. Le voyageur qui touche aux sommets touche aux

précipices.

Est-ce que cette adorable Lucia, qui n'a hanté que les anges, qui n'a

jamais touché de son joli pied les fumiers de la terre, ne s'ensevelira

pas un jour toute blanche dans sa vertu?

L'amour l'a prise et lui a donné toutes les ivresses, elle a voulu jouer

un autre rôle dans la vie, elle joue le rôle d'amoureuse, elle le joue

avec passion dans tous les nuages orageux qui cachent le ciel.

A la répétition, quand M. de La Grange lui dit qu'il l'aime à en mourir,

elle pense qu'elle en mourra. Elle n'ose descendre dans son coeur, elle

n'ose s'avouer les charmeries de ce comédien qui met tant d'art dans

sa passion, ou plutôt tant de passion dans son art. Pour elle, c'est

l'idéal des hommes. Grâce à lui, elle a perdu son point d'appui sur la

terre, c'est-à-dire sa foi en Dieu: elle était toute âme, elle est tout

coeur. Quand elle revient à la raison, elle s'effraye; mais tel est

l'empire de cet homme, qu'elle se rejette vers lui avec affolement.

Enfin on joua la comédie; son émotion la servit, tout le monde fut

touché et ravi. On déclara que jamais on n'avait aussi bien joué la

comédie dans le monde. C'est qu'il y avait moins de jeu que de naturel,

c'est que c'était l'amour lui-même qui parlait par cette bouche de

dix-huit ans qu'un baiser voluptueux n'avait jamais profanée.

Les douze nouvelles nouvelles · 第 68 / 114 题