On arrivait à la semaine sainte. Bien qu'on parlât d'une autre
comédie et que la duchesse de C*** priât Lucia de donner une seconde
représentation des _Trois cousines_, Lucia se retourna vers Dieu et
s'enfuit au château d'Harcours.
Pourquoi? Elle ne le savait, ou plutôt elle le savait bien: elle avait
peur de sa joie amoureuse. Elle ne voulait plus voir M. de La Grange,
elle jurait de ne plus quitter la solitude.
En passant à Orléans, sa gouvernante s'était attardée dans sa famille.
Au château, Lucia trouva tout le monde en joie et liesse, le jardinier
mariait sa fille; le soir, on lui demanda la permission d'aller danser
au village voisin: dans son désir d'être seule, elle donna congé à tout
le monde. On lui avait allumé un grand feu, elle feuilleta des livres,
elle se prépara du thé. Elle s'abandonna à ses souvenirs, plus effrayée
par son amour que par le vent qui pleurait sur les arbres du parc et
hurlait dans la cour du château.
Cependant, vers onze heures, Lucia commença à se dire que la solitude
est terrible la nuit dans un manoir en ruine, perdu dans les bois; mais,
comme toutes celles qui ont de la vaillance, elle éprouvait quelque
plaisir à braver la nuit devant tous ces portraits de famille qui la
regardaient.
Vers onze heures et demie, le feu s'éteignit presque, le feu, cet ami
qui lui parlait et qui ne lui disait plus rien. Elle avait déjà pris
deux tasses de thé, elle rapprocha la bouilloire des dernières braises
en se demandant si elle rallumerait le feu, ou si elle irait se coucher.
Elle se promena, mais toujours les portraits la regardaient d'un oeil
fixe.
Lucia s'arrêta devant la figure de son aïeule, surnommée la visionnaire.
A force de la regarder, elle la retrouva vivante. C'était un portrait
parlant, un chef d'oeuvre de Robert Lefèvre, ce maître portraitiste.
--Grand'maman, je t'en prie, ne me regarde pas comme cela. Je t'aime
bien, mais tu me fais peur.
Lucia retourna à la cheminée, une grande cheminée renaissance, qui
encadrait une glace à biseaux. Un manteau de plomb lui tomba sur les
épaules. Elle se sentit des pieds de marbre qui ne pouvaient plus
marcher.
Et le vent pleurait et hurlait toujours. «Si seulement j'avais un chien
avec moi,» dit Lucia. Mais les chiens dormaient au chenil.
V
--J'ai peur, dit Lucia, et pourtant je ne suis pas une visionnaire.
Un livre fermé sur la table frappa son regard; elle l'ouvrit et lut
cette page:
«Quand Dieu eut créé dans l'esprit du bien les mondes innombrables qui
gravitent sous sa main, il créa l'esprit du mal, ne voulant pas que
l'homme pût arriver à lui sans avoir combattu.
Au commencement du monde, le bien était représenté par un ange, le mal
par un démon, mais peu à peu Dieu retoucha à son oeuvre. Les âmes en
peine qui ne sont ni du paradis ni de l'enfer, parce qu'elles ne
sont pas encore détachées ni du bien ni du mal, ont été condamnées à
représenter l'esprit de Dieu et l'esprit de Satan dans les âmes de la
terre.
Voilà pourquoi tout homme, toute femme qui vient au monde est le jouet
des âmes en peine.
Tout en s'agitant dans le libre arbitre, on s'imagine que l'on vit en
liberté et qu'on fait ce qu'on veut. Mais on obéit sans le savoir à
cette âme en peine, qui a veillé sur notre berceau et qui nous conduira
jusqu'à la tombe.
C'est une seconde âme qui s'amuse de nos passions, qui nous égare tour
à tour dans le bon ou mauvais chemin. Cette seconde âme, c'est la
conscience, c'est le repentir, c'est la divination; elle nous apparaît
ça et là sous diverses métamorphoses. C'est elle qui s'appelle la
vision, le pressentiment, le fantôme, le miracle.
Celui ou celle qui prie et qui pleure, voit apparaître sa conscience;
tous les pécheurs qui se repentent, la verront dans la solitude sous les
heures nocturnes, s'ils se regardent dans une glace; saint Augustin et
sainte Thérèse ne l'ont-ils pas vue apparaître à minuit dans le délire
des ivresses amoureuses.»
Ici finissait la page. Déjà plus d'une fois on avait parlé à Lucia de
cette image invisible qui nous conduit partout, une ombre de nous-même,
notre double, comme dit la légende; le plus souvent, c'est la
réverbération de notre image; mais quelquefois aussi c'est une autre
figure. Beaucoup de contemporains, parmi les poètes et les rêveurs,
ont cru voir vaguement cette silhouette. Lamartine disait que, seul à
minuit, il n'osait braver cette apparition dans un miroir. Alfred de
Vigny, Roger de Beauvoir, Théophile Gautier avaient pareillement peur
de leur ombre nocturne. Tous ceux qui ont hanté l'inconnu ont peur de
l'inconnu!
Quand Lucia pensa à son image incorporelle, elle se sentit glacée. «Et
pourtant, dit-elle encore, je ne suis pas comme ma grand'mère, je ne
crois pas aux visions.» Mais elle était inquiète et n'osait se regarder
ni dans le miroir de la cheminée ni dans une grande glace qui était au
bout du salon. Enfin elle voulut être brave: elle hasarda un regard dans
le miroir.
Elle se vit comme elle était, pâle et triste, pensive avec des yeux
inquiets. «Je le savais bien, dit-elle, ce n'est pas mon ombre.» Mais
quand elle regarda de l'autre côté, dans la grande glace ou elle se
voyait en pied, il lui sembla que ce notait plus elle.
Elle voulut braver cette vision, elle s'en approcha toute frémissante.
Non, ce n'était pas elle qu'elle voyait, c'était une femme en blanc
qui pleurait. «Ma mère, murmura-t-elle.» Mais ce n'était pas non plus
l'image de sa mère.
Je vous peindrai mal tout l'effroi de Lucia, elle tomba à genoux et pria
sans pouvoir détacher ses yeux de la vision. Elle s'imagina que cette
femme en blanc qui pleurait l'accusait de ne pas avoir écouté les
dernières paroles de sa mère: Elle devait épouser un soldat, elle aimait
un comédien.
«Je retournerai au couvent,» dit-elle.
La vision s'évanouit tout en souriant.