Le soir, Pâquerette, ne jouant pas, fit un tour dans les salons de
Frascati.
--Comment, lui dis-je, sans votre Bouquet?
--Oui, me répondit-elle en mettant la main sur le coeur, il me manque
quelque chose là.
J'avais au bras un de mes amis qui prenait la mauvaise habitude de
braconner sur le mariage. Il offrit à Pâquerette de valser avec lui.
Elle refusa net, en lui disant qu'elle ne valsait qu'avec son mari; mais
elle n'en joua pas moins de l'éventail, enchantée qu'on la trouvât jolie
femme et bonne comédienne. Mon ami voulut remplir le rôle du serpent,
malgré mes railleries. Il avait rencontré Pâquerette courant le soir, à
pied, les vilaines rues du Havre par un temps de chien; il s'étonnait
qu'elle n'eût pas un coupé à deux chevaux pour la conduire au théâtre et
pour la ramener chez elle.
--Deux chevaux! s'écria-t-elle, j'y ai pensé; je n'ai pas seulement de
quoi m'acheter des robes. Voyez plutôt, je porte une robe de théâtre
refaite pour la ville.
--Et encore, dis-je, son mari, qui est bien gentil, y a mis la main.
Le braconnier s'indigna. Quelques jeunes gens survinrent; ce fut un
quatuor de madrigaux. C'était à qui offrirait les deux chevaux à
Pâquerette. Mais elle répondit:
--J'aime bien mieux aller à pied.
Pourtant je fus inquiet quand je la vis questionner ces gens-là sur le
style des équipages, sur les races des chevaux.
Heureusement, son mari apparut; il lui avait promis de venir la prendre
après avoir été faire sa partie dans un concert.
--Vous arrivez à propos, lui dis-je; on allait enlever votre femme dans
un coupé à deux chevaux.
--Je n'ai pas peur, dit-il en regardant Pâquerette avec la confiance
d'un amour sans nuage.
Il croyait qu'il ferait encore des reprises aux robes de sa femme, mais
il était convaincu que ces messieurs n'y feraient pas d'accrocs.
A un an de là, j'étais seul; on m'annonça M. Wilfrid Bouquet; je croyais
voir entrer la femme la première, mais il était seul, tout seul. Il vint
à moi, triste et pâle, tout en noir, comme s'il portait le deuil de
Pâquerette.
Je n'eus pas le temps de l'interroger; il se jeta dans mes bras et
éclata en sanglots.
--Ah! si vous saviez! tout est fini.
--Elle est morte!
--Oui, morte pour moi!
Je compris.
--Quoi, cette gentille Pâquerette qui vous aimait tant?
--Oui, elle m'a trahi pour un amoureux qui jouait les Berton, un cancre
de théâtre, un cabotin de province.
Ce coup m'avait frappé, mais je voulus donner du coeur à l'âme de ce
pauvre garçon.
--Eh bien! il n'y faut plus penser.
--N'y plus penser! mais c'est ma vie, je meurs de ne plus la voir.
--Voyons, soyez un homme. Quand on est un brave coeur comme vous, quand
on a un talent comme le vôtre, quand on a vingt-quatre ans, il faut
avoir le courage de braver un amour malheureux. Si je jouais du violon
comme vous, je voudrais enchaîner toutes les femmes.
--Ah! mon violon, dit Bouquet en baissant la tête, je lui ai mis pour
longtemps un voile noir.
--Allons, allons, dans tout artiste il y a l'homme de coeur et l'homme
de talent; il faut que l'homme de talent sauve l'homme 'de coeur.
Mon violon n'était pas loin; j'allai le chercher et je le lui mis dans
les mains.
Il soupira et faillit le laisser tomber; mais tout à coup, comme si
Bouquet avait été pris parle démon de la musique, il joua le grand air
d'_Orphée_: «J'ai perdu mon Eurydice.» Ce fut sublime; j'étais tout ému.
Ses lamentations m'arrachèrent une larme.
Je le regardai avec un sentiment douloureux pour l'homme et un sentiment
d'admiration pour l'artiste. Je croyais voir Orphée lui-même mis en
lambeaux par les bacchantes, tant je voyais ce pauvre coeur déchiré par
les furies de la jalousie.
Je lui serrai la main.
--Ah! mon ami; comme vous aimiez cette femme!
Bouquet sembla un peu désenfiévré.
--J'aurai du coeur, me dit-il d'un air décidé; je cours de ce pas
demander ma séparation de corps.
--Mon pauvre enfant, vous avez fait une bêtise en vous mariant; vous
allez faire une autre bêtise en vous démariant. A quoi cela vous
servira-t-il?
--A quoi cela me servira? A tout briser entre elle et moi.
--Puisque tout est brisé.
--Oui, mais j'ai toujours peur, un jour de lâcheté, de courir à elle et
de la rapatrier dans mes bras.
--Oui, sa vraie patrie, c'était vous; mais il est trop tard.
Je ne pus convaincre Bouquet; il voulait que la séparation de corps
apprit à tout le monde qu'il ne courait plus après Pâquerette.
En effet, on ne fut pas longtemps sans que la _Gazette des Tribunaux_,
à propos de cette séparation, révélât, d'après les journaux du Havre,
comment la comédienne Marguerite avait planté là son mari qui l'adorait,
pour un chenapan qui la battait; car, le jour du flagrant délit, le
talon rouge de province lui avait arraché une poignée de ses beaux
cheveux.
Pour le pauvre mari, la vengeance avait commencé le jour de la trahison.
V
Pâquerette n'était pas venue me voir; je lui en savais gré. Cet hiver,
comme je conduisais à l'Éden une princesse étrangère plus ou moins
accréditée, une curieuse ardente à toutes les curiosités, Pâquerette
nous croisa dans le promenoir; je ne la saluai point, mais elle se
retourna et me dit: «Plus que ça de princesse!»
--Qu'est-ce que cette demoiselle? me demanda la dame que j'avais au
bras.
--Un monstre.
--Parlez-lui donc, cela m'amusera.
--Tout justement, Pâquerette semblait attendre un mot de moi.
--Pâquerette, je disais à la princesse que vous êtes un monstre.
--Je le sais bien.
--Comment avez-vous pu trahir un si galant homme?
Pâquerette ne fut pas touchée du tout; elle se mit à rire et me
répondit:
--Autre temps, autre chanson. Ça m'ennuyait de chanter toujours la même
chose. Et lui donc, quelle symphonie sempiternelle! Voyez-vous, il y
avait là-dedans trop de pot-au-feu.
--C'est cela, petite misérable; il vous a fallu de la soupe à la bisque;
mais je suis sûr qu'au fond vous regrettez votre violon.
--Pas pour deux sous! D'ailleurs, il m'embête toujours; plus nous sommes
séparés, plus il court après moi.
--Encore!
--Tenez, je viens de le voir à deux pas, qui se cache derrière un
pilier.
Là-dessus, Pâquerette s'envola. La princesse comprit tout de suite le
chagrin du mari.
--Parlez-lui donc, me dit-elle.
Nous nous avançâmes vers lui. Il était pâle comme la mort, son oeil cave
jetait des éclairs, l'orage grondait dans son coeur.
--Que faites-vous ici? lui dis-je, comme pour lui reprocher sa lâcheté.
Il me répondit tout bas, pour n'être pas entendu de la princesse: «Je me
torture.»
Et il m'échappa, comme un homme qui se cache de tout le monde.