III

Trois ou quatre mois après, à la mi-juillet, j'allais au Havre prendre

les bains de mer. Après la mer, la vraie distraction, c'est encore le

théâtre. J'aime les cabotins de province; il y a toujours parmi eux des

originalités, des talents en germe, des figures imprévues. A la table

d'hôte de Frascati, on parla d'une représentation extraordinaire où

devait débuter Mme Marguerite Bouquet, «des théâtres de Paris».

--Il paraît qu'elle est fort jolie, dit l'un.

--Oui, dit l'autre; mais il ne faut pas s'y risquer, car son mari est

chef d'orchestre et il a toujours son archet suspendu sur les amoureux

de sa femme. On dit d'ailleurs que c'est une vertu.

--Voilà qui est invraisemblable, dit celui-ci.

--Pourquoi pas, dit celui-là, le théâtre étant l'école des moeurs.

Je ne me fis pas prier pour aller le soir à la représentation

extraordinaire. On donnait deux actes des _Contes de la Reine de

Navarre_. Marguerite joua le rôle de Madeleine Brohan avec beaucoup de

grâce et de brio; mais, par malheur, elle était condamnée à chanter

ensuite je ne sais plus quel rôle, dans une opérette,--et elle avait

perdu sa voix dans la prose de M. Scribe;--aussi l'on n'entendit que des

notes dépareillées. Heureusement que son mari était chef d'orchestre;

elle lui criait sans cesse:

--Fais donc chanter les violons pour couvrir ma voix.

Le pauvre chef d'orchestre se démenait comme un diable dans un bénitier.

Tout à coup, Pâquerette m'aperçut; c'était vers la fin, elle me fit

signe d'aller dans sa loge. J'y allai de bien bon coeur; je lui fis mes

compliments d'être une si belle reine de Navarre.

--Oui, dit-elle, je crois que je suis Basque, et je comprends bien

Marguerite; mais je suis furieuse d'être obligée de chanter avec une

voix brisée.

--Qu'est-ce que cela fait? Bouquet y a pourvu.

Le mari survint, tout joyeux, portant un dernier bouquet jeté à sa

femme, sans lui dire que celui-là il l'avait acheté.

--Voyez-vous, me dit-il, cette femme est insatiable de bouquets.

--C'est à cause de ton nom, monsieur mon mari; mais tu es encore mon

plus beau bouquet.

Il me fallut souper avec eux au cabaret; je constatai avec plaisir que

c'étaient toujours des amoureux. A chaque instant, Pâquerette allait

s'asseoir sur les genoux de Wilfrid en disant: «Mon petit violon! mon

petit coeur! mon petit amour!» Elle n'était pas plus grande que lui,

mais à son bras elle avait l'air d'une amazone, par sa désinvolture

altière.

Nous nous promîmes de nous revoir. Un jour que, tout en cherchant des

curiosités, je passai dans leur rue, je frappai à leur porte. La reine

de Navarre fut quelque peu confuse: elle était en train, tout en

repassant son rôle, de repasser sa chemise, de recoudre des perles à sa

robe et à sa couronne de reine. Aux quatre chaises étaient suspendus

des gants qu'elle venait de passer à l'esprit-de-vin, et une collerette

qu'elle avait passée au bleu. Elle était tout à la fois sa couturière,

sa blanchisseuse et sa femme de chambre.

Qui donc faisait la cuisine dans cet intérieur du _Roman comique_?

Bouquet. Je le surpris veillant au pot-au-feu, qui mêlait son fumet

savoureux aux parfums de l'esprit-de-vin et du savon de Marseille. Ce

n'est pas tout. Bouquet n'était pas seulement cuisinier, il était aussi

couturière, car il recousait une robe de ville coupée dans une robe de

théâtre, pour que sa femme pût aller sur la plage avec lui, ce qui ne

l'empêchait pas de jouer ça et là un air de violon.

--Voilà qui est parfait, dis-je, si vous n'êtes pas heureux là-dedans,

vous êtes difficiles à vivre.

--Que voulez-vous, murmura Pâquerette, au théâtre, quand on aime son

mari et qu'on ne veut pas sauter le pas, il faut vivre de peu.

--Ma belle enfant, ce peu c'est tout.

--Voyez-vous que vous pouviez bien être un de nos témoins!

--Je suis mieux que cela, je suis votre admirateur!

C'était l'heure du dîner; un peu plus, on me forçait à me mettre à table

pour ce repas homérique. Je me dérobai, non sans peine, accompagné de

Bouquet, qui allait chez le mastroquet acheter un litre de petit bleu

à seize. Ce ne fut pas sans peine que je le décidai à accepter pour sa

femme un panier de vin fait avec du raisin.

Ah! comme il était content de penser que les belles lèvres amoureuses de

Pâquerette tremperaient dans le beau rouge du Château-Laffitte!

Il était si heureux d'être heureux!

Les douze nouvelles nouvelles · 第 40 / 114 题